15.9.06

NOUBROZI ("Mon père")

LE SINGE VERT DER GRÜNE AFFE


Bernard Collignon

4 avenue Victoria, Impératrice Britannique 33700 Mérignac

570. Il entre dans son roman comme un croyant fait une retraite


H. TROYAT

“Grandes Gloires de la France” - “Flaubert”


Le texte qui va suivre a déjà paru aux éditions du Bord de l'eau dans la revue n° 1 du même nom (“Le Bord de l'eau”)



CE NUMERO CORRESPOND AU ROMAN AUTOBIOGRAPHIQUE INTITULE noubrozi.



Mesdames, Messieurs les Jurés, Noubrozi était mon père et mon Instituteur.

Trop père en classe, trop instituteur à la maison, est-ce pour m'avoir dans sa “classe unique” qu'il refusa toujours d'habiter la ville ?
- Ta mère n'avait que son Certificat d'Etudes mais c'était une bonne ménagère, me répètera Noubrozi.

Pourtant j'imagine mon père en victime.

Dès l'enfance je dis : “Pauvre papa !”

Il joue bien son rôle. Ma mère le persécute. Nous sommes un triangle où chacun se croit persécuté par les deux autres.

Mon père s'agite au rez-de-chaussée. J'écris sur lui, sans documentation. Toute documentation est une entrave. Mais je ne veux ni mentir, ni inventer ; ni broder mes constipations sur l'Œdipe du Père... Depuis le temps, je n'ai que moi... La documentation demeure orale. Mon père, fruste, repousse l'analyse, où apparaîtraient des Sentiment. Question absurde : Aurais-tu supprimé tes frères et sœurs ? Ton fils ? Tu vis seul à présent. Tu n'en sembles pas souffrir, à moins de dissimulation...
Mon père s'appelle Roland, mon grand-père Eugène, le père d'Eugène Louis, Louis fils de Nicolas...
Quatre frères et sœurs à chaque étage. De Maubeuge à Namur en passant par la Suisse.
Le berceau s'appelle la Meuse (Clermont-Stenay-Verdun).

Oui, la responsabilité se mue en hérédité, la scholastique freudienne se substitue à la Providence. J'ai repris à mon compte les névroses de mon père, pour les absoudre, les justifier, les vivre. Le fils garant du Père. Nous nous comparons, nous nous emboîtons, enceints l'un de l'autre. Comme je n'ai pu être Moi, je serai Lui, mais pour le punir de m'avoir entravé, et Lui, comment pourrait-il en être autrement, sera Moi.
J'évoquerai les deux enfances conjointes (tant de zigzags, tant de reprises en taches d'huile, de retouches, de ponçage et de repentirs pour parler de soi).

Mon père fut rejeté par sa famille. Sa père prodiguait du martinet. Roland venait après une sœur morte et regrettée. Il y eut une autre sœur après lui, Raymonde II. Mon père eût dû naître fille. Il fut un faux aîné, faux responsable, chargé de tout et accusé si les cadets tournaient mal. Au Cours Complémentaire de Vouziers il fut placé interne. Ses parents habitaient la ville même, pendant la promenade des pensionnaires il tournait la tête vers la maison paternelle. Le surveillant le rappelait à l'ordre. Ses camarades s'étonnaient. Son frère Jean, externe, lui, vvenait porter le chocolat de quatre heures à l'enfermé. Il y eut des pleurs sur ce pain-là. Si j'étais biographe je pousserais plus loin la multiplication des faits.
Mon père accumula les bourdes pour se faire aimer-punir, avec cependant une épreuve terrible : soixante-douze (72) jours sans boire ni manger : péritonite, inversion du transit intestinal exemple : vomir sa merde. A treize ans. Plus de deux mois sous perfusion. Il but une nuit l 'eau du radiateur. “Il s'en sortira”, dit le médecin.

Je n'aimerais pas noircir le tableau. Mon père s'est toujours plaint de son enfance : misère matérielle, à elle seul rien de grave, mais sans le vouloir il a reconstitué autour de moi l'atmosphère d'anxiété, de carences affectives qu'il a subies : chacune de ses tentatives vers le monde extérieur s'est soldée par une torgnole. Telle fut l'enfance que je dois racheter avec talent, mon talent.

Quand je geignais (j'étais, je suis grand geignard) mon père m'assenait : “Tu n'as jamais manqué de Rien.”
Noubrozi si.

En ce temps-là, Noubrozi menait paître la chèvre sur les remblais ; il usait en tiers les culottes de ses frères et les plats qu'il n'avait pas aimés lui étaient représentés tout pourris qu'ils fussent jusqu'à consommation complète. Il n'a jamais mangé un fruit qui ne fût endommagé.
“J'ai assisté à des scènes dont tu n'as pas idée” me dit Noubrozi. Mon père se vantera de n'avoir jamais bu, ni supporté de boire, ni fumé. J'ai de la chance : à soixante-seize ans (76), mon père semble bâti pour durer.
J'ai de la chance : à soixante dix-neuf (79), il est mort. Bois. Bois donc. Et moi j'ai bu, je fume encore, le sang du grand-père, verrier à Buenos Ayres en 1892 ; le sang du père, Grand Nerveux, se sont faisandés chez moi, en sang d'intello. Mon père a voulu m'épargner son enfance, coups et conneries. Dès l'âge de six ans mes lunettes m'ont soustrait aux violences.

Je n'ai pas été frappé. On ne peut pas tout avoir. Mon père a longtemps dévoré ses remords (de guerre) : moi je n'ai RIEN fait. “Il vaut mieux des remords que des regrets” (air connu). Mon père a bu de l'eau de lessive (de la vraie) ; mon père a fait sauter "les plombs” de la gare avec une épingle à cheveux ; mon père a arrêté le Calais-Bâle en se suspendant au contrepoids du signal ; mon père...

Mes oncles, frères de Noubrozi, ne se sont-ils donc jamais livrés à des sottises comparables ? Invariablement les récits de mon père s'achèvent par “J'ai reçu une bonne tournée.”Le martinet passé dans la ceinture de ma grand-mère Alphonsine n'a-t-il fonctionné que pour lui ?
Freud prétend qu'un événement n'a pas besoin d'avoir eu lieu dans la réalité pou rimpressionner à vie un enfant... Mon père n'a pas connu d'excès de tendresse. Il n'a pas plus regretté sa mère que moi la mienne.

Je n'ai pas regretté mon père non plus.

“Vous me gâchez ma jeuneesse !” Voilà ce que je répétais à mes parents. Et d'ajouter : “Je me vengerai”.
De fait je les abandonnai dans leur vieillesse. “Tu étais dur tu sais !” J'étais devenu dur.

Pourquoi ma mère, gueularde éternelle, s'est-elle toujours traînée de maladie en maladie, dans un état de parfaite robustesse ? Non ; les malades ne sont pas coupables. Toute maladie procède de la névrose, de la punition. Et toute mort est un suicide.
...Mon père vomit ses excréments. Mon père fut hospitalisé. On le nourrit de perfusions et de clystères. On lui ouvrit, on lui rouvrit l'abdomen. J'ignore à quoi il a pensé. Il en mourut soixante ans plus tard. De quoi mourrai-je ?
Les forces de résistance sont infinies. J'ai connu mon père desséché : “sombre et rêveur” (c'était son mot). Soudain il partait d'un rire puéril et vulgaire. Mon père criait beaucoup, par à-coups, sans raison apparente. La seule constante de ses gueulantes fut la haine des hiérarchies, de tout ce qui l'avait écrasé.

Que dire d'une rélexion qui se dispenserait de la chronologie ?

Les livres d'Histoire Antique de Dauzat et de Piganiol ne font qu'allusion aux événements. On les comprend mal. Tout au contraire, le mythe veut du mystère ; le père doit demeurer vénéré. Ce n'est pas qu'il faille jeter le manteau de Noé : nul ne serait plus ravi que moi d'apprendre des horreurs sur mon père. Non, c'est de moi que je crains de trop savoir.

L'Internat est mon sujet à présent : mot proche de “l'internement”, connu par mon père en citadelle de Laon. Avant cela, jeune homme, il connut l'E.P.S. de Mézières (Ecole Primaire Supérieure) et, dans une moindre mesure, l'Ecole Normale de Laon.

“Quand j'étais à l'E.P.S. de Mézières est devenu le sésame, la clef de la Saga du Père, bien avant la mort. Mon père hochait la tête : “Moquez-vous tant que vous voudrez, c'était quelque chose de terrible.”
Noubrozi n'avait pas fait Verdun ; il avait fait Mézières.
Ma mère le faisait taire, non tant par haine du radotage que par haine viscérale du passé. Elle en venait à détester tous les films “d'époque”.
-Regarde-moi ça, disait-elle. Quelle misère ! Quelle misère !
Il ne fallait pas lui parler du Passé. Uniquement de ses vertèbres (autre mythe) et de ses maux divers, d'un sphincter à l'autre. On les rejetait, elle et mon père. Ils ont fini tout seuls par n'avoir d'autre sujet de conversation que les vertèbres et Mézières.
Il est étrange de se souvenir de son bonheur. Stendhal place son apogée de ses dix-huit à ses vingt-cinq ans. Mon père, lui, a sommité de ses quanrante-huit à cinquante-deux ans, à Tanger. Il n'en parlait jamais, comme honteux d'avoir joui quelques fois de sa vie. Il revient sans cesse sur Mézières, où il expia la faute essentielle et commune d'être né : “Vois Dieu des laïcs, je me suis racheté.N'oublie pas cela au jour de ma mort. J'ai subi les épreuves, j'ai couronné ma malédiction d'enfance. Ce châtiment me justifie.”
De tout cela naturellement mon père n'a pas conscience, mais l'auditeur, son fils, conserve consciemment un amalgame d'admiration et d'horreur : “Ce fut extraordinaire ; j'étais enfin tenu, puni, par tout un ensemble de Professeurs, de Règlements ; ce fut atroce, j'ai beaucoup souffert.”
Je le poussais dans ses retranchements : des maux d'internat ordinaire, le froid, la puanteur, la nourriture et la promiscuité. Je souffris moins que lui, l'on me renvoya dès le mois suivant. Père Puni obtint plus tard un poste de surveillant à l'Ecole Normale de Laon, à charge pour lui de préparer le Brevet Supérieur (enseigné, nourri, logé)
Cinquante ans plus tard mon père me présentait ses Maîtres comme autant de héros de l'Iliade. En ces casenes-forteresses, lui qui lisait peu, il s'imprégnait avec avidité d'une petite manne de culture. Les Maîtres, Pères multipliés, savaient tout. Sévères et justes. JUSTES. Plus de femmes. L'Ordre était Respecté. Il ressassait, il ressassait ses anecdotes, mises en scène, emphatiques. J'aime pousser mon père au noir, ça lui fera les pieds !
J'ai besoin d'un père malheureux, sinon, pourquoi l'aurai-je été ?

Mais il eut plus d'amis que moi. Premier en allemand Noubrozi, il découvrit l'amitié, que plus tard je ne connus pas. L'amitié ne m'inspire pas : je ne comprends pas en quoi elle consiste.

Mon père et Doriot ne se quittaient pas.

Ce fut un autre ami (Thomas) qui lui apprit à jouer aux échecs.
Pendant les promenades d'internat Thomas et mon père, sur un petit échiquier tenu à deux mains, jouaient en marchant. J'ai appris, moi aussi, à jouer aux échecs. Jamais je n'ai battu mon père : je reusais tous les conseils,me vexant. Après qu'il eut soixante-dix ans ses facultés s'émoussèrent, je parvins à gagner quelques parties, mais ça ne “comptait” plus, il était trop vieux.

Noubrozi remporta le tournoi du Journal de l'Union en 51. Il aurait pu participer au tournoi des Ardennes, il aurait pu affronter les champions nationaux.

Moi j'évite l'amitié. D'un mâle, rien à tirer. Les amis me semblent des pédés, reoulés cela va de soi. Je hais tant les hommes que je crains de les désirer.

Les femmes ne font pas tant de manières.

Mes parents, surveillant étroitement mes fréquentations, me poussèrent tant qu'ils purent vers l'homosexualité.
Frais émoulu de mes notions psychanalytiques j'ai un temps placé les amitiés du père sous le signe de l'homosexualité refusée. Je n'étais pas sans avoir raison. Mon père se lamenta en levant les bras au ciel. Ma mère (de quelle complicité de faiblesse, de quel accord profond ne fus-je pas ce soir-là témoin et acteur ?) ma mère me pria de cesser.

Mon père est vieux à présent. Ma mère, valétudinaire, est morte : je viens visiter Noubrozi dans sa maison de Bergerac. Ce sont les mêmes conversations qui reviennent, puis qu'il oublie. Tous les ans ce sont les mêmes thèmes, que je reprends avec indulgence et délectation ; avec amour. L'un d'eux concerne cette vaste période ; toute l'adolescence de mon père : “Quand j'étais à l'E.P.S. de Mézières...” ou “A l'Ecole Normale de Laon, après le régiment...”

Il me reparle de ses camarades, de ses professeurs surtout. Les Ardennes continuent de l'attirer. Elles sont là, au bout de la route.
A présent qu'il est veuf (ma mère n'ayant fait que du lit au tombeau) il pourrait piquer aux Ardennes. Puis il est mort. Il n'y va pas. Il n'y trouverait personne.
Pourquoi n'a-t-il pas eu l'idée, de toute sa vie, de retourner là-bas ?
- C'était terrible.
Mon père est un velléitaire.
Mon père a décidé de m'aguerrir : il m'envoie en colonie de vacances pour voir si je m'adapterai bien à un éventuel internat ; goujaterie, grossièreté, obsession sexuelle ; manie qu'one les autres de me prendre pour un khon.
Ma père, dûment édifiée par les récits de son mari, s'était exclamée : “Je suis sûre qu'il sera malheureux.”

Jamais lingère d'internat n'avait vu si volumineuse valise. La lingère s'est foutue de moi. Vive les femmes.
“En colonie de vacances on vous tue de sports, on n'ouve pas un livre.” Mal vu ! Je me suis enfui en pleine forêt, enfui pour lire, vite et n'importe quoi.
Toute la colonie m'a cherché dans le bois en braillant. Bien fait pour leurs gueules.
“Ton père, il fait la classe aux oies et aux lapins, dit un colon.
Aussitôt je me suis forcé à pleurer, pour défendre papa. Désespéré bien sûr de ne rien éprouver.

Quand Noubrozi est venu, le 18 juillet 1954, il ne m'a pas repris avec lui. Il est resté parfaitement indifférent à la défense héroïque de sa personne et de sa fonction. Il ne m'a pas repris avec lui.
-C'est signé jusqu'au 30 ; tu restes jusqu'au 30.

Ma mère est morte le 30 juillet. Le 30 juillet 1984. Ça passe vite une vie.
Je suis retourné en internat pour mes dix-huit ans. Mon père a pensé : “Il s'adaptera cette fois.” Mais non. Mêmes promiscuittés, peurs, crasse, ennui, rhume. J'ai laissé tomber les amitiés de ce temps-là. Cinq (5) de moyenne toutes matières à moi, le génie ! Viré pour indiscipline. Le chant du coq à cinq heures du matin, les hurlements devant la porte des appartements du directeur, les poteaux flagellés à grands coups de ceinture “Sale juif j'aurai ta peau”, les autres taquinés, taraudés, laminés jusqu'à ce qu'ils explosent. Noubrozi renonça. Je ne pus ni poursuivre, ni expier ; je passai pour fou. Le proviseur le dit à ma mère. J'allais traîner dans le
quartier aux Putes, les jours de sortie. Quant au service militaire il me fut épargné. C'est toujours ça de gagné. Ce que j'essaie de démontrer ? Que l'on est malheureux en internat ? Que mon père fut malheureux ? Qu'il m'a délégué une partie de sa vie ?


LUI, le fils, proclame, expie et rachète les péchés du père.

“A l'E.P.S. de Mézières (en vérité je vous le dis) mon père obtint une compensation de taille : se hisser au premier rang de la langue allemande, et s'y maintenir.
Aimer l'Allemagne et les Allemands lui valut à la fin de la Deuxième Guerre une condamnation à mort, l'amnistie, et une kyrielle de séquelles où je fus partie prenante.
Dans l'Est, rien de plus ordinaire que d'apprendre l'allemand ; à Mézières donc, les garçons possédaient ou croyaient posséder un solide bagage de trois ans d'études. Mon père, le nouveau, dut rattraper son retard. Ses parents payèrent des cours particuliers. Il suivit du fond de la classe, suivant tout ce qu'il pouvait. On l'interrogea, et les autres : ”Pas lui m'sieu, pas lui... ! Il est nul !” Le professeur s'obstina à interroger mon père. Il sut répondre parfaitement, passa en tête et s'y maintint. Ses condisciples lui passèrent la bite au cirage. Puis Noubrozi assura toute la correspondance allemande et féminine de ces messieurs.
Les Allemands, les vrais, sont venus plus tard. Mon père les a reçus : des gens comme les autres, qui voulaient assurer l'unité européenne, qu'il avait vus entrer à Bruxelles au pas de l'oie, la bottte “à hauteur d'omoplate, mon vieux, à hauteur d'omoplates !” - des gens bien francs, bien nets, avec lesquels on pouvait exercer cette belle langue à cravache : mon père hachait l'allemand.
“Pourquoi le France et l'Allemagne se font-elles la guerre depuis des siècles ? Hitler est un fou, à moins qu'on puisse un jour s'entendre avec lui, ou avec son successeur. La paix reviendra.”

“On n'était pas au courant de ces choses-là tu sais...”
La délation, les déportations...

“On mangeait des tomates du jardin ta père et moi quand la radio a annoncé la déclaration de guerre...” Adieu ma mère la propreté des torchons.

Moi j'aurais crevé de trouille. Je me serais fait passer pour dingue-dangereux.

Mon père a menti.
Il décida d'obéir. Il fut secrétaire de mairie à Essises. Il l'était quand les Allemands sont arrivés. Il le resta.
- Monsieur C., vous établirez la liste des fermiers, de leurs biens et de tous ceux qui possèdent une chambre à réquisitionner.
Et Noubrozi de remplir les papiers : 3 vaches, 18 lapins ; 3 chambres chez Pichelin.

- Pourquoi n'avez-vous pas démissionné ?
-J'aurais dû.

Mon père avait trente-trois ans (treize de moins que moi écrivant cela). Chez les couillus c'est l'âge adulte, chez nous autres...

Mon père me raconta qu'il avait mangé le lapin en compagnie de l'occupant ; qu'il allumait Radio-Londres. L'officier posa la main sur le poste, le trouva chaud, et, regardant l'aiguille : “Ach... London !” Il aurait pu faire fusiller mon père, que les Allemands étaient gentils. Qu'il était brave mon papa de balayer les merdes fraîches des patriotes sur les tombes allemandes de 14-18 !
Auprès des... euh... “tribunaux” FFI mon père plaida qu'il dérobait des vélos “pour pédaler dare-dare chez les fermiers : Cachez tout ; ils arrivent.” Qui croira cela ? Quelle vraisemblance à cela ? Mon père (je crois) volait des vélos par kleptomanie. Plus tard il essaya de me convaincre qu'un kilo de beurre volé fut la seule et unique cause de son emprisonnement. Papa, tu as peu fauché, peu collaboré. Mais cela suffit aux mépris de ma mère, de ton beau-père, de tous tes frères. Ach... les purs, ceux qui n'avaient RIEN fait.
Et moi aussi, anch'io, en 44 je frappais si fort l'intérieur de ma mère tant j'avais hâte de cogner du Boche ! Pourquoi n'ai-je pas de médaille ?
Mon père fut condamné à mort. Il semble avoir supporté cette attente, en prison, avec cette indifférence des sages et des sots. Ma mère lui faisait parvenir des messages d'encouragement à l'intérieur de saucissons : “NOUS nous ocupons de toi.” Noubrozi fut tiré de là par les Américains qui le lavèrent de l'accusation de traîttrise, mais retinrent les délits de droit commun. Les frères de mon père, glorieux résistants méconnus, condescendirent à témoigner en sa faveur. Puis, grâce à l'amnistie gaullienne, mon père réintégra l'éducation nationale, à l'échelon le plus bas.
Son goût de l'Allemagne et de la Hiérarchie lui avait coûté son avenir.
J'étudiai l'allemand à mon tour. Je devins amoureux comme un enfant de mon professeur, un pète-sec. Je fus premier de la classe. Avec mon béret imposé, mes principes de peur, je devins proie rêvée du décor hitlérien. Le Pouvoir sur les foules me tint lieu de bien suprême.
L'Idéologie nazie me convint, à l'exception du racisme, “une erreur”. Je lus tout ce que je pus trouver sur la période en cause, sans rien découvrir sur mon père bien entendu.
(Puis j'émigrai en Autriche sans me mêler à la population, et j'échouai dans la tentative de créer entre ma fille et moi un langage secret : l'allemand).

Surtout je ne manquai pas une occasion de minimiser, de dénigrer la Résistance.

J'héritai d'un complexe non répertorié de prédestination compensatoire du Père et d'un tenace sentiment de persécution. Banal.

Puis, pendant que j'y pense, il est absurde d'écrire sur la vie de Noubrozi sans parler de ma mère (Nnozi), et de leur union.
Dont acte.

Mes parents se sont connus dès l'enfance. Ecole et catéchisme communs, dans le village de G. Je ne sais ce qu'ils se dirent, ni s'ils furent amis. Plutôt deux camarades parmi d'autres, unis par une vague indifférence à mon avis.

Les familles ne se fréquentaient point. Contremaître, exploiteur-sucrier, chef de gare de gauche, tous deux buveurs ; leurs enfants avaient passé vingt ans lorsque la sœur de Noubrozi a pris la situation en main : “Roland, dit-elle à mon père - Noubrozi, on ne te voit jamais avec une fille ! Est-ce que tu veux devenir curé ?
-Non, non.

Pourquoi ne fréquenterais-tu pas la fille L. Elle est toute seule et bien malheureuse ?

Je suppose que les choses furent ainsi. Comment ma mère et mon père se rapprochèrent-ils ? Comment se sont-ils convaincus ? “Nous marchions le long de l'Aisne sans savoir quoi se dire.”

“Tais-toi, tais-toi, dit ma mère, mourante, plus de passé, plus de passé !”

Le jour des noces, à vingt-quatre ans, tous deux étaient vierges.

A présent tentons de résumer : pendant la Grande Guerre mon Grand-père Gaston L. fut cocu. De Dekphine l'infidèle naquit un enfant, un bâtard que ma mère soigna. Gaston divorça de Delphine, épousa Fernandemais se retira toujours afin de ne pas avoir d'enfant d'elle.
Nnozi ne put jamais revoir sa mère, sa vraie mère Delphine, vivante.
Delphine est morte à trente-huit ans d'urémie. “Elle est morte par où elle a péché” dit Gaston.
Pour ma mère un peu de son père demeure en moi. Il tomba de vélo et passa sous un camion de sa sucrerie, quatorze mois après ma naissance.

Et quand nous revenions à G. pour les vacances ma mère s'enfermait à l'étage, dans la chambre de son père. Noubrozi et moi dormions dans le lit du bas.

Mon père ne s'est ni découvert, ni levé pour la Marseillaise. Gaston parla de lui apprendre le respect à coups de pied dans le cul.
Gaston lisait les lettres d'amour de mon père à ma mère et les déclamait dans la cuisine.

Quand j'étais jeune, jamais je n'ai réfléchi à ce que pouvait être cette maison de G. : la maison où ma mère avait vécu jeune fille.
Où ma mère prit-elle qu'on la méprisait ? Cela revanait dans les disputes : “On me l'a assez reproché de ne rien savoir !” Eloge de mon père après la mort de ma mère : “Elle n'avait que son Certificat d'études ; mais c'était une bonne ménagère.”
Elle avait été interne à l'école ménagère de Guny, dans l'Aisne. On y apprenait à tenir sonménage, à enfoncer son doigt dans le cul des poules pour les faire pondre. Le fin du fin pour les filles. “On le sait que je n'ai jamais fait d'études.”
Mon père justifia enfin la défiance du gros Gaston qui le tenait pour un freluquet : il chaparda, collabora, petitement, mais le paya. Toutes lesportes se fermèrent. Ma mère le soutint, peut-être lui sauva-t-elle la vie. Mais ce fut pour mieux la lui faire perdre, ensuite, à coups d'épingle venimeuse. Elle ne perdit jamais aucune occasion de lui rappeler qu'il avait enfreint les lois. Mon père se jeta dans des remords excessifs et théâtraux. Et l'on se moqua de ses comédies. Ma mère ne cessa de le juger : ma mère imitait son propre père, qui condamna, punit, et bannit sa femme adultère.
Mon père trinqua.

Jamais je n'excuserai l'ignorance de soi. Jamais je ne pardonnerai qu'on passe sa vie à se tromper de cible.
Je ne considère pas mes parents avec une nostalgie bienveillante. La plupart des mémorialistes évoquent leurs “chers disparus”. Pour moi, mes parents sont des insectes dont je me demande comment j'ai pu provenir.

Notre famille est un triangle, où chaque sommet se croit persécuté par les deux autres !
Toujours je penchais vers mon père.

Il paraît que ma mère, avant ma naissance, était joyeuse, blagueuse, “boute-en-train”, pourautant qu'on puisse appliquer ce terme à une femelle.
Ma naissance ? Une catastrophe !

Je suis né bien tard. Bien après les frasques de mon père. “Toutes tes histoires.”
D'où vient que ma mère se soit oubliée à me dire (une seule fois) qu'elle avait éprouvé du plaisir ?
Toute une histoire antérieure me restera confuse, né que je suis dix ans moins quinze jours après leur mariage. Gaston L. mourut sous un camion le 10 décembre 1945. Ma mère fut internée à l'hôpital Sainte-Anne, après que mon père eut signé son admission (autre grief...) en quelle année déjà ?
Ma mère ne s'est souvenue de rien.

Sans cesse ma mère allait rechercher le mot juste, le mot approprié, dans le coin le plus reculé. Pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'eût pas été dit. Un acquit de conscience. Et mon père tonnait en s'humiliant.

Mes parents s'entendaient. Dans leurs névroses, uniquement. Le jeu de mots subsiste.
Autre point d'accord : les Autres, les-zôtres : tous des cons. Des ennemis. Des persécuteurs.
Il ne fallait pas “la ramener” avec mes parents.
Seuls les gens “simples” trouvaient grâce : “Ils ne sont pas fiers.” Le moindre bout de rôle, le moindre soupçon de “prétention”, voire inventé, les trouvaient toutes griffes et sarcasmes dehors.

J'ai conservé une sainte haine des visites, à rendre et/ou à subir : “On ne va pas chez Louis XIV” (lorsqu'on m'habillait). Il faut bie n se tenir, se montrer poli, terne jusqu'à l'extrême.

Nous ne recevions pas ; les logements de fonctionnaires sont exigus. Mes parents “tapaient le carton” ailleurs, et quelles fraternelles furies entre père et mère lorsque ceux du dehors s'avisaient de passer à l'attaque : pétitions ou quelque autre hostilité.
J'ai vécu d'exaltantes soirées, où l'air vibrait de l'ambiance incompréhensible des batailles ; on répétait les anathèmes, fourbissait les invectives : ceux du dehors ne savaient pas à qui ils avaient affaire !
J'étais heureux. Ils avaient trouvé un paratonnerre bien plus eficace que ma personne.
Pourquoi mon père, à la fin de sa vie, a-t-il soigné et subi sans mot dire (sans maudire !) une valétudinaire geignarde et grognasseuse en inexorable effondrement ? S'agissait-il uniquement d'une habitude, d'une passivité ? Est-ce qu'il ne l'a pas consolée dans ses bras ? Je ne les ai jamais vus dans les bras l'un de l'autre ; aurais-je mieux vécu ans leur amour ?

Je n'ai connu mon père “Noubrozi” que pendant la seconde moitié de sa vie. Tout fut consommé avant moi, il ne lui restait plus qu'à payer ce qui s'était joué alentour de la trentaine.
Ma naissance intempestive ne fut pas l'une des moins pénibles de ces circonstances (j'allais dire “séquelles”).
Un linge sale, épais, entoure ma naissance, le 13 octobre 1944. Les événements qui la précédèrent ou la suivirent furent tant de fois brouillés par les récits contradictoires ou évasifs, que je suis incapable d'en établir une chronologie.
Que l'accouchement fut long et douloureux, ma mère intransportable (dérobée en fait à la haine de toute le village) se tordant, traitant le médecin de boucher ; que le sang giclait sur les murs tandis que mon père maintenant la patiente de toutes ses forces (il me vit le premier, front en tête et criant fort avant que d'être tout à fait né), tout cela me fut surabondamment répété pour bien me convaincre de la catastrophe, de l'horreur que j'avais incarnées.
Mon père m'affirma cependant que de ce jour il ne vécut plus que pour moi.
Mais je ne peux déterminer si mon père, ce 13 octobre 1944 sortait de prison ou s'il avait obtenu trois jours de permission des Américains qui le détenaient pour délit de droit commun, avant de l'absoudre.
J'appris que toute la famille s'était refusée à recevoir mes parents pour ma naissance, et que ma mère, pour fuir l'hostilité des habitants d'Essises, dut me mettre au monde dans une commune voisine. Les vaillants résistants m'auraient-ils étranglé ?

Je naquis, peut-être, chez une Madame Boudin.
Mon père prétextera toujours un trou de mémoire ou une fatigue subite - s'il était mort premier, à ma mère, toute rancunière qu'elle fût restée envers celui qui gâcha son existence, j'aurais ajouté foi, d'office, à toutes ses révélations. Mais j'aurais tout pardonné. Libéré, mon père fut interdit d'enseignement. Son frère Serge, qui avait faussement témoigné en sa faveur (affirmant que les vélos volés servaient à des actions de Résistance - qu'un soir mon père, pourchassé par la Gestapo, se serait réfugié chez lui), mon oncle donc, embaucha mon père comme pousse-chariot dans son usine à gaz de Lapalisse, dans l'Allier. A partir de quelle date ?

La difficulté consiste à placer, dans tout cela, l'internement de ma mère à Sainte-Anne à Paris : fut-ce après la mort de mon grand-père maternel, en décembre 1945 ?
A Lapalisse mon père pousse ses chariots. Un compagnon de travail s'étonne et s'indigne en apprenant que mon père est le frère du patron. Mais, qu'aurait-on voulu de plus ?

Quand je pêchais du balcon dans la rue, mon père, qui rentriat de l'usine, tirait la ligne, et je riais.
Le 13 juillet 1948, juché sur les épaules de mon père, je portais le plus beau lustre à lampions, formé d'un manche à balai et de tout un système de vergues. J'étais le symbole même du patriotisme.
Ma mère me tient sur ses genoux, pendant que je vois la neige s'étaler et les oiseaux s'y frotter.
Je suis opéré des couilles et de l'appendicite.
Je prends ma tête entre les barreaux du lit.
Je joue avec ma cousine dans le sable du Jardin Public.
Je tombe dans un lit de guêpes, je suis en larmes, on me frictionne.

On ne me parla plus de cette époque.

Nous habitions à présent à Marchais, dans l'Aisne. Mon père a été réintégré dans l'Enseignement.

Je me souviens d'un très long voyage en camion sur ses genoux, et de la lune
dans la vitre latérale. Nous sommes entrés - ma mère tenait la clé dans sa main devant elle - dans une haute maison de briques.

Papa sera maître d'école.
Mon père m'apprendra à lire et à écrire.
Mon père, à la suite d'une terrible erreur, m'apprendra à ne plus chier ni pisser : il existe un procédé infaillible pour déclencher une névrose, une dévalorisation définitive du Faire, qui consiste à faire croire à l'enfant que son père éprouve un profond chagrin à l'idée que son fils reste sale. Ce qui fut fait.
Je me souviens de mes cinq ans et j'ai hurlé. Mes parents décrétèrent que je restais “à quatre ans”. Ils n'en voulurent pas démordre malgré mes cris de désespoirs. Un an plus tard : “Tu as six ans !”
-Non, cinq !
Ils se regardètent. Ils me rendirent doucement mon âge. Encore aujourd'hui je conserve une multitude de souvenirs datant de mes “quatre ans”. Rien pour l'année suivante.
Dans un placard, je parlais à mon “poupon” - c'était un visage de porcelaine rose - enveloppé de fourrure blanche qui recouvrait, ensuite, tout le corps : “Ils me disputent tout le temps.”
Ce n'est rien, ce n'est rien. Bien nourri, pas battu ni violé, de quoi est-ce que tu te plains ?
De ceci : Noubrozi - Retiens bien ça du fond de tes 76 ans (puis tu es mort) ON NE GUEULE PAS COMME ÇA SUR UN ENFANT.
Les cris sont des coups.
Sur ta vie à présent, un présent de narration, je ne peux plus m'apitoyer. Tu peux te déchirer tant que tu veux avec Madame ta Collègue de l'Ecole des Filles dont le mari - lui - fut VRAIMENT fusillé comme authentique résistant, et qui assassine l'Inspecteur d'Académie pour qu'on la débarrasse de cet individu : TOI.

Pendant ce temps, appuyé à la vitre de l'immense premier étage, l'enfant regarde la cour de récréation pluvieuse et vide : “Je veux aller à l'école avec papa.”
On ne m'a pas battu : mon père m'a attaché à mon siège avec des tendeurs, une règle rouge entre mes dents, comme un mors. Je bavais rouge ; je croyais que je saignais.

Mon père n'était pas très fixé : laxisme extrême ou sévérité injustifiée. Enseignant (en saignant...) à mon tour, je n'ai voulu, à aucun prix, ma fille dans ma classe.

A cinq ans je sus lire couramment. Mon père m'envoyait faire lire les petits de spet et huit ans : je leur montrais les lettres au tableau, du bout de ma baguette.
Mon père m'a donné les Livres : la prison et la clé.
Noubrozi était plus jeune que moi à présent - puis il est mort. Il jouait de la flûte traversière. La première note était toujours un do, puis l'oreille le guidait. Je l'écoutais, enchanté. Puis il cessa vite, à cause de je ne sais quels “maux de tête” de ma mère.
Tête idiote et recueillie de mon père quand il soufflait dans cette flûte... Engueulades... Engueulades...
Nostalgie.
On n'a pas découpé sous mes yeux mon petit hamster vivant, mais on a tué secrètement mon chien Bobby, mon chien que j'emmerdais pourtant, comme la plupart des mômes font chier ce qu'ils aiment le plus. Bobby que j'allais promener dans les chants, qui m'adorait. On l'a tué et on m'a fait croire qu'il s'était enfui. On l'a tué parce qu'il maraudait les poules et que mon père avait peur des gendarmes après son “histoire de la guerre”.
Il avait reçu des menaces de plaintes.
Il a confié le jeune chien à quelque fermier vindicatif, ou pire, indifférent, avec mission de l'abattre pendant qu'il rongerait son os : “On ne peut jamais tuer un chien qui vous regarde dans les yeux” dit l'article vétérinaire.
Mes yeux à moi - je revois le soleil couchant - à travers un vitrail de larmes, et je hurlais sur le chemin FACE AU SOLEIL, et je ne voyais plus rien, que du verre brisé, du soleil éclaté dans mon œil à facettes.
Ensuite on m'offrit des lunettes, et je faisais entrer les mouches dans une petite maison imprégnée de Fly-Tox où elles mouraient.
C'était à Buzancy.
J'ai conservé un petit carré de mon jeu de lettres, la lettre “B”, avec la marque des dents de mon chien Bobby gravée dedans.

Sujet : “Vous avez perdu votre petit chien ou un animal qui vous était cher. Racontez.é
Trois ans plus tard, mon père croyait-il quej'allais pouvoir “narrer” cela de sang-froid ?
A genoux dans l'allée de la classe, priant et sanglotant, je fus si misérable que Noubrozi s'est enfui jusque chez nous. “Je ne pouvais plus tenir, dit-il, un tel exhibitionnisme !”
A cette époque, je ne savais pas qu'on l'avait tué, le chien.
-On va t'en redonner un.
Il n'est resté qu'une soirée. Il était fragile ce chien. Mon père gueulait : “Un chien c'est fait pour rester dehors !” Noubrozi tapait comme un sourd sur un cercueil pour bâcler une niche. Dehors !
Le chien est retourné chez sonancien maître dans la nuit.
Ils s'enfuyaient tous.
-Tu vois bien.

Après cela, une fois encore, que me font les péripéties de mon père, obligé de quitter Buzancy pour insuffisance de salaire ? Paie unique d'instituteur égale misère, si l'on n'y ajoute pas une gratification de secrétaire de mairie.
Nous avons déménagé à Condé (Aisne).

Je manquerais à ma fidélité si je me contentais de suivre chronologiquement les années et les postes où mon père a vécu. Je dois emprunter ses jours à lui pour m'estimer en droit de vivre. A présent c'et lui qui vient vivre à travers moi, à travers les innombrables avis que je lui donne sur la marche du monde. Il m'admire. Je suis son pesonnage principal.
Une immaturité définitive m'interdit de voir l'homme sous papa.
C'est lui désormais qui ne vit que par moi - puis il est mort.
Je suis sérieux, moi. Très terne. Je risque ma vie. Je risque le ridicule. J'exaspère. Les névrosés qui se prennent au sérieux, ça m'exaspère.

Autre anecdote sans intérêt :
Un jour, une fillette me lança : “On ne joue pas avec toi ; tu es fou.”
Je suis resté pétrifié.

La nature m'a doté d'un esprit bas, mesquin et revanchard. Tout le monde n'est pas béat denaissance.
Mon père et moi (ma mère, qui est-ce ?) à Condé-sur-Aisne : octobre - juin 1954. De sept à dix ans. Années d'élève à papa. L'apogée pour Noubrozi. Cependant persiste le combat sur trois fronts : la Femme, le Fils, les Parents d'Elèves.

A ma mère j'ai déjà réglé ses comptes et son compte. Puis elle est morte : elle est morte la première.
Elle jette une chaise à la tête de mon père : 2 décembre 1952.
Elle surgit dans ma chambre en criant : “Au secours il veut me tuer.”
Ce n'est rien. Ce n'est rien, ça vous forme un caractère.
Le 2 décembre, celui-là - comme l'autre - devint légendaire, comme Austerlitz.
Pourquoi ma mère me fit-elle mettre à genoux sur le paillasson pour demander pardon à mon père?
Mon père (sans me toucher) me repoussa d'un revers de bras.
Je ne savais pas ce qui se passait, ce qui était en jeu : tout était MA faute. J'avais attiré l'attention, tout était retombé sur moi. Je le voulais. Je n'en savais foutre rien.
Un soir, entendant le vacarme d'une dispute, je suis descendu en pyjama de ma chambre pour leur placer doucement la main dans la main, et je suis remonté avec le sentiment sanctifiant du devoir accompli. Ils ont baissé d'un ton.
Ils devaient parler encore de la guerre - huit ans de distance, que c'était peu !
Ma mère (à mon père) : “Tu m'as gâché la vie.”
Mon père : “Tu LUI feras verser des larmes de sang.”
Ma mère : “Tu viendras danser sur ma tombe.”
Que non il n'y dansera pas, que non !
Mais encore, ma mère : “Ssale bête, ssale bête”, sifflant et cherchant la martinet (pas battu moi ?).
Noubrozi laissait faire. Bienheureux les nerveux, car TOUT leur sera permis.
Mon père était surtout mon père dans sa classe. Paradoxe. Quel embarras pou rlui, exemples : l'attachage au banc, la rédaction sur le chien.
J'étais expulsé sous le moindre prétexte. Dans le couloir j'étudiais les cartes que dessinaient les écailles du mur. Subrepticement je me refaufilais par le fond de la classe : mon père me refoulait aussitôt.
J'ai appris la vénération, mais ni le bien, ni le mal, ni le rapport de cause à effet.
J'ai appris la haine entre hommes et femmes : j'avais entrepris une “Guerre des sexes” dont le projet achoppa bientôt : devais-je pousser au-delà de 15ans le trucidage mutuel ? Je ne savais rien - ne voulais - rien savoir des Adultes. Mes parents, au fait de la chose, vouèrent ems brouillons aux gémonies : je commençais d'écrire.
J'aménageai la buanderie en bureau d'académicien. Je jouais l'inspiré. Mon enseigne représenta une plume, dessinée à la main, cernée de la devise : “Moi d'abord, les autres après.” Mes parents se regardèrent avec effarement.

De cette époque date aussi mon goût désespéré du perfectionnisme : comme Gatsby le Magnifique je rédigeais des feuillets intitulés “Comment devenir un bon élève”, “Comment devenir un bon fils”. Suivaient de minutieux préceptes que je soumettais au jugement attentif de mon père. Il ne s'en inquiéta nullement.
Ce fut lui également qui contrôla mon cahier d' “observations personnelles”, que je tenais sur les menus événements de Ma vie. Quand mon père m'infligea la note “12”, je cessai d'écrire.
Mais Noubrozi avait également fort à faire avec les parents d'élèves.
Dès 1952, j'avais été contraint de ne plus fréquenter un certain Cardot, instituteur en retraite qui s'indignait de la rudesse incohérente avec laquelle j'avais été élevé, manié.

Cardot s'institua mon “parrain pédagogique”. Il m'admirait.
Seulement Cardot fomenta la Première Pétition contre mon Père, pou rincompétence, ou collaboration, ou les deux. Oubliait-il que Condé-sur-Aisne avait gagné en le surnom de Condé-les-Loups, tous les villageois s'étant mutuellement dénoncés ?
-C'est ta faute aussi, avec tout ce que tu vas raconter partout !
Si l'on ne m'eût rien caché, peut-être me fussé-je dispensé de chercher des confidents douteux. “Que vos parents ne viennent pas la ramener, ou je les reçois à coups de pied au cul !”

Mon père, seul contre TOUT le village !
Et moi désormais, interdit d'amis, suivant la coutume d'associer l'enfant aux parents.

Les instigateurs de la Pétition sont venus s'excuser. Avec un litre de gnôle. Mon père se raidit.
Il fallut transporter nos pénates à Pasly.

En ce temsp-là, sans voiture ni train, se déplacer de trente kilomètres équivalait à une rupture totale.
Pasly ne fut qu'une dégringolade supplémentaire. Noubrozi y trouva un ramassis de fils d'ivrognes en banlieue soissonnaise.

Je préparai, en vase clos, mon entrée en 6è .
Est-ce que ce n'était pas pour moi que mes parents s'étaient échoués dans ce patelin ?
Ajoutez à cela - ce que j'appris beaucoup plus tard - que mon père sr'approchait volontiers des cabinets pour regarder pisser les fillettes. Il en tripota quelques-unes. A Françoise M., qui sortait de l'école en tenue négligée, il reprocha un soir :
-Ton tablier tombe.
-Si c'était ma culotte vous l'auriez pas dit, répondit la délicieuse enfant.

En deux ans deux pétitions furent signées.
Pendant ce temps, confit de dévotion et de culpabilité, je préparais ma première communion.
Je ne m'endormais jamais sans avoir crié pardon, à tout hasard, à travers la cloison de ma chambre. Ma mère, excédée, répondait Oui !

Comme chaque année les habitants de Pasly organisèrent “la Choule”.
C'était une coutume médiévale : du “jeu de soule” probablement, ancêtre violenbt du foot-ball. En 1954 c'était devenu ne procession travestie, où tout le village, complètement bourré, se déversant dans les rues en tapant (en tapant quoi du reste ?) et soufflant.
La Choule s'arrêta devant les grilles bien cadenassées de la cour d'école, et nous infligea, de loin, le plus aviné des charivaris. Collé aux vitres, je regardais avidement. Ma mère rageait : “C'est pour nous qu'il sont venus !”
- Penses-tu ! disait mon père d'une voix mal assurée.
Je pouvais cependant circuler dans le village sans recevoir de pierres ni de quolibets.

Du palier de notre logement de fonction, j'entendais Noubrozi se déchaîner contre la classe entière, et j'insultais les élèves (sans qu'ils m'entendissent) à travers les planchers : “Un jour, vous l'enverrez là-bas !” et je tendais un doigt théâtral vers le cimetière. Puis je me couchais sur le sol, recroquevillé, rêvant avec volupté qu'un loup-garou me suçait la carotide : c'était mon père que j'abreuvais de tout mon sang.
Après Pâques il prit un congé.

De cete époque date le goût de l'isolement, du changement perpétuel de lieu, du mépris pour le peuple.
Je travaillais comme un égaré, afin de redonner au Père toute compensation. Le curé déconseilla le séminaire : “Une puberté agitée balayera tout.”

En 6e j'obtins le prix d'excellence. Toutes les huiles plastronnèrent une dernière fois sur l'estrade, en toque et capes rouges. Mon père crevait. Le palmarès jauni traîne reliquairement chez lui, puis il est mort.

Mon nom est souligné en rouge treize fois.

Noubrozi fut nommé dans un village de 99 habitants. Il s'y reposa. Il y trouva le repos. Il y eut deux familles chez qui taper la carte, une classe unique de quinze mômes sans cesse en fermeture imminente.

Nous resserrâmes nos liens. J'en suis gêné : ce fut le début d'une longue castration (par trituration). Mon père s'obséda sur Onanisme et Folie. Sincèrement il craignait pour moi. Sincèrement... Faut-il encore que je veuille l'absoudre ! Lui qui poussa le vice jusqu'à demander audience auprès du Principal ! “S'il se masturbe, veillez-y !”
Le pauvre homme ! Veillant à chaque porte de cabzingue : huit cents élèves ; huit cents garçons !
Fou mon père, fou. Mon père.

Ce fut terrible. Ce fut sordide. J'essayai d'attribuer ces “taches” à des dégouttements de stéarine, car j'emportais la bougie aux cabinets de la cour d'école. Mais cela se renouvela. Bienheureuses les filles, qui peuvent se branler sans taches !
Sur le tapis de sol, en slip, je m'exerçais aux mouvements conseillés par ma tante : “Redresse tes muscles du dos !”
Mes deux parents penchés sur moi hurlaient à qui mieux mieux, brandissant un slip maculé. Les questions se succédaient avec une telle hystérie que je pouvais à peine balbutier. Au comble de la terreur, je me suis roulé sur la mousse, mimant et vivant un de mes innombrables viols.
Merci, chers parents, de m'avoir préservé du gâtisme !
Toujours me figurer, avec la plus grande netteté, ces ignobles beuglements sur mon corps convulsé.
Quelle idée avais-je eue aussi d'avoir confié à ma mère que je m'atias proprement dépucelé avec ma cousine de deux ans mon aînée ?
Aux hurlements de ma mère je compris que j'avais accompli le plus répugnant des forfaits. Mon père se réfugia dans l'offuscation. Puis il est mort.

Noubrozi avait acheté le seul moyen de transport que lui permetaient ses finances étriquées : un scooter ; 710 DL 02.
Il me conduisait au bas de la butte, d'où je prenais le bus jusqu'au lycée. Au retour, je dévalais la côte pour le retrouver.
Je me souviens de ces trajets, mon corps à son dos, les poings serrés sur la poignée du siège, entre les jambes. Nous parlions en criant, protégés par le bruit du moteur, et la conversation roulait sur les méfaits de la masturbation.
Chez la grand-mère Fernande ma mère couchait en haut, dans la chambre mansardée de son père mort. Mon père et moi partagions le lit du rez-de-chaussée.
Un soir je m'aperçus que mon père s'agitait de tremblements rythmiques. Sa main pinça mes fesses. Je me retirai au bord du matelas.
Douze ans plus tard, dans les hôtels des Pyrénées, ma mère s'obstinait à réclamer un lit pour elle seule, tandis que je devais encore coucher avec mon père. Une telle gêne se déclencha que ma mère voulut nous séparer d'un traversin. Mon père s'outragea, j'y renonçai. Nous avons passé ainsi trois nuits sur le dos, sans bouger d'une ligne, et je sombrais dans un sommeil trop lourd.
A treize ans, j'ai dit à ma mère que mon père souffrait de tant d'abstinence. “Pour faire ça, il faut de l'amour”, répondit ma mère.
Elle me confia plus tard qu'elle y avait renoncé en raison de l'égoïsme (abréviateur) de mon père. “Comme un lapin.” Il avait aussi la fâcheuse habitude de lui chercher querelle le lendemain matin.

En 1970, mon père m'avouait encore que ma mère poussait des cris d'écorchée chaque fois qu'il lui demandait “un petit service”.
Ma mère claironnant à tout va qu'elle “se débrouillait toute seule” sans que je comprenne des années durant ce que cela signifiait, je finis donc par admettre qu'elle avait passé tant d'années à se branler, et mon père aussi.

Tout homme trouve dans son métier un rempart eficace. Mon père (je l'ai assez dit) était instituteur. Ma mère n'avait eu droit qu'aux enseignements et aux gouinerires de l'internat de l'Ecole Ménagère. Mon père, issu du même peuple et du même village, s'était hissé au Brevet Supérieur.
Dans les querelles surgissait toujours, hors de propos : “On le sait, que tu me prends pour une imbécile !”
Il n'y eut pourtant chez lui aucune condescendance à faire venir ma mère dans ses activités scolaires. L'inspecteur critiqua le fait que des cours fussent assurés par ma mère. Je la revois, penchée sur un tableau de moyennes, avec une règle d'alignement : de quel ton décidé n'annonçait-elle pas que Marcel avait 6,4 et Paulette 5,9 sur dix. C'était en décembre 1952.
Ma mère connaissait son apogée lors de la fête de fin d'année : sketches, danses, chansons. La fatigue me prend de toutes ces vieilles nostalgies ressassées en tant d'autres livres... Ma mère cependant, ex-comédienne scolaire fort appréciée, dirigeait les acteurs, prenait tout en main. Revanche sur un mari dont elle ne manquait jamais de rabaisser la compétence professionnelle.
Ajoutons à cela que Noubrozi prenait aux épaules des “gamines” de quinze ans, leur tapait sur le ventre en s'enquérant grotesquement de leur futur mariage. Quoi qu'il fît, j'approuvais, dans la gêne. Mais je trouvais ma mère, Nnozi, odieuse. Mon père?
Il pouvait bien tripoter toutes les fillettes qu'il voulait.
Dans cette comédie scolaire, j'aurais pu tenir le premier rôle, moi, le fils. Premier témoin, seul survivant réel. Que sont devenus les autres élèves, dans quelles couches sociales se sont-ils enlisés ? Nulle célébrité n'est jamais issue des classes uniques de campagne...
Le fils ne fut qu'un épisode, cinq années sur les trente-sept de la carrière du père. Pénible épisode ?
Je me voulalis, je me sentais “enfant prodigue”, le meilleur élève du monde, et mes parents ne protestaient que mollement. Je prenais leur embarras pour une approbation. Lorsque j'eus vingt ans Noubrozi m'admirait encore, tartinant tout au long mes éloges à l'épicier qui n'en pouvait mais. On me rapporta tout cela sans malice, en souriant. Je n'ai jamais pu savor si ma présence dans sa classe avait stimulé ou entravé mon père. Nous n'avons jamais parlé de cette chose.

Avant l'entrée des élèves, mon père, en blouse grise et béret, avait tracé au tableau la morale du jour, que nous devions recopier, et qu'il ne commentait pas. Je lis aujourd'hui à mes élèves une citation tirée de mes carnets...
Puis il fallait répartir le travail entre vingt élèves de cinq niveaux différents. Reportez-vous à tant d'émouvants et médiocres mémoires d'instituteurs des années cinquante, mille neuf cent cinquante ; à tant de manuels pédagogiques de l'entre-deux-guerres. Ils sont devenus introuvables.

J'ignoresi mon père fut bon instituteur. Je rame sur “les étangs de la mémoire”, sans me souvenir de rien. Plus tard, à Avignon, je rencontrai deux frères, ex-élèves de mon père. Le premier me dit que Noubrozi “avait le génie de l'enseignement”, le second, méprisant, exprima un avis contraire.
Mon père se souvint fort bien d'eux et ne parut surpris d'aucun des deux verdicts.
De l'époque où j'étais son élève, je ne me rappelle que les cours d'histoire ; nous lisions le résumé du Lavisse. Mon père interrompait les ânonnements : “Oui...” et donnait les détails tirés du chapitre. En octobre, tous les ans, c'éaient les Gaulois. Jamais nous n'avons dépassé Waterloo. La France, rien que la FRANCE, toujours victorieuse. Et Jeanne (prononcée “Jeune”) d'Arc, son idole.

A dix-huit ans, l'histoire cessa de m'intéresser quand je m'aperçus de la dictature marxiste, invraisemblable, que faisaient alors peser les enseignants sur leur sujet (la Première Guerre Punique expliquée par le cours du blé !), sans oublier le scientisme délirant, physico-météorologique, où se débattaient les programmes de géographie.
Où donc étaient les cours de papa ?

Il était convenu que je deviendrais “savant” : je l'avais souhaité, publiquement, chez Albin-Michel, près du grand aquarium. Savant, mais aussi écrivain. M. Blanc, lecteur, m'avait reçu dans son grand bureau de lecteur. Puis les années, les succès s'accumulant sans vocation particulière il fut convenu, tacitement cette fois, que je deviendrais professeur ; à l'abri des contingences, des ragots de village dont mon père avait tant pâti : “ Ne sois pas instituteur”, insistait Noubrozi, “Ne fais pas comme ton père”, enchérissait ma mère.

Merci à tous deux !
Professeur donc, pour l'honneur !

Ce qui s'est passé s'imagine sans peine : une adultification jamais accomplie, un désir (assouvi ô combien !) de déconner plein tube devant mes élèves, leur admiration, leur mépris mêlé, des frottements infinis avec l'Administration et les chers parents, mais des rires, DES RIRES, et même, mêm DES JOUISSANCES INTELLECTUELLES.
Je n'en veux pas à mon père. Je ne lui en voudrai jamais.
Rien n'est ta faute. Même si tu prolongeais indûment les récréations sous les fenêtres de ma mère. Même si tu me virais dans le couloir plus souvent qu'à mon tour.
Mais un prof, moi ? Allons donc !
Je m'en suis expliqué par ailleurs : Vingt-Deux Dissertations plus une... Troisième tiroir à gauche.
Tantôt l'outrance, tantôt l'emphase mortelle : non ; plutôt l'outrance. Le “cours spectacle” (cours de bateleur) dont je serai toujours fier, qui arrachait mes “drôles”, l'espace d'une heure, aux brimades des géniteurs et de certains collègues.

Jamais plus haut que papa, jamais plus loin. Je te le jure papa : jamais je ne t'ai dépassé. Un prof grave, sérieux, pondéré, potelé, sans faille et profond, qui t'aurait racheté, rédimé, exalté, honoré, surélevé, jamais, JAMAIS ! Arrange-toi avec ça.
Mais je ne suis toujours pas agrégé.

1958. Coup de tonnerre : Noubrozi a obtenu sa nomination au Maroc.
Nous y passerons quatre ans. Jamais mes parents n'auront été plsu heureux, ni moi plus abattu.

Ma guerre 14-18 : de quatorze à dix-huit ans !
J'allais projeter sur le monde extérieur mes schémas, mon filet, mes béquilles de CLOPORTE.


1958 : De Gaulle prend (on lui donne ?) le pouvoir. Dans un petit village de l'Aisne, un instituteur, nommé en Préfecture, ne parvenait pas à trouver un logement. Il n'aviat du reste pas de quoi payer un loyer.
Mon père, quadragénaire, frappa un grand coup. Puisqu'une nouvelle pétition le chassait, il pensa se faire nommer prof de maths à Digoin, dans l'enseignement privé. Rien n'aboutit, faute de diplômes.
Combien de fois mon père n'avait-il pas voulu échapper à la malédiction de son département, l'Aisne !
Sitôt qu'il arrivait dans un nouveau village le maire décrochait son téléphone, obtenait sans tarder ce qu'il voulait savoir sur les Pétitions, la collaboration, et toutes les vieilles histoires. “Tes conneries...” disait ma mère.

Il lui fallait l'étranger, les “colonies”. En France, la Sarthe, la Saône-et-Loire, le Var, lui refusèrent l' “inéat” sauf s'il acceptait de recommencer au premier échelon, au plsu bas de l'échelle, au plus bas de l'humiliation.

L' “exéat”, en revanche, lui fut toujours accordé.

Nous passions des soirées tous ensemble, noyau persécuté, penchés sur une carte de Provence, supporte le meilleur poste entre Brignoles et Draguignan : Trans-en-Provence, le Muy. Mon père écrivit à de lointains collègues, obtint des réponses.
Avons-nous rêvé sur tout cela, heureux d'être en butte au monde, suivant des yeux les routes, imaginant les taches vertes des bois, les rocailles !

Puis d'autres cartes firent leur apparition, avec des noms plus rudes : Oujda, Marrakech, Rabat.
Il fut fortement question d'un Monsieur Marin, ami de... Les mots couverts refirent leur apparition. Voué au secret, je chantais sur un vieux mur, d'un air significatif, une chanson arabisante.

“On le sait que tu y vas”, me dit la mère Lesage.
Mon secret filtrait. Mais la mairesse ne put rien contre nous. Un jour dont je ne me souviens plus (peut-être étais-je en classe) un camion emporta tout. Je rompais avec mon enfance. Je le savais. Noubrozi, lui, rompait avec sa guerre. Et, enfin, avec la misère.
Ils étaient soucieux, mes parents, comme tous les persécutés, méfiants. Tout pouvait s'anéantir. Nous avions choisi nos postes, évitant Marrakech, trop chaud. Oujda, près dela frontière algérienne, nous paraissait préférable.
A présent, il fallait réunir des documents, déménager sur une échelle autrement plsu vaste ! Laissant mes parents se débattre, je jouissais de mon dernier 11 Novembre sous les arbres de la place, à Presles.
Dernière neige.

En quittant mon sinistre établissement d'études, j'avais secoué mes pieds devant la loge, en prononçant la formule sacramentelle : “Lycée de Laon, je secoue sur toi la poussière de mes souliers.”
Puis ce fut Marseille. La tribu partait pour le grand monde - non sans scènes de ménage : pour un porteur trop payé, pour une femme dont ma mère était jalouse (eh oui...).
Nous nous emmenions avec nous...

Nous avons mis le pied sur notre premier bateau; l' “Azrou”, de la compagnie Paquet. Nous avons longé l'Espagne. Et à Tanger, où mon père avait finalement été nommé, nous avons vu des Arabes, des Arabes, des Arabes... Mon père a poursuivi, seul, jusqu'à Rabat, pour se présenter.

Je suis allé seul, au restaurent, seul à l'hôtel ; avec ma mère.

Vacances à Tanger. Mi-novembre. Nous étions, seuls, bras nus.
Mon père tangue et roule, parallèle à la côté. Sur la bateau, il signe le “manifeste des 431”, pour la Paix en Algérie. Les Autorités le lui reprochent, ma mère méprise, comme d'habitude : “Tu t'es encore laissé entraîner !”
- A Rabat, dit mon père, l'Inspecteur m'a demandé : Vous avez eu des emmerdements en France ? J'avais envie de lui dire : Vous vous foutez de ma gueule ?
Noubrozi a nié sur un ton bonhomme.

Le dossier de mon père disparut. Merci aux confusionnistes de tout poil qui me permettez de présenter papa en victime. Ce n'était que l'âne des Animaux malades de la peste. Mais ce jour-là, son bât lui fut ôté.
Il nous rejoignit à Tanger ( riche ellipse narratrice) et nous logeâmes à l'hôtel Andalucian, rue Tolstoï : cosmopolitisme oblige.

Au lycée R., je faisais connaissance avec la mixité, l'intensité de mes branlettes devint frénétique, en vue d'un passage à l'acte qui ne vint jamais.
Mes parents, dès le premier jour, ne pensèrent qu'à leur maison de France, la maison qu'ils construiraient enfin pour être à l'abri de leurs Persécuteurs. Nous ne fîmes aucun voyage. Nous vécûmes entre colons, entre Français. Nous avons adopté enfin tous les préjugés du groupe sur les Arabes : leur langue n'était qu'un patois en voie d'extinction. La guerre d'Algérie fournissait un prétexte commode au mépris :
“N'achetez pas leur lait : ils pissent dans les bouteilles.”
Je me voyais poursuivi par des hordes d'Arabes sodomites. Je me faisais siffler.
Pour toute ma famille, nantis perdus parmi les quelque 150 000 Tingitans, ce fut, malgré tout, le petit pactole. Les parents d'élèves, éparpillés dans la masse, ne constituaient plus aucun danger. Plus de danger à Tanger ! Les collègues de mon père se serraient les coudes. Ils étaient en pays conquis.
Mes parents recevaient peu, mais souvent nous étions reçus : tous riches (les autres), affables, joyeux. Mes parents ne demandaient pas beaucoup : conversations plates, repas, parties de cartes, la religion de la bonne franquette, et surtout, pas de grands airs !
Que pouvaient-ils bien se dire, tous ces adultes ? Encore maintenant c'est un supplice pour moi que les visites. Les réceptions : c'est encore pire.
Le jour de ses cinquante ans, mon père reçut une chevalière à ses initiales, vite reléguée en raison de son poids. Je la porte, je ne la quitte plus, mais elle glisse sans cesse sur le côté ; trop large.

Me voici parvenu en terre de grande perplexité.

Ma mère, jusqu'ici tenue à l'écart, acquiert un statut social autrement plsu gratifiant que celui que lui conférait l'organisation des fêtes scolaires. Elle s'habille mieux, parle fort, tient sa place parmi les autres épouses, les Françaises, quelques Espagnoles.
De sorte qu'il m'est devenu très difficile de distinguer ce qui, dans les brimades dont je suis toujours victime, revient au Père, revient à la Mère.

Ma mère, par peur du cancer, a subi “la totale”. Le chirurgien en profita poru l'exciser - à ce que j'ai cru comprendre.

En fréquentant mon premier lycée mixte à l'âge de quatorze ans, je suis tombé amoureux de toutes les filles à la fois. Ou plutôt j'ai choisi la plus belle, la plus courtisée, la mieux pourvue. Une autre me visite régulièrement pour travailler.
Me voici moyen. Mes notes ont chuté. Mon père désespère. Ce sont “les filles”, à coup sûr, et les “idées” qu'elles me mettent en tête.
Babette en fait les frais. Mon père tourne en vautour, pénètre dans la chambre qui me sert de bureau. Notre conversation Babette et moi doit être travail-travail-travail. Babette se fait virer dans les éclats de voix.
Je me rabats sur la branlette. Disons que je continue. On me fait consulter un médecin, qui agite la menace des pires infirmiés. Comme je tripote la petite fille des voisins, comme je me branle à la fenêtre (sur cour), une fois de plus, “à cause de moi”, mes parents déménagent.
En quatre années, quatre logements. Motif officiel : le bruit, ou un copain trop pédé. Mais la raison des départs, c'est MOI et ma queue indiscrète. Nous recommencions, nous la famille, nous l'arche tricellulaire, à fuir. Et masturbation ou pas (ma mère a dit : “Souviens-toi Roland de ce que le docteur a dit : “Ne pas l'énerver !” Mon père : “Je m'en fous ! S'il continue, je lui coupe la bite !” - inimaginable mauvais goût des dialogues réels) j'estime que de ces années-là date la prédominance de Mère sur Père.

A compter de 1960, Noubrozi dit “Amen”. Jusqu'ici il n'a fait que s'en plaindre, à présent cela tourne au vrai.
Qui l'entraîne ainsi de logement en logement ? Ma mère, Nnozi. Son hypocondrie prend de l'ampleur. Les pétitions lui manquent.
Peut-être que tu débandes, papa, ça tient à peu de chose, les nerfs d'une femme.
Voir que son fils pète de sperme il y a de quoi s'émouvoir !

J'étudie Freud : et si j'étais amoureux de ma mère ? Essayons : ça marche ! Et maman s'en rend compte et va se mordre les poings au milieu de la cuisine. “Mais qu'est-ce qui se passe ici ?” Noubrozi ne comprend pas.
C'est ma mère Nnozi qui a insisté pour m'offrir un accordéon, dont je joue encore. C'est elle qui m'a poussé dans les bras de la bonne, chez D. Elle était charmante. Je lui ai posé les deux mains sur les seins. Je n'ai pas osé continuer : si elle avait cafté ? ...On ne sait jamais, avec les femmes...
J'ai dix-sept ans. Je vais aux putes. Je vais aux putes parce que je ne sais pas m'y prendre avec mes camarades du lycée mixte. Je me redépucèle en décembre 61, debout contre le mur d'un terrain vague, les pieds arc-boutés dans des tessons de bouteille. Encourageant...
La chasse aux filles va commencer.

Je veux dire qu'il faut les expulser. Pas d'hommes. Pas de femmes. Pas d'onanisme. Tu seras castrat, mon fils, et pas même. Tu ne fréquenteras que les bons élèves, c'est-à-dire, personne, et pour t'entretenir du bac, du seul bac. Tu fuiras celle qui te poursuivra dans la rue. Je n'invente rien.
Méfie-toi de ce garçon, il ne pense qu'à se masturber. Ne regardepas par la fenêtre, il y a un couple qui baise en face. Ne fréquente pas cette juive, on ne sait jamais ce qu'ils pensent, ils sont capables de prétendre que tu l'as déshonorée, ils te forceront à l'épouser.
“Qu'est-ce que tu viens de dire ? Répète ! Traduis ! Amoureux! Encore des conneries ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Et arrête de crier ! On n'est pas amoureux à ton âge.”

Trois ans plus tard : “Pourquoi veut-elle t'inviter cette prof ? Tu sais ce qu'on raconte sur elle ? Et si c'était pour (prenant son élan) pour KHOUCHER avec elle ?”

Parfumée, nue sous sa robe de chambre, je laisserai la prof disserter.
Elle me laissera repartir, complètement écœurée sans doute. Elle mourra en février de l'année suivante. “Elle te tourne la tête.” Emportée à 45 ans par une tumeur au cerveau. Elle m'a appris Sartre, Brecht, Arrabal : on pouvait trouver pire.

“Il y a trop de filles dans tes classes ! Ta mère et moi sommes arrivés vierges au mariage, à vingt-quatre ans !
On voit le résultat papa !
-Vous voulez que je devienne pédé ? Eh bien je sors me faire enculer.
Voix toute blanche de mon père à mon retour : “Tu n'as pas fait de bêtises au moins ?”
Ce sera pour plus tard.
En attendant, je vais aux putes, je le confie à mon carnet, on me le confisque, on le lit.

Tanger : quatre années, 1958-62, mon 14/18. Quatre années de bonheur pour mon père. Quatre années terribles, où j'ai bien vu que “les filles” m'étaient barrées par la volonté du Père.
Plus tard, l'interdiction sera intériorisée. Je ne saurai plus parler “aux femmes”, plus jamais, pour toujours. On n'était majeur qu'à vingt-et-un ans. Trois ans encore de broiement à tirer.
J'ai cassé la gueule à mon père. Deux coups de poing dans l'épaule, comme il me le faisait souvent, comme cette fois-là.
Mais cette fois-là je les lui ai rendus. Ma mère gémissait en se tordant les bras “mon Dieu, mon Dieu, le père et le fils qui se battent !”
Il ne m'a plus touché après cela.

En 1962, avec les Pieds-Noirs, mais pour raison privée, nosu reprenions le grand bateau pour Marseille, direction Mussidan.
“Nous retrouverons les Lacombe !”

Deux émotions profondes et comparables durent étreindre mon père au cours de son existence. La première, fut le sentiment d'avoir recouvré une place et l'honneur dans la Société : ce fut quand il contempla, clefs en main, la haute bâtisse de Marchais, dans l'Aisne, portant le nom ECOLE sur son front. La deuxième fut de lever les yeux, quatorze ans plus tard, sur la lourde et solide maison payée comptant sur ses économies, d'où personne ne pourrait plus le déloger, lui, le proscrit.
Propriétaire, Noubrozi. Avec un jardin, jusqu'au remblai désaffecté du chemin de fer.

Il fallut m'interner, ou plutôt m'inscrire au lycée M. de Bordeaux : “Tu t'habitueras, maintenant tu as dix-huit ans tout de même !”
Rien du tout. Rhume perpétuel, indiscipline de taré, collection des dernières places. Ma mère, convoquée, s'entendit dire que je fréquentais le quartier des putes, que j'avais un “grain”, que je ne ferais jamais rien de rien. “Ça fait plaisir”, disait-elle, “d'entendre cela de son fils.”
Je revins chez moi, exclu, dès Noël. Je dus suivre des cours par correspondance, ce que j'aurais aussi bien fait depuis Tanger. Mes parents étaient revenus pour rien !
Tout recommença. Les scènes reprirent, mon père refusa de m'apprendre à me raser. Chaque jour, quand la lame me racle la peau, j'y pense encore !

Nnozi, ma mère, se comporta de plus en plus odieusement, faisant les draps pour repérer les traces de “machin”, fouillant mes poches où je laissais pour qu'elle les lise des messages désespérés aux filles de Mussidan.
Déjà, pendant l'été, mon air sot et mon incapacité à “sortir” avec une fille m'attiraient les moqueries le plus cuisantes. Oui, j'ai bien senti en 1962 un ressort se casser, celui qui me faisait rebigler à toutes forces contre les empiètements.
Je conçus pour les filles et les ploucs une haine inextinguible. C'était trop tard.

Adieu les putes arabes de Tanger.

Mussidan ne m'offrait que des garces sardoniques, prêtes à flirter avec n'importe qui, sauf avec moi, élevé comme à quatorze ans, et faisant précisément cet âge-là. Un jour de slow où je ne bandais pas, une fille qui se frottait se sépara de moi en proclamant à l'ensemble de l'assemblée : “Il est impuissant ! Il est impuissant !”
Merci les filles.
Crevez.

En ce temps-là donc, je confondait encore le coït et l'amour. Faute de mieux, et ostensiblement, j'accumulais mon argent de poche, enfin obtenu, augmenté de larcins dont je ne pouvais désormais plus me passer, dans uen tirelire d'enfant, un tonneau de buis, que ma mère soupesait sans l'ouvrir, en nettoyant impitoyablement ma chambre.
Sous un prétexte quelconque, je pris le train pour Bordeaux, sans avoir la présence d'esprit de regarnir la tirelire avec du papier. Direction, enfin, les putes.
Après ça, je m'en refus chez nous, ou “ma maman”, qui ne crevait toujours pas, m'assena une vaste scène jocastienne, en termes choisis : j'avais pris l'argent pour “tirer un coup”. Mon père en chia tant par ricochet qu'il me condamna aux travaux forcés.
En punition de mes couilles vidées, circonstance aggravante dans un vagin, de pute qui plus est, Noubrozi me fit lever à cinq heures, et pousser la brouette avec lui, par-dessus le remblai du fond du jardin.

Je charriai mes caillasses sans mot dire, heureux d'être puni. Noubrozi ne me parla pas. Nous évitâmes de nous regarder.
Puis plus rien. Mon père s'estompa.

Qu'il était devenu mou, mon papa, depuis que maman renforçait ses angoisses, même nocturnes !
Mon père la consolait, et je pensais : “Crève la mère, crève.” Elle criait : “Mon cœur...” et moi je pensais “crève”.
Ma mère fortifia son emprise, combien plus mortuaire.
Tu as craqué mon père.
Que t'est-il arrivé ? Pourquoi nous as-tu abandonnés aux débordements dépressifs de Nnozi, ma mère ? Même quand j'ai décroché mon premier flirt, Marguerite H., fille de flic, tu ne protestas que mollement.
C'était la mère qui disait : “Ne va pas chez ces gens-là... Et pourquoi l'autre mère te tourne-t-elle autour comme ça ?”

Faisais-je un si beau parti ?
Cet amour prit fin de lui-même. Maguy rompit, je dus la consoler. “Ne reviens pas trop tard... On ne sait jamais comment ça se termine, les consolations, me dit mon père, à mi-voix !
En quelque sorte son chant du cygne.
Mon père se trompait : je venais de passer vingt-trois jours avec Marguerite dans la chasteté la plus complète : je n'ai jamais fait mieux depuis.
A présent, celle qui deviendra ma femme va faire son entrée dans ma vie.
Noubrozi, je veux retracer les soubresauts finals de ta glorieuse carrière. Tu me fais pitié, mon vieux, et ce n'est pas propre... On t'avait donc nommé, en premier lieu, à Saint-Médard de M. Il y avait une directrice, un directeur “conseiller pédagogique”, bien en cours, parfaitement ridicules tous les deux : ils prononçaient l'an-née. Sapés, la ramenant. Ils ont raconté sur toi des choses que les gens n'ont pas crues.
Tu t'es émerveillé : “Ces Périgourdins ne croient pas les calomnies. Bornés, mais pas méchants.”
Pourtant ils continuaient à détester les Allemands. 144 fusillés “l'année d'Oradour”.

A la fin de l'an-née, mon père m'avait promis en “attraction” à ses élèves, pour le voyage scolaire. J'ai joué de l'accordéon dans le car...
-Fais pas chier le con.
Tu boudais comme un enfant qu'on punit : “Fais pas chier le con.”
Cela devint une scie.

En des temps lointains, ma mère avait appris que mon père jouait les jolis cœurs, devant les jeunes vendeuses. “Le voilà, disaient-elles, voilà le petit vieux avec ses conneries.”
Il n'achetait rien, il se croyait plaisant.
Je hais les gens. Les femmes en particulier.

Encore un souvenir : je me trouve assis sur un bord de vitrine en compagnie de trois croquants de mon espèce. Juste en face, devant la porte du lycée j'aperçois mon père. Il ne m'a pas vu. Il ne voit personne.
Les deux croquants qui m'entourent ne connaissent pas mon père.
Noubrozi parle à une petite fille. Elle et lui se tiennent face à face, immobiles, les yeux baissés. Mon père tripote dévotement un pendentif sur la poitrine plate de la petite.
Deux garçons viennent à passer : “C'est sa fiancée”, dit l'un d'eux, d'un air entendu et grave.
Mes croquants ironisent sur le vieux salaud. Je pousse un ricanement.

Je ne peux, quoi qu'il ait fait, mépriser mon père. C'est l'ambiguïté qui produit le plus de honte. Et si la honte était le critère de la vérité ?

En 1964, les autorités nommèrent Noubrozi à Mussidan même.
C'était donc vrai : le Maroc purifiait les dossiers ténébreux. Mon père exerçait à un kilomètre de chez lui.
Ce furent tes dernières années d'activité, pauvre cloche !

Tu arrivais en fin de carrière : on te respectait. Tu notais sévèrement. Les élèves que tu envoyais en 6e avec des 11 ou 12/20 se faisaient mépriser. Mais au bout d'un trimestre, ils brillaient
solidement, alors que les surgonflés de tes collègues s'effondraient. La directrice du collège s'en était ouverte à toi : FIERTE.
Un an avant 68, tu faisais imprimer des bulletins scolaires où figuraient les rubriques “présentation” et “conduite”.
Un élève s'est enfui après une de tes remontrances. Tu étais un “original”, parfois “méchant” disait la faible - si faible - rumeur : tu n'étais plus le point de mire, nous n'habitions plus sur la cour de l'école. On ne parlait plus de toi. L'élève fugueur fut retrouvé.
Noubrozi n'aimait pas ses collègues : tous prétentieux, ayant tout vu, sachant tout, ne parlant que rugby et champignons.

A présent que tu t'affaiblis, mon père (puis tu es mort) je consens à rappeler un épisode où je fus heureux en ta compagnie.

Les ruches.
Ma mère bava sur ce projet. Ma mère bava. Mon père adorait ses abeilles. Ma mère se faisait piquer. Qui avait eu assez de gentillesse, dans ce pays-là, pour admettre que mon père adossât six ruches à son bois, au haut de la pente ? Mon père et moi montions admirer les abeilles.

Noubrozi se laissait tourmenter par des jeux.
-Si c'était un arbre ?
-Ce serait un chêne.
-Si c'était un pays ?
-Ce serait la France.
-RICHELIEU :
-Tu as gagné, à toi maintenant.
C'était quand papa ? C'était qui le dernier personnage ?
-Aplatis-toi... Regarde la planche d'envol... Reste là, ne bouge pas...
Il enfumait les insectes, vérifiait les rayons. Il apportait du sucre candi pour l'hiver.
Ma mère, là-dessus, bavait. C'était elle qui tournait à bras la centrifugeuse, qui mettait le miel en pots. Elle râlait. Je n'ai jamais vu ma mère que râlant, méprisant, bavant. Noubrozi officiait sur ses ruches avec le voile noir, traditionnel jusqu'au bout des moufles.
Quand les trois dernières ruches moururent, achevées par l'hiver et la haine, j'inscrivis en fin de journal (ce journal qu'il tenait, Noubrozi, commentant le soleil, le vent, la vie des bestioles royales : De profundis. Oraison burlesque, mais profond témoignage d'amour pour... la douleur de mon père.
Il a cru que je l'étais foutu de lui.
Fini les mouches à miel ! Rien qu'un matériel bazardé, avant le départ pour le Maroc.

Il ne faut pas faire de peine à papa. Il ne faut pas aimer maman. Par contre, (en revanche ?) il faut plaindre papa. Vers la soixantaine, la santé de ma mère se dégrada. Nervosités, rictus cardiaques, incessants rhumatismes. Qui plaindre ? Papa, qui doit « se la taper » ? Elle le fait exprès, bien sûr ! Elle se met en scène. Elle lève les yeux au ciel. Debout dans sa cuisine, elle épluche des légumes sans rien dire. Dès qu'elle s'aperçoit qu'on la regarde, elle geint. Gingin. Elle agace, elle exaspère : elle n'est pas aimée, elle attire l'attention par des mimiques de petite fille. Mais elle échouera. Elle forcera trop la dose, jusqu'à en crever, dans l'indifférence de plus en plus générale.
Nous avons été féroces.

Mon père cependant fit deux parts en lui : le sang froid, d'une part, et de l'autre, le sens du devoir, teinté de pitié.
Mais le flot continu de bile submergea cette organisation.
La victime, ma mère, reçut un nouveau coup : le mariage de son fils.

Je me suis marié devant Dieu dans toutes les formes. De fiançailles toutefois, point. Nous avons fait « comme si ».
J'achetai une bague, maman la choisit, elle avait mauvais goût. Mes beaux-parents nous rendirent visite. Ma belle-mère nous confia un linge, à ma future femme et à moi, pour nous promener dans les bois. Elle avait encore plus mauvais goût que ma mère. Mes parents subirent l'enquête : moyens, moralité.
J'estimais que de cette première entrevue dépendrait mon mariage, mon évasion. Plein d'angoisse, je descendis au sous-sol en hurlant : « Je la veux, je l'aurai, vous ne m'en empêcherez pas. »
Mon père vint me rappeler à l'ordre et menaça de me priver de dessert.
Pleurez, tristes trombones. Le fils va s'envoler.

Nous vivons l'été 65, celui d' I can get no satisfaction. Il me semble qu'on n'a jamais fait de meilleure musique, et qu'on n'en fera jamais de meilleure. Mon père, ma mère et moi prenons le demi-frais sur nos chaises longues à l'arrière de notre belle maison massive acquise au prix de « tant de sacrifices ».
Ma mère se lamente et mon père grommelle - il ne fera plus désormais que grommeler - que je suis libre, que tout est dans l'ordre des choses.
« Nous ne serons plus jamais tous ensemble comme maintenant, geint ma mère, c'est le dernier été où nous t'avons près de nous. »
Elle a raison. Des années de conflits s'étendent devant nous. Je n'en sais rien encore. Bientôt j'aurai vingt-et-un ans, ma « fiancée » également, et nous nous marierons malgré l'opposition des deux familles.

Elles ne se sont pas plu, les deux familles, trop de différences sociales et caractérielles. Ma mère et ma future femme ne s'entendent pas. C'est juste ce que je voulais.
Je le paierai cher. Très cher.

Plus jamais nous ne serons ainsi, Noubrozi, Nnozi et moi, sur nos chaises longues au début d'un été.
J'essaie lourdement de convaincre ma mère. Mon père grommelle, ma mère a raison, et je grommelle d'odieuses consolations.

Sur la photographie, je signe l'acte de mariage. On m'a tondu : j'ai trouvé le coiffeur chez moi, goguenard, les outils à la main.
A l'arrière-plan de la photographie, mon père, accablé, ne se sait pas dans le champ. Dans ses yeux, tout l'abandon du monde.

Sa vieillesse commence.

De toute la sale force de sa maladie, ma mère entraînera et broiera mon père dans son concasseur, exigeant d'incessants déménagements, jusqu'à ce qu'il ne soit plus que ce petit tas de poussière soumise et désolée.

Les premiers temps du mariage, j'accomplis mon devoir. Entraîné à Bordeaux par ma femme, nous nous poussons, bon gré mal gré, chez mes « vieux » une fois par mois. Ma femme regimbe : je suis esclave de mes parents. Ma femme est constitutivement incapable d'admettre que de loger au-dessus de mes beaux-parents soit pour moi un reniement complet, déchirant, de mes aspirations autonomistes, voire de ma conception du couple.
Car nous habitons la même maison que les parents de ma femme.
Pour arriver chez « nous » je dois traverser le palier.
Je dis tout à mes parents. Mes lettres hebdomadaires confient jusqu'à nos projets les plus secrets, les plus éphémères, de ceux qui ne verront jamais le jour. Les mésententes mêmes sont passées au crible.

Je raconte TOUT.

Pendant dix années, jour après jour, je ne cesserai de protester contre mon incarcération « chez ma femme », dans cet appartement exigu, broyé par les bruits de la circulation automobile.
Dix ans. Dix ans à rebroyer jour après jour, 3653 jours. L'exil de soi-même. Dix ans de Belle-Doche, de Beau-Père, dix ans de chien hurlant au premier étage au moindre va-et-vient - tirant invariablement la Belle-Doche sur le palier comme un coucou suisse. Dix ans elle a vidé notre poubelle, dix ans elle a déposé les croissants et le courrier sur la marche des chiottes.Elle pouvait contrôler jusqu'au fonctionnement de nos intestins.

Dix ans.
Ce sont alors mes parents, mes parents à moi, les vieux, qui s'en vont, loin, très loin de moi.

Mon père ne sait pas qu'il devra se soumettre à dix ans d'ambulomanie. Il croit proposer le « point de chute » dont il rêvait : rejoindre sa sœur, ma tante Raymonde, là-bas, sur la Côte d'Azur, où il a tant souffert de la chaleur en 1957.
La Côte ! Rêve de tous mes oncles et cousins, promotion de soleil-béton pour tous les Meusiens de ma famille ! ...et moi aussi j'ai dû me soumettre, suivant à Nice ma femme en voyage de noces !
Ma tante Raymonde n'a jamais proposé à son frère de venir s'installer près d'elle. Devant ces parents pauvres et sans manières, elle a fait la moue. Quant à eux, qui trouvaient à redire sur tout un chacun, ils sautaient au cou de tous ceux qui leur convenaient. Ils se fourraient chez ces élus.
Les élus se lassent vite.
Ma tante ne fut pas la vache-à-lait de charité qu'ils espéraient. Ils durent geindre plus qu'il ne fallait.
Ils racontèrent qu'on faisait sauter les rochers à la mine, que l'agent immobilier, pédéraste, leur cherchait noise. « Je m'ennuie de mon fils », aurait dit Noubrozi.

Certes, en ce début 68, j'envoyais à mon père des lettres déchirantes, parlant de départs que je souhaitais, de dépressions conjugales et d'avanies professionnelles. Mon principal était revêche, mes condisciples effrayant, tout me désarçonnait. Mes jérémiades couvraient des pages.

« Allez-y, allez-y donc, redordogner » leur cria ma tante.

« Redordogner », c'était repartir en Dordogne, lieu méprisable entre tous.

Mes parents revinrent, pestant contre la tante et la côte, en coupant par l'Aveyron. Ils me dirent que le soleil couchant les émerveilla. Ils ne me dirent pas qu'ayant accompli le trajet sans étape, à l'arrivée, mon père s'était effondré, jambes raides, pliées comme un siège.

Ils achetèrent une autre maison à Bergerac, de plus en plus près des L..., qui s'en foutaient de plus en plus ouvertement. Leur gendre cependant, un certain Georges, consentait, du haut de sa fonction de délégué à l'embauche du personnel, à disputer de loin en loin quelque partie d'échecs - jusqu'à ce qu'un jour sa femme fit irruption chez Noubrozi :
« Qu'est-ce qui te prend de perdre ton temps avec ces gens-là ? Tu ne vois pas que c'est un vieil imbécile ? Qu'est-ce qu'on dirait de toi au bureau si on savaitles gens que tu fréquentes ? C'est à moi de t'apprendre ce que tu te dois ? »
Tel quel.
Je hais les gens, je hais les gens, je hais les gens.

« Crois-tu que nous avons bien fait d'aller « là-bas » ? (sur la côte) - répétait Noubrozi.
Oui. Que n'y êtes-vous restés.

De plus en plus ma mère régenta. De nouveaux maux l'assaillirent. Et par-dessus tout, le moins vérifiable et le plus indubitable de tous : la dépression nerveuse.
Tout céda aux yeux malheureux de ma mère. Mon père obtempéra avec fatalisme, digne encore un peu. Et c'est alors, de retour à Bergerac, à deux rues des satanés indifférents de L., qu'ils se rabattirent, mes parents, sur ma personne.
Ma mère, surtout, n'avait jamais autant pensé à son fils. Je lui devins indispensable, ma femme fut la voleuse. Cette dernière et moi nous faisions cependant consciencieusement chier,disone le mot, un dimanche sur quatre, ravivant nos prurits au contact des familles : la belle, à Bordeaux, en permanence, la « vraie », à Bergerac, très peu.
Comme c'était l'usage dans cette mienne vraie famille, quel que fût le degré de parenté, une bonne moitié des retrouvailles se passait en jérémiades, portant précisément sur le fait qu'on ne se voyait pas souvent.

Mon père, ce martyr, vivait, et torchait d'immenses vaisselles-refuges, bêchait ses framboisiers, déroulait ses réussites (« Bernard reviendra-t-il ? »), et déplorait prudemment tout ce qu'il plaisait à ma mère de déplorer. Peut-être s'engueulèrent-ils devant nous pour la forme.

Quant à moi, mimétisme effrayant, je gisais sous l'emprise des névroses de ma femme et de ma belle-mère.

Noubrozi m'envoyait des lettres, morales, appliquées, comme des rédactions de Cours Moyen.
J'en ai conservé. Si je les relisais, je serais atterré, par tant d'insignifiances, à présent éternelles.
Ma mère, Nnozi, ajoute ses déplorations. C'est elle bientôt qui tient la plume tout entière. Mon père ne lâche plus son encre qu'aux grandes occasions.

Tels furent les dix ans que je passai dans un trou de Bordeaux, sans rien à moi qui fût aux murs.

Alors Nnozi craque. Elle exige de se rapprocher de son fils, enfant vomi.
Noubrozi par contre ne tient plus à rien, sauf à la Paix. Plus à personne.
Comme ils étaient unis... Quelle absence commune de relations... Jamais depuis leur retour du Maroc ils n'avaient pu retrouver personne de suffisamment « simple » pour se sentir à l'aise. La retraite évinçait les collègues. La Dordogne ne parlait que champignons et rugby.

Puis, milieu 70, le peuple se haussait du col, votait V.G.E. et ne se prenait plus pour des sous-hommes.
Ma mère donc découvrit soudain qu'il fallait que nous vécussions, elle et moi, dix ans après ce détesté mariage, à dix kilomètres l'un de l'autre !
Elle força (força) mon père à quitter le Périgord Pourpre, et ils achetèrent une bâtisse en pente à demi replâtrée dans la boue. L'eau s'infiltrait. C'était enfin tout près de Bordeaux.
« Cela ne te dérange pas, au moins, si nous venons nous installer près de toi ?
Mais pas du tout ! Mais comment donc chers parents !
Je frappe du poing sur le volant :
« Sacré nom de Dieu, vous ne m'aurez donc pas assez fait chier ! »

A dix kilomètres de chez ma belle-mère (je n'ose dire « chez moi ») - je passais voir mes parents, une petite demi-heure. C'était trop peu. C'était toujours trop peu. Plus j'y passais, plus je me faisais reprocher de ne pas pas passer (« y passer » : belle expression).
Tous volets clos, sauf un, pour les yeux, sous prétexte de chauffage défectueux ils restaient là, tout seuls, dans leur fosse à boue, fosse à larmes, et se déprimaient, se faisaient déprimer. Quel mauvais fils ils avaient !
L'unique conversation de ma mère consistait à émettre des doutes sur la légitimité de ma fille. Mon père, éteint, crevait. Plus de place pour lui dans cette histoire. Il obéissait. On obéit toujours à un, que dis-je, à une malade.

J'ai tout de suite, à cette époque, effrénement, demandé un poste àl'étranger. Noubrozi revendit la maison.

Le 28 mai 1978, j'obtenais, dans le recueillement, ma nomination pour le Lycée Français de Vienne.
Ma mère valétudinait, mon père, Noubrozi, crevait, crevait, crevait...
Noubrozi s'assit sur les marches de l'entrée. Encore une nouvelle demeure : retour à Bergerac. « On sentait ta merde de trop près ».

...Quand Marie-Simone mourut en 1984, il était temps. Elle aurait convaincu son mari de revendre, pour s'installer à nouveau à proximité, et ressouffler de là son haleine de tombe.

C'est ma foi vrai qu'il lui était soumis, ce pleutre.

Le regard de Noubrozi partit vers la droite, à l'infini. Mon père ne voyait rien ce jour-là. Ses bras, posés à la péquenot sur les genoux, accompagnaient les yeux d'un long mouvement de nageoires.
Voûté.
Vieux.
Vaincu.

Il regardait partir son fils, frère Martial. Partir pour de bon. Il ne le verrait plus que tous les ans, une fois par an, quinze jours au mois d'août.
Derrière Noubrozi, ma mère, debout de justesse, appuyée au chambranle, et malade, malade, détestable, affligée, affublée d'une cataracte qui lui fait, sous ses lunettes noires, pour une fois, des yeux d'insecte.

Mon père m'a dit : « J'ai compris. Quelque chose s'est brisé entre nous qui ne se reconstruira jamais. Tu nous as laissés dans la vieillesse. Ta mère et moi avons pleuré d'ennui dans les bras l'un de l'autre. »
-Quand vous m'avez engueulé sans cesse, sans un jour de répit de 7 à 17 ans, quelque chose s'est brisé en moi, etc...
Ah ! chiens, qui m'avez bouzillé mon enfance, qui vous fendiez la gueule quand je criais : « Je me vengerai ! »

Il paraît qu'aussi longtemps que je n'aurai pas « compris » ma mère, le monde me restera opaque. Pas de passage à la lumière. Un grand écrivain aime ou respecte sa mère, y compris Jules Renard.
Ma mère fut bonniche grincheuse, prête à gripper le monde pour s'en repaître.
Je suis devenu inauthentique ; où peut donc se bâtir une œuvre sur la haine de la mère ? Je veux dire, mépris.
Mon père était assis sur les marches, aux pieds de ma mère qu'il n'aimait pas.
Je pris une photo, la fis cartonner.

Mon couple propre m'est devenu tout aussi odieux.

Noubrozi parlait peu « en face » depuis la guerre. Mais comment supporterais-je encore, à présent, de ressentir ce qu'il a dit ?
Nous avions rompu, Roland et moi, bien avant mon départ pour l'Autriche. « Ne viens plus si tu te forces. » Jeme forçais, tu le savais bien.
« Viens surtout pour ta mère. »
Elle avait remarqué ma bonne humeur automatique : « Tu es heurux juste au moment où tu dois partir ! »

Le devoir, le devoir ! Voilà ce qui nous a unis. Corneille, papa, était ton auteur préféré. Devoir, pour toi, de me laisser aller. Devoir, pour moi, de te revisiter. Devoir de t'écrire, ainsi qu'à ma mère, une fois la semaine, une fois le mois pour les visites, puis une fois l'an.

Sincérité ? Plaisir ? Envie de... ? Mots vides (Nous Autres du Devoir ; les Devoirants. Mots impropres, malpropres).
Mon père et moi très animés d'amour l'un de l'autre, sans jamais savoir s'il était vrai ou refait. Mon père a conservé TOUTES mes lettres.

Noubrozi devint fort plat. Jardin, temps qu'il fait, sentences vagues ! « Il faut savoir continuer, se résigner, vivre jusqu'au bout... A force d'attendre, tout vient... »
Ma fuite t'a achevé, mon père, ainsi la prophétie se trouvait-elle accomplie, lorsque ma mère fouettarde ricanait :
-Tu te vengeras ? Tu te vengeras comment ?
-Je n'en sais rien, mais je trouverai. Vous me gâchez ma jeunesse !
Et je leur gâche la vieillesse.
Chaque année, aux vacances, vous vieillissiez, je vous trouvais descendant un degré de décrépitude. C'était bien.

Courant 82, ma mère n'était plus qu'une ombre béquillarde, geignarde. Mon père ? Obtempérait. Mais en cachette, il se procurait ses premiers livres de luxe. Il en fourrait partout. Il les dissimulait.
Il ne pouvait plus sortir de la maison.
« Roland ! Où es-tu ? »

Elle finit par mourir. Mais non sans avoir vu mon père réduit à la chiffe, confiné, garde-agonie, agoni de reproches, quoi qu'il fît, esclave sans dignité d'une épave indigne.
Maxime : je détesterai toujours d'une intransigeance haineuse toute manifestation visible de maladie ou de malade.
Un bon malade est un malade mort.
Noubrozi, toute sa vie durant, a dû traîner ce lourd sac à grinche.
Quiconque souffre et refuse toute espèce de culture, de travail, mérite toute espèce de souffrance.
« Monstre, tu n'es jamais malade ! »

Faut-il que je craigne d'accabler mon père pour ainsi charger ma mère. Faut-il à ce point que je rate la Vérité, le rachat, le Crachat : les lettres.
Ma mère mourut enfin le 30 juillet 1984.

J'écrivis là-dessus bien sûr.

Dans la réalité, tout se passa fort convenablement : mon père et moi refusâmes jusqu'au bout de nous apercevoir qu'elle mourait.
Pendant une de nos dernières promenades de ce temps-là, j'entends encore mon père commencer une phrase ainsi, avec cette inculture des campagnards d'entre-deux-guerres : « Si un jour; par malheur; ta mère venait à disparaître - je ne le souhaite pas (il ajouta bien : jene le souhaite pas)... »
Voulait-il dire : si ta mère venait à disparaître avant moi ?
Mon père avait prévu tout un programme de vie austère et contente de peu. Puis il est mort. Mais à présent, dans la chambre à mourir avec moi, il ne disait rien.
Quand il parla un jour devant ma mère moribonde de leurs premiers rendez-vous d'amour, Nnozi trouva de la voix, une voix puissante et rauque, pour dire : « Arrête avec ça ! »
C'était un caractère.

Noubrozi se roula au sol en voyant son corps entreposé sous un linceul de chambre froide. Il fallut deux infirmiers pour le maintenir.

Les premiers temps où je venais le voir, aux vacances, nous allions, lui et moi, sur la tombe de Nnozi.
« Alors ma vieille, tu m'as laissé tomber ? »
Ce fut tout. Il ne va plus au cimetière. Il m'écrit de moins en moins. Je ne devais pas me marier...

Mon père est à présent devenu le plus heureux et le plus malheureux des hommes. Immensément soulagé, organisé, mais seul.

Seul, mais soulagé.

Je soussigné certifie qu'il eut duchagrin : tout l'organique. La moitié de sa vie partait. Il lui parlait, dans sa tête. Il reconsidérait la destinée. « Les premiers temps », il s'enfermait tous volets tirés dans la chambre de maman. On l'en sortait, après quelques minutes. Il ne confiait rien : sa maladie fut toujours digne.
Le médecin le visita, lui prescrivit des remèdes. Ma mère en était morte. Mon père diminuait les doses. Malgré les vertiges il cessait de se soigner : je suis intervenu, car celui-là, je ne veux pas le perdre.
Le voilà solide, et prêt à nonagéner.

Ce qui me frappa chez mon père, je veux dire chez lui, ce fut une immense bouffée de soulagement, d'allègement. Plus de poids, plus d'horreur au bout d'un cordon, plus de lit, plus de geignardises : Nnozi, levée de 11 heures à 21 heures, passait sa vie à ronfler, à râler.
Plus de raclement de voix rauque sitôt que laporte restait ouverte plus dix secondes. On put enfin bruiter raisonnable, et bouger, bouger, BOUGER.
La bonnne année que je passai ensuite, avec mes calmants !
Mon père put s'aménager comme il voulut. Il y fut aidé par la Femme de Ménage, qiu t elui évacua la morte manu militari : bradage de fripes, chambard de meubles... Ne laisser traînailler ni traces, ni effluves. Seule une robe de chambre et quelques peignes conservent l'Odeur : j'y plongeai parfois le nez. Mais j'ai vu plus souvent les fenêtres ouvertes par temps frais.
Un tapis fut palcé dans le salon. Le désordre s'abattit sur la grand-table - et j'oubliais (je m'acharne n'est-ce pas !) : finies les savates traînées à grands ahanements d'arthritique pitoyable.
Noubrozi donna libre cours à sa manie d'instituteur inculte : les livres au mètre. Encyclopédies, dictionnaires, double, triple emploi. Des « Histoires », toutes « de France ». Des collections par souscriptions, mêmes couleurs, paiments au mois, les promoteurs se bousculèrent sur l'adresse : livres non commandés, livres payés, non livrés.

A présent tout se tasse : le Père Grandet, de son fauteuil « en velours d'Utrecht », contemple ses rayonnages et sa bibliothèque.
« Je mets de l'argent de côté. Votre fille en héritera à sa majorité. Pas vous. »
« Ces livres seront pour votre fille. »
Ma fille se brûle les doigts sur tous les livres.

Cher Noubrozi, avez-vous réfléchi ? Une encyclopédie se périme en dix ans. « Le Monde de la mer » du Commandant Cousteau m'indiffère vis-cé-ra-le-ment. Tes livres, Noubrozi, finiront à la poubelle ou sous la poussière des centres de documentation pour école primaire. Un investissement ? Escrocs ! Mon père a tenté de lire : mais ne concevant pas de plaisir sans rétention, il me dit, finement : « Te souviens-tu de ce que tu lisais il y a dix ans ? »
Sur ma réponse évasive ou négative, il doute de la valeu rde mes entassements de lecture. Pour lui, lire, c'est s'exercer, c'est apprendre.

Il a découpé « La Fortune des Rougon » (Tome I) en résumés, chapitre par chapitre, sur cahier, en belle écriture. « La Peste » n'a pas tenu trois jours : il confondait les personnages ! (Ainsi faisais-je en mathématiques, exigeant d'avoir présents en mémoire, au même instant, tous les théorèmes jusqu'au fondateur, avant de poursuivre une démonstration).
Même constipation.
Mon père possède tout Balzac, tout Hugo, des « valeurs sûres ». En collections. Mais il n'acquerra pas de « La Pléiade », car il les lui faudrait tous : ruineux...

Il me demande conseil. L'instituteur consulte le prof. Il m'écoute,béat : toujours son Grand Etudiant qui passe tous les examens et fait croire qu'il connaît huit ou neuf langues. Il n'achète pas ce qu eje lui conseille ; mais il s'abstient de ce que je lui déconseille.

Nous ne parlons que seuls. Si peu que ma femme soit à la maison, nous ne sommes plus les mêmes. Il n'y a que chez mon père que je n'ai plus besoin de calmants : je suis chez moi.

La Reine a quitté l'échiquier. Je travaille à l'étage. Pour lui tenir compagnie, dans le slaon du bas, je me donne, montre en main, vingt minutes. Et nous restons deux heures.
Il m'écoute proférer mes diatribes, mes vaticinations, tous mes numéros. Que mon fils est intelligent ! Je lui dis qu'il n'est pas si bête, je jubile, in petto. Je rends les bienfaits. Mon père apprend tout de moi : l'enseignement, Gorbatchev, le XVIIIe siècle. Il apprend qu'il doit regarder absolument la Télévision, parler aux voisins, ne pas se couper du Monde, ne pas vieillir, ne pas mourir.
Parfois il m'interpelle : « Dis donc Bernard... Je vais te dire une chose qui va te surprendre (ou te contrarier... »
Je ne suis jamais surpris, ni vexé, ni contrarié. J'abaisse mon livre sur le bras du fauteuil. Mon père va me parler de 'la Maison », ça le reprend.
La messe à la Mort...
Cette maison qu'il a bâtie toute sa vie, mon père aimerait savoir si nous la conserverons. Il est bien entendu que non, tout m'éloigne de Bergerac.

Noubrozi me pousse à me défaire de tout, comme il m'aura poussé vers la Liberté, c'est-à-dire avec la plus parfaite malhonnêteté. Mon père est ex-père en l'art d'exprimer exactement ce qu'il ne pense pas. Il est donc sûr qu'à peine papa refroidi la maison sera liquidée : la première visite d'un des promoteurs s'est déroulée alors que Noubrozi reposait. Juste avant l'enterrement.

Que nous ne sachions pas comment nous dépêtrer de tant d'horribles gros meubles importe peu.
Il nous aurait bien acheté tout, tout fait, avant sa propre mort.

Tu veux savoir, humainement, ce qui se passera après ta mort ; tu dis que tu ne la crains pas. Lorsque ton petit chien est mort, tu nous as aussitôt téléphoné : « La même année, la femme, le chien, à quand le bonhomme ? » Si tu ne crois pas à la survie, pourquoi qouhaites-tu savoir où je m' « établirai » après ta mort ?

Et mon père de passer en revue toutes les régions de France... L abanlieue reste hélas l'antisolution à laquelle je me vois contraint de me soumettre, puisque ma femme a choisi d'y vivre... et où nous demeurerons jusqu'à ma retraite. Mais nous aurons pesé longuement mon père et moi les mérites respectifs et indéfiniment successifs de la Bourgogne, de l'Alsace, de l'Auvergne... Il ne tarit point, reprend dix fois les arguments.
Et me voici revenu à Bordeaux, près du cimetière de la Chartreuse.

Pourquoi ne veux-tu pas léguer ton corps à la science ? Ce corps couturé de cicatrices abdominales... Ce n'est pas la Mort qu'il craint, ni même la Cessation de la Vie, mais d'avoir mal vécu. Il semet en transes sur ses « fautes », sur ses « occasions manquées ». Sur la guerre, où son petit destin fit la culbute avec les autres. Petits larcins, petites tolérances d'Occupé...
Quinze ans de villages et de persécutions : « J'ai été bête, paresseux, lâche. »
Il m'écoute, l'œil rond, en recourir aux sophismes en usage auprès des moribonds. Il s'apaise, et change de sujet, comme un vieux. Tu as vécu père, bien vécu, « bel et bien ». Equivoques de la sémantique...

Sh'shahh mat. Le roi est mort.

Je me faisais toujours battre aux échecs par mon père.

Mon père n'est pas mort. Il ne mourra pas tant qu'il restera du papier.

Il est chuve dessus, long dans le dos et grisonnant dans les oreilles. La voix un peu chevrotante, seul, heureux de l'être : « Du temps de ta mère, on ne pouvait pas... »

Bien des choses, le père, bien des choses.

Seulement il ne sort plus : « Plus envie de me promener seul. »
C'est moi qu'il veut. Mais Nnozi a déjà fait le coup : mon père n'ose plus. Il écrase ses larmes en silence mon papa.
Il radote. J'entends toujours, cependant, la voix d'un être humain : qui pense et qui sent. Il se perd dans les paperasses, les commandes de livres passées ou annulées. Il reprend pour la vingtième
fois le classement de sa bibliothèque.
Il se confectionne ses repas tout seul, après avoir refusé le casse-croûte municipal.
Il tourne en rond, sans musique, se repose dans son fauteuil la tête lourde, mais il a diminué de lui-même ses doses de remèdes. Il ne lit pas.
Il fait ses achats. Il regarde la télévision tout en prétendant ne pas la regarder.
Ili est vieux. Il attend le courrier : prospectus, lettres de son fils. Il est exaspérant.
Tu remues le passé. Tu fouilles autour du cercueil de ta femme. Tu parles, tu penses, tu n'es capable de me préciser aucune date, de me documenter en quoi que ce soit. Gâteux à la demande.

Si nous habitions ensemble, je serais vieux garçon, et tu pourrais te féliciter d'avoir un brave fils qui boit peu, qui fume peu, qui baise peu.
Et je te conduirais à ta « dernière demeure », comme de juste.
Paternel, je vais t'en révéler une bien bonne. Ici, dans la banlieue, nous vivons comme des vieux. Métier, table de travail, un roman poussant l'autre, des promenades hygiéniques dans le Vexin (français). A quelques variantes près, ma femme fait la même chose. Jamais nous n'allons « chez les gens », jamais nous ne « recevons ».


Ma fille croupit sans lire, entre ses deux vieux. Elle reçoit ses petites amies (puis, une grossesse et pfuit, plus de fille), en attendant les parents des petites amies ne nous reçoivent pas. Nous dégageons, à quarante ans et des poussières, une odeur de moisi. Nos conversations s'étiolent. On crève, on crève.

Voilà vingt ans que ça dure.

D'où je conclu, mon père, que je vis, déjà, comme un vieillard, sans avoir goût à rien, pour t'imiter, hélas, pour ne pas me sentir trop vivant.

Si tu es malheureux d'être seul, si ta vie n'a été qu'une succession de catastrophes ou de calmes plats, si tu t'es gâché à toi-même ta propre existence, comme tu t'en plains, rassure-toi : tu me l'as bien fait payer.

J'ai achevé d'écrire ceci le 8 juin 1987, mon père vivait encore.
Il est mort le 26 août 1990, vers 19 heures.
Et j'ai tenu devant sa tompbe le discours suivant :
Et j'ai tenu deant sa tombe le discours suivant :

« j'ai perdu à la foi smon père, mon maître et mon ami. Si certains prétendent qu'il faut, pour devenir adulte, tuer et dépasser son père, je n'ai pas de honte, moi, à révéler que je n'en ai rien fait. Je resterai le fils de mon père, comme il était bon qu'on le restât autrefois. »

« J'ai perdu en ce jour un père, un maître et un ami. »

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