27.12.07

Singe VertN° 72 Tu pues Jadas + petites errances

n° LXII – 72 – zweiundsiebzig – soixante-douze
septante-deux
site : kohnlili.blogsudouest.com
Citation 806
L'homme ne change jamais, rien au monde ne peut le changer, l'expérience la plus profonde ne réussit jamais à transformer son essence, qui est définitive. On devient plus vieux, c'est tout. On juge les choses avec moins de facilité et on agit, après une crise ou une connaissance révélatrice du monde, avec plus de sagesse. Les illusions tombent comme un plumage inutile. On est plus sage. Ou l'on est plus fou.
Me voici à Tomes. Des mois sont passés depuis la fin du voyage que j'ai entrepris au pays des Daces, où j'ai appris plus de choses que dans tout le reste de ma vie, où j'ai vu la mort et la pureté, la souffrance et la plus simple et calme joie de vivre, où le secret de la vie et de la mort m'a été en partie révélé. J'aurais dû changer, de fond en comble, devenir un être nouveau, comme on dit. Et je ne fais que retrouver la même attente qui me tourmentait avant de partir en voyage, cette même attente, je le sais maintenant, qui m'a poussé à vingt ans vers la Grèce, avec la même intensité, avec le même espoir au cœur et au bout de mes pensées. N'étais-je pas le même à Sulmone, à Rome et ici ? La différence, ca ril y en a une, est qu'avant j'ignorais ce que j'attendais et que, depuis que je susi à Tomes, et surtout après le voyage au-delà du Danube, je le sais. Cette certitude n'est pas pour me rassurer. Car des milliers d'hommes avant moi, Virgile parmi eux, mais aussi Sophocle et Platon, Pythagore et Thalès, ont attendu sans doute la même chose, la même réponse. Et comme elle ne venait pas, ils ont répondu seuls à leur angoisse, mais ce ne fut, toujours, qu'un chemin nouveau vers la même attente, une nouvelle manière de se planter, face au ciel, l'âme tendue, vers qui ne voulait pas répondre. J'ai encore peu d'années devant moi et je doute que mon temps soit un temps privilégié. On attend plus que jamais ; l'attente, il est vrai,ne torture plus les entrailles de quelques privilégiés du désespoir, elle est devenue une torture générale, nous vivons au siècle de l'attente et aucune solution humaine n'est plus acceptable ou possible, mais comment oser croire que nos oreilles ont été faites pour recevoir la parole que l'humanité espère depuis des millions d'années ? Cette réponse serait-elle capable de me changer ?
Vintila Horia - Dieu est né en exil (“Cinquième année”)
MÔSSIEU PUJADAS
C'était pendant la préhistoire ; lors d'une certaine campagne présidentielle. M. Pujadas présidait avec sa petite tête de Playmobil et sa perruque Groland. Vint à s'annoncer le résultat de la commune alsacienne appelée Ringelsdorf. Ce fut le boyautage sur le plateau. Quoi ! Etait-il possible, grand Dieu, ma chèèère, qu'un village pût s'affubler d'un nom si ridicule ! Et notre Pujadas de se contorsionner, de tordre en tous sens son sphincter buccal, pour articuler “Rinn ! Gueulsse ! Dorfff !” “Eh bien, ajouta-t-il finement, ça sert, les élections ! Au moins, on apprend sa géographie !” - ce dernier mot prononcé sur un tel ton de mépris, avec des grimaces du plus beau simiesque, en se tortillant le cou et les deux épaules à la Jean Gabin-Gueulard, que tout téléspectateur avait bien compris : non, décidément, un bled au nom aussi con que Ringelsdorf n'avait pas sa place dans une quelconque géographie, et que de tels ploucs ne représentaient assurément pas la Race Française...
On accordait vraiment le droit de vote à n'importe qui... Ma fille s'appelle Sonia. Une élève s'exclama “SoGNA ColliGNON, ça fait moche.” Il lui fut répliqué en pleine poire : “Quand on s'appelle Raton, on ferme sa gueule.” Très juste. Ou Tartempion. Ou Dupont-Durand. Ou Collignon.
Ou Pujadas.
Tu pues, jadas. Wawawawawa !
...Le même qui nous a informé plus tard que les cendres de Béjart seraient dispersées sur la plage d'Ostinde, parfaitement, Ostinde... N'a-t-il donc jamais entendu parler du fameux proverbe belge “Pour l'Anvers, il faut que mon os tende” ? Et c'est pas tout : on découvre dans les Côtes-de-Poivre-d'Armor un trésor gaulois “datant de la Guerre des Gaules, en 70 avant Jésus-Christ” ! Non, Dugland : en 52. Marignan 1497 qu'est-ce que vous en dites ? Evidemment le commun des rappeurs n'en a rien à foutre ; comme on dit au Congo, on Sambalek. Avec mes exigences de trouduculture générale pour les présentateurs, je fais Supervieuxcon. Eh ben parfaitement. Et j'te merde. ...Ecoute, écoute (Robert Lamoureux) ça n'a pas de fin : Pujadas vient de recevoir le prix récompensant le journaliste usant de la meilleure langue française... Au pays des aveugles...
A LA DEMANDE GENERALE DE MONSIEUR JDLGSEDGPSGDA, voici quelques impressions de mes petites errances de fauché-voyageur, qu' “aimerait bien avoir l'air, m'ais qu'a pas l'air du tout”.
PETITES ERRANCES
BURGOS 2003
C'est bien ici, à Burgos, que j'ai préféré siroter du vin vieux avec des vieux, contre un tonneau debout, plutôt que d'aller m'en jeter un dans le troquet d'à côté avec des Mickeys de vingt berges. Même chose à Sagonte (« Sagunt » en “valencien” : ces langues prétenduments vernaculaires m'ont toujours profondément agacé ; à Bilbao, capitale du Pays Basque, je n'en ai pas entendu un traître mot, bien que tous les panneaux fussent scrupuleusement bilingues) ; jusqu'à Bergerac, en Périgord, qui s'est crue obligée d'y aller de son petit panneau « Brageira », alors que le dernier petit vieux susceptible de jargonner le patois s'est éteint depuis plusieurs dizaines d'an-nées, comme ils disent...
A Sagunt, d'où partit Hannibal, je vis donc ce soir-là une immense place envahie par toute une tribu, sortie d'on ne sait où, plus de mille jeunes campés sur leurs deux pieds mains dans les poches de leurs vestons trop clairs et cacardant à qui mieux mieux (le castillan, si noble, si courtois, si empesé, devient, manié en foule, un véritable bruissement de basse-cour, famille des anatidés : autant de nasillards canards). Je l'avais déjà constaté, au grand détriment de mes tympans, au pied de ces affreux immeubles directement empilés sur le sable de plage, d'où s'échappaient par les fenêtres empestées de fritures et de chorizo de véritables bourrasques d'oies en partance ou reprenant des forces sur quelque banc de marée basse ; les immeubles assurément s'apprêtaient à battre des ailes avant de s'enfoncer à-haut dans le ciel bleu.
L'industrie du bâtiment là-bas s'envole encore comme en 90 : pesants balcons sur quatre côtés sur douze étages. Mais pou ren revenir à Sagonte, j'ai ce jour-là le tif trop long, la démarche trop souple. J'ai fui cet infini quadrilatère où caquetaient les insolents de tous sexes. Et à Burgos, ils étaient deux seulement, à s'être simplement poussés du coude, puisque je ressemblais exactement à ces mannequins mâles des Soixante-Dix, avec pat' d'eph et crinière dégoulinante – vous suivez là ? Burgos – Sagonte- la plage – Sagonte- Burgos ; comme dans les récits emboîtés du Quijote. Re-Bergerac à présent. Pas trop perdus ? je vas-et-vient. C'est le thème du Décalé ujourd'hui. A Bergerac (bis) je me suis croisé avec mon double. Un revenant vêtu d'un jean en plein cagnard, mains dans les poches, l'air piteux et le bassin chaloupé. Décalage d'époque. Jumeau. Erreur d'époque. C'était si dingue comme ressemblance que j'ai eu envie de l'inviter mais nous avons baissé les yeux tous les deux pour ne pas s'aborder, parler de nous et finir ensemble au pieu, on ne sait jamais. Avec l'attendrissement. Voilà ce que ça m'inspire, Burgos, où je viens de me prendre un P-V de 60 € pour stationnement interdit... Ils me le feront suivre en France, ces enfoirés. Vive l'Europe.
Allez on reste en France. LA CHAISE-DIEU, juin 2005. Moi j'aimerais bien voyager tout le temps. Mais je veux le confort. Et avec ma paye, c'est râpé. Je tiens le journal du voyage. Pour y aller, puis ça s'arrête en plein milieu, parce que j'ai la flemme d'aller jusqu'au bout. Douillet, Flemmard et Fauché Associated. So it is. C'est comme ça. Le six juin deux mille cinq, je suis parti le matin (tin-tin-tin, Renaud). Une ligne de bus conduit directement de chez moi à la gare. C'est ça qui fait monter le prix des terrains. Je ne me souviens plus de ce trajet. Pas la moindre exaltation. Avant de prendre le train, j'ai acheté « Marianne », qui portait en titre « Rébellion », en grosses lettres rouges, sur le triomphe des adversaires à la constitution européenne. J'ai voté oui. L'Europe doit avoir une police, une armée, pour foutre dehors les bougnoules. Ça c'est de la motivation. Eviter le choc des civilisations ? Mais ça fait longtemps qu'il a commencé mon con. Dépiaute ta cataracte tu verras mieux. Dans mon wagon, une fille à petite poitrine occupe le siège à côté du mien, contre la vitre. Le nombre de jeunes filles que je rencontre dans mes déplacements tient du prodige. Il y en a partout. C'est comme les immigrés ya plus que de ça (humour) (quoique).
Celle-ci s'est enfoncé un écouteur dans l'oreille et je n'ai rien dit. Elle se fout complètement de moi, normal, j'ai 60 ans. Vers Périgouille, arrivée d'une jeune femme, ving-cinq ans cette fois, dépucelée celle-là. Tout à fait décidée à choper la place de ma voisine, qui occupe le 13 au lieu du 23. Elle émigre en face et je lui succède, sur l'empreinte de son cul. La vieille jeune déclare en effet : « Je vais encore être désagréable, mais le côté fenêtre, je ne peux pas. » Qu'à cela ne tienne, je me colle à la fenêtre. Et surtout je ne la regarde pas. C'est qu'attention, 60 ans ou 25, on ne les regarde pas comme ça, les femmes. C'est pas des objets.
Du coup comme elles respectent aussi les hommes, elles ne les regarde pas non plus. Comme ça tout le monde se fait la gueule et on est tous civilisés. C'est vrai ça, les voyages c'est fait pour faire des rencontres. Peau de zob, oui. Ma nouvelle voisine se plonge dans des articles de revue sur le chômage. Les deux gonzesses antagonistes descendront à Limoges. Je n'ai rien de définitif à dire sur les gonzesses de Limoges en général. Mais jusque là je me serai toujours bien occupé l'esprit – enfin l'esprit : à quoi elles pensent ; de quoi elles ont l'air à poil, au-dessus de l'échancrures des manches, en dessous de l'élastique du slip. Avec de blanches étendues de chair et le cratère aplati qui leur tient lieu de sexe.
Le mien serait d'ailleurs plutôt du genre lapilli (“projections volcaniques de petites dimensions, entre 2 et 64 mm” - enfin 2, tout de même pas...) Plus tard vers Clermont (c'est long, c'est plein d'arrêts) je ne détrompe surtout pas ceux qui pensent que tout est réservé. Je me sors mon petit jeu d'échecs à pièces magnétiques, qui intrigue une autre jeune fille. Tiens, je devrais bien draguer avec mon jeu d'échec ; sûr, ça marcherait d'enfer. Elle racontera cela le soir en arrivant ; et comme j'attire son attention, la voilà qui se pose du vernis à ongle, une âcre odeur se répand. Un partout. Il paraît que tout le monde veut faire l'intéressant en train. C'est Daninos qui a remarqué ça dans les Touristocrates je crois.
Putain même plus dans le dictionnaire le Daninos... Moi je l'aurais bien fait en 58, l'intéressant, lorsque je partais avec papa-maman pour Tanger. Hélas, une bande d'excités juste à côté se tiraient encore plus loin, à Fez, tout le wagon était au courant. Je n'avais plus qu'à fermer ma gueule. Aujourd'hui je monte dans la navette St-Germain-Clermont. Encore une femme, en face, la quarantaine bien engloutie. Avec les femmes, c'est facile : tu leur demande la permission de les prendre par les épaules et tu les serres très fort ; ensuite elles t'emmènent chez elles et leurs étreintes sont torrides. Surtout à 50 ans. C'est plein de volcans près de Clermont. Mais moi, je pousse à Brioude. Je ne vais tout de même pas foutre mon évasion en l'air pour me prendre une gamelle... D'ailleurs la petite ligne de Brioude est super-équipée, bien mieux que moi ça c'est sûr, un vrai petit bijou de navette (c'est de la rame que je parle, imbéciles). Le contrôleur me dit quelque chose que je ne comprends pas.
Je fais le signe du sourd autour de mon oreille mais ça devait être du genre "Vous occupez deux places et vous n'en payez qu'une" – bien vu - je me rectifie. Deux très jeunes filles de dos devant moi. La ligne de leur nuque, sans cédille (“la nuc”); cet espace infiniment velouté, infiniment émouvant, juste sous l'angle de la mâchoire, où l'on voudrait poser sans fin les lèvres. Une troisième, en face. Fille, pas lèvre. Les deux invisibles s'écoutent un baladeur à écouteurs jumeaux – douze, treize ans ? la plus jeune montre à sa copine (sa sœur ?) une carte d'anniversaire
avec dessins d'enfants et petits cœurs. Elle croit encore que tout le monde est gentil, surtout les garçons : “Tu penses que ça lui fera plaisir ?” Descendues en cours de route, elle s'assoient sur un bord de ciment au pied d'un transformateur.
D'heureuses parents viendront les chercher, les enfermer dans leurs petites familles – Nabokov, Nabokov ! - je déteste Nabokov : surfait, mal traduit, plat. A Brioude, chargé de mes deux valoches, je bêche l'hôtel miteux très cher juste en face de la gare. Je vais au centre, les poings serrés sur les poignées comme leur nom l'indique. Chambre au deuxième, tourner la clef deux fois à l'envers. Une salle à manger au premier, toute raide, le couvert mis depuis des semaines style Bal du Comte d'Orgel – coucou Pujadas ! Alors pour faire peuple (épapipeul), je demande au bar si le repas a lieu "là-haut" ou "ici". - Ici". J'ai bien fait. Malgré l'étonnement poli du garçon (38 ans, petit brun), je demande à être servi à l'intérieur.
Pour la vue sur flanc de bagnole je suis aussi bien dedans c'est claiaiair. Bouffe honnête, “routiers”, j'en ai derrière moi justement, qui parlent métier avec des intonations d'enfants ou de braves gens : conditions de travail et de revenus, sans aigreur. Merci patron. Je suis allé me promener après le repas, d'abord sous la pluie. Ce que j'ai remarqué : Brioude est une ville mal foutue, sans plan d'urbanisation, gros bourg grossi par les siècles. Rien de pittoresque, une basilique Saint-Julien fermée, et mon bourdonnement intérieur : "Je vais réussir à me perdre à Brioude, et il faut le faire". Une espèce de demi-fou m'entend par derrière, croit que je lui adressais la parole, je le détrompe avec des mines effrayées : avec mes airs naïfs pour ne pas dire couillon, gare aux abordages pédés pique-assiette. Je ne veux plus entendre parler d'homos, d'originaux, de drogués, j'ai assez avec moi-même, dès que tu leur parles ça devient tout de suite revendicatif. Une deuxième silhouette du même acabitte - faux soixante-dizards et faux clodos doivent pulluler ici, en été. Il faudrait ne pas bouger de chez soi tout juillet-août.
Comme je n'ai pas de télévision, et que je dois me lever aux aurores, je me suis contenté de ma petite radio ; la patronne serait debout dès cinq heures et demie, et les routiers m'avaient bien expliqué tous les horaires de car, avec leurs arrêts, "là derrière, pas loin". Mais je ne suis pas d'ici. Je me fixe un petit 6 h à la gare même. Donc à 5 h ½, j'aide moi-même la patronne à descendre les chaises des tables ("vous permettez ?"- ça fait peuple, serviable), et je me mets en route à travers la petite ville aux premiers passants parmi les poubelles. Je demande au boulanger en short sur le pas de son fournil si je dois prendre à gauche ou à droite d'un chantier, avec ses échafaudages. Je dois progresser juste devant ses yeux en gardant l'air naturel, lui dire par exemple, sans qu'il m'ait rien demandé, que je prends le car vers Le Puy. A l'horaire qu'il m'indique, le car est déjà parti. Mais je ne me presse pas. Ou j'ai mal compris. Le chauffeur a 40 ans, brun, mince, portant beau. Les passagères sont des dix-sept/ dix-huitenaires qui le tutoient avec une familiarité titillante. Il m'est demandé si j'ai une réduction, je dis que je ne sais pas, le chauffeur me répond que ce n'est pas lui qui va me le dire. Elles sont si jeunes que je n'ose exciper de mon âge pour demander une réduction-de-vieux. Tout le long du trajet, les conversations vont se succéder, où l'on ne parle que de cul sans en parler. Disons directement. Le chauffeur s'appelle Tonio. Les filles le houspillent, lui parlent de ses nuits blanches, de sa petite amie, de leurs petits amis, de la pluis et du beau temps aussi, bien des sottises d'adultes se seront échangées, bien des insipidités.
Telles qu'elles en diront plus tard, quand elles seront devenues dures et âpres au gain, comme le laisse deviner certain profil de mâchoire. Mais je sais de quoi l'on parle avec des jeunes filles : "ce ne sont que des copineries", mais je sais bien, moi, pour l'avoir pratiqué des années durant pendant ma carrière de prof, que l'on parle de cul, de cul, et exclusivement de cul. De branlette. De la vitesse et de la précision dans le doigté (der Fuch, enrichissez votre vocabulaire. Mais juste la pluie et le beau temps - c'est la voix qui fait tout, c'est les agaceries vellaves (“du Velay”, salut Pujadas !) J'ai aimé un nombre incalculable de jeunes filles.
Je leur ai imaginé à toutes le sexe et la technique. Celles-ci se rendent aux exams, au bac peut-être, un bac marchand, un bac de montagne. Ou de secrétariat. Je repense à ces filles agglutinées chacune avec son mec sous les porches d'Oloron-Sainte-Marie, le dimanche soir avant le retour au pensionnat. Le soir ce serait chacune sa chacune... J'ai toujours trouvé ça vachement bien d'être une fille... Une toute petite avec du rouge dans les habits monte dans le car, elle me sourit, comme quoi il y a des vieux qu'on trouve sympa, même et surtout sans coucher. Mes seuls succès féminin, à tout âge d'ailleurs. N'empêche que j'étais bien satisfait en arrivantà la gare du Puy. Les bavardages devenaient un peu passe-partout. Des garçons aussi étaient montés puis redescendus; plus jeunes, plus ternes, balourds. Comme engoncés. Considérant leur sexualité comme sale.
Et j'ai dit au revoir au chauffeur, arrivé là trois bons quarts d'heure d'avance sur la correspondance de train. Consigne inefficace (les fentes à pièces encore en francs, inutilisables). Puis vers huit heures est venu vers moi un employé, jeune et nettement maghrébin, qui m'a emmené
non loin de là pour signer le contrat de location de voiture. Etrange spectacle au bureau. Le petit Marocain remplissant des papiers, me réclamant obséquieusement documents et garanties, fébrile sous le regard de son petit singe de petite entreprise qui paradait au téléphone, le ventre en avant, le verbe haut : plus un véhicule disponible jusqu'à Brive, et de pérorer sans fin ni trêve. Une secrétaire toute grise et toute briméee. Je me souviens pourtant que le petit Arabe m'avait dit, avant d'arriver, que de "La Chaise-Dieu", j'aurais vite fait le tour", parce qu'il n'y avait "pas grand-chose à voir". Et la prière, connard ? et la campagne, et moi-même et - bon... pas brillant tout ça... Tous papiers signés, je me dirige vers un parking centre ville (après un fourvoiement dans une cour gravilllonnée), hoquetant par ignorance des passages de vitesses. Passée une zone de travaux bien bruyante, et parqué enfin, je suis monté vers la cathédrale ; c'est juste en face du Grand Séminaire.
Figurez-vous que l'on célèbre, de temps en temps, au Puy, un jubilé, chaque fois que le jeudi de l'Annonciation coïncide avec la veille du Vendredi Saint (ça va toujours, Pujadas ?) : du début à la fin, saisissant raccourci de la mission du Christ... Du vrai Léon Bloy... J'ai vu trois prêtres se suivre en grand apparat d'aubes et d'étoles. Je ne me souviens plus de cette visite du vieux Puy. Des rues qui descendaient, du pittoresque assez convenu sans doute. Je m'attarderai davantage sur un incident prouvant ma stupidité, car j'en raffole. Sur la place du Puy face à l'Hôtel de Ville, après avoir évité un gitan roumain qui en voulait évidemment à mon pognon avec un journal à la main, je fais vraiment connaissance avec ma voiture de location.
C'est la première fois que je possède des vitres à ouverture automatique. Mais je ne sais pas les refermer. Il faut éviter le gitan, qui ne manquera pas de me reharceler. J'avise un quinquagénaire avantageux, avec moustache blanche, très séducteur, homme à femmes. Et puis je l'ai déjà vu quelque part, à la télé, au cinéma, sûr. Il me montre le mécanisme avec étonnement. J'appuyais au mauvais endroit. Il croyait peut-être se faire draguer. Je m'imagine toujours environné d'homos. Il faut croire que ça me rassure. Et me voilà parti vers La Chaise Dieu, ça monte, forêt de sapins, forêt de sapins. Ma seule émotion est de m'imaginer apercevoir, au sommet d'un pli de terrain, le petit bourg dominocathédrain (“de La Chaise-Dieu ?” là c'est moi, le Pujadas.) L'hôtel ridiculement intitulé "du Monastère et Terminus" se présente à moi dès le pemier virage. Toute sa devanture, à l'extérieur, est occupée par des sculptures de champignons en bois, d'environ 60 cm de haut. Puéril. Je me dirige à la réception, où une femme interrompt une conversation pour me recevoir. Je dis avoir réservé quatre chambres - je rectifie aussitôt : une chambre pour quatre jours.
Je m'aperçois que la chambre en question, comme les autres, vides, du couloir, ne correspond pas au label deux étoiles : pas de fenêtre, une simple tabatière avec vue sur le ciel, une dimension riquiqui (mais je m'y attendais). Le site internet s'était bien gardé de me préciser cette absence de normes. Mais je suis si content malgré tout dd'atterrir dans une petite boîte blanche très lumineuse, rien qu'à moi, que j'acquiesce. Les prix sont d'ailleurs triplés pour la durée du festival, fin août. Des musiciens ont dû se branler là, dans le lit à deux places, et plus si affinités. J'ai dû m'étendre d'abord, puis me suis promené vers l'abbatiale, en prenant par le haut, par la nationale. Nous étions le 7 juin, je consulte le carnet. Voici ce que j'y ai noté : le hall de l'hôtel-restaurant est couvert d'inscriptions comminatoires et discriminatoires. Les chambres sont à prix réduit pour ceux qui passent ici au moins trois jours et qui acceptent de dîner au restaurant. On est prié de ne pas faire trop de bruit après 22 h. Et ceci, et cela. Surtout, deux articles affichés là sont lus par moi in extenso. Il s'agit de la carafe ou du verre d'eau fournis à la demande par le restaurateur en sus du caé ou du repas. Ce verre d'eau n'est pas obligatoire, nous prévient-on. Il s'agit là d'une coutume italienne, qui n'a pas lieu d'être ici. Certains ont même facturé la carafe 5 francs ! Le tout accompagné de rappels de jurisprudences à propos de procès engagés à ce sujet.
Eh bien ça ne donne pas envie de manger ici, bien qu'il soit précisé que l'eau est fournie gratuitement ; on rappelle simplement que ce n'est pas obligatoire. Et qu'il ne faut pas prendre les hôteliers pour des esclaves. Et que dans un restaurant gastronomique, le service ne peut pas être aussi rapide qu'ailleurs, qu'on y est débordé, qu'on doit fermer tôt parce qu'on ne peut pas ranimer le feu de toute une cuisine juste pour une table de bouffe-tard, etc. Je ne sais pas les ennuis qu'ils ont dû avoir avec les clients ici, mais ça devait être pittoresque. A la Chaise-Dieu, il faut saper pour assister au festival ; disons qu'une tenue de ville plus que correcte est vivement recommandée, voire des tenues de soirée.
Alors quelques snobs de Paris ou de Londres ont dû se prendre pour des V.I.P. à larbins... A l'abbaye donc, visite payante, examen minutieux de toutes les tapisseries, forme d'art que je n'apprécie pas particulièrement, mais j'ai suivi scrupuleusement la description du prospectus. Bon, une église, c'est une église. Toujours aucune émotion. L'âge. La Danse Macabre est dans un état de délavement inquiétant, aucun éclairage, cela semble au-dessous du médiocre et du convenu. Enfin j'aurai fait mon boulot. Au retour, passant devant la caserne des pompiers, je monte en marmonnant (je parle seul) la pente vers le Signal Saint-Claude, sous le soleil. Je me sens âgé, fatigué. Le sommet n'existe pas, c'est un sous-bois clairsemé de fougères détrempées, je m'assois sur un banc. Je m'étends sans doute, comme je fais souvent en voyage, comme ma femme le fait en temps ordinaire chez elle. Je lui envie de pouvoir s'étendre ainsi à tout bout de champ pour "faire le point". Et je veux faire quelques provisions au supermarché d'Arlanc, Puy-de-Dôme, en bas de la pente, comme y invite un panneau publicitaire.
Un bled quelconque, fourmillant de panneaux annonciateurs de ce fameux supermarché, mais tellement mal conçus que l'on rate sans cesse la bonne rue. Je tourne dans le village. Et comme j'ai eu plus que la flemme de continuer, cette errance s'arrête là.
VERS GAVARNIE 09 08 06
Ces dates sonnent faux. Depuis l'an 2000, leur énoncé ne m'évoque plus qu'un quelconque jeu stérile de nature mathématique. Une espèce de répertoire téléphonique. Et non plus cette substance vitale, cette épaisseur qu'on ne palpera plus deux fois : 09 08 06, 05 02 05, cela sonne irrémédiablement faux. Jusqu'en 1999, c'était encore l'ancienne vie, la vieille succession des mois et des années, il y avait un avant, un après, un plus tard encore – désormais le temps est devenu arbitraire. Ce sens-là pourrait aussi bien être l'autre, cette succession-là n'est pas plus nécessaire que cet ordre-ci. "Zéro cinq", c'est aussi bien le mois que l'année, cela ne veut plus rien dire. “Quatre-vingt dix-huit”, c'était bien net, cela ne pouvait en aucun cas désigner un mois.
C'est d'abord une longue traversée des Landes, sur une route à quatre voies, sans rien qui vienne agrémenter la monotonie du voyage, malgré le plaisir de la compagnie, car il s'agit d'atteindre un but : Bussunaritz, lieu de résidence de G. L. Le véritable but du voyage, qui est jele répète solitude et moi-même, ne commence qu'après libération de politesses, de conventions. Nous n'avons jamais voulu lui et moi véritablement discuter, cela nous mènerait trop loin, sur des terrains bien plus conflictuels et douloureux que nous n'imaginions peut-être, il ne nous reste plus qu'une vingtaine d'années à louvoyer. Le plus dur est fait. Nous resterons sans doute indifférents jusqu'à la mort.
Bref, le 7 à 13 heures (j'avais vu du coin de l'œil la table mise mais je n'étais pas (heureusement) invité), j'atteignais, parole de châtaignier, le dessous du col d'Osquich, où j'avais déjà passé la nuit deux ans auparavant. Puis Musculdy, Mauléon (je n'ai jamais repéré "Licharre"). Grosse chaleur et fatigue. Je lis à l'ombre sur un banc, un banc de pierre au grain très raide, puis m'y
allonge à la clocharde, un bras par-dessus tête. Un banc moins ombragé que les six autres, occupés par des scootéristes. Mes cheveux longs me font éviter les gens. Il n'y a plus personne ou presque à en porter aujourd'hui, les hommes arborant d'affligeantes tenues de facho à hurler de laideur. Je ne veux passer ni pour homo ni pour pédophile, ce qui est difficile : face à moi, derrière une clôture symbolique, se trouve un jardin d'enfants, avec tout ce qu'un enfant normalement constitué peut souhaiter en tant que jeux ! Petits sièges à ressorts en forme de canards, toboggan, filet à grimper... Il y avait là un petit garçon à voix stridente, comme tous les petits garçons. Ecris mon ami, conjure le sort, le petit chat est mort, mon tendre bouffon aux muscles si tendus, il a sauté de nuit dans le jardin d'autrui, flèche d'or, il a sauté pour ne plus jamais retomber, je ne l'ai plus revu, il est désormais suspendu dans le ciel où il règne parmi tous les chats perdus, je poursuis : le petit garçon progressait, le grand-père chronomètre en main disait "Tu peux mieux faire", il faut encourager les garçons à être compétitifs, et je ne pouvais pas dormir à cause des cris, j'ai regagné mon véhicule, constatant à proximité la présence de policiers municipaux : avertis ?
Je suis reparti, il fallait que je prenne un bain froid, comme l'écrivait quelque auteur caricaturé. Moi aussi je tombe plein pot dans le travers autobiographique. Je suis (ici manque le mot "certain", à même le mansucrit) d'avoir perdu mon chat, si bondissant, si souple (retrouvé depuis, vivant). A quoi servent tant de vies gaspillées, où s'accumulent-elles ? Où sont les piles, les batteries, rechargeant incessamment les sources de vie ? Arrivant à Tardets-Sorholus, j'ai constaté une fois de plus à quel point ce n'étaient que maisons jetées au hasard, en ces temps de villages anarchiques. J'escaladai le calvaire local, tout en haut d'une pente raide, véritale chemin de croix. Et j'ai poursuivi, montant plus tard vers Ste Engrâce, craignant d'essouffler mon moteur, que mes petits budgets ne permettent point de bichonner.
Demi-tour à mi-pente, après ces encombrements de touristes autour d'une église excessivement signalée, ôtant l'occasion de tout recueillement, fût-il de commande. Je suis redescendu vers Montory et trouvai à Lannes-en-Barétous une chambre cubique et bleue passé pleine de mouches et d'odeurs suspecttes ou bovines, c'est tout un. La patronne ce soir avait l'œil tout exophtalmé, d'alcool sans doute, et je la soupçonnais d'obsession sexuelle. Je me suis trouvé beau et je l'ai montré, elle me guidant vers ma chambre après avoir ôté son tablier, « Il faut bien tout faire n'est-ce pas Monsieur ? » - je ne sus trop que répondre à cela. J'ai consommé de la garbure et d'autres mets en abondance.
Une autre femme aux traits sévères et pathétiques me servit sur fond d'exaspérante boucle musicale, de six ou sept morceaux, où revenaient sans cesse de braves gars alternant en leurs chants basque, espagnol et français, sur accompagnement de vieux bal de campagne. Et je lisais du Frédéric Vitoux, L'Ami de mon père, prenant soin de bien m'interrompre au moment de goûter, pour démontrer à quel point j'appréciais le repas. Mes convives furent d'indifférents Flamands, aux deux enfants très blonds et très bruyants. Du flamand de Belgique, tout édulcoré tout morne. Et quand ils sont partis, ce fut un jeune marié, tout brun, à boucles brunes, qui tourna son index en l'air en imitant le bruit de la mouche qui vole. Il était beau et le savait, lui aussi, je reconnais les hommes qui me plaisent, même flanqués d'une épouse, d'un bébé silencieux enfoui sous les linges et le cercueil technique de ces poussettes d'internautes vendues à présent. Il y avait aussi trois vieux : le père Samuel, à un bout de table, et Myriam, la mère. Le jeune père, Jeannot, m'a souhaité dehors une bonne fin de soirée. Je suis allé me promener la nuit tombée dans le village, m'efforçant de ne point parler haut, m'étant cependant fait surprendre à commenter (à haute voix) le nombre des morts gravés sur les faces, en hauts trapèzes, du monument aux morts. Il y a toujours, en ces circonstances, méfiez-vous, soliloqueurs, deux ombres assises dans l'ombre, qui vous entendent, et vous jugent, dans leur désœuvrement, hautement ridicules.
(Ici, changement de stye) “Or ce qui importait, ce soir-là, c'était qu'Annie me rappelât, lui ayant appris que le 27 juillet son propre oncle Janot (lui aussi) était mort, et qu'on l'avait incinéré le 31, alors que nous n'avions été prévenus (moi seul) que le lundi 7 août. Cela s'était passé dans la plus stricte intimité, une incinération, comme on tire une chasse, puisqu'à présent la mort n'existe plus, certains se faisant même disperser en mer. Les cendres de l'oncle étaient conservées par sa femme, attendant leur transfert au Bouscat dans le cimetière de famille. Annie à l'autre bout du fil s'exclamait « Oh non... Oh non... », quoiqu'elle dût s'y attendre, le cœur de l'oncle peintre, et musicien, battant depuis longtemps la chamade.
“Il avait les mains déformées, ne pouvait plus ni peindre ni jouer. Mais la Simone depuis bien longtemps l'avait contraint de ne plus peindre, parce que c'était trop salissant... Et je me suis renfermé dans ma chambre d'hôtel, « avec le sentiment du devoir accompli ». Mon Iris ! Mon Iris ! Je ne dois pas pleurer pour un chat, je voudrais lire le journal de Léautaud, mais je n'en aurai plus le temps. J'avais averti Annie comme il fallait, lui laissant le temps de revenir de S. où elle séjournait avec son amie. Elle n'eût pas apprécié, me dit-elle au téléphone, que je différasse
davantage la nouvelle de la mort de son oncle et parrain, qui favorisa l'éclosion de sa vocation picturale : elle proposait ses dessins, il l'épinglait sur ses défauts techniques. Le lendemain matin, après le petit déjeuner de l'hôtel, j'ai annoncé que je laissais « un de mes livres » sur la table de nuit. L'hôtelière aux yeux rougis d'alcool m'a remercié d'une esquisse de révérence, ayant bien compris que j'en étais l'auteur. Arette. Achat de dentifrice - « qui est-ce qui va vouloir acheter ça ? » - n'achetez rien, volez, lisez. Lourdios-Ichère col d'Ichère, promenade en descente et remontée, quelques nuages atténuant le soleil, quantité de petits incidents sans relief, quelques photos, pointe jusqu'à Accous. Je m'arrête devant l'église, que je pollue de ma silhouette automobile garée tout du long. Les employés de mairie viennent reprendre leurs véhicules, je traduis, de l'allemand, un texte à moi confié par Anne T.
Puis je cherche un certain obélisque de Despourins. La carte, pourtan tprécise, ne saurait me tenir lieu de plan. Je demande mon chemin à une jeune fille toute fraîche, portant une gamine de deux ans sur le cou. Elle me prie de la suivre, ce qui m'embarrasse. Je l'entretiens donc, chemin faisant, de toutes sortes de choses, prenant garde que son fardeau déjà lui coupe le souffle. Une de mes questions l'interloque : « Vous êtes d'ici ? » Elle répond : « J'habite ici à l'année ». Je me suis rendu compte ensuite que ma demande correspondait exactement à la première phrase d'un dragueur de bal de bled. Nous nous sommes trouvés très agréables. Elle m'a indiqué « une grimpette » pour laquelle elle n'était pas équipée. Et de fait, le long du sentier encore horizontal, des torsades de papier métal figuraient sur le sol une silhouette déjetée ; plus loin c'étaient des bouts de verre fumés, qui évoquaient des sortes de daguerréotypes. Puis le chemin butait sur l'entrée bien barbelé d'une prairie : « Défense d'entrer », avec panneau de sens interdit, e tutti quanti.
...Comme le sentier se poursuivait sur main gauche, à peine perceptible mais bien raide, je me suis hissé là-dedans, lentement, par chance à couvert du soleil. Parfois le terrain s'effondrait sur ma droite, vers la prairie que masquaient les broussailles, parfois je pataugeais dans un écoulement. Longtemps après, le sentier s'acheva d'un coup contre un tronc d'arbre, comme un frayement d'ours perclus de démangeaisons. Du coup je craignis d'en rencontrer un vrai. Je fis pour le retour un long détour, postai deux cartes, et redémarrai au sein d'un gros dégagement de vapeurs bleues puantes. Sarrance. Excellente église. Annonces de spectacles inégaux, tantôt de grands solistes dignes de St-Bertrand-de-Comminges, tantôt de chorales patoisantes. J'entre. Pénombre bienfaitrice, propice à la méditation molle. Pour éclairer et sonoriser les fresques, introduire 1 € dans la fente. Dans ton cul, curé. Les gens de l'époque n'avaient pas besoin de projos. Les ombres célestes et dorées veillaient sur eux du fond de leur cul-de-four comme des silhouettes de bovins réchauffeurs. Je prends en photo un naïf berger en jaquette XVIIIe car ce siècle présenté comme libertin fut très croyant, dans les campagnes où la foi résista, jusque dans les années 1950. A partir de cette date, et plus encore après 68, la croyance fut assimilée au fascisme, et nul n'osa plus. Quand je sors, trois touristes, ignares en famille, se fendent d'un euro dans la fente.
Horreur ! Trois fois ! La fresque est éclairée, mais se déverse dans les oreilles une chorale béarnaise à mélodie médiocre, aux voix appliquées, niaise et démago. Alors qu'il eût été si congruent de miser sur quelque bon vieux Bach ou Haendel, ponctuant un beau commentaire gavement émis. Je ressors en pestant à part moi, ayant appris pour me consoler que Ma Grosse Bite de Navarre, sœur d'Anchois Pommier, avait ici séjourné, rédigeant plans et brouillons pour son Heptaméron (12/20 en licence, ma femme sortie avangt la fin). Avant cette visite, j'écoutais Goering dans le texte ; il exposait sur France Culture les projets du parti nazi, tandis que je mâchais des biscuits secs. « Mon père », dit Vitoux, « rédigea des milliers de pages de journal ». Quelle infime partie de ceci franchira l'avenir ? J'arrive à Escot, déterminé à franchir, faute de mieux, le col de la Marie-Blanque. J'y avais renoncé l'an dernier pour automobile toussoteuse, en est-ouest. Aujourd'hui, en ouest-est ! How exciting ! Au sommet, véritable tapis de touristes, ça saucissonne tous azimuts : le col forme clairière, des petits malins s'engagent dans un sentier montant, car ce n'est rien d'avoir franchi un col, si l'on n'a pas tant soit peu piqué sa canne sur les pentes avoisinantes. Se dresse là une stèle, vague et grandiloquente, inaugurée en juin dernier, sur l'aide apportée à la Rrrrrésistance par « les glorieux débris de l'armée espagnole » (Bossuet), des vaincus cette fois. Y eut-il donc à la Marie-Blanque de glorieux combats, à tout le moins des parachutages ? Que nenni. L'on a dû ériger cette stèle en cet endroit parce que ça culmine, et pour complaire à toute une brochette d'élus ci-gravés, qui ont bien dû se faire chier à grimper là-haut dans leur costume-cravate pendant que le vent leur soulevait les basques.
Et comme je suis encore le moins con, je me retape assis sur un talus un bon exercice d'échecs. En revenant, je détourne les yeux sur la gauche, pour ne pas voir juste au-dessus de moi un gosse de dix ans qui me pisserait bientôt dessus à travers fougères et rameaux, en faisant bien briller la pisse dans le soleil. Autres touristes à Notre-Dame de Houndaas, arrêt à Bielle : un monument aux morts qui serait si poignant pour peu que le sculpteur eût possédé le quart d'une idée
subversive : la mère Patrie, endeuillée, qui tend au-dessus du casque une couronne de laurier. Je prends des photos, un peu déçu tout de même : c'eût été tellement plus cinglant si ç'avait été une mère qui rajustait un cache-nez à son fils : « Et ne prends pas froid dans les tranchées! - Ne t'en fais pas la vieille, ça chauffe là-haut.
Peu d'humour en ce temps-là. Je me paye un cours d'hébreu en plein air, sans parler trop fort, pendant qu'un blaireau s'aére l'habite -acle toutes portes ouvertes sans descendre de son coussin de cul. Puis Louvie-Juzon, Mifaget, Asson et Nay. Me voici dans une chambre d'hôtel à Nay (prononcer "Naÿ"), face à la glace de l'armoire. Je me trouve beau, plein, noble, intéressant, et j'aimerais me prendre en photo, mais si je vise à bout de bras, au hasard, je risque de m'estropier, ou pis, de me décapiter (ce qui s'est produit en effet). Je vis encore sous la sentence extraordinaire de Max, un ami, qui n'a point fait d'études et me juge souvent insupportablement pédant. "Tu vis", m'a-t-il dit, "dans l'atmosphère, le projet, la permanence justification d'un regard sur toi. Il faut que tu sois regardé, non pas " - il se reprenait – "à la façon d'un cabotin, ou d'un bouffon, mais en ce sens que tu ne peux te retrouver, te trouver, que dans le regard d'autrui." Il ajoutait que c'était là bien moins du narcissieme qu'une constante marque de manque de sûreté de soi.
Depuis que Max m'a dit cela, je me sens justifié, car la question pour moi ne se pose plus de savoir (à l'instant je me photographie, de biais) s'il est bien ou mal de me soucier ainsi de moi et de mon image, mais de la façon dont je puis mettre le mieux en pratique cette perspective constituante ; imagine-t-on un Rembrandt s'interrogeant sur sa vanité, au moment de tracer l'un de ses étonnants 63 ou 64 autoportraits ? et y renonçant, crainte de ridicule ? Me voici donc libre de me trouver suprêmement intéressant, et d'y fouiller à fond. Je suis déjà venu à Nay. Mon compagnon d'internat Esquerré venait de là, "ce doit être à présent un pépé comme moi". Je suis arrivé ici, Hôtel du Béarn, suite aux indications hautaines ("Ce n'est pas un hôtel, plutôt une" (un temps) "une pension") d'une bistrotière dont l'établissement, sur le foirail, portait encore l'inscription défraîchie "HÔTEL". Visiblement, elle ne me recommande pas trop cet "Hôtel du Béarn", "ici à Naÿ" (on prononce donc "Naÿ") ; "mais autrement", s'empresse-t-elle d'ajouter, "il vous faudra descendre sur Bétharram et Lourdes" – plût au ciel ! se faire écorcher dans les cités de la Vierge ! Dieu merci, après le pont, dans un tournant, j'avise l' "Hôtel duBéarn", qui en effet ne paye pas de mine. Une charmante vieille dame sèche, ce qui signifie d'à peine plus de quinze ans que moi, m'accueille et m'informe que oui, je peux profiter d'une chambre ce soir.
La bistrotière quadra snob n'avait pas menti : c'est en effet une pension, nombre de vieux y séjournent, eux aussi, “à l'année”, dans un confort antique. C'est vaste, haut de plafond, j'affecte la rondeur pour annoncer l'arrivée de mes valises portées par moi-même depuis le parking de l'hôtel, de l'autre côté d'une rue bien passante. Heureusement, ma chambre donne sur les arrières, sur une cour à galerie interne, dans une petite chambre sans télé - malgré tout : hélas ! – d'où me parviennent du rez-de-chaussée des voix séniles et appliquées, parlant des inconvénients du déambulateur. Sans oublier ceux des neuroleptiques... J'espère simplemennt que les parois de ma chambre sont assez épaisses pour absorber ces répugnants ronflements de vieux.
Ils vont bien devoir me devenir familiers, d'ici très peu, car j'espère bien devenir l'un d'eux, et que l'émoussement des agressivités pourra me faciliter, enfin, in extremis, quelque insertion sociale - ne rêvons pas. Et tous ces préambules formulés, venons-en aux commencements : au commencement était la jeunesse, ma fille de 33 ans, et son grand fils de 16. L'angoisse de la mort. Plus tard, pas si tard que cela, j'aurai une surabondante compagnie féminine, qui ne pourra plus rien faire, à qui je ne pourrai plus rien faire, mais pleine d'attentions et de tendresses. Ce sera chouette, ce sera dérisoire, ce sera trop tard. Allant pour passer la porte (j'adore les déambulations crépusculaires dans ces trous provinciaux, je me ravise : je préfère le menu de l'hôtel.
Dans la salle à manger, telle quelle depuis 1960, je vois arriver la femme à la diction ralentie, et son vieux que je ne verrai que de dos. Ce repas sera silencieux, non pas sépulcral mais recueilli, très propre, sans bruits de bouches. On entend absolument tout. Le couple ancien sait que tous les mots qu'il pourra prononcer sont entendus par moi, qui suis à l'affût le nez dans ma soupe (j'en reprends). Peut-être n'ont ils aussi plus grand-chose à se dire. Qu'est-ce que j'en sais ? La patronne, plus jeune qu'eux, les appelle devant moi "mes petits pensionnaires". On est toujours les petits vieux de quelqu'un. Et même s'il n'y a que du croque-monsieur réchauffé au micro-onde et une glace en cornet de plastique visiblement rescapée du congélateur (le menu ne me sera facture que 10 €), je me régale dans une ambiance absolument surréelle, car silencieuse, et respectueuse. Ce n'est qu'ensuite que je passe le pont à pied, mes clefs en poche, et que j'erre lentement dans les rues de Nay, Béarn. Cette fois-ci je ne descends pas au bord du gave, où je lisais l'an dernier je crois bien l'histoire bien compliquée de Clotaire II, roi de France. Je m'assieds seulement sous un projecteur, au pied du clocher de Saint-Vincent. Il s'agit d'un ouvrage en gros caractères, pour vieux, emprunté à la bibliothèque municipale de Mérignac. Mon Dieu, qui est-ce qui va bien vouloir acheter ça ?L'histoire me passionne, car elle parle d'un père plus ou moins collaborateur, et de son fils, qiu a mon âge. Ce fils, en 1961, âgé de 16 ans, fait connaissance d'une petite salope d'allumeuse américaine du même âge. Ce jeune homme, plus tard ce sexagénaire qui recontemple son passé, c'est moi. Puis je me promène, sans conviction, très lentement. Ce n'est que depuis peu que je me promène si lentement. Je rumine sans trop savoir quoi. Je jouis de chaque pas. Et en rentrant, coincé entre le transistor et L'ami de mon père de Frédéric Vitoux, je m'achemine vers le sommeil. Auparavant, j'aurai eu le plaisir d'entendre, au rez-de-chaussée, une Italienne demander une chambre, se la faire montrer (elle donne sur le balcon de la cour intérieure), et se faire rejoindre par son motard de mec ; dommage. Et la nuit, ils n'ont pas baisé : trop épuisé par un voyage à moto. Ça ne tient pas sa langue, un vieux.
Ça commente tout, et la cour raisonne. Le matin, j'ai laissé mon roman Omma sur la table de nuit, au cas où des petites vieilles y jetteraient un œil. Extraordinaire étape, où je me familiarise avec ma vieillesse à venir, où je m'apprivoise à une proximité de la mort qui ne semble pas affecter outre mesure (que sais-je après tout de la vieille à diction ralentie) les personnages qui déambulent et vivent là. J'en trouverai de sympathiques, et nous nous parleront à peu près spontanément, de même que des enfants s'abordent volontiers autour des bacs à sable et que se nouent de puériles idylles... Et j em'en vais, pas très loin, le matin, à Coarraze, épaté comme tous les touristes de surprendre ainsi le quotidien d'animaux si exotiques, les habitants de Coarraze, dont le château (berceau d'Henri IV) n'ouvre que l'après-midi (je m'en aperçois en cheminant aller-retour par la grand-rue fâcheusement dépourvue de trottoir, mais l'espace manque ; il faudrait tout démolir ; mais alors, pourquoi marcherait-on ?).
Et comme je suis un peu blaireau moi aussi, j'obéis à l'injonction d'un panneau de pub : tel grand magasin, Arudy. C'est là finalement que je la fais, ma leçon d'hébreu, à l'ombre d'une de ces poubelles à tri de bouteilles ; et je pouvais articuler bien à l'aise. Avant de trouver ce refuge à l'ombre, j'avais abondamment compissé un montant de tôle à l'arrière du supermarché, tandis que dans mon dos, sans oser intervenir contre le pisseur, une gardienne à chien-loup passait bien raide en vitesse. Honte. Et bouffe bien lourde, comme j'aime : bananes, Yoplait, Buzy (rate le dolmen), Buziet, Ogeu dont j'ignore s'il se prononce Ogeux ou bien Oju. Et comme il fait bien chaud, et que l'heure avoisine les 15, je me fixe d'office la première église venue, à condition de la chercher. Il n'y a rien de plus beau que de bouffer comme un malade, le coude gauche dans une jardinière de géraniums, les yeux fixés à travers le pare-brise sur un portail typique Napoléon III soit parfaitement atypique, et d'écouter Dieu sait quelle musique classique de remplissage pour la bonne conscience. Demi-tour devant la colonne « Marquisa ».

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