30.1.11

Le romantisme allemand et ses surprises

Découverte d'une solitude. Passer près de l'autre sans le voir, passer ainsi toute une vie. Gracq disserte sur le romantisme allemand, souhaitant qu'on le rappproche du Surréalisme. Vaine tentative. Qui se souviendra d'eux ? Il y eut un Schubert (pas le compositeur, « l'autre »), un Ritter, esprits flamboyants, morts (sauf Schubert) à quarante ans, Novalis, Heinrich von Ofterdingen, d'une niaiserie folle, malgré leur fusionnisme, leur foi ancrée en cette puissance de l'homme et de son rêve, capable à tout jamais de tout transformer en dépit des obstacles (« Le monde comme volonté et représentation » : je croyais que c'était cela ; mais quand donc y mettrai-je les pieds ? et de quoi pourrait-il à présent m'être utile ?). Tant de grandes âmes oubliées, tant de « sacristains » comme dit le Julien, qu'a ben réson.

Le Romantisme allemand naquit et mourut d'un clin d'œil selon lui, de 1795 à 1802, à la suite de 1789, immense secousse ; et Breton, qui ne céda pas « au piège de la gloire » (je pouffe), prit la tête du Surréalisme, sans se douter que ses compagnons, obscurs, ne survivraient pas plus que d'autres. Prier, se recueillir peut-être. Agir ? « les esclaves feront cela pour nous ». Si tu as du courage, tu pers ton âme, ton précieux esprit, toi. « ...dont on a bien souvent souligné les affinité avec le romantisme allemand » : pris ainsi, ex abrupto, cela ne veut rien dire – quel est l'antécédent ? « Mouvement » je crois ; exaltation des possibilités infinies de la pensée humaine prisonnière. Prisonnière : voilà qui gâche tout. (« Un mouvement ») qui va reprendre comme lui le combat contre un Aufklärung (UNE, barbare !) toujours desséché (E) et toujours renaissant (E !), chercher comme lui de toutes ses forces à changer le monde selon la loi du rêve et du désir, à « pratiquer » enfin la poésie, et qui est le surréalisme. Ainsi oscille la pensée humaine, comme l'eau dans une bassine agitée.
Soixante-Dix aussi, pourquoi pas. L'homme s'évade, ou se soumet, et c'est dans les deux cas le règne de la Règle Impuissante, avant le point de vue sur les ruines, à l'instant de la mort. Je voudrais bien éviter ces facilités. Un fantôme se mire et se compare au miroir d'un autre esprit, la main de Gracq soulève son crâne léger face au crâne allemand, surréalisme (il n'y adhéra guère) face à Fleur Bleue. Eh bien ! Que va-t-il s'ensuivre ! Une savante dissertation de normalien, l'affirmation suivante : Rien ne peut nous aider mieux à définir l'originalité du romantisme allemand que cette seconde « vague de rêves1 » qui s'enfle et déferle à plus d'un siècle de la première – cette braise tout à coup ranimée qui projette après coup sur le groupe d'Iéna, et sous un angle inattendu, un violent et neuf éclairage. Voyons la note « 1 », puisque l'on nous y convie :
«  Aragon, Une vague de rêves, Paris, » nous précise-t-on, « hors commerce, s.d. (1924) ». Qu'un génial salopard comme Aragon ait pu frayer, de près ou de loin, avec le surréalisme, cause le même écœurement à l'esprit que les errements d'un Céline. Ode à la Guépéou, tovaritch Aragon, Ode à la Guépéou ! (« Tarte à la crème » !) Bref : l'homme bout sous son couvercle, et je reste facile. Julien Gracq a raison, mais j'enseignais que n'importe quoi, par le biais du langage, pouvait soutenir n'importe quoi. C'est par le contre, avant tout, par la fureur et même la rage de détruire, le besoin de nier et de s'opposer, que débutera, avant de s'affirmer de manière plus positive, le surréalisme. Ainsi placé pour la seconde fois en fin de phrase, où l'accent tonique s'appuie.
Que l'on foute la paix aux antisémites, aux admirateurs de Staline, et que l'on veuille bien considérer que le souffle de Dieu traverse de bien étranges et bien hideux mufles. Nous ne sommes qu'Un, et c'est bien là (quelle surprise !) que tend à mener la pensée universaliste de Novalis, tant les racines humaines souffrent à l'étroit dans leur pot, sans possibilité de transplantation. Contemplation, reconnaissance, attitude : les trois bien qui nous restent. Passifs. Religion, religion, Raspail (Jean). Rite. Observation. La vie comme liturgie. La conscience, mais qui ne mène pas, comme pensent die Deutschen, à quelque libération ou quelque action que ce soit. La conscience augmente la stupéfaction, la pétrification.
L'action est acte de foi. De balayage. On fonce. On louvoie. On s'en prend plein la gueule. On en rend. C'est tout. Mais le surréalisme en actes, le romantisme en actes, c'est folie. A la lettre folie. Suicide (poignard ou revolver – non pas dans la foule, car la « véritable voix est vers l'intérieur » : le trajet d'une balle à travers le viscère mou). Dialogue, suite : L'anathème et l'exclusive à la bouche, et maniant le scandale à la manière d'une meule de moulin, il a – et tout d'abord par ses actes, même inefficaces, même parfois si l'on veut puérils – vécu une révolte avant de vouloir une révolution. Les termes sont pesés : Mané, Thécel, Pharès (cela ne vient d'aucune langue).
Bien rare en vérités furent les moments de calme, de stase, in universis temporibus. Dirais-je Louis XIV ? Sous le règne de qui rien ne se creusait, rien ne rongeait. Depuis j'hésite. Le XVIIIe s. fut tout percé de galeries, de sapes. Et rien de puis n'a plus trouvé le calme. L' Aufklärung fut une vaste vague étale, sous laquelle à son tour se creusa l'abîme du tioube, suivi par les surfeurs audacieux. Où nos explorateurs de vie nouvelle voient des étoiles et autres escarboucles, je vois la terreur : « Alors, c'était bien ? - Jai éprouvé la Terreur de ma vie, enferme dans ce long vagin mouvant de six cents tonnes d'eau sur le point de s'abattre et de m'écraser au moindre faux mouvement d'hésitation. Comme si nous ne devions pas un jour prochain mourir de telle ou telle façon répugnante et subite, quel besoin y a-t-il donc pour vous de vouloir contempler, de vouloir frôler, titiller la mort de si près ? N'irez-vous pas bientôt déterrer les cadavres, contempler leurs meurtrissures et admirer les longs asticots qui rampent hors des chairs pourries ? Vous êtes des malades, des concentrés de morbidité fétide. Votre surf, votre parcours sous la voûte mortelle, devraient être interdits par mesure de salubrité publique. Je vous hais et vous casserai la gueule un jour. » Je suis une pantoufle.
J'ai peur. Là où les autres voient des constellations, je vois ma mort et ma chair broyée. Ainsi de toute réflexion poussée, en vue d'une action quelconque, d'une révolte. Je briserai des voitures à l'arrêt, et j'y mettrai le feu, mais je m'attendrai à ce que la sage main d'un flic vienne m'arracher à ma spirale du mal, de la révolte ou de la révolution, qui mène immanquablement à la mort par excès de conscience. Car la Conscience, c'est la Mort. Il n'en faut user qu'au compte-goutte, et c'et pourquoi la plupart s'arrêtent en chemin, se focalisant sur la justice sociale ou l'exaltation poétique, rapide bandeaux sur leurs yeux, au lieu de foncer droit vers le fond même du maëlstrom.

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