16.4.11

Erudition, limites

Circonstances : en voiture, à l'arrêt, devant un magasin de pizzas, Livraison gratuite, Vente à emporter, attendant la fin de ma lessive. « Avec tout ce que tu mets dans la fente, tu aurais vite de quoi t'acheter une machine. Wiatta, je t'emmerde, toi et ta richesse. En lecture : le dernier numéro de mon abonnement, de juin 2002. Roubaï est mon guide-âne. Celui dont l'amour est l'essence du monde de l'émerveillement; Rubà yât, p. 17, 2e quatrain, v. 1. Il m'est (il est) difficilement concevable que Dieu puisse être amour. Il est bel et bien celui qui meut les atomes et les systèmes planétaires, mais en tant qu'équations. Le charger d'amour ne se conçoit que dans l'acception d'attirance-répulsion, permettant le fonctionnement d'un couple mécanique.
Si l'on y introduit la notion d'amour, ce n'est que dans la fusion, comme Rûmi le conçoit (tradition soufiste). Pour moi l'amour est conflit, guerre, déchirement. L'amour pur et fusionnel n'est que niais, ou terrible. Ce qui est ici traité n'est que l'expression d'une banalité intellectuelle, d'un lieu commun mystique rosâtre. Ou, selon d'autres conceptions, « je ne suis pas digne » - non sum dignus. Toujours mieux en tout cas que certains états de culpabilité extatique. Dans une telle perspective, le mal n'est plus une énigme pour l'esprit humain ; il n'est que l'ombre du soleil... » - trop facile vraiment. Quitte à exprimer de si grands mystères, autant forcer sur le géométrisme cabbalistique : trois colonnes, des séphirot, et maintes diagonales pour les unir.
Mais la poésie ne me convainc pas, et je ne connais rien de plus beau que Musset, et Ronsard. Baudelaire n'a ici aucun rapport. Je l'ai autrefois adoré. Baudelaire est un poète de l'adolescence. Ou de l'extrême sagesse. Mais je préfère aux assertions de Rûmi (Rûbai ? je m'y perds) (ces noms musulmans à tiroir...) la déploration de Péguy, lequel pourtant croyait-on envisageait la « Réversibilité » : ce qui a été vécu a été vécu. La souffrance passée demeure irrattrapable. Ce qui est gâché est gâché, à tout jamais. Ce n'est pas le mal actuel qui me scandalise : c'est le mal passé. Comment rattraper les souffrances de ces soldats aux couilles clouées sur des planches, avec un couteau à leur côté ? de ce crâne trouvé à Bornholm avec une pointe rouillée à l'intérieur ? de ces sauterelles rongées par les fourmis à travers l'anus ?
Gloire à l'homme d'avoir voulu rompre une telle chaîne dysharmonique. La cruauté qui reste vient de la nature ...et Rûmi va jusqu'à suggérer que, sans lui, la grandeur de Dieu ne pourrait pas se manifester ni se mesurer. De telles antiennes sont monnaie courante. Et s'il est vrai qu'il faut retomber dessus, comme sur ses pattes, après avoir tournoyé dans les cieux du raisonnement intellectuel, alors que le peuple a depuis longtemps compris (voire...) - que voulais-je dire ? Oui : on se retrouve face à la douleur, si le déclic (d'amour, vraiment ?) ne s'est pas produit dans votre tête (votre cœur ?) pour vous introduire à la sérénité : Dieu a besoin du pécheur pour montrer sa miséricorde - « Fihi ma fihi (« L'intérieur de l'intérieur » ?) (Traduction de A.J. Arbary). Autant les découvertes scientifiques sont fixes, et s'appuient les unes sur les autres pour nous faire accéder, au sommet de l'échelle, que les pisse-froid nous contredisent ou non, à l'immortalité, autant les élucubrations mystiques ne savent que tourner indéfiniment sur elles-mêmes.

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