2.11.11

Les chic filles meurent aussi


Préfacé par Modiano (qui d'autre ?) le Journal d'Hélène Berr présente (allons-y gaiement) trois aspects successifs, et trois aspects constants : méthode chronologique, méthode transversale. Chronologique : d'abord l'histoire assez mièvre, grande bourgeoise conventionnelle, claude-mauriacienne et mondaine ; on joue du violon, du piano, à Paris ou en banlieue chic... On invite, on se rend les politesses, on répète tel quatuor ou tel trio du XVIIIe siècle, et entre gens du même milieu, on s'offre des petits fours – oh pardon. Deuxième aspect, la guerre commence à devenir franchement ennuyeuse : des restrictions sont apportées à cette vie de tennismen, il y a un couvre-feu, mais, pour les juifs, plus tôt que pour les autres.

Ensuite, cela devient plus gênant, tout de même, tous ces gens qui disparaissent. Et puis, cette étoile jaune, franchement, ça ne va avec rien, ça jure avec tout, c'est pittoresque bien sûr (« Tiens ! Je ne savais pas que les Untelstein en étaient, ni les Chosenbaum »), et mis à part certains chuchotements sur son passage, on peut s'y faire. Très souvent, quelqu'un va vous sourire dans la rue. Cela réchauffe. « C'est dégoûtan » proféré à mi-voix est plus ambigu : dégoûtant de marquer les juifs du signe d'infamie, ou dégoûtant qu'il y ait eu tant de juifs sans qu'on le sût ? En tout cas, Hélène Berr, qui est une brave jeune fille modèle, sait comment faire taire les voyeurs : en les fixant droit dans les yeux.

Mais tout de même, c'est fatigant, et on préfèrerait bien ne pas porter ça, ou raccompagner ses amis à la station de métro le soir sans avoir peur de se faire choper par une patrouille. Troisièmement, le père d'Hélène Berr est un jour enlevé à Drancy, «alors qu'il n'a rien fait », « alors qu'il est si distingué » : révolte, indignation, pleurs, relâchage du bourgeois qui avait des relations, mais qui vous pensez bien ne sera plus jamais le même. Et puis, il y a des récits sur des bourgeoises allemandes qui se font traiter comme des chiennes par le couple de fermiers qui les emploie en tant qu'esclaves ; des récits sur des gens qu'on décharge à la fourche, morts ou encore un peu vivants, pour les fosses communes.

L'horreur atteint aussi les bonnes familles, et n'en est pas moins effroyable. Et c'est une expérience qui vous transforme radicalement le petit journal bien sage aux considérations hautement humanistes de cette violoniste étudiante en anglais, empreinte de cette culture raffinée que tant de gens à présent aimeraient ignorer. Passons aux approches transversales : une grande culture, les aspect mondains, un grand raffinement de sensations qui se manifeste en particulier par l'indignation que suscite l'arrestation du père de famille : comment va-t-il supporter tant de promiscuité ? Tout ce côté mondain correspond à une éthique malgré tout, mais à une frivolité agaçante aussi. Le lecteur se dit « voici des gens qui n'ont décidément pas à se plaindre : niveau de vie, fréquentations en vase clos, peu de souci du monde extérieur tel que boulangers, ouvrières et autres gens de peu. « Vu Machin », « joué au tennis avec Truc », « donné un goûter chez les enfants X... » - les attendrissements agaçants d'une petite fille gâtée. Ensuite, et consécutivement, la délicatesse des sentiments à l'égard de ceux de sa classe : le jeune J.M., avec lequel on flirte, que l'on est si heureux de retrouver, si triste d'abandonner, surtout lorsqu'il décide de franchir la Ligne de Démarcation pour aller combattre en défenseur de la France libre, avec son nom de juif polonais : premier émois amoureux et sensuels, relatés avec une grande franchise allusive.

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