26.1.12

Des vies


Vie privée

Les Servandeau habitent sur place, un petit réduit avec canapé, réchaud. La maison de campagne est loin. Ils en ont fait venir une table, un buffet bas. La nuit, Servandeau pose son bijou de poitrine en argent sur le dessus du buffet, couvert de linoléum. Le lit n'a pas de pieds. Il est à même le sol, dans une pièce sans fenêtre.



CHAPTER THE THIRD



Servandeau at work

Servandeau travaille dur. Les journaux sont reçus à sept heures. Il les place en rayons, les pose à l'endroit s'il y pense. La boutique ferme à sept heures. Le voici retraité. D'autant plus de temps pour visiter sa tombe : la dalle porte son nom, né le tant, tiret d'attente – et l'épitaphe, plagiée d'une tombe à Quinsac : Homme de lettres. A cent francs la lettre, 1400 francs (plus de deux cents-z-euros (il fait la liaison) "en monnaie d'Occupation" (sic). Des contes moraux de Servandeau paraissent dans Feuilles d'Auvergne. Mais il n'a garde d'abandonner son comptoir. Il reçoit le client, vend, remercie : "On ne prend jamais sa retraite", dit-il, "dans le commerce".



Dessin, lecture

Derrière le comptoir, aux heures creuses, il dessine des tombes. "Signe d'indépendance" disent les pédopsys. Mais à 56 ans ? Ripa, sortant de sa chambre-hôpital, achète sa Montagne. Servandeau plongé dans un "poche" : "Fais voir ?" dit Ripa. Servandeau présente la couverture : "Ernst Jünger. - C'est bien" pense Ripa ("pour un marchand de journaux..."). Le lendemain, autre ouvrage : le papetier se dérobe, ne montre rien : "Sans importance" - il ferait beau voir qu'un Ripa controlât ses lectures. Servandeau collectionne les titres de journaux : Coup de grisou en Chine, Tsunami en Indonésie, Ecrasé sous son tracteur retourné.

Il colle ses titres dans des classeurs. Sur un carnet à part il note les Prophéties correspondantes de Nostradamus ; beaucoup servent plusieurs fois. Servandeau et Ripa se connaissent depuis quatorze ans. Ils haussent les épaules l'un de l'autre.
 

CHAPTER THE FOURTH

La Toile

St-Flour a trois Cybercafés, en sursis : chacun s'équipe ici comme ailleurs. Servandeau choisit le plus sombre. Au fond d'un boyau gavé de moniteurs gris (screenplays, écrans) officient deux prêtresses-gérantes, suceuses des indigents de la com. La première a des lunettes d'écaille, la tête à droite, elle apprend le mandarin. La seconde, tifs queue-de-vache et menton galoché, de la présence, du piquant. Servandeau découvre tout. "Courriel" l'enthousiasme. "Courriel" : pas question d'e-mail. Restons français. Des Françaises à l'interface, des Belges, des Comoriennes : "relations discrètes, race indifférente".

The Girls

Servandeau truque sa date de naissance. Pas de photo non plus – no webcam. Sa femme Greta, née Gus, jalouse en plus de maniaque (celle qui remet les journaux) - avare ! pas près d'investir dans le P.C. (Portable Computer). Servandeau va au cyber comme on va au bordel. Il dit : "Rupture de ramettes A 4 ! je fais une virée à Clermont. - Passe commande par téléphone, comme d'habitude". Elle croit les prêtresses du Cyber-Point (saïber-poïnt) incorruptibles - impardonnable : Servandeau se les tape dans l'arrière-boutique. "Autre chose que les parlottes sur Toile."


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