On ne pouvait pas dire "nous ne savions pas", car chaque ville, chaque bourg, possédait son propre camp, dévolu par exemple à la production agricole, au point que certains villages se voyaient tout simplement transformés en camps : des murs, des barbelés, et hop, tout le monde prisonnier !
D'abord, c'était artisanal : avec de belles réussites, comme ces moines abandonnés sur une île de la Baltique sans rien à manger, puis se nourrissant les uns des autres : belle économie ! Cent morts pour pas un rond ! Puis se formèrent petit à petit des réseaux extrêmement variés, avec de belles initiales, des acronymes savoureux comme le SLON, qui veut dire Eléphant, d'infinies déclinaisons d'appellations et de spécialisations, étendues comme autant de filets entrecroisés sur toute la surface de l'URSS, du grand nord au grand sud sablonneux, jusqu'à former un seul archipel empoisonné comme la tunique de Nessus qui fit crever Hercule. De cette avalanche de faits, de lieux, de destins, la tentation serait grande de ne rien classer, de laisser le lecteur, l'étudiant, submergés par ces effets d'innombrables accumulations, ce qui se justifierait sur le plan persuasif, ou sur celui de la littérature : l'énormité jouerait alors en tant qu'épopée de la souffrance.
Mais Soljenitsyne parvient à déblayer un chemin de connaissance parmi ces amoncellements de morts. Il distingue plusieurs sortes de camps, plusieurs catégories de détenus. En particulier, ceux qui faisaient partie du système oppresseur communiste, et qui se sont retrouvés emprisonnée en fonction des caprices du tyran ou des fluctuations impitoyables de la Realpolitik. Ces gens-là se croyaient privés de liberté par erreur, ou pour n'avoir pas su se plier aux injonctions du parti, qui par définition ne pouvait qu'avoir raison. Donc, nos braves communistes se tournent vers le personnel du camp, et tente de l'aider dans l'oppression des autres, qui, eux, sont de sales bourgeois ou de sales koulaks.
Ils réclament des traitements de faveur, prêts pour cela aux dénonciations et aux spoliations d'autres prisonniers : reluisant, vraiment. Ils écoutent leurs codétenus, vont cafter, essayent de se faire bien voir. Si quelqu'un se plaint que dans le civil, les marmites pour les ouvriers n'étaient pas très bien remplies, ces braves communistes même déchus leur disent avec conviction : "Mais, camarade, as-tu bien regardé dans toutes les marmites ?" - et autres arguments ridicules. Et de cafter, et de cafter, comme ils faisaient auparavant, d'ailleurs. Et tout cela, souvent, ne leur attire que des sarcasmes et du mépris de la part des gardiens : en effet, qui sont très souvent ces derniers ? Des "socialement proches". Des pauvres, des exclus, des clochards – ce n'est pas grave. Mais aussi bien, progressons, des droits communs, des voleurs, des cambrioleurs, des criminels. Comme chez les nazis, d'ailleurs. Car s'ils ont fauté, camarades, s'ils ont commis des actes condamnables, c'est parce que la société bourgeoise et ses contraintes les y a forcé, ils ont été victimes !
Et cela nous annonce les raisonnements contemporains sur les brûleurs de bagnoles, qui nous sont resservis en toute candeur.

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