7.7.12

Les grandes heures d'un enseignant déjanté

Hunde (« Deschiens ») se souviendra toujours de ce grand moment de déconage dirigé. Du grand art, en vérité. Hunde, 16 ans : “Arrêtez ! ...de vous fatiguer - ça fait longtemps que nous avons compris - que vous nous aimiez... ! » Son père est venu me voir. « Souviens-toi de tes origines ! Pense à ton nom  ! » Alsacien, et juif, Hunde.
Je l'ai suivi dans un couloir en emboîtant mes jambes dans les siennes, vieille farce militaire : « Alors, on joue au docteur ? » Simple boutade et non réelle proposition, bien sûr – mais il paraît, il me l'a dit plus tard, qu'elle lui avait causé un trouble sensuel extrême. Il détestait les futures mémères petites-bourgeoises de la classe. Avec Kocher, inséparable. « Deschiens » et « Cuistot »... C'était le seul représentant de la famille Kocher, célèbre dès avant la Révolution, celle du fameux chimiste. Il s'était préparé pour une scène de Marivaux, puis désisté, l'un des rares garçons volontaire, au tout dernier moment, se donnant de surcroît le toupet d'assister, bien visible, à la représentation. Le metteur en scène, mon ami, l'aurait volontiers étranglé....
Il prononçait « Kocker ». Mais il reconnut que parfois, entre membre de la même famille, en toute tendresse et complicité, on murmurait « Cochère ». « Marmiton », « Petit cuisinier » (« Cocteau »...) Il y aurait tant à dire sur cette aventure du théâtre au Lycée d'Espla. Sur Meister qui jouait Dom Juan, forcé de se rouler sur une fille en pleine scène, et sur le point de refuser. Meister que j'ai connu seulement au théâtre, si sarcastique : “Qué gratteux !” au bistrot, alors que je comptais soigneusement ma petite monnaie, pour ne payer que ma part ; défiant à haute voix le petit Samuel : « Samuel, ce ne serait pas un peu... juif, par hasard ? » Un garçon tout timide, tout racorni, celui-là. Sa mère vint me voir : je l'étouffais, son gosse. Les dernières années, mes cours tenaient de la parade de cirque. Cette mère avait eu la douleur de perdre son neveu, suicidée à 14 ans. J'étais devenu, par excellence si l'on peut dire, le prof qui ne laisse pas dire un mot à ses élèves et les asphyxie de sa toute-présence, de son battage d'aboyeur. Le petit Samuel écrivait minuscule, ses dissertations tenaient dix lignes. J'ai voulu rattraper sa mère par l'épaule, elle s'est dérobée d'un coup, Dieu merci. Le beau rôle. Trouver le beau rôle...

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Wazza 
What's up ? Quoi de nouveau ? Publicité pour une bière américaine, en tirant la langue jusqu'au menton comme un malade. Au dixième de seconde pile poil suivant la tonitruante sonnerie d'entrée de classe, je me casse d'un coup Wazzaaaah – sec et raide vers la moitié garçons – qui me répliquent du tac au tac Wazzzaaaaah... Une fille, écœurée : “Fallait bien qu'il la retienne encore celle-là, tiens...”

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Je devrais dans cette évocation bordélique intercaler des réflexions entre chaque anecdote ou série d'anecdotes - « entre chaque » figure dans la description de l'abbaye de Thélème dans Rabelais , « entre chaque tour » - sinon ma foi je resterai à tout jamais superficiel - ça n'empêche pas ? – merci - j'écris « sur les planches » - en fonction des réactions supposées du lecteur - ce qu'il ne faut pas faire, n'est-ce pas – l'ennui (reprenons), c'est que je ne vois pas, moi, quelles réflexions faire - juste des procédés, vite vite, pour vaincre l'ennui, la peur. La corde raide, le salto arrière, retomber sur le fil - jamais la moindre promotion (« petit choix », « grand choix ») - toujours mal avec l'administration.
Pour ne jamais trahir l'adolescent, rester sans cesse de plain-pied avec elle, si terrible adolescence, véritable dimension du monde – aux dernières années, je n'y parvins plus. Le fossé d'un coup s'était creusé. Tel ancien instructeur militaire et vieux beau s'est rendu compte un jour à son bureau que les filles ne le voyaient plus (« il devait pas être mal en son temps ») - à la rentrée suivante, toutes têtes baissées de prendre des notes avec ardeur - «de ce jour », confiait-il, « j'ai compris que j'étais de l'autre côté ; un vieux » - pour moi, très exactement l'inverse : car du jour où je me rendis compte à quel point mes élèves, même de 18 ans ou plus, n'étaient plus à tout prendre que des pucelles, elles cessèrent sur-le-champ de m'émoustiller ; moi aussi je l'étais devenu : un vieux (jamais les filles ne m'avaient trouvé beau. Sauf Djiou qui m'aurait bien sauté - « ça va pas non ? » lui dit sa copine – celle-là reçue pour des cours d'allemand ; je posai ma main sur la sienne elle ne revint plus, me dit ensuite devenue fort laide « je ne sais pas pourquoi, mais les garçons, ça ne marche jamais », d'un air inouï de lassitude, et l'allure déjà d'une lesbienne ivrogne).

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L'homme meurt, nom de Dieu, l'homme meurt, juste après l'adolescence... A 15 ans, puis tout compte fait 18, j'ai juré de rester tel quel. A genoux bien plus tard sur le rebord coupant du tombeau d'Orélie, Roi de Patagonie, j'ai juré de rester fou à tout jamais. « Vous savez, vous l'auriez connu, l'Antoine, vous vous seriez rendu compte qu'il était complètement zinzin » - bien sûr, braves, braves jeunes de Tocane (Dordogne), aussi cons finalement que vos ancêtres - hors sujet mais pas tant. Désir ou non de rester fidèle à mes conflits, papa au bureau maman chez ma femme, ô psychiatres à deux balles, j'ai toujours su que la révolte et l'inaccompli seraient le meilleur de moi, et je la suscitais en eux.
...M'étant trouvé ainsi dès 19 ans chez ma correspondante à Reinosa, je tâchai de faire comprendre à cette jeune fille et à sa cadette, blanches et grasses toutes deux, à quel point une vie aussi soumise à l'autorité parentale comportait d'aliénation - ni l'une ni l'autre ne le percevaient : elles s'entendaient avec leur famille. L'aînée répétait ¡ Tu eres siempre a decir profundidades ! toujours à dire des profondités !” Peut-être des parents chiants sont-ils indispensables pour acquérir une personnalité marquée. Je sais que c'est faux. Mais certains enfants doivent rompre ; et je n'en eus jamais le courage. Ils disent juste, les psy ; mais ne sauraient fournir aucune potion de courage. Mes parents avaient peur, tout simplement. Depuis la guerre. Ils ne savaient que faire de l'éducation d'un garçon. Ils discutaient avec moi : sans cesse à revendiquer, à me plaindre. « Tu étais dur, tu sais. - C'est vous qui m'avez renDUDUR. » (j'ignore encore à quoi tient l'inné d'un enfant.) Dans un monde enclin au fascisme, l'unique recours est le repli : « Travaille ! répétait mon père. Travaille ! » D'après Flaubert, la bêtise humaine monte de plus en plus, comme une marée de merde sur le mur de [mon] phare...

Si on ne peut plus être xénophobe...
C'est vrai, ça. Si on ne peut plus dire du mal des étrangers, ça ne va pas être drôle tous les jours... Le respect, voyez-vous, ça étouffe. Un jour, un petit Syrien tout brun faisait mine (peut-être) d'ignorer qu'il y eût un état nommé “Israël”. Je pris mon air le plus plaisamment outré, accentuant chaque mot : “Comment ! ...vous ne savez pas ce que c'est qu'Israël ?” A ce moment un bon tiers de la classe éclate de rires et d' applaudissements. Ils m'interprètent comme viscéralement prosémite - non, le petit Syrien ne sait toujours pas “ce que c'est qu'Israël”. C'était tellement bon, cette complicité inattendue, que j'avais sciemment joué, après coup, sur le malentendu... D'ailleurs, je suis réellement, inconditionnellement, pro-isréalien...

Le cochon slovène
L'Autriche comprend 2% de Slovènes, essentiellement dans sa parti sud-est, la plus proche de Ljubljana. Cette minorité s'est fait respecter : dans leurs contrées en effet, les panneaux de signalisation figurent en deux langues - allemand, slovène. L'un de mes élèves porte un nom allemand, Schnabel, “le bec”, mais se trouve être slovène : il tient à orthographier son nom Šnabel. Un jour qu'il est en train de lire à haute voix, son accent germano-slovène transforme le français en une véritable cacophonie de hache-paille ; dans ma barbe, je grommelle : “Eh ben mon cochon... ben mon cochon” - comme on dirait “eh ben mon vieux... ben mon con...” Mon élève (peut-on le lui reprocher) ignore ces finesses argotiques ; il ne saisit pas les nuances d'une telle expression, désolation, résignation sans nom, constat d'impuissance devant ce massacre phonétique : “Eh ben mon cochon...” - soudain, jusqu'ici placide et ânonnant, il proteste, indigné : “Monzieur ! Che ne zuis bas fotre cochon !” Hilarité du maître, mais la classe, endormie par la diction laborieuse de “Šnabel”, n'a rien compris. Je la raconte encore en famille, celle-là, 30 ans plus tard.
Personne ne s'en est lassé. Enfin moi.

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