12.8.12

Draguer ou se faire draguer, là est la question

Autre motard qui m'indique la route, introuvable. Je n'ose une fois de plus ni rectifier la chose ni consulter la carte. La route se rétrécit, enchaîne montées, descentes, "interdiction"s "de doubler", sans aucune indication. Je longe la Sierra del Peral, je parviens à San Carlos del Valle. Dormir ici, le long du trottoir, semble aussi incongru qu'au centre d'une salle à manger, au milieu d'une foule grouillante. Il y a des pompiers, des ceintures rouges, des villageois entre eux. La fatigue et les 38° m'accablent, la route reprise vers Solana plus étroite encore. Enfin Manzanarès, non pas de Madrid mais de Calatrava. Le centre est partout et nulle part comme Dieu, sauf auprès de l'église et de l'ayuntamiento : une place, un massif, des lumières. Un café, du vacarme. Les bières du soir, la 4L à deux pas – je dormirai dans la rue. Pour commencer je lis ma trinité, Chateaubriand, Balzac, Flaubert, en tout temps en tout lieu.
Deux filles épaisses et jeunes, désirables, lorgnent l'étranger au col si largement échancré, bronzé, crasseux, prétentieux et distant – si je les abordais, que dire ? Que font-elles ? Comment vivent-elles ? À quel avenir rêvent-elles toutes deux ? Elles s'en vont vers leurs branlettes, qui seront pour toujours leurs plus grands plaisirs. Au bar le rock plein pot. Un jeune homme vient s'assoir, me demande si je suis espagnol. Je suis un extranjero. Lui aussi, marocain. Tous pédés. En français d'abord, hésitant, nous gueulant les phrase par-dessus la table et les cannettes, que j'enfile, vite, vite. "Je ne te dérange pas, Bernard, au moins ?" - mais si mais si, les voyages pour moi sont tout ce qu'on veut sauf des rencontres, pour les conneries qu'on peut se dire.
Si tu veux faire des rencontres, tu n'as qu'à mettre le nez dans ta rue. Ici, c'est entre paumés. La pitié nous aiguise les regards. Je mobilise – il mobilise ? - toutes les ressources de l'art dramatique pour bien montrer que non seulement je ne suis pas dérangé, mais qu'il m'est infiniment agréable de l'l'avoir rencontré, que ne n'attendais que lui, dans ma misérââble solitude... L'autre se pique au jeu, me révèle qu'il récolte les melons, ici, en Espagne – ses semblables, ses frères, mort de rire. Il me paye un autre bar, me dit de ne pas parler espagnol, parce que je ne dis que des conneries, le barman bouffi nous regarde à travers son apathie, nous tend même la main au-dessus du comptoir, bières, toilettes, bières, toilettes.
Mon ami, autoproclamé, admire à présent tout ce que je dis. Au troisième bar, il m'assène ses malheurs ; on le prend pour un voleur, "le barman d'avant, je voyais bien qu'il pensait tiens le Marocain qui va encore se faire un touriste, je mange un plat de poisson frit qu'il tient absolument à m'offrir, c'est immangeable, quelle veine j'ai eue de rencontrer un être humain, et dans la rue piétonne, de bar en bar, nous titubons, en nous entrechoquant l'épaule et la hanche – tu vois, je ne l'ai pas volé le Français – mais je n'avais rien dit, proteste le premier barman, c'est toi qui te fais encore ton cinéma – mon Marocain s'appelle Mardi, le Béni. Autant dire Benoît. Il me dit "Je pars le premier, et toi ensuite".
Mais qu'est-ce qu'il s'éternise. Nous échangeons nos adresses, moi je lui donne, pas fou, mon adresse de vacances – c'est devenu la mienne, en vrai, pourvu qu'il ne vienne pas se repointer. "Tu ne veux pas aller encore dans un bar ?" - cette fois-ci, le drapeau est mis, c'est une boîte à tantes. Je décline : "Il faut que j'aille dormir dans ma caisse" – bien me garder de révéler qu'elle est stationnée là, au coin. "Va-t'en Bernard, va-t'en, je ne peux plus supporter tes yeux" – je les ai écarquillés, fixes et perçants, surexcités de fatigue, de sueur dans les sourcils, exténués d'incessante concentration artificielle – la Joie des Rencontres en Voyage – l'ami Mardi voulait faire le fou, mais sans aucun scandale, modérément. Moi je ne connais pas de milieu : police, ou philosophie. Et Dieu sait – celui -là ! - que nous avons philosophé. "Tu demanderas où est Untel ; celui-là, c'est un ami – tu comprends ? Un vrai, pas de ceux qui jouent l'amitié pour te débiner par derrière" – tiens, ça s'appelle "débiner" ?
Nous avons revu, à l'extérieur, les mêmes filles en jupes courtes, peinturlurées de la gueule, hors du monde – "Bien sûr que j'aime les femmes, Bernard ; on les aborde ? - Pour leur dire quoi ? Tu te figures peut-être qu'elles ne vont pas comprendre pourquoi on les aborde ?" Toujours été comme ça, parole : tous ces faux-semblants, ces tourne-autour-du-pot, pour en arriver là, une fois sur cent, que dis-je, cent... au bûcheronnage quadrupède à péter comme des ânes dans la canicule. Elles repartent toutes fières sans doute d'avoir fait bander deux ivrognes par 38°, l'Espagne est en marche mon pote, les femmes se libèrent, qu'est-ce que tu crois, le doigt dans la fente jusqu'au poignet, les hommes ça voit le mal partout, si Mardi est pédé (j'en suis sûr) c'est parce que j'ai repéré les suspensions de voix, la cassure que je connais par cœur dans la conversation où le dragueur d'hommes se demande avec mille pincements s'il osera ou non se révéler. Je ne supporte plus tes yeux Bernard. Ils étincellent de fatigue et d'extrême embarras. Va t'en, va t'en, ou ça va dégénérer. Le poing dans la gueule. Ne joue pas trop avec les mots, Bernard. J'aimerais, et je n'aimerais pas. Oui des yeux non de la bouche.

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