12.10.12

Le fantôme de Combourg

Nous connaissons ce fantôme qui selon C. parcourut les escaliers venteux du château de C. - bourg ignoble, où les châtelains manquaient de richesse. Ce revenant, capitaine, coula en octobre 55 du siècle seize au large de St-Malo : l'Atlantique s'était dérobé sous sa quille, engouffrant les diamants. Borgne et unijambiste, souffle court, le capitaine fit de sa jambe de bois, fabriquée au Brésil, retentir les voûtes. L'accompagnait un chat, qu'on entendait sinistrement miauler. Le capitaine une nuit disparut, dans un repli d'éternité : tout fut abandonné au chat : c'est lui que l'on montre encore, mâchoires béantes jusqu'à démantibulation, retrouvé dans l'épaisseur du mur, dans la coulée de mortier où il fut comprimé, moulé gueule ouverte dans l'épouvante ; ainsi Jean le Poète porta-t-il mentonnière sur son lit de mort, le cadavre bâillant sans qu'on le fasse clore - panique pour les visiteurs devant la bouche ouverte, noire et malodorante, du Maître. Pour qu'une ville, pour qu'un château fussent inexpugnables, un homme à l'origine était fondu dans l'épaisseur du mur, d'où le nom fondation : agonie brève et atroce. Un clochard se fit prendre ainsi dans le chantier Cambronne, son squelette voûté déboulant sans crier gare de son alcôve désoperculée par la réfection – ainsi disparut le capitaine C., fantôme éphémère à Combourg, toute écriture ainsi devant compter dès ses premières lignes un chef, un père, un frère, dont le rôle est purement sacrificiel. Ce chat sans nom ou cette chatte porta les premiers temps son collier de diamants ou brillants : aussi le château s'appelle de la Chatte aux Brillants. Qui voudrait aux touristes éclaircir ce point passerait pour un fou ; la chose est pourtant vérifiable, malgré la concurrence étayée sur une autre acception du mot "chatte". Muni de ces précieux sésames, un certain gnome, héritier fantômal, errait à son tour sur la peau de son chat. Il se nommait Briand, mesurait cinq pieds sept pouces, avait les yeux rouges et les cheveux roux, se grattait le crâne sous l'épais bonnet pointu rouge ; si le chat passe sa patte au-dessus de l'oreille droite, il pleut. Le chat dont nous parlons ne peut atteindre la gauche, par suite d'arthrose ; c'est une vieille chatte revêche, supportant difficilement les fardeaux ; son poil sent le roussi, car le cul du gnome est très chaud. Les doigts du gnome sont secs et gourds, sa bouche sinueuse et sa langue pointue, sauf du bout, arrondi , signe d'une excellente prédisposition pour les langues étrangères. Mais Briand (c'est le gnome) possède un cheveu sur la langue : l'allemand, l'anglais, le français, tous également méconnaissables. Ses yeux rouges, petits, enfoncés, phosphorescents, n'empêchent pas sa vue d'être détestable. Son chat est nyctalope : mais, acariâtre, il préfère dormir. Cependant il capture les mulots ; quand il les envisage, le gnome en frémit : son front se ride. La barbe rase du gnome couvre sur le menton un champ de dartres douloureuses. Les fesses enfin, le sexe de l'aztèque appartiennent au domaine conjectural : supposons-lui le postérieur taché d'escarres, et quelque sexe vil et secondaire. Pour se coucher, le gnome ôte son bonnet. Ses cheveux rouges se déroulent. Il se peigne et fait sa prière : "Seigneur, pardonnez les péchés que je vais commettre." Et le chat bave en secouant la tête ; mais le petit cornac tient bon, serre les jambes et s'agrippe ; il faut un certain équilibre, de l'aplomb, pour prier un Dieu plus petit que le nôtre, partant bien moins puissant. Le nain range ses bottillons dans l'oreille du chat, tant qu'il ne secoue pas la tête Cette chatte patiente se nomme l'Hextrine. "Hextrine !" disait le gnome, du temps de sa grandeur : "Tourne à droite ! à gauche !" - tout en tirant la bride en diamants du côté opposé. Les diamants furent vendus. Pour faire sa toilette du soir, le gnome dit : "Lèche-moi !" et c'est ce que la bête fait. Les culottes du gnome sont trop grandes, ses bas rouges collants ; il se retient aux poils à toute force. De ses bras petits, musclés, il confectionna jadis, lorsqu'il était plus grand, une bride perdue sous les poils, resurgissant aux commissures labiales de la bête : le chat, comme les rennes, quand on tire à gauche, tourne à droite. Tout nain monté sur un beau chat ferait de ce bourg une ville enchantée. Quand le nain s'éveillera, le monde tremblera. En 1786, le pays du nain, c'est la France. S'il n'y avait pas le chat, il voyagerait beaucoup.
Sans lui pourtant, il ne vivrait pas plus qu'une puce isolée. Il est le parasite de ce chat. N'en saute à bas que pour s'y raccrocher sitôt esquissé par la bête le moindre mouvement de fuite. L'Hextrine s'ébat dans un espace de dix mètres (des nôtres) sur cinq. La pièce où errait l'actionnaire négrier, Seigneur de Combourg et ruiné par l'abolition de la traite, correspond à l'ampleur d'un château à quatre tours : Nord, Sud, Est, Ouest. Le gnome ne tombe jamais. Le château des Chateaubriand est carré ; on en trouve aussi présentant la forme d'une aile perpendiculaire au milieu exact de la seconde : c'est alors un « château en T »). Ce soir l'Hextrine et Briand n'abandonnent pas la protection des murailles : il fait froid, les girouettes crient. Nous serons plus intéressés par le père de l'artiste, taciturne, tirant les choucas sur le haut perron, terrorisant femme et fils - que par l'écrivain même, fameux pleurard. Le gnome sur le chat prend ses quartiers de nuit. C'est à la tour Nord, où se trouve la chambre du jeune homme. Si les nuits de grand vent l'adolescent montre quelque inquiétude, son père lui dit : "Monsieur le Chevalier aurait-il peur ?" Etrange ville que Combourg. Du vivant de François-René, un ramassis de bicoques puant le fumier, de péquenots sans joie baignés de purin, les manches jusqu'aux chausses. A deux siècles de distance, un descendant fait connaissance d'une belle rousse, obédience charismatique des "Lions de Judas" ; cette femme soudain ressent la présence du Christ : « Ne sentez-vous rien ? - A vrai dire non. » Elle halète, soupire des sons incompréhensibles, tenant sa main. Le descendant se croit entrepris - grossière erreur ! il pousse dans la bouche de la Lionne en question une fourchette à dessert garnie de gâteau, et lorsqu'il reprend le train, la croyante sur le quai tourne la tête, indifférente à ses signes d'adieu.

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