25.11.13

St-Rémi de Bordeaux

Place Georges de Porto-Riche. Minuscule, rectangulaire et pavée. Une pissotière de métal lisse, un banc de lattes brunes sous mes fesses. J'aimerais vivre à l'extérieur. Quatre étages élevés en face de moi. Un des plus vieux immeubles de Bordeaux. A ses pieds, des putes. Braves et bourgeoises. Au rez-de-chaussée je lis : MATERIEL DE DESSIN – TIRAGE DE PLANS. C'est fermé. Entre les deux fenêtres opaques et grillées en piques, un store baissé. Le tout dans les bleus sales. Un grand silence pour une autre ville. Au-dessus, l'entresol : deux oves creux garnis de grilles, six compartiments. Une fenêtre sans doute carrée, barrée de grilles elle aussi. Et sous le linteau, trois mascarons: de part et d'autre d'une large face bouddhique, je vois deux béliers aux cornes de chamois, ou de diables. Rien de réaliste : un museau pointu, deux yeux attentifs, à la fois doux et perçants, ne laissant rien échapper de ma vie. Des rigoles verticales, creusées à la gouge, qu'on pourrait qualifier de « diglyphes ». Premier étage : trois hautes baies drapées de rose-bleu-bleu. Je devine une haute et profonde salle, atelier de peintres ou de danseuses, où s'agitèrent tant d'espoir sur deux siècles. Des pampres par-dessus. Deux étages au-dessus aux fenêtres ordinaires, à l'ancienne, tranchées à même la pierre, dernier étage à gauche entrouvert, puis un larmier, le toit deviné sous le ciel. Autour de moi les pas, les conversations d'êtres seuls accrochés aux portables, pour toujours emblèmes de cette époque. Plus tard, à l'intérieur : Etrange réunion où se côtoient les plus étranges fanaisons. Vieilles têtes et charmes fanés, des enfants, là égarés, des chiens au ras du sol, un chat sur une épaule, et tous ces souvenirs d'ambiances mortes. Les toiles sont exposées sous d'étroites lumières, les voûtes recouvertes d'un badigeon très laid, et des chiottes, aménagées dans le déambulatoire, car nous sommes, cette fois, dans une église. Au dehors les putes méditent, et pensent que non loin « les gens de la Mairie » organisent « quelque chose » dont elles ignorent tout. Je les entends flatter le chien Harribo, elles s'adressent aux passants de leur quartier, il règne une atmosphère follement calme, j'entends bruire dans mon dos Notre-Dame des Putes et son assistance, le jus de fruit est frais mais les gâteaux secs trop salés. Devant moi une horrible poubelle à papier bleu de Prusse. Plus loin de longs cartons d'emballage de tube à néon, trois ignobles poubelles fixes. La pissotière diffuse ses relents. Un Noir y pénètre sans lâcher ses paquets. J'entends discuter les prostituées à grand renfort de « bonne soirée ». Elles ont d'autres sources de revenus sans doute. Je les imagine mal ouvrir les cuisses à l'étage pour quelques billets Pourtant si. Atmosphère de profonde civilisation, de tolérance. Bulle du temps que ne mentionnent aucun journal. Les chiens poursuivent leurs trajets. Les motos se dressent sur leur béquille dans un cliquetis. Delaporte me parle en rajustant son casque. Il pense acquérir une galerie ici à Bordeaux. Je vis au fond de la plus extrême province. Je vois un homme en costume garnir une poubelle. Six arbres chétifs entourent le rectangle pavé, une bicyclette fait entendre sa course grenue. Un jeune homme sur son potable : « Eh oui, c'est Louis-Marie ». Une femme aux cheveux noirs garnit à son tour la poubelle. Une pute demande à chacun s'il va bien. Assise sur sa chaise, elle balance des bonne soirée ! à tous, afin de se faire accepter.
Au sein d'un autre groupe dans mon dos j'entends les expressions connard, casser les couilles, d'une voix féminine. Un fox à poil dur. Son propriétaire est un sexagénaire bien nourri. Les sexas de notre temps forment les quinquas d'un autre. Tout le monde se connaît. Derrière les poubelles passe une rue à gros pavés. L'air est doux. Voici d'autres cartons pour les poubelles, à leur pied. Voici un petit chien à museau noir, tiré par le collier. Il y a aussi des vieux sans âge. Une laisse épaisse et blanche. C'est l'âge et l'heure éternellement crépusculaires, jamais on ne quitte ces rives bienfaisantes, et la valise à roues cahote bruyamment sur les pavés en remontant la rue. Je suis entouré d'humains et n'en éprouve nulle crainte. Des feuilles mortes ornent les pavés disjoints. Une camionnette stationnée bouche ma vue sur la droite. Je voudrais n'avoir plus à présent d'autre mission que d'écrire ce que je vois, jusqu'à ce dos de femme drapé de rouge qui s'éloigne et s'échappe, en haut, à gauche. Xxx60 11 25xxx

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