4.5.15

Cécité, carrière et stagnation

04XXXElle ne disait pas « je suis aveugle », mais « je n'y vois pas » (pour l'instant, n'est-ce pas, à cet endroit précis.) Elle refusa hautainement tout dédommagement financier : « C'est parce que je n'ai pas le temps ». Ce n'était pas d'argent qu'elles avaient besoin. Jamais je n'aurais pu m'imaginer ça. Je suis un con. Mais sur le piano du lycée, j'improvisais vachement bien ; des filles, assises sous la fenêtre, m'ont applaudi sans me voir. Tous les élèves redoutaient cette prof, qui leur demandait pendant un trimestre de ne pas changer de place ; ensuite, elle repérait pile poil tous les bavards par leurs noms. Le jour où j'ai laissé la porte entrouverte, je l'ai vue se retirer d'un coup en arrière, un millimètre avant le coup. Elle se fût assommée. Quant à moi, encore moi, je suis resté très, très longtemps dans la chambre de pionne de Nicole (par exemple) sans qu'elle m'accorde le moindre signe d'encouragement physique. Elles sont comme ça. Elles ne veulent pas nous forcer. Elles font comme elles voudraient qu'on leur fasse ; il n'y a peut-être pas que moi de con, en définitive. J'aurais peut-être dû lui demander : « Est-ce que je peux te prendre dans mes bras » ? J'y ai bien repensé. Je la tenais enfin, la bonne phrase. Trente-sept ans plus tard. Le trois janvier de cette année-là, ma femme Arielle m'a rejoint à mon poste : au pied de la rue Fondaudège, une Maserati Mistral avait défoncé comme un trou d'obus le visage d'une femme un trou rouge me dit-elle je ne voyais plus qu'un trou rouge Ne regardez pas ! criaient les gens Ne regardez pas ! j'ai vu voler une jambe au-dessus de ma tête à quoi bon nous disputer à quoi bon - c'était au retour de Paris quand elle avait rejoint Olive, qui se branlait à grands coups d'ongles Tu as joui toi ? disait Olive Tu te fous de ma gueule ? » C'était « la Chabanou » qui les avait unies, qui devait mourir trois mois plus tard de la douve du foie – un cancer, on n'avait pas voulu lui dire - personne ne se souvient donc plus de nous là-bas, ni à Paris ni à Tintélian ? ...ses bracelets de laine, mes cours époustouflants sur les sangliers, d'après Bosco ? (Le mas Théotime) - ou sur les causes de la guerre de 70, restituées par moi avec un tel brio que tout le monde m'a applaudi debout ? La dépêche d'Ems, as-tu vu Bismarc-ke, à qut'patt's sur son cochon, et Napoléon III... Mes enthousiasmes de fou, mes gesticulations, mon incessant seul-en-scène – plus rien ? X Mon premier poste fut Bronville, pays manceau. A Bronville, Mlle Damble, proviseur, s'est réjouie que mon premier réflexe, lorsqu'elle m'annonça qu'il vaudrait mieux que je me frottasse d'abord à quelques années de pionicat, eût été de m'inquiéter, spontanément. « Et mes élèves ? - Ne vous en faites pas, nous leur trouverons quelqu 'un. » Pour elle, mon exclamation portait à n'en pas douter le signe d'une véritable vocation. Il me fallait une bonne année de pionicat, pour me démontrer que j'étais désormais un adulte – un quoi ? mon Dieu... - qui ne flirtait pas avec ses élèves ; qui ne dessinait pas de croix gammées (« C'était une blague ! ») sur les feuilles d'absence en guise de parafe. (« Dans la région de Châteaubriant, Monsieur, ça n'a pas été particulièrement apprécié ») - mais je me suis fait reprendre à St-Léon juste après, défilant dans le couloir au pas de l'oie en faisant le salut hitlérien ; si on ne peut plus rigoler... Putain l'avoinée que je me suis prise devant des parents d'élèves... Qu'est-ce qu'ils aiment humilier, les chefs - je crois que c'est pour ça d'abord qu'on devient chef : pour la joie d'humilier. X Pourquoi devient-on prof ? de toute évidence également, pour être admiré. Je fus applaudi pour La Mort du Dauphin d'Alphonse Daudet, ça ne vous dit rien non plus ? A 25 ans ! Devant des classes de 25 élèves, et non pas à la télévision ! Jamais célèbre alors ? jamais plus rien ? A tout jamais ? “Ô Ciel, dois-je le crère ? - Il arrive Madame, et tout couvert de glaire ! » A 25 ans vous m'entendez, j'étais génial, génial... Qu'est devenu ce jeune con de prof, si pétulant, si anticonformiste, qui avait renoncé au concours de bibliothécaire, pour cause de limite d'âge à l'inscription (26 ans, bande d'enculés ! 26 ans!) - d'autant plus qu'une dissertation portait obligatoirement sur l'avenir du rôle du livre, que j'estimais devoir s'amenuiser à l'infini ? C'est cela, une carrière de prof : un catalogue d'incidents savoureux ou douloureux, sans aucune vraie rencontre (deux ou trois ?), sans rien de constructif, sans qu'il y ait jamais « progrès » d'une année sur l'autre. Du moins ma carrière.

Aucun commentaire: