30.5.14

Les îles du Cap-Vert

En des temps fort lointains d'abondance, nous avions encore, Clotilde et moi, les moyens d'entretenir une voiture particulière, et même, de pousser jusqu'en Espagne pour nos promenades. Nous n'étions pas encore en retraite, mais jouissions de fortes vacances. Il existe donc en ce pays-là de petites routes isolées, non point tant sinueuses ni ombragées qu'en France, mais tout de même agréable : on se sent en Espagne, c'est là tout l'essentiel. Mais rien ne reste jamais pur : le rétroviseur montre une espèce de caisse nommée « 4 L », pataude et jaune vif comme celles de la poste française. Voici la caisse qui nous double, et nous bouche la vue ; en voici une autre, qui nous bloque les arrières. Nous doublons la première, et le jeu se complique, en sauts de puces : tantôt nous voici encadrés, comme par de minables motards, tantôt les camionnettes nous précèdent, tantôt elles nous suivent, comme si nos trois véhicules obéissaient à quelque règle mystérieuse de petits chevaux (vapeur). Je repasse devant, mais sans pouvoir semer personne, tout excès de vitesse restant inenvisageable ; toujours oscille devant moi l'un ou l'autre de ces culs jaunes, ou les deux. Finissons-en : virons d'un coup sec sur le premier chemin de terre à gauche, à demi-couvert d'herbes. Aussitôt nos poursuivants nous suivent, et dans un triple freinage, tout le monde stoppe. Tout le monde descend. Ce sont des uniformes de postiers français, ou de gendarmes également français : que font-ils donc en terre espagnole ? Personne ne nous demande le moindre document. Nos poursuivants se montrent visiblement désappointés, en particulier une de ces femmes qui font professsion de police. Il se peut qu'on nous ait confondus avec de véritables malfaiteurs, peut-être des pilleurs de postes ? Pourquoi faut-il que nous soyons arrivés dans une vaste demeure, où nous fûmes très bourgeoisement reçus, avec force boissons rafraîchissantes ? Etions-nous attendus ? Les gros culs jaunes servaient-ils d'escorte, aussitôt évanouie ? Nous sortons verre en main de cette vérandah récemment construite, et le parc nous accueille. Je savais bien que ma psychiâtre avait les moyens. C'est elle la propriétaire. Elle nous suit avec une satisfaction non dissimulée. Répète un peu trop que je suis « guéri », terme ambigu qu'elle emploie non sans causticité. Mais tout a une fin, y compris ce parc : après une savante courbe encombrée de buissons, l'allée nous mène tous les trois vers le portail de sortie ; aussitôt, c'est la rue, fréquentée, pourvue de trottoirs et des automobiles qui les séparent. Nous posons sur une tablette creusée dans le mur nos trois verres à cocktails et poursuivons notre marche ; mais le peuple nous entrave de partout, et nos propos se perdent dans ces va-et-vient. Clotilde, qui décidément ne sait pas, ne veut pas s'adapter, tire de sa poche ce que l'on appelait alors un game-boy, que tous les ignares affublaient invariablement du genre féminin : « une » game-boy, « console portable de jeux vidéo ». Ne voila-t-il pas que notre psychiatre, à qui nous confions tous deux, faisant fi de toute déontologie, nos destins mentaux, admoneste, gourmande, morigène en public mon épouse ? Ceux qui nous entourent et vont et viennent comprennent peu de français ; mais tout de même ! se voir ainsi rappeler devant tous qu'il lui faut, comme je l'ai fait, d'abondants exercices de jeux de mots et d'associations d'idées à la freudienne pour guérir à son tour, c'est plus qu'il n'en faut à ma tendre moitié, qui lui fout son Nintendo à la gueule et disparaît avec moi dans la foule : même en Espagne, la surveillance continue. Il nous faudra pousser jusqu'au Maroc, ou même, aux îles du Cap-Vert.

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