13.2.15

Les "Cent mots à sauver" de Bernard Pivot

N'oublions pas que « la première règle est de plaire » écrivait Poquelin : il ne s'agit que d'un ouvrage divertissant, léger, sans pédanterie, sans jérémiade, plus attirant que les lamentations laborieuses sur le déclin de la civilisation française. Un autre mot tiré de Molière lui aussi, c'est Fesse-mathieu, sans majuscule à l'évangéliste, dont la légende veut qu'il ait été le trésorier du groupe de hippies qui suivait le rabbin Jésus. Harpagon se voit traiter par Maître Jacques de ladre et de fesse-mathieu, sur quoi il se reçoit une avalanche de coups de bâtons : ce nom masculin est « synonyme très ancien et comique d'avare, d'usurier, de grippe-sou, de ladre » (el ladrón, « le voleur »), de pingre, etc. Ce mot composé vient de saint Matthieu, patron des changeurs, fessé, battu, paraît-il, pour qu'il donne un peu d'argent » - ma foi, ce n'est pas dans l'Evangile. Notre homme n'était pas encore converti. D'où l'expression « face » puis « fesse » de Matthieu », et ce renseignement-là, je le tiens de ce maudit internet. « Au pluriel, des fesse-mathieux, sans « s » à « fesse », mais « x » à « mathieu », comprenne qui peut – l'auteur nous renvoie à faix signifiant « fardeau », qui a pour origine fascis, le fagot, dont on fait les fascistes mais aussi les bouquets bien résistants avec lesquels on les fesse,étymologie douteuse : le mot « fesse » signifiait « fissure, fente » en ancien français. Pivot se fend d'un commentaire à la suite dece plaisant paragraphe, toujours sous le nom interjectif « Hep ! » : « Georges Brassens » (tout de suite, nous dressons l'oreille, très habile début de phrase) « adorait truffer le texte de ses chansons de mots lambrissés, patinés, passés à la cire d'abeille. Ainsi, dans les quatre vers cités » - les voici ;
Chantons pas la langue des vieux pour les balourds, les fesse-mathieux, les paltoquets, ni les bobèches, les foutriquets ni les pimbêches – et ça vient de La femme d'Hector – paltoquet voulant dire « arrogant ou rustre » et bobèche « tête, bobine » (en ce sens, disparu du Petit Larousse) » mais signifiant toujours « petite pièce concave à rebord » où l'on enfonce les bougies, « par extension têtu, buté ; foutriquet, individu insignifiant, nul ; pimbêche, femme prétentieuse, bêcheuse, hautaine. » Pivot continue à nous instruire en nous distrayant : Fi ! (interjection)  - « J'ai hésité » nous dit-il « à retenir les deus lettres de fi !, mot suivi obligatoirement d'un point d'exclamation, parce que c'est réellement une interjection vieillotte, hors d'usage, d'un aute temps. S'exclamer : « Ah, fi ! Monsieur, vos manières me lèvent le cœur ! » vous classe parmi les fantômes ou les précieuses ridicules. Pour exprimer le dégoût, la répugnance, le dédain, pouah ! a pris la relève. Ou beurk, qui n'est pas gracieux » et n'a jamais prétendu l'être. En revenche, l'expression faire fi de – repousser, dédaigner, mépriser – est toujours employée. Ce que j'aime bien dans ce fi ! (du latin fimus, fumier), même si j'ai l'air d'en faire fi, c'est sa brièveté, sa rapidité – record de la langue française – pour notifier un rejet sans appel. Toi, du moins, tu as l'intention de te laver les mains, et c'est déjà quelque chose ; mais lui, ah ! fi ! Je le hais, ce voleur de mon bonheur. Valery Larbaud, sans accent svp, Le pauvre Chemisier Deuxième exemple tiré de Georges Perec – La disparition : «  - Fi ! poussa Olga. «  - Pouah ! fit Amaury » - avec un délicieux écho interne. Nous vous en infligeons un petit dernier : Fla-fla, nom masculin. Ou flafla en un seul mot. Ou chichi. Ou tralala. Le fla-fla est un comportement ostentatoire, une mise en scène pour faire de l'effet, pour impressionner. Habillement recherché, luxueux, maniéré, très distingué. « Faire des flaflas. » C'est le contraire du naturel. Ce mot est presque une onomatopée : on entend dans la répétition de fla le froissement des étoffes, le bruit des paroles affectées. Toujours est-il que, deux dimanches de suite, il avait reçu chez lui, et avec beaucoup de fla-fla, un ami de Naples, un ami des temps heureux... Félicien Marceau, prédécesseur de Finkielkraut à l'Académie Les Belles Natures Ce livre ayant été composé avant l'ère bénie de Sarkozy, nous n'avons pas droit au rapprochement avec « bling-bling » dans le Hep ! qui suit : Si flafla en un seul mot prend normalement le « s » du pluriel, le Petit Robert fait de fla-fla un mot invariable, alors que le Petit Larousse écrit des fla-flas avec un « s ». Cela se poursuit avec Flambard, Flandrin, Fortifs, Gandin... Achetez ou fauchez ou faites-vous offrir les Cent mots à sauver de Bernard Pivot et pis c'est marre.

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