27.4.15

Oserais-tu, Marot, conTESTer nos PARticules ?

Aurons-nous de quoi lire encore en 2055 ? Marot... L'adolescence clémentine... Marot l'insupportable gosse, encore tout crotté de Moyen Age, soudain si juste, soudain si grave. Si atrocement niais dans ses relations d'amourettes, parfois si enfant de Villon... J'avais oublié qu'il était élève de Lemaire de Belges, « de » voulant dire « le », « Belges » avec un « s »à cause du nominatif je suppose. Lequel imitant le Dante, L'enfer... Voici Marot face aux juges, car l'enfer, c'est le tribunal du Châtelet. Et, d'un accent impératif et grave, Me demandant ma naissance et mon nom: nous aurions avantage à nous réciter en tous temps, de tels vers. Clément Marot eut deux enfants. Ce qu'ils sont devenus ? Mystère. Juge de grand renom, réponds-je alors, à bon droit tu poursuis / Que je te die orendroit qui je suis. « Tu fais bien d'insister pour savoir ici qui je suis ». Que son cercueil était petit, et haut perché. Où repose à présent Marot de Cahors ? Nous possédons de lui L'adolescence clémentine, c'est-à-dire de Clément, le fruit n'ayant été popularisé qu'à la fin du XIXe siècle. Et comme il est étrange de nos jours d'évoquer l'adolescence de ce poète mort à Turin dès 48 ans, tant il nous semble éternellement jeune. Il s'inscrit dans ces vies brèves et précipitées du XVIe siècle, où les érudits donnaient toute leur sève très tôt, se lançant dans l'immense construction de la toute jeune langue française : pensons à Du Bellay, à Bourbon dit Bourbonius, à tous les Grands rhétoriqueurs qui les précédèrent et multiplièrent les poésies savantes, souvent modelées sur Pétrarque, Dante et tous les versificateurs latins. Et le particulier chez Clément Marot, ce fut cet humour constant, cet « élégant badinage » où le réduira Boileau-Despréaux, face aux vicissitudes extrêmement dangereuses de sa vie, car la chasse aux protestants était ouverte. Marot connut la prison pour délit d'opinion, faillit mourir, dut s'enfuir et s'exiler, mais toujours, dans sa poésie, l'étude, le jeu des rimes et des assonances, le pied-de-nez, maintinrent son sourire, son ironie, son goût immodéré du jeu de mot et des équivoques. Le recueil ici édité chez NRF est suivi de remarques sur l'art poétique de Marot, qui obéissait à des contraintes : l'Oulipo les a non pas inventées mais rafraîchies. Aux XVe et XVIe siècle, il ne saurait être question de rimer sans faire l'acrobate : tous les vers commençant par C, comme Clément, ou dont la fin est reprise au commencement du suivant, ou bien entremêlés de refrains (attention : le premier refrain est le premier vers de la première strophe, le deuxième est le second vers de la strophe, le troisième le troisième vers, et ainsi de suite). Parfois un seul mot est repris et conjugué ou plus exactement décliné : rime art et rimard, rime ailleurs et rimailleur, etc. Et la sincérité dans tout cela ? Et la poésie ? De nos jours, poésie signifie clair de lune et déclaration d'amour ; Léo Ferré condamna même ceux qui comptent les syllabes sur leurs doigts : ce « ne sont pas des poètes, mais des dactylographes ! » - mais du temps de Marot, avant lui et longtemps après, la sincérité poétique devait s'envelopper, se parer, se dissimuler derrière la virtuosité. Laquelle se met à culminer, comme l'art de la danse, justement quand elle ne se voit pas, quand l'effort est dissimulé, quans l'artificiel semble tout naturel « tiens, ça m'a échappé comme ça » - eh bien non, ce fut étudié. D'autant plus émouvant lorsque Marot est simple, sincère, apeuré, car ça fait mal, la torture, ou quand il prie : sans être précisément protestant (ce mot naquit en 1529), Marot se sentait sympathisant de cette tendance qui voulait une grande réforme de l'Eglise catholique ; ce volume de la collection « Poésie Gallimard » propose l'ensemble des traductions des Psaumes, partie de la Bible fort prisée des Réformés justement, à partir de la langue latine. Marot croyait sincèrement en l'existence de Dieu, de Jésus, de sa crucifixion. Il n'y avait pas d'athées en ce temps-là, ou bien on les brûlait. Les partisans des protestants aussi d'ailleurs. L'école laïque a préféré enseigner à nos élèves, aux temps bénis où les cours professoraux bénéficiaient d'une certaine écoute, les pièces de vers profanes, amoureux, satiriques, les fables (sur le lion et le rat), les demandes d'argent à François Ier, protecteur amusé de Marot lâchant une maison par ici, un cheval par-là, une bourse pleine, une pension royale toujours bonne à prendre. Mais Clément Marot savait flatter avec élégance, virtuosité, sans jamais s'abaisser à la flatterie plate et boueuse. Il était monté de Cahors à Paris, s'était retrouvé « page », puis fut remarqué pour son talent sans avoir eu besoin de rencontrer Jean Cocteau. D'un autre côté donc, il composa, entre autres, une Oraison contemplative devant le crucifix, traduite du latin versifié en français versifié. Oui, les poètes composaient encore en latin, et fondaient la poésie française en imitant le latin et l'italien. Nul ne soupçonnait encore que le latin deviendrait cette langue aujourd'hui ridiculisée, réduite au pur et simple fascisme par tous les connards de droite et de gauche.

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