23.5.15

Céline Yang, Paris

    « Une fois qu'elle eut prononcé son nom, elle le retint encore, lui, l'idole de sa jeunesse ; elle seule savait combien elle avait versé de larmes pour lui en cachette. La beauté du département d'anglais, les filles comme Mao Yanyan » (tellement plus belle et plus élégante) « et bien d'autres étudiantes lui avaient causé tellement de tourments, mais devant Chen Yun, elle devait faire semblant de ne rien savoir, c'était une force immense venue d'on ne sait où qui lui avait permis de le conquérir, et finalement ils étaient devenus compagnons ; en France, cette force avait totalement disparu.
    «  - Ne sois pas en colère contre moi, dit-elle seulement.
    « Qu'aurait-elle pu dire d'autre ?
    «  - Ce n'est pas ta faute, dit fermement Chen Yun.
    «  - Prends bien soin de toi.
    «  Chen Yun la regarda et réalisa soudain que dans la vie de Wang Yu se cachait quelque chose de triste, qu'elle n'avait en fait jamais connu de jours vraiment heureux, que ce soit lorsqu'ils étaient ensemble au début ou maintenant alors qu'ils se séparaient.
    «  - Tu as peut-être raison, prends aussi bien soin de toi.
    «  Après avoir prononcé ces mots, Chen Yun quitta à la hâte ce salon. Il avait l'impression qu'il s'en dégageait une odeur qui l'indisposait profondément ; s'il s'attardait encore, il risquerait vraiment de s'évanouir.
    « Il courut jusqu'en bas où Poil-de-Carotte » (Chinois étudiant pauvre) l'attendait.
    «  - Alors ? demanda Poil-de-Carotte.
    «  - On divorce, dit simplement Chen Yun.
    «  - Bien, dit Poil-de-Carotte décontenancé » (d'habitude, c'est lui le timide, et l'autre le tombeur) - « comme s'il le félicitait.
    « Chen Yun déclara soudain :
    «  - Si ça se termine bien pour elle, pourquoi pas ? »
    «  Trancher dans le vif du sujet, c'était bien de Wang Yu » ( la femme ; elle n'a pas tranché du tout dans le vif ; pas comme le jour du petit mot sur la table). « Poil-de-Carotte comprenait aussi cette grande sœur si honnête ; elle savait parfaitement utiliser sa force de séduction, pas comme 
YANG CELINE        « PARIS, TOUJOURS PARIS » Mao Yanyan qui bluffait. Comparée à la réaliste Wang Yu, celle-ci en était très loin. Peut-être – c'était encore quelque chose que Chen Yun avait enseigné à Wang Yu, » (son ex-femme) « - avaient-ils vécu ensemble tellement d'années que Wang Yu avait trop souffert.
    «  - Je vais en cours. Tu vas quand même à la bibliothèque ? demanda Poil-de-Carotte.
    «  - Non, aujourd'hui je tire ma flemme. J'ai envie de passer un coup de fil à Mao Yanyan.
    «  - Tu veux te faire consoler ? demanda Poil-de-Carotte, un peu en colère (décidément, il me les souffle toutes ce Don Juan).
    « - De toute façon,  j'ai envie de passer un moment avec une étudiante.
    «  -Eh bien, vas-y vite.
    «  Après avoir consacré une matinée à Chen Yun, Poil-de-Carotte en était là. Il avait vraiment envie de l'insulter, mais ce n'était pas dans ses habitudes, et dès qu'il commença a réfréner sa colère, celle-ci disparut. » ( mais il n'y a pas que chez les Chinois).

    « Quand Mao Yanyan entendit Chen Yun lui raconter l'histoire de son divorce, elle n'eut aucune réaction. Parmi les étudiants étrangers en France, nombreux étaient ceux qui divorçaient ; elle n'éprouva qu'un peu d'étonnement devant la transformation de Wang Yu :
    «  - Elle a vraiment changé !
    «  - Les temps changent...
    «  Le ton de Chen Yun s'était apaisé, il avait eu raison de venir bavarder avec Mao Yanyan.
    « Celle-ci vivait dans une chambre de cité universitaire fournie spécialement aux boursiers d'Etat. Elle l'occupait en se faisant passer pour une autre ; sur sa porte ce n'était pas son nom qui figurait.
    « La chambre était impeccablement rangée, draps et couvertures étaient d'un banc immaculé, le plancher brillait, et ce qui contrastait avec la simplicité des lieux, c'était tout un tas de produits de beauté posés sur la table, dont la plupart étaient des produits de luxe. À cause d'eux, une  odeur très forte de poudre et de fard régnait dans la pièce. »
    Chen, Yun va-t-il s'évanouir, va-t-il baiser, ou les deux, je ne m'en souviens plus, ce style à la Sagan stérilise tout, mais permet aussi à l'émotion de diffuser comme un parfum léger, quoique indélébile... Et n'oubliez pas, ce qui passerait pour une bluette aigre-douce entre Français se déroule 
YANG CELINE        « PARIS, TOUJOURS PARIS » 
en réalité entre Chinois, Chinois, Chinois. Ne perdez jamais de vue, si vous lisez ce Paris, toujours Paris, suivi d'Histoires d'un voyage à l'Ouest, de Céline Yang, quelle est l'expéditrice, et quels sont les destinataires. Ce n'est qu'ainsi que vous pourrez l'apprécier, puis, un jour ou l'autre, peut-être, l'oublier.

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