4.8.15

Correspondance de Cicéron

    Pour la première fois figure ici un volume de sa Correspondance, tome V, selon le nouveau classement, celui-là chronologique, proposé par le grand Jean Bayet. Cette période, - 49, correspond  à l'invasion de l'Italie par César, poursuivant Pompée, fervent républicain mais complètement désarçonné sinon désarmé. Dans cette tempête, Cicéron, admirateur de César et flatté par lui, balance et balance entre sa loyauté envers Pompée, détenteur du pouvoir légitime, et son allégeance intime à César. Jusqu'ici, je n'aimais pas les atermoiements de Cicéron, toujours entre deux chaises, et ses lamentations me paraissaient indignes. Et l'âge m'apprend beaucoup de choses : ainsi, céron, le discoureur que je désapprouve me ressemble-t-il précisément par cette indécision, et je partage un peu plus sa valse hésitation.
    D'autre part, et sans rapport avec ce qui précède, je me rends compte, non par narcissisme mais pour le faire savoir à d'autres, à quel point je me suis figuré détester toute chose avant de m'y habituer, puis de m'y plaire. Ce n'est pas du tout parce que je serais inconstant et que je me trahirais, ma véritable propension étant de tout détester comme un vrai poète maudit. Non. C'est que j'aimerais beaucoup de choses et beaucoup de contacts humains, si je n'étais environné d'une barrière épaisse qui me fait, d'emblée, a priori, tout détester. Cette muraille ne m'appartient pas,  elle n'est pas l'essentiel de mon caractère, mais elle en est au contraire l'entrave. Et sitôt que je l'ai compris, et que je l'ai tenue pour accessoire et artificielle (encore faut-il l'abattre), je trouve ma véritable liberté.     C'est à 69 ans que l'on apprend cela, que l'on s'aperçoit bien à plein du faux obstacle qu'on s'est trimballé sa vie durant, et qui l'a complètement transformée, amoindrie, apesantie. Trop tard.  Il faut méditer, et crever. Je me demande alors quelle est l'autre muraille qui m'aura toujours empêché de passer à l'action et de prendre mes décisions autrement que dans l'urgence et l'angoisse. A quatre-vingts ans, je suppose ? Après cela, revenir à Cicéron decvient peu de choses, et d'aucuns me soupçonnerons encore d'égocentrisme, alors que je découvre, en moi, mille excuses, la banalité féconde de certaines natures humaines, sinon de la plupart d'entre elles. Et pour mieux écouter ce que lui dira son ami Atticus, afin sans doute d'agir en sens contraire, écoutons-le peser le pour et le contre, exposer « les arguments » (quid) « qui [lui] viennent à l'esprit en l'un et l'autre sens (in utramque partem) ».
    Atticus est un miroir, ainsi qu'un spectateur. Nous ne possédons pas ses réponses. Et Cicéron n'en faisait qu'à sa tête, ou absence de tête. Or Cicéron composa le De officiis, au sujet des devoirs mutuels que l'on se doit dans une vie sociale ; de « ce qui se fait » pour maintenir l'estime entre soi et l'autre. Si Pompée a procuré des avantages matériels à Cicéron, s'il a entretenu avec lui une grande amitié, familiaritas, même si l'homme d'Etat se trompe, il est du « devoir » de Cicéron de le suivre dans sa défaite. Mais si le vainqueur admirable Jules César, infiniment supérieur en charisme et en parenté d'esprit, luif ait des avances sincères, nous pouvons comprendre le dilemme :  perdre avec le premier, ou tenter sa chance avec l'autre ?
Le premier parti est apparemment le plus facile : s'abandonner à ce que la destinée a prévu, à la pente logique, et de fuir. Le second parti consisterait au contraire à rester sur place en tombant au pouvoir de César. Paradoxalement donc, abandonner Rome, c'est demeurer immobile dans sa foi républicaine, en fuyant avec le représentant de la république ; mais le plus difficile, le saut idéologique, c'est de rester sur place en attendant les vainqueurs. Alors, on laisse de côté son comportement républicain et lâche (car il n'est pas question de rester en arrière pour s'opposer à Jules César avec ses petits bras musclés), et l'on se rallie à l'homme fort, autoritaire, autocrate.  
On tombe «au  pouvoir d'un seul ». Rester sur place implique donc un itinéraire mental bien plus ardu que de prendre le chemin de l'exil. Vaut-il mieux maltraiter ses pieds, ou maltraiter sa conscience ? Ce qui complique les choses, c'est que Cicéron a ménagé ses arrières, a ménagé César hier, et même depuis plus longtemps : on ne prend jamais trop de précautions. César n'a pas été le seul à flatter Cicéron : Cicéron a lui aussi flatté César, comme deux futurs amis se font la cour, se reconnaissant au fond de la même famille d'esprits supérieurs. Et ne ricanons pas trop : les coups de glaive perdus, cela existe. Nous ne sommes pas dans un salon littéraire, mais sur un champ de bataille.
Cicéron prend à témoin son ami Atticus ; ce dernier attestera qu'il connaissait ces précautions-là. Il sera sa caution auprès de César. Mais ce grand conquérant traitera-r-il équitablement le grand orateur ? Ne va-t-il pas le balayer comme un importun ? Ne va-t-il pas cesser de l'admirer, en raison de son revirement ? Ce sont des choses qui arrivent. D'autre part, entre les mains de qui se mettra-t-on ? Celles de César, usurpateur, qui ne représentera donc plus rien de légal, d'assuré ? Cicéron deviendrait donc hors-la-loi, lui l'avocat ?  Il est facile de dauber sur la recherche de sécurité, sur la trouille de Cicéron ; mais il est réaliste. Son cœur balance, mais n'y a-t-il pas moyen de trouver d'autres arguments, qui soient rationnels, logiques ? De contrebalancer la panique par l'arsenal du juridique et du bon sens ? César, auparavant pontife (depuis -63, sans doute déchu en cette année – 49), n'a plus ni magistrature ni commandements légaux. Cicéron hésite donc, entre le pouvoir réel mais imprévisible de César, et le pouvoir fantôme des institutions en déroute...

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