28.10.15

Baudelaire et lassitude

Les Fleurs du mal, mon dernier livre : ce qui s'appelle terminer en beauté. Mais une de mes consœur, à Beulac, avait fait étudier le grand Charles toute l'année - «Notre chère collègue se prend pour un professeur de fac ! » dixit l'inspecteur – et pourquoi pas ?  Elle en a cependant écœuré toute une classe. Les Nuits de Musset ; un garçon, à mi-voix : « Que c'est beau ! » - j'ai bien dit un garçon ; l'un de mes (véritables) triomphes.  Mme Bovary. Les Illusions perdues. Pierre et Jean de Maupassant : lourdingue. Un recueil de nouvelles (La petite Roques). Tristan et Yseut, trop modulé pour mes troisièmes ; ils reprenaient à mi-voix mes intonations, avec gêne et dégoût.
    Moi je la trouvais très bien, mon intonation. Tout le monde peut se tromper. Les Ethiopiques de Senghor, découverte et répugnance – trop sensuel, mais la fille Démonacci adorait. La Chute de Camus. Les Châtiments de Hugo.  Electre de Giraudoux. Oral du bac, la connerie des collègues - « Clymnestre » , répétait la candidate, « Clymnestre » - Vous avez entendu cela toute l'année, n'est-ce pas ? »  (et pour Agamemnon,  « Agaga », je suppose ?)

                            X

    Ce que j'ai voulu transmettre, c'est un élève qui me l'a dit : « Ne jamais obéir, sauf à certains principes qui sont au-dessus de l'obéissance. » ...Un prof qui donne un coup de pied à son cartable... A quatorze ans, on est peu sensible aux autres, mais là, j'ai compris quelque chose. Qu'est-ce que j'ai bien pu leur transmettre ? Est-ce à moi de fournir la réponse ? D'abord  l'urgence, le danger : vite, au créneau, tirer, tirer sur tout ce qui bouge. Les cons, la classe, tout le monde. Une peur intense, permanente. Le sentiment (bien à tort paraît-il) que le moindre silence va dégénérer en rejet. Ne pas laisser une seconde libre. Et, béquille indispensable, le Texte. Par peur du métier, qui m'aurait coupé d'eux (« Monsieur ! revenez vite, le remplaçant est un con, il nous prend tous pour des nazes ! ») je me suis affronté au risque permanent de l'humiliation . du contact humain. (« Ça ne vous fait rien de revenir dans ma classe alors que je vous ai donné une baffe l'année dernière ? - Non M'sieur : avec vous au moins c'est plus humain.  - Main sur la gueule ? ») . J'ai tiré en permanence des feux d'artifices dans des caves. Ainsi s'exprimait un journaliste des Nouvelles Littéraires, à propos... de Nietzsche. Je voulais que chacun vienne faire son numéro ? Non, chère ancienne élève ; j'avais entendu dire, moi, que chacun devait avoir l'occasion de se mettre en valeur... qui se souvient de moi ? Faut-il que j'évoque tous ceux qui m'ont admiré ou subi ? Ou qui se sont simplement emmerdés ? ... Qu'est-ce que j'ai bien pu leur apporter, à tous ? L'incertitude ?
    Le doute ? La dérision ?  Pourquoi ai-je abandonné si facilement tout cela ? Ce n'était donc rien, que ma vie de prof ? En sera-t-il de même pour les êtres que j'aurai connus ? vie sociale, amoureuse, conjugale ? Toute vie est un champ de ruines. Impossible de rien transmettre. On croit qu' « ils » retiendront ceci, ils ont retenu cela. Transmettre la façon de se servir d'un engin, oui. De goûter un texte ? Rien de moins sûr. Mais aucun effet mesurable.

                            X

    Les adolescents m'ont toujours attiré. Les ados plus encore. Un jour, très tard, je n'ai plus aperçu que leur jeunesse, leur immaturité, leur côté prévisible, le mien ; de ce jour-là il m'a tardé de prendre ma retraite. Je me suis lassé de tout reprendre, sans cesse, à zéro. Il paraît que c'est pire à présent ; que le racisme, l'antisémitisme, l'intolérance religieuse, ont pris le pas sur toute autre considération : que les livres, dans toutes les matières, ne sont plus qu'une immense propagande en faveur de l'antiracisme et de l'accueil de toutes les populations hostiles. D'autres l'ont dit à foison avant moi. Je ne veux plus de ce métier. Je ne veux plus avoir été prof. Voici un souvenir. Je jouais de l'accordéon dans une cave troglodytique, un tout petit accordéon faisait sur mon bidon une bosse de coléoptère mélodieux ; les enfants dansaient autour de moi, j'étais leur clown bien-aimé - les dernières années, je n'y parvins plus.

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