18.10.15

Valtinos

Thanassis Valtinos écrivit d'apparentes petites notes insignifiantes, regroupées sous le titre mystérieux Accoutumance à la nicotine, avec un epsilonn pour faire joli sur la couverture, surmonté d'une petite fumée. La quatrième de couve nous suggère que tirer une bouffée de cigarette reste peut-être la seule solution lorsqu'on s'aperçoit que les ravages du temps, depuis la sottise superstitieuse d'autrefois jusqu'à l'aménagement du territoire, ou de la guerre, celle de Chypre en 1974, ne cessent de détruire autour de nous la Grèce rurale éternelle, pour y substituer une autre Hellade.     De fait, le petit nombre de livres grecs modernes que nous avons pu lire ne se défait pas d'une immense mélancolie sous-jacente, même Zorba, qui est un chant poignant à la vie, en passant par La mort en habits de fête, chant de la mort luttant contre la vie, ou le contraire. Et l'on ne s'étonne plus d'apprendre, sur cette couverture, que Thanassis ("immortel") Valtinos est "le scénariste habituel d'Angéopoulos", où culmine le sens de cette mélancolie vitale. De quoi s'agit-il ? De petits textes apparemment décousus, encombrés de noms grecs éminemment exotiques pour nous mais aussi pour lui, Valtinos : "ça fait grec".
  
    Prodigieusement agaçant ce rappport apparemment administratif sur l'inéluctable (une fois de plus) transformation d'un lieu de fusillade (guerre 40, puis liquidation des maquis) en promenade ombragée pour amoureux. Un membre du conseil d'administration raconte sans astuces de style comment un jeune, provocateur et friqué, fait baisser les lumières des sentiers nocturnes et creuser les vieux rochers en bancs publics afin de faciliter les flirts. Mais voyez-vous, toutes ces mutations, ces desructions, ne tuent rien ni personnes : elles introduisent toutes ces évocations du passé dans une nostalgie qui les éternise en quelque sorte, car la dimension de la Grève ici c'est le passé, l'éternité, l'infini reflet de tout ce qui disparaît, sa persistance ineffaçable dans nos coeurs et dans nos poumons, augmentation du soleil et des pluies qui ne cessent de baigner la Grèce latente qui nourrit chacun de nous.
    Tout devient ruines et souvenirs, tout demeure et tout féconde : athanati imasté oli. Nous sommes tous immortels. C'est un miroitement, un chatoiement de vie et de mort. Pourtant la prose est sèche, le récit cambré comme un cou de pied, chaque phrase vibre de densité patriotique. Les insignifiances dont il est question nous atteignent, même si nous sommes d'un autre peuple, comme si la Grèce était pour toujours notre terreau. En rajouter sur ces textes plus courts que des nouvelles, tenant plutôt du plan cinématographiques (l'un d'eus s'appelle "Agnès : trente clichés") ne serait plus qu'une glose alourdie de redites, Le texte que nous transmettons évoque l'invasion de Chypre par les Turcs en 74 : les soldats, sans parachutes ni gilets de sauvetage, se préparent à combattre avec la foi des républicains démunis d'un Malraux en Espagne, autre terre de rochers et de fruits :
    "Nous sautons hors de la carlingue. Roseaux brûlés et obscurité. Nous transportons les blessés à l'écart. Il y a là d'autres avions prêts à décoller, d'autres qui sont encore en l'air. Les batteries anti-aériennes continuent de tirer." Notes de scénario, en somme, et malgré tout si évocatrices. "Ce sont des batteries russes, à quatre canons. Le sous-lieutenant Iliakos s'écrie : Nous sommes tombés sur des Turcs.     En position de combat !
Pour nous, c'est un exotisme. Pour lui, un foisonnement de racines. Mais tout est grec. Ces ossements découverts à l'emplacement d'une chapelle dédicatoire, qui refusent de s'arracher au sol, qui provoquent des visions nocturnes chez maintes et maintes femmes sur le retour, jusqu'à ce qu'on ait aménagé une sépulture convenable pour  l'ermite, puis le fantôme qui vivait là. Ce taxi qui n'ose pas faire payer trop cher sa longue course vers un hôpital d'Athènes, parce que son client souffrait d'une dèche abyssale : "Laisse-moi 50 drachmes pour me payer un paquet de cigarettes". Ce domaine archi-sec en bord de mer, illuminé par des photos sensuelles, sur une femme nue, aimée, désirée : on y a construit une route et une plage privée, à présent c'est devenu un bronze-cul de plus.
    Un Dakota en flammes explose quelques secondes avant de toucher le sol. Les canons anti-aériens cessent de tirer. Des contacts radio sont établis.
    Echange d'informations.
    Ordre : tous à la tour de contrôle." (fréquents alinéas ; ambiance guerre d'Espagne, idéologie en moins et ouf - juste la terre à défendre).
    "Elle est distante" (la tour de contrôle) "d'un kilomètre. Visible de partout.
    Nous avons des morts et des blessés. Nous nous rassemblons là-bas.
    Une information venue d'officiers chypriotes : Ce sont les Anglais qui nous ont tiré dessus." Qu'est-ce qu'ils foutent là ?
    "Le jour met longtemps à se lever. Une nouvelle information tombe : c'est l'ELDYK, autrement dit les forces helléniques à Chypre, qui nous ont tiré dessus, par erreur." Le bordel depuis Thucydide.
    " Des autocars arrivent. Nous sommes transportés à Nicosie. Dans une école religieuse, noyée dans la végétation. Nous creusons des tranchées.

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