6.11.15

Moto et Terre de Feu

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    Mais le voyage n'est pas terminé. Ce qu'il y a d'étrange et d'avantageux, c'est que chaque point de chute en évoque un autre  : il avait parcouru, sur sa vieille Stiga Monark, les côtes atlantiques de la Terre de Feu. Les tavernes là-bas sont souvent bariolées de jaune, rouge, vert. Sur les murs sont épinglées des cartes, côté Rio Grande ; y figurent des îles pas plus étendues qu'un rocher...  Pourtant, que je sache, il n'existe pas de telles îles dans ce secteur. Un grand Argentin truculent à collier de barbe s'adresse à la cantonade, dans ce mélange atroce de français et d'espagnol que les grammairiens là-bas appellent le franyol ; quelque chose d'analogue au franglais...
    L'assistance lui témoigne une grande considération, mais notre personnage devient soupçonneux : tous ces sourires  ne cachent-ils pas un vaste foutage de gueule ? "Virez-moi tout ça !" Et sous mes yeux ébahis, le patron et ses aides flanquent à la porte les trois quarts des clients, d'ailleurs parfaitement souls et bruyants : "On ne s'entend plus ici ! du balai !" Ma foi je reste seul à peu près. Tout cela nous a bien épuisés. Juste une petite tasse de maté. L'homme au collier entreprend son catalogue de femmes : "toutes celles que j'ai eues voire épousées" - me prend-il pour son Sganarelle ? Pourtant cette cohorte féminine se compose non pas de victimes palpitantes mais bien d'accortes viragos, caricaturales à l'extrême : "Ce ne seraient pas plutôt elles qui t'ont viré, gros lard ?" s'exclame le patron en lui tapant sur le ventre.
- Possible, répond l'homme ; seulement, je les ai chevauchées, d'abord." Naguère on l'appelait encore "el rey de la jineteada", "le roi de la monte", ce qui est proprement le rodéo argentin, "a la fiesta de la Doma". Nous devenons amis de bistrot, il suffit pour cela d'un peu de flatterie, et de quelques verres d'alcool de céréales...

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