9.11.15

Transmettre Baudelaire

Les Fleurs du mal, mon dernier livre de prof : ce qui s'appelle terminer en beauté. Mais une de mes consœur, à Beulac, avait fait étudier le Grand Charles toute l'année - «Notre chère collègue se prend pour un professeur de fac ! » dixit l'inspecteur – et pourquoi pas ? Elle en a cependant écœuré toute une classe. Les Nuits de Musset ; un garçon, à mi-voix : « Que c'est beau ! » - j'ai bien dit un garçon ; l'un de mes (véritables) triomphes. Mme Bovary. Les Illusions perdues. Pierre et Jean de Maupassant : lourdingue. Un recueil de nouvelles (La petite Roques). Tristan et Yseut, trop modulé pour mes troisièmes ; ils reprenaient à mi-voix mes intonations, avec gêne et dégoût.
Moi je la trouvais très bien, mon intonation. Tout le monde peut se tromper. Les Ethiopiques de Senghor, découverte et répugnance – trop sensuel, mais la fille Démonacci adorait. La Chute de Camus. Les Châtiments de Hugo. Electre de Giraudoux. Oral du bac, la connerie des collègues - « Clymnestre » , répétait la candidate, « Clymnestre » - Vous avez entendu cela toute l'année, n'est-ce pas ? » (et pour Agamemnon, « Agaga », je suppose ?)

X


Ce que j'ai voulu transmettre, c'est un élève qui me l'a dit : « Ne jamais obéir, sauf à certains principes qui sont au-dessus de l'obéissance. » ...Un prof qui donne un coup de pied à son cartable... A quatorze ans, on est peu sensible aux autres, mais là, j'ai compris quelque chose. Qu'est-ce que j'ai bien pu leur transmettre ? Est-ce à moi de fournir la réponse ? D'abord l'urgence, le danger : vite, au créneau, tirer, tirer sur tout ce qui bouge. Les cons, la classe, tout le monde. Une peur intense, permanente. Le sentiment (bien à tort paraît-il) que le moindre silence va dégénérer en rejet. Ne pas laisser une seconde libre. Et, béquille indispensable, le Texte. Par peur du métier, qui m'aurait coupé d'eux (« Monsieur ! revenez vite, le remplaçant est un con, il nous prend tous pour des nazes ! ») je me suis affronté au risque permanent de l'humiliation . du contact humain. (« Ça ne vous fait rien de revenir dans ma classe alors que je vous ai donné une baffe l'année dernière ?
- Non M'sieur : avec vous au moins c'est plus humain. - Main sur la gueule ? ») . J'ai tiré en permanence des feux d'artifices dans des caves. Ainsi s'exprimait un journaliste des Nouvelles Littéraires, à propos... de Nietzsche. Je voulais que chacun vienne faire son numéro ? Non, chère ancienne élève ; j'avais entendu dire, moi, que chacun devait avoir l'occasion de se mettre en valeur... qui se souvient de moi ? Faut-il que j'évoque tous ceux qui m'ont admiré ou subi ? Ou qui se sont simplement emmerdés ? ... Qu'est-ce que j'ai bien pu leur apporter, à tous ? L'incertitude ?
Le doute ? La dérision ? Pourquoi ai-je abandonné si facilement tout cela ? Ce n'était donc rien, que ma vie de prof ? En sera-t-il de même pour les êtres que j'aurai connus ? vie sociale, amoureuse, conjugale ? Toute vie est un champ de ruines. Impossible de rien transmettre. On croit qu' « ils » retiendront ceci, ils ont retenu cela. Transmettre la façon de se servir d'un engin, oui. De goûter un texte ? Rien de moins sûr. Mais aucun effet mesurable.

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