27.12.15

Discours de Lysias l'Obscur


    « Il a dû être prononcé devant un tribunal présidé, cette fois encore, par les syndics, en – 388 ou 387. Je repense à Véra, et aux innombrables conflits qu'elle provoque. Voir p. 18,phrase 4 – ce qui me mène p. 21 :
     Καίτοι τούτο γε παντί εύγνοστον, ότι ουκ άν παραλιπόντες, εί τι άλλο τών Εράτωνος οίόν τε ήν δημεύειν , ώς όντα Εράτωνος απέγραφον καί ά εγώ πολύν ήδη χρόνον κέκτήμαι. « Et pourtant cela est connu de chacun, qu'ils n'auraient pas abandonné, si quelque chose d'autre des biens d'Eratonos était capable d'accuser, comme étant d'Eratonos, et que je possédais depuis longtemps déjà. » - et encore, j'ai amélioré, peut-être ! le brouillon.  Voilà qui manque évidemment de clarté...
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    La clarté sera-t-elle rendue plus  de trois ans après ? Lysias et moi-même poursuivons notre second volume, où les discours se succèdent. Au moins celui-ci, « Sur la fortune d'Aristophane » , qui n'est pas le même, n'en manque-t-il pas sur un point : les riches peuvent payer, mais se rebiffent, ce qui est de pleine actualité. Lysias démontre que son client n'a pas une si grosse fortune que cela, moins en tout cas qu'un tel ou un tel, mais une note en bas de page rappelle opportunément que l'avocat se paye de mots : en effet, il retire de la fortune estimée de son client les sommes qu'il a déjà versées à l'Etat... ce qu'il ne fait pas pour les autres. Cela nous donne un discours technique, où je dois vérifier combien de mines font un talent : 60, pour 26 k d'or ou d'argent.
    Les « mines » elles-mêmes se divisent en tant de drachmes. Mais ces calculs n'ôtent rien à la banalité des injonctions, « consentez à nous acquitter selon la justice, plutôt qu'à nous ruiner contre la justice ». On ne saurait mieux dire, mais il serait bon d'élever le débat : « Croyez à la véracité de gens qui, sans faire parler d'eux, ont toujours mené une vie digne et intègre ». Lysias était un maître d'éloquence, et utilisait les manuels qu'il avait peut-être aussi publiés. Les lieux communs foisonnent. Les plaidoyers nous ont souvent insupporté. Les arguties, la mauvaise foi, les envolées bien préparées... Le § 55 nous dit : « Sur l'accusation elle-même, sur les circonstances où nous sommes devenus les alliés d'Aristophane, sur le fait que sa fortune ne suffisait pas à l'expédition, mais qu'il dut emprunter ailleurs, vous avez entendu nos arguments et les témoignages ».     Ce qu'il y avait de bien pour les impôts, c'est que l'on savait à quelles actions, ici militaires, on allait les employés. De telles charges incombaient obligatoirement aux grosses fortunes : non pas pour des conflits privés, mais au profit de l'Etat athénien. Refuser de contribuer, ou rogner sur la somme due, constituait donc une infraction légale, pour laquelle certains représentants de l'Etat pouvaient se constituer partie civile. « Je veux maintenant vous dire quelques mots sur moi-même » : Lysias parle ici au nom de son client, qui, en théorie, conduit lui-même son plaidoyer ; mais il déclame en personne. L'étude de la personnalité du client influait sur la décision des juges. Il semble que de nos jours, dans une affaire correctionnelle, de telles considérations seraient superflues, ou du moins annexes. Seulement, l'Etat, c'étaient aussi les dieux, car la religion se mêlait au gouvernement ; et les manquements au gouvernement constituaient aussi des manquements à la divinité, presque des sacrilèges, et dans certains cas l'accusé risquait sa vie. Donc, sa personnalité, son honnêteté personnelle, entraient en ligne de compte. Le plaideur est un ami de cet Aristophane, qui n'est pas le dramaturge ; ce nom se trouve fréquemment dans la région d'Athènes. Il défend son ami, peut-être est-il impliqué dans l'affaire. En le défendant, il prend sur lui une partie de l'accusation. Il sera sauvé, ou condamné, en même temps que lui : tel est le sort des garants. Préparons-nous donc à une biographie tout entière en faveur de l'ami de l'accusé, donc, de l'accusé.
    La note confirme que « cette dernière partie, comme il arrive assez souvent, est destinée à fournir des présomptions de moralité ». Présomption n'est pas preuve. Il semble curieux de terminer son plaidoyer par un appel aux sentiments plutôt que des raisonnements sans faille : « J'ai trente ans ; je n'ai jamais élevé la voix contre mon père ; aucun de mes concitoyens n'a eu à se plaindre de moi ; et, bien que j'habite auprès de l'agora, on ne m'a jamais vu ni dans un tribunal, ni dans la salle du Conseil, avant que ce malheur ne m'arrivât ». Ce dernier argument figure aussi chez Isocrate, autre orateur. Mais nos tribunaux contemporains regorgent de ces gens discrets, ne s'étant jamais fait remarquer, soudain promus escrocs, voire assassins. Ne pas élever la voix contre son  père serait plutôt une tare, dans une société empreinte de dévotion pour la révolte et la formation de l'individu.  
    Or l'individu n'est pas ce qui prime au Ve siècle avant notre ère : l'homme est un fils, un citoyen, le fidèle des dieux, la caution de son ami. Il participe à la vie publique, bien plus sollicitante qu'aujourd'hui : la Suisse fait voter ses ressortissants plusieurs fois par an. Athènes faisait obligation de participer à bien des activités politiques ou juridiques. La vie associative, de nos jours foisonnante et laïque, tenait bien plus alors de l'association secrète, liée par des rites et des accointements secrets. Cependant, sans vouloir se dissimuler, le citoyen pouvait aussi bien mener une vie honnête, à l'écart, sans aucun reproche à se faire. Pourtant, les occasions de se faire remarquer, de briller aux dépens de ses voisins, ne manquaient pas ; il en était même pour vivre du montant de ses jetons de présence aux tribunaux, peut-être aussi d'une partie des amendes que l'on infligeait à ceux que l'on avait dénoncés.
    Il régnait donc une atmosphère extrêmement procédurière, propice aux soupçons et au perpétuel qui-vive. Les Guêpes, du vrai grand Aristophane cette fois, inspirent Les Plaideurs de Jean Racine, deux mille ans plus tard. « Voilà ce que j'ai à dire sur mon compte ». Le garant fut bref. « Quant à mon père, puisqu'on l'a traité en coupable, puisqu'on l'incrimine, pardonnez-moi de rappeler ce qu'il a dépensé pour la ville et pour ses amis » : ce serait donc le fils de cet accusé ? lequel serait mort, ou empêché de s'exprimer par la maladie ? N'avoir jamais élevé la voix contre lui serait donc une preuve de piété filiale, susceptible de toucher le jury. Rappeler cependant ses dépenses pour demander que l'on cesse de vous ponctionner n'est pas un argument inattaquable : « J'ai assez payé, aux suivants ». Certains vous claquent ainsi la frontière au nez. Mais au temps anciens, la frontière, c'était celle de la Barbarie, ou de l'ennemi (la Perse par exemple). Il fallait donc, sur place, se défendre le dos au mur : « non pas que j'en tire vanité », car on pouvait effectivement se vanter de la bonne conduite de son père, ou supporter les méfaits ce dernier, « mais parce que je trouve là une présomption, « tékmèrionn », en sa faveur » - le mot désigne aussi « la preuve », ce qui biaise le raisonnement pour ce qui est de nous : « il serait contradictoire de tant dépenser sans y être obligé, et de convoiter le bien public en courant les plus grands risques ». Une simple consultation de la notice introductrice lèverait nos doutes.
    Ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'Aristophane père a proposé de l'argent à l'Etat de façon volontaire ; le gouvernement lui devrait donc une rente. Et ce qu'il s'agit de démontrer pour l'accusation, c'est peut-être qu'il ne l'a pas fait, tout en réclamant une rente indue. Ou un remboursement. « Il y a des gens dont les dépenses sont des avances » : mon père, dirait le plaideur, n'est pas de ces gens-là ; ce qui est donné est donné. « Reprendre, c'est voler » : « leur seul but, c'est de se faire agréer par vous comme magistrat pour récupérer le double ». Nous voilà rassurés.


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