23.12.15

Neuvième description de mon bureau



    « Ce que je vois ». Choses vues, dirait Victor Hugo. Un actif, participant de la vie publique et politique. Pour nous, un simple bureau, toujours le même, toujours encombré, à partir duquel dans le décor duquel, nous reconstituons le monde dérisoire et construisons nos pensées qui ne le sont pas moins. Nous fuyons plus que jamais cette marmelade humaine, ces entremêlements de supplications, d'action s d'éclat, d'amendements et d'atermoiements, qui sont les mouvements même de l'espèce humaine : s'ils s'arrêtaient, toute la société des hommes se figerait, s'effondrerait. Nous le voyons en lisant ce grand ouvrage de Soria sur la Révolution française : ce ne sont, comme d'habitudes, que sombres magouilles et mensonges, avec des traits de foudre.
    Je n'en ai pas été capable, ou plutôt j'ai frayé mon chemin sous les pluies de pierres, et à présent je fuis, je jouis. C'est monotone, c'est mortel. Mais c'est là. Il paraît que j'ai tout faux. Je vous emmerde. Le Pape veut nous rappeler au collectif, au solidaire : toute ma vie fut empoisonnée par de tels discours, que je ne voyais suivis par personne. Toujours j'ai défendu l'individu contre la tyrannie des idéologies, des conseils et des coups de canifs de mes proches. Mais au dernier moment, ils me doublaient, ou faisaient très exactement ce qu'ils m'interdisaient de faire. Mon bureau ? Un bordel. L'écran laiteux (du lait sale). Des pepiers que je dois avoir sous les yeux : le Minutier du Grand Homme, formé de cases où s'inscrivent à la minute près justement toutes les occupations de mon importante personne.
    Par-dessous dépasse le coin du bas d'une photographie de prospectus : l'Electricité me contacter : pour me sucer quoi ? Poursuivons de gauche à droite : Xavier de Maistre n'a-t-il pas écrit Voyage autour de ma chambre ?  Nous n'avons pas son esprit, mais sa démarche précède la nôtre. IL y a un « précédent ». De même, Alexakis est chiant : la encore, un précédent. Aïntza ! Devant moi, le clavier, dont la housse fut retirée : les lettres brillent, mais s'effacent. Au-dessus, l'étiquette des points-relais de Laura >Kent. Ces relais sont le cauchemar des commerçants, ils acceptent les colis par correspondance, qui s'entassent dans leurs arrière-boutiques : chaussures de mauvaises tailles, corsages de couleurs désormais répudiées.
  
    Tout le bureau est noir et blanc, à l'exception du petit cadre où j'écris, bordé de bleu ciel en bas, et verticalement sur ma droite. Mêmes lueurs sur l'imprimante. Diderot, où est ton encrier, ta plume et ta robe de chambre ? Vois comment travaille aujourd'hui un écrivaillon : il gratte encore dans les mots d'une langue usée, que tu comprendrais peut-être. Et sous mon coude, l'agenda, et mémorandum, dont je me sers pour régler ma vie...

  Les « petits jeunes » s'y attellent, et refusent tout ce qu'ils peuvent en prétextant des codes-barres manquants. Juste à côté de ce petit rectangle de papier, le téléphone qui dort dans l'ombre, qui marche ou qui tombe en panne comme une bite. Sur le clavier noir et luisant comme une roche volcanique, le cours d'eau cylindrique de mon cordon souricier, celui de ma souris filaire : vite, ami musulman, la note en bas de page ! Plus une clé USB ! « Union, so British » ! avec son cylindre blanc d'aluminium ! Puis la boîte à sons , prisme droit dont je me suis toujours demandé pourquoi elle occupait tant de place eu égard à la minceur de ses fonctions : tous ces réglages, faits une fois pour toutes, n'auraient-ils pu entrer dans le disque dut ? Coquetterie de mon petit-fils, qui tient au meilleur, très fier de ses occasions pêchées sur internet sans doute, désir d'offrir ce qui rappelle notre « technologie » des années 80 : c'était lourd, noir, gros, la frime.  Les blacks en bonnet le portaient sur l'épaule, tous haut-parleurs gueulant. C'est là, c'est menaçant, insignifiant. Ce matin, la lumière est faible. Nous n'aurons pas ces éclats de soleil qui tue.

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