1.1.16

Incertitude et campagne

R. 63
c'est cela ? écris, écris. Pas à toi d'en juger.  Ces  fameux reproches, tous violents, tous inoubliables, à présent fondues en un seul et vague souvenir, ces faux départs de jalousies à géométrie variable  - je ne souffre plus, ai-je jamais souffert. Le Meusien : toujours à moi de comprendre en quoi je suis coupable, de bien me pénétrer, m'imbiber de culpabilité - puis sans aucune transition ces démonstrations d'amour et de désir à rendre dingue. Pourrais-je simplement tirer mon coup et disparaître ? Toutes  m'imposeraient de toute façon leur parcours du combattant, le tir de barrage qu'elles déclenchent toutes : aucune échappatoire, absolument rien d'exceptionnel, toujours les combats de gosses à coups de râteau de plastique.
    Des “femmes faciles” ? n'existent, quant à elles, que dans les fantasmes, en particulier ceux des journalistes, surtout ceux des magazines féminins  - les femmes seraint donc des hommes comme les autres ? Quant aux maladies que l'on se déclenche, observons bien que la loi distingue soigneusement l'assassinat et le meurtre, et réserve encore le cas particulier de «mise à mort sans intention de la donner ». Celle qui tua son mari en confondant le frein et l'accélérateur fut acquittée ; la notion d' « acte manqué » doit se manier avec d'infinies précautions. La frontière est donc particulièrement ténue entre ce que l'on a fait exprès et ce que l'on n'a pas fait exprès. Je ne condamne pas Kirsch pour sa maladie, je n'accepte pas davantage d'être condamné pour ce que je n'ai pas fait volontairement.
    Le dernier enfant comprendra cela. Ne pas prétendre que la maladie mortelle soit volontaire. Ou l'on est hors la loi. Et si  Lazarus est un salaud, qui suis-je ? - je te répugnais, disais-tu : parce que j'avais rejeté les torts sur toi, je t'avais fait « porter le chapeau » en détournant l'attention du mari sur ta personne – mais il avait raison, ce Nils le Légitime, avec six mois de décalage - suggérant à ce dernier, époux légitime, que c'était sa propre femme qui courtisait Lazarus, l'écrivain ; ainsi détournais-je de moi les soupçons et les coups. Kirsch a bien connu bien le couple de Nils le Légitime. Ils sont venus plusieurs fois dîner chez nous. Et j'aime encore. Enfant, adolescent, j'aimais tous ceux qui me trahissaient. P. révélait ma vie sexuelle à tout le lycée, mais je l'ai conservé, car c'était cela ou la solitude.
    Tel autre me laisse engueuler, humilier, presque frapper, alors que c'est lui qui a insulté un automobiliste, je le conserve, car c'est lui ou personne. Alain me vole au poker, je le conserve, pour ne pas rester seul. La seule honnêteté vient de Te-Anaa mais en amour tout est permis, calomnies, trahisons, saloperies. Et puis, je n'ai plus de plaisir avec les femmes : j'ai peur.

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R. 64 :
    Son porte-clé est la main de Fatma, ajourée, en faux argent. Son frère épouse une Algérienne. Son pote de boulot est libyen. Elle aime que son neveu ait rompu avec son premier mec, parce qu'il lui avait fait savoir qu'il ne devait pas parler à un Arabe. Homo et raciste, ça existe. Ma gêne avec Ahmed le plombier. Répugnant de douceur et de distinction. Djanem possède un fils blond, tiré d'un Normand aux grosses manières, mais bien de chez nous. J'aime une véritable Société des Nations. Nils le Légitime est rougeaud, rouquin, vulgaire et corpulent. Je ne l'aime pas, car c'est comme on dit le « compagnon » de Djanem Haneum qui le supporte depuis plus de vingt ans.
    Décrit tantôt comme un étylomane, tantôt comme “noble”. En quoi consiste donc cette « noblesse » ? Cet homme l'a réconciliée avec elle-même, après les calomnies de sa sœur. Je suis allé voir ce Nils le Légitime. Il s'exprime avec douceur, sans le moindre accent, observe froidement, dit de moi “quel sournois” - je ne pouvais pas laisser s'installer la franchise et la niaiserie que l'on déchiffre couramment sur tous les traits de mon visage ; alors, je l'ai composé : d'où la sournoiserie, où j'excelle. Plus tard, Djanem   a prétendu s'être fait vertement réprimander. Elle m'a caché que Nils le Légitime m'aurait bien revu, pour savoir ce qui se cachait derrière ma sournoiserie, mes sournoisités. Or, chez moi, il n'y a rien.
    Questionnée sur cette cachoterie, elle émet un grognement d'évidence, et sur mes insistances inquisitrices, a précisé qu'elle voulait me garder pour elle, sans que Nils le Légitime puisse m'accaparer. Je le savais bien. Trois ou quatre confidences d'ivrogne, et le mari est dans la poche.

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    Bien longtemps auparavant, j'avais demandé à ma future épouse légitime pourquoi elle n'avait pas voulu me céder tout de suite : « Ah mais tu comprends... » répondit-elle. En effet j'étais trop minable en ce temps-là, extrêmement tiqueux - ma future épouse devait passer en revue tous les autres avant d'en revenir, pour finir, à moi. Même réponse quand j'avais  serré dans mes bras (plus tôt encore) cette M. aux cheveux sales : « Arrête, tu vas m'en donner envie. On n'est pas de bois. - Mais alors, où est le problème ? » Elle s'est rengorgée : « Ah mais quand même... » et s'est dégagée. « Je ne vais pas m'abaisser jusqu'à te désirer. » Sous-entendu. Sans le dire. Pendant des années, j'en suis resté à son refus : « les femmes » désirent quand elles veulent.  J'aurais dû penser : « Je suis capable d'éveiller le désir chez une femme ».
    Ce n'est que d'aujourd'hui, trop vieux, que j'y pense. Non Lazarus, on ne fait pas « exprès » d'échouer ; ce serait trop simple. La force obscure en nous ? c'est  encore bien trop simple. 2055, ma Djanem  bien-aimée m'enlève aux sympathies du Normand rougeaud, naissantes - il ne faut pas que les deux hommes s'allient face à la femme, salie, ballotante, et l'estiment, la jaugent. Et puis tu ne séduiras pas l'épouse de ton ami. Pas encore. Je fus présenté à la Desprêtres par mon ami d'alors (ou R. 65 :
maintenant peut-être), un petit gros frisé répondant au nom de Lazarus ; il vendait ses pantoufles à Grand-Nez, près Langon. Il se fait incendier sur son blog par un naze appelé Nils le Légitime - « pas le même », glapissait-il « pas le même ». Curieux. Tout ce monde bien plus retors qu'il n'y paraît. A revoir. Consulter plus souvent ce Blog Citoyen de Nils le Légitime. L'un y abonde dans le sens de Lazarus, candidat à la députation, l'autre le contrariant, afin de pimenter une campagne plus que terne.

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