14.2.16

On rêve...

51 07 04
Nous faisons route vers la trop connue Otte-Savoie, massacrée par l'accent gascon. Qu'est-ce que ça roule : camions, camions ! Le ferroutage a décidément de beaux jours devant lui. Enfin nous sortons de cette autoroute, encore ai-je failli manquer une bretelle. Nous arrivons, Arielle, Vincent et moi (mais qui est Vincent, et quelle fâcheuse idée de ménager ceux qui vous survivront) dans une chambre luxueuse qui doit bien nous reposer de nos pérégrinations routirère. La chambre voisine, également très chic, est occupée par une pétasse : non pas une prostituée débutante, mais une prétentieuse ouvrant sa porte sur le couloir, agitant sous nos yeux sa coiffure blondasse mode Marylin 1955, et se renfermant.
    Vincent ne s'occupe pas des belles filles. En ce moment, il se plonge dans un grand numéro de Pilote, ce journal qui publiait les premières planches d'Astérix le Gaulois. C'est une pièce de collection : sur papier journal, très grand, dont toute une feuille est occupée par une vaste illustration de pirates : « Les Gau... Les Gaugau... ». Puis la porte du couloir s'ouvre sur d'autres clients de ce singulier hôtel : ils nous le confirment, nous sommes tous prisonniers de ce singulier établissement. Ils ne mentionnent pas « la fille d'à côté ». Ces deux hommes paraissent épuisés. La prison, en réalité, se trouve dans un autre bâtiment. On y torture, d'une façon qui nous laisse perplexes : les prisonniers sont placés dans des sortes de classes, où leur sont dictés des textes, à peu près semblables, mais toujours inachevés.
    Au beau milieu d'une phrase, l'exercice s'interrompt ; mais la dictée suivante est la suite du texte. Les élèves forcés reprennent espoir : hélas, à quelques variantes près, le nouveau texte est le même : torture mentale. L'un des prisonniers, dans ce bâtiment voisin, s'est pourtant aperçu qu'il manquait un épisode, car, lentement, comme un infernal motet, l'intrigue progresse. Et s'il manque un épisode, en dépit des répétitions, les plus sensibles à la chose littéraire s'en aperçoivent, estiment qu'on leur manque singulièrement de respect, et souffre d'une frustration bien   légitime : à quoi bon  s'efforcer de comprendre, si tout est fait pour désorienter ceux qui écrivent sous la dictée ? La situation, « là-bas », va devenir explosive. Restons dans notre belle chambre, ne cherchons pas à en savoir davantage.

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    En quoi cela nous concernait-il ? Nous restions libres d'aller et de venir, comme des clients ordinaires. Nous avions donc poursuivi, Arielle et moi, notre long voyage. Et nous parvenions enfin dan sla prestigieuse ville de Vienne, drapée dans son éternité. Il existe là-bas un petit cours d'eau,  sorte de caniveau aménagé, qui s'appelle comme la ville : la Wien. C'est là que nous étions arrivés, autrefois, rue des Ramoneurs, Rauchfangkehrerstrasze. Arielle et moi nous retrouvions dans une autre chambre d'hôtel, après notre épuisant voyage (ce qui épuise n'est pas tant le voyage lui-même que les étapes qui le parsèment, où l'on se fatigue de se reposer ; nous nous arrêtions tous les 25km, ce qui est pour le moins excessif.
    Mais nos curiosités n'étaient pas amoindries. Prenant le frais au pied de l'hôtel, nous avons été intrigués par un bruit de foule provenant d'un haut bâtiment voisin : meeting ou spectacle ? Rien ne l'indiquait, ce n'était qu'un vaste cube gris, très haut, sans enseigne. La solution était si simple que nous n'y avions pas pensé : nous vider de notre air, et ainsi allégés, nous mettre à flotter, à léviter : manque de logique ! n'est-ce pas de se gonfler d'air qui aurait pu nous assurer une faculté d'oiseau ? cependant nous voyons que les baudruches remplies d'air demeurent à ramper, inefficaces, sur le sol ? Il faut aussi évacuer toutes les préoccupations, tous ces vains ornements de pensées qui nous alourdissent sans profit.
    Nous parvenons ainsi tous deux à une grande hauteur, à dominer l'immeuble, à dominer même deux mâts, que l'on a dressés là en d'autres occasions festives soigneusement oubliées. Il sont au-dessous de nous, mais nous ne courons aucun danger : en effet Dieu, ou qui que ce soit, dans son infinie bonté, voyant que nous nous rapprochons de lui, ne fût-ce que par l'allègement de nos pensées, nous a pourvus l'un et l'autre d'une auréole. C'est là, au-dessus de nous, à portée de main ; ma foi, nous nous en emparons, et les lançons sur les mâts, au-dessous de nos deux corps d'anges  victoire ! Les auréoles encerclent les deux mâts et les dévalent jusqu'à leur pied. Il existe dans les foires de telles attractions, à l'échelle humaine.
    Mais nous ne gagnons ni ours en peluche ni sucre d'orge : pour des anges, ou des saints, c'est bien trop facile. Et puis, dans notre éternité, ne disposons-nous pas de toutes les commodités , ne serait-ce que la vie éternelle...  Attention toutefois : nous ne sommes pas sauvés, nous ne sommes même pas morts : à la moindre inattention, nous retomberions lourdement sur le sol, nous nous empalerions peut-être. Nous devons faire attention de ne plus faire attention, nous concentrer sur la non-concentration.

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