1.4.16

Agnès Martin-Lugand

"Notre premier baiser avait eu un goût de bière. Combien de fois en avions-nous ri ? Le romantisme ne nous étouffait pas, à vingt ans. Colin ne buvait que des bières brunes, il n'aimait pas les blondes, il se demandait toujours pour quelle raison il m'avait choisie, ce qui lui valait invariablement une calotte sur la tête." Le choc du deuil immédiat se décante, les souvenirs heureux se réveillent.
    "La bière s'était aussi immiscée une fois dans nos choix de vacances. Colin avait eu envie de partir quelques jours en Irlande. Puis ils avaient prétendu que la pluie, le vent et le froid l'avaient fait renoncer. En vérité, il connaissait suffisamment mon goût exclusif du soleil et du bronzage pour ne pas me forcer à porter un coupe-vent et une polaire pendant nos vacances d'été ni à m'imposer une destination qui m'aurait déplu.
    "La bouteille me tomba des mains et éclata sur le carrelage." Juste le ton qu'il faut, nostalgique et vivant, vrai et douloureux.
    "Assise au bureau de Colin, un atlas devant les yeux, je parcourais une carte de l'Irlande. Comment choisir sa tombe à ciel ouvert ? Quel endroit pourrait m'apporter la paix et la tranquillité nécessaires pour être en tête-à-tête avec Colin et Clara ? Ne connaissant strictement rien à ce pays, et me trouvant dans l'incapacité d'y choisir un point de chute, je finis par fermer les yeux et poser mon doigt au hasard." Jeunesse, jeu, douleur et fausse désinvolture.
  
  "J'entrouvris une paupière et me rapprochai. J'utilisai mon autre oeil après avoir retiré mon doigt pour déchiffrer le nom. Le hasard avait choisi le plus petit village possible, l'écriture était à peine visible sur la carte. "Mulranny". Je m'exilais à Mulranny. 
    "C'était le moment, je devais annoncer à Félix que je partais vivre en Irlande." Exil, enterrement et renouveau. Ce village ne figure pas sur l'atlas. "Trois jours, c'était le temps qu'il m'avait fallu pour rassembler le courage nécessaire. "Nous venions de finir le dîner, je m'étais forcée à avaler chaque bouchée pour le satisfaire. Avachi dans le fauteil, il feuilletait une de ses brochures.
    " - Félix, laisse tomber tes magazines.
    " - Tu t'es décidée ?" (à sortir, à danser, à rester avec nous).
    " Il se releva d'un bond et se frotta les mains.
    " Où partons-nous ?
    " - Toi, je n'en sais rien, mais moi, je vais vivre en Irlande.
    " Mon ton s'était voulu le plus naturel possible. Félix happait l'air comme un poisson en train de suffoquer;
    " - Remets-toi." Humour, sourire entre les larmes, etc.
    " - Tu te fous de moi ? Tu n'es pas sérieuse ! Qui a pu te donner une idée pareille ?
    " - Colin, figure-toi.
     " - Ca y est, elle est dingue. Tu vas aussi m'annoncer qu'il est revenu d'entre les morts pour te dire où partir." Soufflé, le bon ami bien chaste. Et qua va-t-il devenir, lui ? et la librairie de l'ex-couple ?
" - Tu n'as pas besoin d'etre méchant. Il aurait aimé aller là-bas, c'est tout. J'y vais à sa place. - Oh non, tu ne vas pas y aller, me dit Félix très sûr de lui.
    " - Et pourquoi ça ?" Ah, ces amis qui vous veulent du bien...
    " - Tu n'as rien à faire dans ce pays de... de...
    " - De quoi ?
    " - De rugbymen mangeur de moutons.
    " - Les rugbymen te gênent ? Première nouvelle." ("L'humour est la politesse du désespoir") "D'habitude ils te font plutôt de l'effet. Et puis tu crois que partir en Thaïlande se défoncer sur une plage pendant la pleine lune et revenir avec forever Brandon tatoué sur la fesse gauche, c'est mieux ?
     " - Touché... garce. Mais ce n'est pas comparable. Tu es déjà mal en point, tu vas être irrécupérable." (c'est un risque, ma cocotte).

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