16.5.16

Chambre d'hôtes


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    Une chambre d'hôtes, c'est juste un gîte pour la nuit. On y vient seul, on se couche, on décampe le lendemain. Parfois, il n'y a pas de fenêtre : seulement de quoi dormir. L'avantage, c'est d'être seul, de se connaître. C'est aussi de pouvoir chier sans importuner quiconque de son odeur. C'est pourquoi j'apprécie les chambres d'hôtes, spartiates. Même s'il faut avoir quitté les lieux à 7h 30 du matin. Ce serait un bon moment pour se promener : tout le monde va travailler, tandis que Paris se rue au travail. Et moi, je poursuivrais ma petite route de clochard martyr. Curieux, non, ces chambres d'hôte en plein Paris ?
    Ce jour-là, il était bien trop tôt : cinq heures moins vingt peut-être. Vingt minutes avant que Paris ne s'éveille, dit la chanson. Dans une chambre voisine (ou plutôt dans un coin : c'est à peine une cloison qui sépare plus ou moins nos deux couches) un homme antipathique se lève. Il est resté assis sur le bout de son lit – tête carrée, cheveux courts ébouriffés. Il me sourit, comme ça, pour marquer le coup, histoire de dire bonjour, mais ses traits demeurent durs. Je ne l'ai pas vu la veille au soir, il est arrivé après moi, et je ne le reverrai jamais. Finalement, je sors. Je sens qu'il vaut mieux que je sorte. Que je prenne le premier train de banlieue en garde St-Lazare. Que je descende à la station de mon précédent domicile : on a vite fait de tourner clochard, pour peu qu'on oublie ses loyers.    
    J'habitais en haut de la pente. A pied, cela fait 20mn. Je me souviens qu'Arielle m'a rejoint, que nous avons fait l'amour en plein air sur un morceau de prairie vallonnée, dont la dernière ondulation bute sur un mur de propriété. De ce côté-ci du mur, où nous baisons avec entrain, bien que je n'aime pas cette situation de plein air, existe aussi une maison, celle de Solange, une amie. Personne n'est encore levé. Si nous étions surpris par sa famille, qui ouvrirait la porte sur nous à poil au petit matin, nous serions simplement invités à prendre le petit-déjeuner, « dès que [nous] aur[i]ons fini ». Des vaches parfois s'introduisent dans cette prairie, qu'elles engraissent de leurs bouses.
    Pour baiser, nous avons dû éviter ces flaques sèches et malodorantes pour peu qu'on leur crève la croûte. Cela confère à nos ébats un parfum particulier, un rapprochement de la nature. Dans les replis de mon pantalon, là sur l'herbe, je vois pendant mes va-et-vient mon petit carnet personnel, ceint d'un petit ruban fermatif, qui contiendra aussi cette expérience de baise en plein air, au petit matin. Hélas. Revoici le Crâne Rasé de la gare St-Lazare. Il s'avance à l'autre bout de la prairie. De l'autre côté, sur ma droite, à la gauche de ma felle (je suis dessus) s'approche un couple d'une cinquantaine d'allée, que nous avions connu jadis en Lozère, où nous leur avions loué une mansarde, à un prix exorbitant.
    Ils sont cousins et possèdent tous les deux ces yeux froids et fascinants des loups en meute.
L'homme est militaire en retraite, et complète sa pension par du coupage de bois en forêt : toujours sur son engin, à transporter de lourdes grumes. C'est eux qui logent ici, chez Simone, qui loue à son tour une partie de sa vaste maison à ces locataires saisonniers du bout du monde (Le Massegros, sur le causse). Ils reviennent ici régulièrement, grâce à l'accueil exceptionnel que réservé toujours Solange à ses hôtes, moi compris. Peut-être bien qu'elle s'envoie le militaire. C'est elle qui m'a dit ne pas comprendre les femmes exclues du plaisir vaginal : « Rien de plus facile » dit-elle. Finalement, Solange n'est pas secourable à tout le monde ; pour elle, une femme sans orgasme correct n'est qu'une cloche, une gourde.

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