6.6.16

Comme nous refaisons le monde

Après lecture de Diderot, lettres à Sophie Volland. Car je suis un homme sans personnalité, du moins sans maturité selon les critères officiels et unilatéraux, et mieux vaut se revendiquer de ces fameuses insuiffisance dont les braves gens se gaussent, juisque dans leurs représentants littéraires non moins autoproclamés. Tiens, moi aussi, je m'autoproclame, et j'écris ce qui suit :
Arielle ne me quitte jamais. Je l'accompagne jusque dans les supermarchés, jusque dans les hypermarchés. Un jour en Charente une jeune femme avait demandé à me nettoyer mes fraises. Devant sa mère : pas de risques. C'est à nous, les hommes, de faire les brutes et les avances. Ici, simplement mon épouse souhaitait que je rinçasse, un par un, de gros radis rouges. Elle avait aussi acheté des bananes. Que faire de symboles si parlants ? La caissière, d'autre part, me sourit : je n'aide donc pas ma femme, qui dépose tout sur le tapis roulant ? Se pourrait-il que je fusse dispponible ? Mon Dieu, je plais aux caissières à présent ! Nul doute que je ne sois redevenu jeune
. Les deux époux que nous sommes ressortent donc chargés de victuailles. Les sypermarchés sont des temples de la consommation, chacun l'a déjà observé. Celui-ci présente un porche digne d'une cathédrale plate. Et comme à l'église, un clochard se trouve là, ce que l'on appelait autrefois « un mendiant », et qui s'attend visiblement à l'aumône qui lui est due. Chose extraordinaire, étant donné le peu de propension de ma moitié aux générosités à l'égard d'inconnus : c'est elle qui reste en arrière, fouillant de toute part sur son corps afin de trouver une petite pièce. Je ne peux tout de même pas lui dire, à elle, que je viens justement sans qu'elle s'en soit aperçue de donner justement un euro à ce même pauvre homme.
Abondance d'aumônes ne nuit pas. Mais tout de même, j'ai bien dû me retourner pour le lui signifier. Autrement, pourquoi le clochard me flanque-t-il une grande claque furieuse sur l'épaule ? au point que je la ressens à travers mon sommeil. Lequel se poursuit ; j'y rédige mon rêve précédent, celui-ci, par conséquent. J'écris donc sur un petit bureau, chez des amis, qui m'ont invité ; or, ils portent précisément le même nom de famille que notre mendiant humilié : que va-t-il se passer ? Va-t-il surgir au lever, devant la cheminée, cousin enrichi ? Ne serait-il pas un rejeton de cette famille, inconnu de moi, et menant une vie de clochard et d'errance parce que cela lui convient ?

Il est arrivé que la police retrouve mort, au fond d'un fossé, tel notaire disparu, bourré de thune, et subissant de son plein gré les saisons et leurs intempéries ; c'était dans le Calvados. Ici, tout le monde est riche, sans complexe. Le mendiant lui-même n'était pas trop mal vêtu, pour un homme de sa condition. Quel mystère ! Et quelle époque merveilleuse que ces années soixante-dix, malgré l'absence d'euros ! Comme nous refaisons le monde ! Comme il a régressé !

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