12.5.18

Blockhaus B







C O L L I G N O N




B L O C K H A U S B








« Cette pluie m’emprisonne. Je ne peux plus atteindre les arbres. »
Il y a son nom sur l’enveloppe.
« ...la prairie s’est détrempée jusqu’au centre de la terre... »
Les oiseaux croassent de toutes leurs forces. Il pleut depuis le premier du mois.
« Si j’avais de bonnes bottes, je pourrais remettre la lettre : c’est le même nom, mais
ce n’est pas moi . »

S’il traverse la prairie – le champ de boue, le cloaque – il deviendra une masse informe. Au mieux le vent l’encroûtera. Et puis, de l’autre côté des arbres, il y a le Fleuve.
« Celui qui porte mon nom a besoin de cette lettre. Plus que moi. La lettre, à moi-même, n’apportera que des tourments . »
Il habite loin, loin, au sec, dans son dos :
Formán Tikhonovitch Biédrinine
Blockhaus B
« Je ne suis pas cet homme. »
Les corbeaux dans le ciel font et défont des cercles noirs. Il tend les bras comme un fusil :
« Pan ! Pan ! »
Sans s’émouvoir, les oiseaux s’engouffrent dans une énorme boule d’arbres malades, au bord du marécage,puis, l’homme entreprend la traversée.
À chaque pas la boue monte aux genoux. Il regarde sa montre : quatre heures avant la tombée du jour. Il tâte le message dans la poche de sa chemise : il pouvait aussi bien tout laisser derrière soi. Les choses au pire, il trouverait au bourg une chambre sèche, un pantalon propre.
BLOCKHAUS B 3








De trou en trou il se déhanche.
Le soleil perça les nuages réveillant des nuées de moucherons acides. Il eut le souvenir d’heures paisibles, de soirées à l’air libre, sur le banc, le jardin fait. De ce côté-ci du marais, à présent derrière lui, se trouvait Bostrovitsa, un gros village plein d’enfants placides. Devant lui, Gréménovo, où il n’avait jamais mis le pied depuis la destruction du pont – plus exactement, l’édifice branlait de toute part depuis l’attaque des Stukas. Ils avaient bombardé les réfugiés. Les autorité l’avaient déclaré impraticable.Dangereux. Il avait sauté, le pont, par ordre du voïvode.
Il fallait prendre le sentier.La boue, après la décrue, avait là aussi tout recouvert.
Les anciennes photos du Pont d’Aval le montraient aux jours de gloire, grouillant comme une fourmilière : bateleurs, charrettes, marmaille… c’était avant la naissance d’Endrick. C’était avant la mort du grand-père. Avant le bombardement.
L’homme avança, leva les bras, tira sur ses cuisses. (à suivre)










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