Le Singe Vert tome 1

COLLIGNON HARDT VANDEKEEN


LE SINGE VERT
DER GRÜNE AFFE




T. I No 1 L'art dégueu
le 4 février 2044


Soyons clair et net, brut et sans bavure : le CAPC de Bordeaux présente de prétendues œuvres artistiques n'ayant en commun avec l'art que la proximité qui relie ma chemise à mon cul. Je vous le dis en vérité comme un vulgaire Coffe, c'est de la merde. Et je ne le répèterai jamais assez : c'est de la merde, c'est de la merde, c'est de la merde. On nous présente un art soi-disant contemporain, alors que ça fait soixante ans et plus qu'on nous bassine avec les mêmes excréments paraît-il révolutionnaires qui sont à la révolution ce que sont les goulags à l'idéal socialiste. Ce qui n'était, ce qui n'aurait dû subsister que comme un joyeux canular est à présent institutionnalisé pour la plus grande joie des spéculateurs bourgeois, qui ne maintiennent artificiellement la valeur de ces sous-merdes que pour ne pas perdre leurs investissements.
C'est devenu de la culture d'Etat. Aussi payant, aussi puissant, aussi monstrueusement inexpugnable que les Salons sous Napoléon III, lorsque les impressionnistes relégués dans un contre-salon n'excitaient que les sarcasmes. Démolissons la forteresse de l'amateurisme, du tape-à-l'œil, du manque de conscience professionnelle ! Il n'y a là que gadgets, négativisme de potache : trois panneaux peints "Ici on vend du vent". Les rayures de l'ineffable Buren devant lesquelles j'ai entendu s'exclamer :"De toute façon avec Buren c'est la déception absolue". Plus : une rangée de lits d'hôpital - excellent décor pour une pièce de Brecht ou un film sinistre - mais un décor est au service d'une œuvre, d'une pensée !
...Ici le vide. L'auberge espagnole. Et qu'on ne me parle pas de liberté : indigence n'est pas liberté. Des étalages de meubles et de fripes sous vitrines. S'il est vrai que tout mérite un coup d'œil artistique, n'importe quoi pouvant être promu au rang d'oeuvre d'art, eh bien soit, nous avons compris ! mais pourquoi, modernistes de mes fesses, toujours exposer les mêmes rengaines depuis des cinquante ans et plus ? "Nous ne pouvons définir ce qu'est l'art", dites-vous? Bien sûr : nous ne pouvons pas définir davantage l'amour, ni même l'électricité (demandez aux physiciens) - et pourtant, nous continuons à faire l'un et à nous servir de l'autre... Où sont passés le sérieux dans le travail, le sens de l'émotion et de la beauté ?
Et mes Pol-Pot de rétorquer "Y a plus de travail !" "Travail-Famille-Patrie" ! "Y a plus de beauté ! Y a plus de sentiments" - oui, cent fois oui : l'on a mis sous ces vocables des réalisations aussi douteuses que les portraits de chiens de Monsieur Rose («Hein, c'est ressemblant ! ») et les

biches aux bois des calendriers des postes. Mais qu'est-ce qui n'a pas été sali par Pétain et la connerie? On nous dira : "L'extrême droite n'aime pas ce que nous faisons, or vous n'aimez pas ce que nous faisons, donc vous êtes d'extrême droite ! " Voyez le sophisme ! A ce compte, Le Pen a un cul, or il est d'extrême droite : j'ai un cul, donc je suis d'extrême droite ! Petits rigolos ! Je ne vous ai jamais dit que vous étiez de l' "art dégénéré", entartete Künst, je vous ai dit qu'il fallait vous entarter ! Qu'il n'y a plus d'art du tout ! Le roi est nu ! entendez-vous ? le roi est nu ! et même, il n'y a plus de roi. On nous dit: "Ces mouvements artistiques font partie de l'histoire, ils ont été étudiés comme des mouvements historiques" – mais rien ne se modifie comme un livre d'histoire ! les staliniens et combien d'autres sont là pour nous le rappeler - et nous ferons descendre un jour ces usurpateurs de leurs cimaises prétendument historiques...
On nous dit encore : "L'artiste veut présenter, simplement, les instruments de son travail, afin de mettre à nu l'idée de l'art". O.K., je vais donc me présenter à mon éditeur avec un stylo, une feuille et une reliure, et je vais le prier de m'éditer en grande pompe, et très cher : où est-ce que vous croyez qu'il va m'envoyer, mon éditeur ? Vous trouvez même des prétendus sculpteurs qui entassent des tas de caillasses. Et de vous dire - je n'invente rien : "Au lieu de sculpter par soustraction, je sculpte par accumulation". Tiens ! je vais écrire par soustraction, moi : que des pages blanches ; puis j'irai trouver mon éditeur, voir plus haut... Ce n'est pas "l'art du temps" qui figure là sur ces murs ; mais l'art qui s'est vendu ; à ce compte-là, virez-moi Van Gogh et Modigliani des musées... Vous avez évacué tout ce qui fait la force et l'appel de l'art : l'émotion. Ça ne leur plaît pas, ce mot-là. Rester froid, ne rien ressentir, ne pas être dupe, surtout, ne pas être dupe ! pour faire "moderne" ! encore une fois, l'avant-garde de grand-papa. Il ne faut pas que les œuvres puissent dégager autre chose que l'ennui le plus pesant, l'indifférence, le ricanement blasé ! Et pendant ce temps-là, des artistes, des vrais, qui ont le sens de l'effort, qui voient plus loin que le coup d'éclat stérile de l'éjaculation précoce, crèvent la dalle et se shootent au Prozac au milieu de leurs tableaux que personne ne veut, refusés de partout sous prétexte qu'ils respectent la forme, la ligne, la couleur - sous prétexte qu'ils sont, horreur ! figuratifs!
Bacon, classé comme "moderne, bien que figuratif" ! Ah, vous regrettez bien, bande de fachos, de ne pas pouvoir l'éliminer, celui-là. Il ne rentre pas dans les cadres, celui-là... Il s'est fatigué, Bacon, et plein d'autres, les Di Maccio, les Mazilu, les Lamy, les Matthäuer. La fatigue d'extrême droite, sans doute ? Bande de boursicoteurs ! ...Parce qu'ils éprouvent et tentent de transmettre une émotion devant un corps, un ciel, un paquet de tripes ? L'émotion, c'est aussi d'extrême droite ? La foi en quoi que ce soit, c'est d'extrême droite ? L'Homme, c'est d'extrême droite, tas de pousseurs de merde ? Voilà cinquante ans qu'on nous expose des poubelles, des tampax, des carrés de pollen de noyer - quelle audace ! - des affiches déchirées, des machins qui font clic-clic en anglais (évidemment) dans un écran de télévision ?


Messieurs les Contestataires ! mais qui redevenez si vite des Hârtistes, sitôt qu'il s'agit de passer à la caisse ! et de la considération s'il vous plaît ! il faut voir avec quelle morgue ils considèrent ceux qui ne les admirent pas ! Va chier, pauvre bourgeois ! Fais-toi enculer, mais n'oublie pas ton portefeuille ! Si tout le monde restait chez soi - au lieu de hanter ces vastes expos où s'étale la sottise prétentieuse, eh bien ! nos pseudo-philosophes remballeraient leurs foutaises. Les lois du marché ont fait des Beaux-Arts un salon du bricolage cradingue, où il est impossible, où il serait déshonorant de voir un cours de technique, voire de modèle vivant ! Plus de sculpture, plus de moulage ! allez apprendre ces vieilleries chez les petits vieux, payez-vous des cours privés ! de toute façon, payez...
Votre inscription aux Beaux-Arts, par exemple ; et sachez qu'aux Beaux-Arts, on apprend d'abord et avant tout que l'art, c'est bourgeois, c'est fini, avant de l'avoir appris ; à tout saloper, avant de savoir tenir un crayon, que dis-je - avec interdiction de savoir tenir un crayon. Vous n'êtes pas là pour transmettre votre savoir, vous êtes là pour permettre aux gens de s'exprimer" - voilà ce qu'on a dit - texto - à un prof des Beaux-Arts (paix à son âme). Quant aux enseignants qui mènent des troupeaux de gosses baver devant les âneries du CAPC, pour leur montrer "ce que c'est que l'art aujourd'hui", ou "à quelles impasses conduit en art l'invasion de la rhétorique et de la mauvaise philosophie", je répondrai qu'il serait aussi dangereux d'amener une classe devant un défilé nazi pour lui montrer à quelles aberrations mènent certains courants de pensée pour le cas bel et bien dégénérée...
Dangereux, car certains peuvent s'imaginer - dans l'état d'inculture où est désormais parvenue la majorité de la jeunesse française - qu'il n' y a que cela comme modèle. Montrez-leur des Rembrandt, des Van Gogh, des Egon Schiele, puis les merdes du CAPC, si vous voulez, mais en spécifiant bien que ce sont des merdes, qui se sont toutes poussées du coude et entrencensées pour usurper les cimaises... Quand les peintres du XVIe siècle peignaient, ils ne le faisaient pas pour être "des peintres du XVIe siècle ».! c'était le dernier de leurs soucis ! or aujourd'hui, on peint pour être "du XXe siècle" ! On se décrète « moderne » ! Mais attention, il faut être contestataire de façon conforme, coco !
Qu'est-ce que c'est que ces notions débiles de "peinture", d'"art" d'époque ? il faudrait peut-être raser nos cathédrales parce qu'elles ne sont plus à la mode ? Bande de Thieu-Sampan ! L'art n'a pas à se soucier de modernisme ou de "progrès", il doit viser l'éternel, avec honnêteté - encore des notions dont il faut se méfier, sans doute? ben voyons ! ...L'art ne conquiert pas chronologiquement, il conquiert spatialement. Dali, Schiele, Modigliani, ne sont pas "modernes" : ils ont rejoint l'éternel par une autre route. Et si l'art, si l'éternel n'existent pas, au moins, n'en faites pas commerce, bande de pourris. Qui voulez passer pour des révolutionnaires ! en réalité, tant que vous faites vos saloperies vite torchées, sans âme et sans conscience, même pas professionnelle, au mépris de

toute technique, de toute connaissance, pour flatter le peuple, pour lui prouver que tout un chacun peut devenir artiste, ce qui est faux, et vous le savez très bien - tenez : vous exposez des productions d'enfants, qui ne se débrouillent pas si mal, les pauvres endoctrinés - soixante années pour démontrer qu'un adulte peut très bien réussir à être aussi rudimentaire qu'un enfant - crime de lèse-jeunesse ! - mais vous ne le payez pas, le gosse ; vous lui faites sans doute croire qu'il a encore des "progrès" à faire ! - eh bien pendant ce temps-là, vous ne dérangez surtout pas l'ordre établi, et les Présidents de la République peuvent vous rendre visite.
L'Etat et. les marchands se sont tellement trompés - ils ont laissé crever Van Gogh, ils ont laissé crever Modigliani - que maintenant, n'importe quel déchet trouve preneur. Pendant que vous faites vos conneries, allez, vous ne dérangez personne - "sauf vous Monsieur" - ah, ces gens-là ne sont jamais à court d'arguments, ce sont les rois du blabla, des philosophes pervers de première bourre - à la niche, les chiens du baratin ! Dans un cirque, ce n'est pas en se mettant le doigt dans le cul et en expliquant que c'est un numéro de haute voltige qu'on va se faire ovationner ! On ne triche pas, au cirque, bande de clowns ! Vous nous débitez les mêmes conneries depuis cinquante ans – reprenons vos arguments idiots - et vous faites peser sur nous la chape de plomb du plus épais, du plus pompier des conformismes.
Nous avons vu tomber le mur de Berlin et les régimes museleurs de l'Est : quand tombera enfin le mur de la connerie prétendument artistique ? quand j'aurai quatre-vingt dix ans ? Comme pour ces pépés et mémés de Moscou qui n'ont connu que le régime de l'exclusion et de l'embrigadement ? Or, courage. Les signes avant-coureurs se multiplient. Il n'y a pas de livre d'or au CAPC - car je n'aurais pas été le seul à leur coller une reproduction de n'importe quelle œuvre de ce passé qui n'est plus à la mode, et j'aurais écrit : "Allez vous rhabiller, allez vite vous cacher, bande d'ignares, fumistes fachos" - fermez vos gueules, v'là l'Etat qui passe avec ses subventions. Et v'là l'bourgeois prêt à acheter ma poubelle sous cellophane, je vais pouvoir changer ma BMW.











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...Celle du viol, par exemple. Tous les jours tu en lis un dans les journaux. Et comme tu es un homme (c'est écrit sur ta carte d'identité) tu te poses des questions : qu'est-ce qu'il prend à un mec, à un mec comme moi, grand, fort et généreux (les chevilles...) - de se ruer sur une femme et de lui faire subir ça ? Dutroux, par exemple (tout de suite le cas extrême) - "donnez-le moi, qu'il gueulait le grand Belge à la télé, "donnez-le moi" (que j'en fasse de la charpie, que je les lui broie à petit feu entre deux pierres TRES rugueuses) - un violeur n'est pas un homme. Déjà un enquêteur - un essayiste - a commencé son livre comme ça : "On devrait leur couper les couilles". Les violeurs déconsidèrent, disqualifient les hommes.
Les mâles. L'espèce humaine. C'est à cause de ces cons-là que les femmes, forcément, d'emblée, se méfient. Même de moi quand je leur adresse la parole dans la rue - demandez un renseignement, dans la rue, pour voir - je n'aborde jamais une femme dans la rue ; Marie M. s'est vu demander l'heure, elle a aussitôt ouvert son parapluie à la gueule de l'homme éberlué en criant « Ça va pas, non ? » Seulement moi je me dis - c'est ça, la tentation - «  ce mec, le violeur, combien de fois s'est-il fait refuser ? » Levée de boucliers. IMMEDIATE : "Vous n'allez tout de même pas vous apitoyer sur le violeur ? il y a des putes !" Le viol légal, en quelque sorte... Mais les putes, c'est pas grand-chose.
C'est un peu pour les hommes comme la masturbation pour les femmes ; levée supplémentaire de boucliers : "On ne fait pas ça nous Monsieur ! » - comme dans les années 50. Mil huit cents... Cependant nous vivons dans une époque évoluée, où pour peu qu'on la pousse un peu, une femme digne de ce nom admettra très bien, sans difficulté, qu'elle se.. enfin... de temps en temps... le manque, vous comprenez... Oui. Quand une femme est en manque, elle.. comment dirais-je... - ...pour beaucoup d'hommes hélas, les détraqués par exemple, ceux qui aiment la recherche (pas la chasse ! je n'ai pas dit la chasse !) - le va-et-vient solitaire ne suffit pas. Eh oui. On est comme ça.
Une femme attendra une semaine, un mois, un an, dix ans - en trichant un peu, avec soi-même - un homme, un détraqué (voir plus haut), un obsédé, recherchera plutôt, même imparfait, même payant, un contact, un vrai, avec un vrai corps. Et peu importe si ce n'est pas pour la vie, avec un salaire, deux gosses et un trois-pièces cuisine... Et c'est là que tout se complique. Parce que la femme, là, en face, celle que vous voulez courtiser - elle voit très bien dès le premier mot où vous voulez en venir - cette femme-là, elle rêve d'amour, de tendresse, de sentiments profonds et partagés, avec un bon salaire et le trois pièces cuisine de tout à l'heure. Elle ne le dira pas, parce que ça n'est pas à la page, mais dans le fond...
Et elle dit non, bien sûr ; ou "peut-être" ; ou "plus tard" ; ou (un peu dépassé) "j'ai la migraine". Elle est libre. Aucune femme n'est obligée d'assouvir les désirs de tous les clebs en rut

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Elle sait qu'elle peut tenir une semaine, un mois, trois mois - voir plus haut - elle est libre tout de même non, pauvre imbécile ! Surtout que de toute façon elle jouira tout de même mieux en prenant calmement tout son temps avec elle-même qu'avec un Chevalier-Sabreur du quart de seconde. Putain de différence. Seulement le mec qui ne sait pas s'y prendre (certains disent s'y engluer) commence, à la cinq centième fois, à se décourager. "Il ne sait pas s'y prendre". "C'est facile" (c'est les femmes qui disent cela : "C'est facile". Les hommes aussi, d'ailleurs - quoique...)(Sondez un mec, un peu, pour voir ? ) - l'homme donc, disais-je, celui qui ne sait pas s'y prendre, enfin pas très bien (il y en a. ; des tas...) - se met à se poser des questions ; dans l'histoire, le sexe inférieur, c'est lui. 
Alors il se traîne chez les putes, ou tout seul, chez lui, à l'abri - etc... A la six centième fois - là, je fais exprès - il s'aigrit. Il disjoncte. Et il y en a même qui violent. Aucune excuse. Un viol, c'est un crime. Jusqu'à vingt ans - ça compense toutes les fois où le violeur a été relaxé. Ou relâché... Mais la tentation, la sale tentation dont je parlais au début, c'est d'aller tout de même, en se faufilant bien, sans être vu, dans un tout petit couloir dérobé de la prison, lui porter des oranges... - Ah non alors là permettez c'est inadmissible ! Vous allez trop loin ! Merde, qu'il aille se faire soigner ! un violeur, c'est un malade ! » - bon, c'est par où, le sens du poil ? voilà... voilà... calme... vous savez, moi, j'ai 53 ans, trente-et-un an de mariage, ce n'est plus mon problème - et dans le temps, j'étais très aimable avec les putes, parce qu'elles me tiraient une belle épine du pied, elles me disaient parfois : « Avec toi c'est sympa, parce que tu nous parles, au moins... »
Il paraît qu'ensuite, le client ne parle pas mais se tire vite fait, «parce qu'il se sent coupable ». Pas du tout. C'est fini. On n'a pas forcément joui (la femme n'est pas là pour ça, elle a d'autres moyens). Et puis, post coitum homo animal triste. Maintenant que je sais que les femmes me prennent pour un potentiel violeur, je ne leur parle plus; je ne les regarde plus ; "jamais dans le cadre professionnel !" - comme ledit cadre professionnel vous prend les 3/4 de la vie on ne risque plus de perdre son temps à draguer. Jamais on ne parle d'amour. Des fois qu'on se fasse poursuivre pour harcèlement. Les femmes passent raides, souriantes, au bureau, vachement aimables, "fraîches et efficaces", décolletées jusqu'au nombril, la jupe au ras des trompes - sacrilège ! sacrilège ! comment osez-vous parler des femmes ! - bref la vie sans amour n'est plus qu'un avant-goût du cimetière. Voilà le résultat, messieurs les violeurs. Encore que je ne sois pas bien sûr, tout de même, que ce soient vraiment eux qui aient commencé - Ta gueule. A la niche. Allez couché, le pit-bull.
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SUITE

Cher Monsieur,
Dans votre journal, une expression m'a profondément troublé : vous dites que "des chaînes de télévision accessibles à tous projettent après minuit des films où la pornographie la plus atrocement vulgaire le dispute à l'esclavagisation de la femme, à la chosification du corps, à la bestialisation de l'amour".(J.F.K.) - ah non ! vous n'allez pas vous y mettre aussi ! "La pornographie, c'est l'érotisme de l'autre"! Laissez-moi je vous prie contempler au sein de la nuit les merveilleuses images de mes contes de fées, juste compensation d'une réalité suffocant sous la chape de plomb qui nous est infligée par le puritanisme féminin !
Dès que vous proposez à une femme un peu de tendresse, même le plus poliment, le plus courtoisement, le plus respectueusement du monde, la voilà toutes griffes dehors, déclenchant un véritable tir de barrage contre l'espèce de bite à pattes (c'est ainsi que nous sommes catalogués dès que nous avons l'audace de sortir du strict cadre des conventions socio-professionnelles) qui se permet d'oser profaner la Huitième Merveille du Monde, leur cul ! (appelons les choses par leur nom...) Et que les professionnel(le)s du "c'est facile" et du "il n'y a qu'à" veuillent bien remballer leur langue de bois !
La femme fait payer, soit avant (c'est clair et net), soit après (il faut alors promettre implicitement de consacrer 101% de son temps à "s'occuper d'elle, s'occuper d'elle, s'occuper d'elle" (Simone de Beauvoir, "les Mandarins"). Comme dit Jacques Brel, "Les putains, les vraies, c'est celles qui font payer pas avant, mais après"... Pour ne pas avouer qu'elles éprouvent du désir, elles sont même prêtes à prétendre qu'elles ont besoin d' "être amoureuses" pour faire l'amour : ben mon vieux, si on devait attendre d'éprouver de l'amour pour le faire, nous ne le ferions pas souvent... Ces femmes, toutes animées de bons sentiments, prêtes n'en doutons pas à faire interdire la pornographie et la prostitution, je les considère comme indirectement responsables des agressions sexuelles qui nous scandalisent tous. Voir les sommes explosives de frustations qui fermentent dans les esprits des détraqués. Si l'on pouvait réellement compter sur la collaboration amoureuse des femmes, certains ne seraientpas aussi tentés de se rabattre sur le passage à l'acte,
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l'agression... Pourquoi serait-ce donc toujours à nous, les hommes, d'endosser la responsabilité de ces crimes ? Quant à l'esclavagisation de la femme : ces actrices, que je sache, sont majeures, consentantes et (grassement) payées. Les hommes d'autre part, ces bourreaux, ne sont-ils pas, par hasard, aussi rabaissés (si rabaissement il y a) que leurs partenaires ? Quand ma femme et moi faisons l'amour, sommes-nous vulgaires ? Qui de nous deux avilit l'autre ? Verra-t-on des femmes un jour porter plainte parce que leur mari fait l'amour "sans les aimer suffisamment"? J'en ai plus qu'assez de cette dichotomie : les femmes angéliques victimes d'un côté, les hommes affreux dominateurs esclavagistes vulgaires de l'autre.
Angéliques, les femmes ? ravagées par la masturbation comme elles sont ? allons donc ! les dernières en tout cas à s'arroger le droit de nous faire la morale... Laissez-nous donc regarder nos films érotiques nocturnes en toute quiétude...
Telles sont donc les considérations peu distinguées dont je voulais vous faire part.
Bien à vous, Signé : PITBULL


DEUXIEME SUITE

Lecteurs, jugez de mon embarras : il me faut atténuer, annnuler l'effet des pages qui précèdent, alors que la seule sincérité de la mauvaise foi les a dictées : si j'étais femme en effet (ce qu'à Dieu ne plaise : interrogé un jour par une amie, si je désirerais vraiment devenir femme, et pressentant à son regard qu'elle était sur le point de m'initier à une confrérie bien plus redoutable encore et plus restrictive que celle des Frères en Virilité, je lui répondis "Je n'ai pas envie de passer d'une prison à une autre") - je me comporterais très exactement de la même façon que la femme actuelle. Il me serait en effet rigoureusement impossible de supporter la brutalité rêche de l'horrible organe que les hommes trimballent là, au bas du ventre ; si j'étais femme, je serais lesbienne, ce qui fait bien rire autour de moi.
Mme de Staël déclara un jour qu'elle n'aimerait rien tant que de devenir un homme ; que l'unique chose qui l'arrêtât, c'était de de n'avoir pour partenaire que les femmes. Réfléchissez encore à cette apparente boutade sur les "lesbiennes" : elle signifie "Au fond, je ne veux pas devenir femme du tout". Comme l'a dit je ne sais plus qui en effet, la vie d'une belle femme dans la rue correspond à celle d'un lapin le jour de l'ouverture de la chasse. Ce à quoi, si j'étais intégriste, je répliquerais qu'elles n'auraient qu'à se transformer en laiderons, puisque de toute façon elles seraient bien décidées à ne rien accorder de leurs faveurs ; ce à quoi les femmes avisées HARDT VANDEKEEN « LE SINGE VERT » 2 - 11
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répondraient qu'elles voudraient être belles pour elles-mêmes ; à quoi je répondrais à mon tour en les renvoyant à leur indécrottable narcissisme, ainsi qu'à leurs phalanges agiles. Avez-vous compris pourquoi les islamistes veulent transformer les femmes en sacs de linges, au corps invisible ? Vous souvenez-vous de l'émission lointaine sur les roses d'Ispahan, où l'on apercevait partout, dans les roseraies, sur les chemins, d'immenses cercueils verticaux, comme autant de blattes dressées sur leurs pattes de derrière, 52% de la population : les femmes ? La "vedette invitée", invitée justement à émettre un avis favorable, exotique et lénifiant sur ce beau reportage, répondit que c'était là faire indirectement la propagande du port du voile, de l'enterrement vivant des femmes de l'Iran.
En ne le dénonçant pas, le reporter s'en était fait complice. Tête de Sylvain Auger, qui n'avait cherché comme d'habitude qu'à faire plaisir... En fait, je hais la différence ; je trouve inadmissible de ne pas avoir le corps de l'autre, du moins les avantages que je lui suppose (masturbation fréquente et inaperçue, homosexualité non moins fréquente et inaperçue), tout en refusant les inconvénients, bien réels ceux-là (se garder à droite, se garder à gauche) - comment une femme peut-elle se sentir en sécurité auprès d'un homme ? Me voici à présent tombé dans l'excès inverse : je propose de supprimer tous les hommes à la naissance, tout juste capables qu'ils sont de déclencher les guerres et les violences de toutes sortes.
On peut donc se passer des hommes. Mais "si l'on avait attendu après les femmes pour faire la révolution, disait Gramsci, on en serait encore à l'âge de pierre." Bon, ça me reprend. Il est vrai (ou imaginé ? ) que mes sourires aux femmes, dès qu'elles ont compris où je voulais en venir, se sont toujours soldés par des moqueries ; mais la femme risque pire : le viol, la torture. Je pourrais peut-être considérer la femme comme une personne, cela me changerait, et non plus seulement comme un objet dont la seule présence est un refus offensant de mes désirs, voilà, j'aurais pu y penser plus tôt. Dirait Donald. Et, disait Stendhal (la citation est mon péché mignon, prouvant au passage un manque total de maturité), "si je tenais enfin entre mes bras l'objet de mes désirs, qu'en ferais-je, qu'en ferais-je ? " - eh bien donc ! je retourne à ma vie conjugale et professionnelle, des culs plein la tête et des soupirs plein les bourses.
Vous me direz que je pouvais aussi bien garder ça pour moi, et que vous n'en avez rien à foutre. Je répondrai, ayant décidément réponse à tout, ce qui s'appelle aussi n'avoir réponse à rien : tant d'autres m'imposent ce dont je n'ai, moi, strictement rien à cirer, que je peux bien me permettre moi aussi de délirer, ça rime. La rime, y a que ça de vrai...
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N° 3


NETANIAHOU, LES JUIFS ET LES AUTRES

Attention à ce que je vais dire. Bien regarder où je mets les pieds, en ces temps-ci où péter de travers peut vous mener devant les tribunaux - un simple éditorial ironique par exemple... Nul ne peut être assuré de ne jamais être emprisonné ou torturé pour ses opinions - c'est Jean Ferrat qui le dit, la preuve... L'antisémitisme c'est pas une opinion : c'est un délit. Je hais les antisémites. J'adore les juifs. Il paraît que c'est la même chose que l'antisémitisme, en plus subtil. Merde alors. Une femme, les femmes. Un juif, les juifs : ça n'est déjà plus des maths. Déjà le pluriel, c'est suspect: un simple "s", et nous voici vacillant sur la berge du ravin, SS, et nous tombons dans le badinage.
Dans l'atroce. Mettons le malsain. Ma spécialité, le malsain. Je fais quoi ? Je me détourne ? Je me bouche le nez ? « Le raciste, l'antisémite, c'est pas moi, c'est l'autre ?" Moi le goy pur porc, dès que j'ai connu l'existence des juifs, et de ce qu'on leur avait fait - j'avais treize ans – ils m'ont fasciné. J'étais un petit con : toujours à me faire remarquer, tellement supérieur aux autres (le fils de l'instit ! pensez ! ) - forcément, les autres n'étaient pas d'accord. Les cons. Alors j'en rajoutais. Dans une quatrième, vous le savez, il y en a toujours un qu'on appelle "le singe". Le singe, c'était moi - der Affe, war es ich gewesen. Il n'y avait rien tant que je craignisse, ni que je provoquasse - que la persécution : taraudant les autres – taraudé.
Chiant, et récoltant toutes les persécutions du chiant. Le pion Mafille me suivait, me protégeait, moi je semais Mafille pour retrouver ma petite cour et lui filer tout mon filon de blagues dégueu, quitte à ce qu'il se détournassent d'un coup dsè qu'ils en avaient marre : à ce moment-là j'étais tout seul. Et je me souviens bien de toute cette cour de récré de lycée, les trois préaux bourrés de garçons sous la pluie battante, en train de me huer dans les chiottes où je m'étais réfugié, au beau milieu, gueulant "mort aux vaches" par-dessus le battant. Un chef-d'œuvre de jouissance. Tout ça pour dire : la persécution, j'en connais un rayon. Or voilà que je tombais sur un peuple persécuté dans les siècles des siècles. Des gens absolument comme tout le monde, qu'on s'obstinait à traiter de façon différente, à discriminer. Bon sang je connaissais ! J'ai pris fait et cause pour eux, tout de

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suite, immédiatement : "les juifs". C'étaient les autres qui les créaient ; s'il n'y avait pas de juifs, on les inventerait. C'est bien Sartre qui dit cela, dans sa « Question juive »... Mais je ne connaissais pas « La question juive », et tout ce que je voyais, c'était que moi, moi le persécuté, j'étais tout seul. Impossible de trouver une communauté, un groupe qui se serrerait les coudes pour moi, et que je défendrais aussi. Je me suis donc mis à envier les juifs : si tu en insultais un, tu pouvais te retrouver illico devant les juges, traîné par la LICRA ou par le CRIF. Tandis que moi, la tête de con, si on m'insultait, je n'avais que ma gueule, ou mes deux poings, pour me défendre : il n'y a pas d'Association internationale des têtes de con.
Vous allez dire que c'est sans proportions, ridicule, ignoble ; jamais personne n'a pensé à m'envoyer en camp de concentration. Mais à l'asile, si. Ce qui est une autre histoire. Tout le monde voulait m'envoyer à l'asile. Figurez-vous que j'étais fasciné par Hitler, qu'on aurait bien dû y fourrer, avec toute sa clique – mais il y avait de la relève, à ce que j'ai appris. Or Hitler, lui aussi, se croyait persécuté, il avait même réussi à persuader tout un peuple qu'il était persécuté, lui, le Peuple Elu, et à faire l'intéressant au-delà de tout ce que j'aurais pu imaginer : pendant plus de dix ans, tous les Boches les yeux fixés sur lui ! ça c'était du spectacle, du cérémonial ; du mystère, de la morbidité, de l'adoration.
...L'antisémitisme ? un détail, comme disait l'autre ; une erreur, comme Céline l'avait chevroté, misérable, dans son falzar à ficelle, à Meudon - bref, c'était bien dommage, vraiment, qu'Hitler eût été antisémite, sinon, c'était valable, je me cite, c'était jouable. On n'est pas seulement « pas sérieux quand on a dix-sept ans" ; on est même particulièrement con. Alors "les juifs" ; avec tous les guillemets possibles, eh bien ils sont devenus, pour moi, des personnages sacrés. Pourtant j'en ai connu, des juifs, j'en connais encore : des gens bien ordinaires, beaucoup d'intelligents, beaucoup de cons, exactement comme tout le monde, et beaucoup à la fois très cons et très intelligents, ou alternativement, selon les moments, les circonstances, avec toutes les nuances, proportions, sautes ou égalités d'humeurs, très précisément comme tous les putain d'humains de cette putain de planète.
Mis à part qu'ils en ont peut-être marre que l'on parle d'eux comme de bêtes curieuses.
Mis à part qu'il sont tout de même mis à part. A cause des autres, voir Sartre (je n'ai pas lu ; vous avez lu ? ) - à cause de moi : meilleurs que les autres ; meillleurs médecins ; meilleurs musiciens ; meilleurs acteurs , etc... Je ne devrais pas dire ça. ¨Personne ne devrait dire ça. Mais ça HARDT VANDEKEEN
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se dit. Et ça leur cause du tort. Tous compliments éminemment réversibles, provocateurs de jalousies injustifiées, certains ne vont-ils pas jusqu'à vouloir se convertir dans l'espoir inavoué de souffrir pour tout le monde ? je comprends que le rabbinat se montre plus que réticent... Le pavé de l'ours, qui assomme son maître. Voici en effet comment je comptais ouvrir cette chronique ("l'incipit auquel vous avez échappé" ) : "Bravo Néthaniaou. Vous avez pleinement raison. On ne touche pas à un juif. On ne touche pas à un cheveu d'un juif." "Il n'y a aucune commune mesure entre démolir des maisons et assassiner des enfants dans les attentats." (Madeleine Allbright). "Un homme qui tue un homme pour défendre ses convictions ne défend pas ses convictions ; il tue un homme" (Stefan Zweig).
Il ne faudrait pas me pousser pour que j'apporte mon soutien à l'aile droite la plus belliqueuse de la Knesset, à condition qu'elle soit laïque, voire athée ; on doit bien trouver ça, dans la diversité des partis israélien ; ne pas oublier en effet que ce pays constitue le seul représentant de la démocratie en ces régions. Et puisque le racisme est indécrottable, bien des gens remplacent l'antisémitisme par un bon vieux racisme anti-arabe - aussi des Sémites, soit dit en passant. Et d'embrayer : "Qu'est-ce que c'est que ce peuple qui n'est capable d'engendrer que des tueurs, de l'Algérie au Pakistan" ? Nous attendons toujours une manifestation des ayatollahs condamnant en termes vigoureux les massacres de femmes et d'enfants", "Nous attendons une série de sanglantes fatwas contre les auteurs de ces boucheries au lieu de persécuter Taslima Nasrin et autres"...
Tiens, j'enlève les guillemets, je reprends ça à mon compte, merde. Les réfugiés palestiniens ? à vingt kilomètres de chez eux, tu parles d'un exil ! - vous voyez bien que je déconne... On ne parle pas de ces sujets sans déconner - "qu'est-ce que c'est que ces écoliers qui se reçoivent des balles en pleine tête, leurs parents ne peuvent pas les retenir chez eux au lieu de les pousser à jouer aux martyrs ??" Deuxième déconnage, je vais bientôt ressortir les mêmes conneries criminelles que Pandrault à propos de Malik Oussekine. Je donne raison aux Juifs ( LESQUELS ?), je donne raison à Néthaniaou, je donne raison à Tsahal, à la haine, à l'esprit borné de revanche, un peuple persécuté a le droit de se venger de la terre entière - je vais où, là ? vous comprenez pourquoi vous voulez me mettre à l'asile ?
Alors comme je joue au brave père et grand-père de famille, je me dis : "Soyons calme. N'ayons l'air de rien. Tout dans les mots. Ne manifestons aucun sentiment extérieur. Invoquons Sartre (voir plus haut), qui pensait en substance que l'homme n'est pas dans ses mots, mais dans ses HARDT VANDEKEEN
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actes." - dans mes actes ? aucune différence d'amabilité, de traitement social, entre un Arabe, un Juif, un Serbe ou un Belge. Je ne dis jamais le moindre mal d'eux, sauf en colère, et en précisant que je suis en colère. Le Chœur : "Ah le brave homme, ah le brave homme." Je prêche partout la tolérance, je l'enseigne, je la répands, je sais que nous sommes des millions comme moi. OUF. Mais ce que j'aime, c'est d'exposer mes états d'âme. Tout le monde s'en fout ? Voire : n'oubliez jamais (c'est un Persécuté qui vous parle) que tout ce que les autres voudraient vous empêcher de faire, ils l'ont déjà fait eux-mêmes.
LA MORALE C'EST LES AUTRES QUI TE LA DICTENT, TOI TU RESTES DANS TON COIN ET TU FERMES TA GUEULE. Le Singe Vert ne fermera jamais sa gueule. Mais il n'a pas les moyens de se faire entendre. Je demande zéro franc. Mais photocopiez-moi, diffusez-moi, moi-moi-moi ; et à propos de ridicule, n'oubliez pas ce mot de La Rochefoucauld : "Qu'est-ce qu'un homme sans ridicule ? C'est un homme que l'on n'a pas suffisamment observé."
Chalom, Lekhaïm, Mazel Tov : « Paix », « à la Vie », « Meilleurs vœux » - je dégouline de miel, mais à part ça ? à part bêler ? m' indigner dans mes pantoufles ? à part bien me conduire en suivant mon petit catéchisme des droits de l'homme (je ne devrais pas ironiser) ? Eh bien ce n'est pas difficile. Rien. Et ça, croyez-moi, il y en a des millions à le faire. Je pousse même la complaisance jusqu'à ajouter, de façon désormais invariable en queue de ma torchative publication : je dénie à qui que ce soit le droit de m'intenter quelque procès que ce soit en tirant une citation de son contexte par exemple, et réitère mon entier dévouement à la Justice, à la Liberté et à Moi-même.
C'est tout de même malheureux d'en être obligé à ça. Quelle époque. Ou bien c'est moi.
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Prix : zéro franc, zéro euro. Périodicité : épizobique

PARENTS D'ELEVES

Il y a en France, bien avant Monsieur le Ministre, 37000 000 de personnes, de parents d'élèves pour parler net, qui feraient tellement, mais tellement mieux le métier de prof que nous... Vous savez, le genre "S'ils bavardent, séparez-les" (ce qui fait, bande de naïfs, deux foyers d'agitation au lieu d'un), "Virez les éléments perturbateurs" (ce qui fait, bande de niais, que d'autres perturbateurs verront aussitôt le jour dans la classe), "Laissez parler jusqu'au bout les élèves" (ce qui provoque aussitôt, bande d'incompétents, l'inattention et l'agitation encore des trois-quarts de la classe qui ne comprennent pas ce que l'élève bafouille)... "Il faut, en bonne justice, que le prof qui note soit différent du prof qui enseigne" - bravo : vous avez transformé le prof qui ne fait qu'enseigner en guignol.
Sans oublier les marchandages : "Vous auriez mis combien, vous, Monsieur ? et pourquoi l'autre il ne m'a pas mis la même note?" Vous voyez d'ici l'ambiance de stress permanent. Et ça, tous les élèves me l'ont dit, avec unanimité : le prof qui ne noterait pas serait aussitôt privé de toute espèce d'autorité... En tout cas défiance d'emblée, envers ce pauvre con de prof même pas capable de noter autrement qu'à la tête du client. Que la note soit quelque chose de relatif, qu'il y a une grande différence entre le dix d'encouragement qui vaut huit, et le huit du grand flemmard qui pourrait se secouer un peu, cette chose-là, ça ne vous sera jamais venu à l'idée, chers parents d'élèves...
Que nous dialoguons avec les élèves, que nous leur expliquons la façon de réussir avec nous, non plus. Et pas du tout, ça vous ne le comprenez pas, que les observations comptent plus que la note, alors là, pas du tout, rien, que dalle, nada. Ah mais ! c'est qu'on sait faire le cours tellement mieux que les profs... Sans oublier les petits mariolles qui voudraient qu'on apprenne aux élèves l'actualité immédiate et l'art de remplir les chéquiers, vous savez, les trucs utiles, pas comme le latin ou les rois de France, "Il faut vivre avec son temps..." C'était quoi sous l'Occupation, Monsieur Papon, "vivre avec son temps"? Connards. Il faut dire et répéter aux braves stagiaires qui peinent sous leurs six malheureuses heures de travail hebdomadaire que l'ennemi numéro un, ce n'est pas l'élève, c'est le parent d'élève, qui donnera toujours, vous m'entendez bien, toujours raison à son rejeton contre le méchant prof.
Le prof, l'école, c'est de l'esclavage, air connu ! Si l'élève réussit, c'est grâce à lui-même : s'il échoue, c'est la faute du prof ! Qu'est-ce qu'ils voudraient, ces braves cons ? que l'on n'enseigne plus "comme autrefois" ? L'enseignement est une méthode ancestrale, comme la baise ou la marche à pied : va-t-il falloir baiser sous caoutchouc ou marcher à reculons pour "faire moderne" ? Depuis
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trente ans qu'on réforme sans cesse l'école, je n'ai jamais senti la moindre modification à la façon d'enseigner : un prof dialogue avec ses élèves, c'est tout. Et ce n'est pas rien. Toutes ces réformes évoquent irrésistiblement ce que serait la lutte contre le sida, si on se contentait de transformer l'administration des pharmacies ou de repeindre les vitrines ; les réformes passent, la science demeure... Ce n'est pas le prof qu'il faut respecter. C'est le Savoir. Maintenant si le gniard entend sans cesse des propos négatifs sur le compte de l'Education Nationale, il ne profitera pas des cours, et surtout empêchera les autres de le faire.
Si le morveux n'entend rien du tout sur l'Education Nationale, il travaillera. Comment voulez-vous qu'ait envie de bosser un morpion qui entend sans cesse ses vieux bramer contre l'école "qui ne marche pas", « c'est mis dans le journal ? » Nous en avons reçu un comme ça, qui mâchait son chewing-gum en disant que l'herbe de la cour n'avait même pas été tondue pendant les vacances, admirez le niveau. J'ai failli lui dire « Vas-y broute ». Vous me direz : "Ils ne sont pas tous comme ça" - je veux bien le croire, mais croyez-moi c'est celui-là qu'on ira chercher pour le micro-trottoir au Vingt Heures de la Une... "Il y a quelque chose, Monsieur, lui répliquai-je, qui marche encore moins bien que l'Education Nationale ; c'est la médecine : en effet, nous avons en France 500 000 décès par an ; que fait la police ? " Et tout le monde s'est marré, et Dugland l'a refermée sur son chewing-gum.
Sans oublier les petits futés pour qui le prof doit intéresser l'élève : si le morback fout le bordel d'emblée, ou insulte le prof, eh bien c'est encore la faute du prof, qui n'a pas su se faire respecter. Un jour une pionne est ressortie en larmes du bureau du proviseur parce qu'elle s'était fait insulter : « Mademoiselle, si vous aviez de l'autorité, vous ne vous feriez pas insulter ! » Moi je t'aurais traité le proviseur d'enculé, de pauvre tache et de gros connard, et je l'aurais dénoncé pour manque d'autorité. J'ai même un jour fait un cours particulier à deux (j'ai bien dit deux) élèves (des garçons, bien entendu). Dialogue : On veut une dictée. - D'accord, une dictée. - Ah non, pas de dictée.
  • Bon, recopiez-moi le texte de cet exercice, nous allons le faire ensuite. " Les deux gosses, en alternance, vautrés sur les feuilles, "ah non", "ça ne sert à rien", "j'ai pas envie", "je veux pas le faire". Je suis parti en claquant la porte : moi non plus, je n'avais pas envie de faire le cours ; et je me suis bien juré que je ce serait la dernière leçon particulière queje donnerais de toute ma vie – qu'est-ce que c'est que cette religion de l' "envie" à la Françoise Dolto mal digérée... La religion, par la Françoise... Est-ce que je fais "c'que j'ai envie", moi ? Qui que ce soit, d'ailleurs ? S'il sont déjà comme ça pour une leçon particulière (il faut le faire! des problèmes de discipline en leçon particulière !) eh bien ils doivent être joyeux en cours, ces deux-là ! Et le père qui me faisait les gros yeux et la grosse voix pour me dire que "c'était à moi de les intéresser", que "je ne savais pas faire mon boulot", ben voyons ! Je n'en
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ai jamais refait, de leçon particulière, pour ce que ça rapporte... Au lieu de faire chier le citoyen avec un "rendez-vous du citoyen" dont il n'aura que faire, je propose qu'on fasse passer tout le monde par l'enseignement de banlieue ; qu'on me foute donc tous ces futurs parents d'élèves en face des jeunes fauves, pour leur enseigner ce en quoi il est déjà le plus compétent, plomberie, menuiserie, grec ancien, qu'importe, pour qu'ils se rendent bien compte un peu de ce que c'est que d'avoir en face de soi des fils de tarés bien remontés à bloc contre l'esclavage de l'école qui ne sert à rien...
Qu'ils y aillent, qu'ils y aillent ! J'ai lu dans un courrier des lecteurs qu'il y aurait tellement de braves gens qui feraient tellement mieux le cours que les enseignants, mais courez-y donc, vous faire cracher dessus, traiter de putain ou d'enculé ! Quand je pense qu'on a trouvé des petits merdeux, dans le treizième arrondissement, qui sèchent les cours parce que les profs, eux, ils sont payés, alors que les élèves ne le sont pas ! Payer les gosses pour qu'ils aillent à l'école ! pourquoi iraient-ils en plus se fatiguer à y bosser, si on les paye ? Ce sont les mêmes qui réclameront plus tard, si ça se trouve, une allocation de simple existence ? Mais c'est que je te les foutrais au boulot, vite fait, en vrai, comme ils le souhaitent, d'ailleurs, version London XIXe siècle, à partir de dix ans ! tas d'esclaves...
Vous savez ce que j'ai lu dans le courrier des lecteurs de la semaine suivante ? qu'il fallait "respecter les élèves, leur parler doucement et ne pas se croire d'une catégorie supérieure parce qu'on était professeur" ! - attendez - pincez-moi, c'est le prof qui se fait insulter et tabasser, et c'est à lui qu'on demande de respecter les élèves ? Gardez donc vos drôles chez vous, faites-leur faire des cours par correspondance, mais ne l'envoyez jamais dans certains établissements. D'ailleurs ils ferment, des semaines durant, et tout le monde s'en fout. Sauf les parents d'élèves, bien sûr, qui gueulent que les profs, tout de même, exagèrent, et qu'ils n'ont qu'à se faire respecter. Que c'est leur faute si leurs enfants sont en situation d'échec scolaire.
Je t'en foutrais moi de l'échec scolaire... C'est juste des ronds de manches de pisse-bave qui vendent leurs baveux. Tout le monde peut réussir à l'école, à condition de fermer sa gueule et d'écouter, de dialoguer aussi, autrement qu'à coups d'insultes. De quelque classe sociale qu'il soit. Seulement dans certaines classes sociales, dès qu'un gosse est dans un livre, les blaireaux de parents lui gueulent dessus : "Qu'est-ce que t'es là à ne rien foutre ? " « Et c'est Yourcenar qui va tailler la haie ? » (les Deschiens...) (ça ne me fait pas rire) – après ça, demandez voir à un jeune de lire : il va vous flanquer le bouquin à la gueule, illico. "Il n'y a rien pour les jeunes, ici." Pour les jeunes analphabètes, non, en effet. Pour apprendre à un enfant à se plonger dans un livre, il n'y a pas trente-six solutions : il faut le conditionner, parfaitement, le conditionner ; dès quatre cinq ans, comme pour le piano – après, c'est trop tard – il aura toujours autour de lui quelqu'un pour lui dire
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que "lire ça ne sert à rien" et qu'on "n'est pas sur terre pour se prendre la tête" ; ce qui me rappelle tous ceux qui blâment les parents d'enfants prodiges, ou simplement désireux de les «forcer » à faire du violon : "On leur vole leur enfance !" ...J'ai entendu l'interview de trois jeunes choristes au festival de La Chaise-Dieu. A l'heure où les galopins de Haute-Loire sortaient se bagarrer dans les rues pour le fun, ils devaient s'habiller et se farder pour les répétitions. Et les petits normaux de La Chaise-Dieu de traiter leurs petits camarades de pédés. Ah, le peuple, le peuple ! Bénis au contraire, cent fois bénis soient les géniteurs qui épargnent à leur progéniture la racaille ordinaire, avec ses histoires de cul, ses vulgarités, les poings sur la gueule et les comparaisons de quéquettes aux pissotières ! La guerre des boutons, c'est rigolo vu de l'extérieur, par des adultes condescendants et démago ; mais vécu de l'intérieur, je vous le garantis, c'est horrible (surtout quand on a une petite quéquette, haha, très drôle). « Ils ne réussiront pas, ils ne seront pas "armés pour la vie".
Est-il vraiment indispensable de vautrer ses gosses dans le racisme et la saloperie des petits cons de l'épicier du coin pour les préparer à une vie "réussie" ? les autres garçons ne connaissaient qu'un seul jeu : se battre, se battre, se battre... Les jeunes musiciens bénéficient déjà au moins d'une appartenance à l'élite, parfaitement, n'ayons pas peur des mots, élite, et c'est bien ce qui nous est demandé à tous, nous autres humains : nous élever. Et je peux vous garantir que se faire sélectionner dans un concours de chant, c'est aussi une fameuse lutte pour la vie. Au lieu de nous tremper dans la merde pour nous faire les pieds. Ce que j'ai appris moi pendant mon enfance, c'est l'exclusion. "On joue pas avec toi tu es fou." Forcément, je me suis cru supérieur.
Ah ça mène loin, le thème des "parents d'élèves"! Il n'y a pas si longtemps encore que les paysans venaient reprendre leur enfant à l'école, "pour ce qu'il y fait avec vous de toute façon", pour les ramener au cul des vaches, "où au moins ils servent à quelque chose". Les parents n'ont guère évolué. Ils aimeraient bien les garder chez eux, leurs petits génies. Ils en sont encore au stade de la tribu. Ils apprendraient à leurs enfants qu'ils sont les plus beaux et les plus forts, au lieu de les confier à des flemmards pédophiles bien trop payés... Seulement voilà ! Ils ne sauraient pas leur apprendre autre chose que leurs histoires de famille ! et force est bien de les abandonner à des maîtres. Quelle horreur. En 1983 déjà une circulaire m'avait été envoyée pour que je dise : "Que pensez-vous qu'il faille étudier à l'école ? qu'il ne faille pas étudier ? " Voilà l'école dans la même position que ce pauvre Louis XVI avec ses "Cahiers de doléances" envoyés au fond de toutes les
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provinces françaises ; il s'est retrouvé avec la tête au fond... du panier de son... Moi aussi un jour j'ai demandé à mes élèves : "Allez mes chers petits, dites-moi ce qui ne va pas". Je me suis retrouvé au sein d'un innommable bordel ; impossibilité de faire cours, et tout le monde sur le dos : les parents (décidément) et l'administration donc, qui n'a rien eu de plus pressé que de me charger un maximum. C'est à moi de décider ; à personne d'autre. Que penseriez-vous d'un chirurgien qui demanderait "Et qu'est-ce que je vais vous faire, mon cher patient ? Une résection du ménisque ou une tubulation de la trachée ? " Je fuirais en courant.
Vous imaginez d'ici les réactions de la populace : "Faut-il conserver l'étude du latin ? ...du dessin ? ...de tout ce qui ne sert à rien ? " Parce qu'il ne faut pas se demander comment elles seront rédigées, les questions. Quand je pense que j'ai lu qu'il faudrait "former des petits débrouillards" à l'école ! Pousse-toi de là que j' m’y mette! c'est moi qui aurai le boulot et pas toi, na nère ! Dans la vie y a les baiseurs et y a les baisés ! Putain la belle idéologie Monsieur le Parent d'Elève ! avec la carte du RPR en pochette-surprise dans le diplôme de fin d'études ? Depuis le temps qu'on me bassine avec les "réformes" de l'éducation", je n'ai jamais vu la moindre chose se transformer : le prof est en face de ses élèves et fait son numéro, je répète.
Point à la ligne. Un prof ça doit être "comme ci" et "comme ça", ça doit dire "telles choses" et "telles autres" en classe, et avoir telle attitude. Tel uniforme. Comme au Québec, tenez, où un inspecteur contrôle tous les jours ce que le professeur a fait dans la journée : motivant, non ? Quiconque s'écarte de la norme doit être viré - quelle norme ? vos souvenirs de 1950? Ecoutez bien: ceux qui critiquent l'école sont ceux qui envoient indirectement les jeunes foutre le feu aux poubelles le soir du réveillon. Et je commence à en avoir marre que les responsables soient toujours les enseignants, alors que certains élèves ne veulent rien foutre, et qu'ils ne sont jamais, vous m'entendez, jamais, même montrés du doigt.
Il est entendu que l'élève est toujours ce brave gosse qui veut uniquement étudier, découragé par les notes du méchant prof. Qu'est-ce que vous faites, vous, les petits malins, de l'élève qui bavarde sans cesse d'un bout de l'année à l'autre et qui répond à son prof dès qu'il veut se mêler de le faire travailler ? De l'élève qui dort sur sa table en faisant exprès de ne même pas ouvrir son cartable ? On l'a découragé, peut-être? De celui qui n'a rien, mais rien foutu de l'année, et qui veut devenir pilote de ligne avec 4 de moyenne ? On l'a découragé peut-être celui-là ? On aurait peut-être dû lui coller des 18, pour avoir une prime "au mérite" ? parce qu'il est question de nous COLLIGNON HARDT VANDEKEEN
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rétribuer "au mérite" ! Tout le monde 18, allez donc ! doublez ma paye ! Ma foi si qu'on se casse la tête à encourager nos élèves ! mais que va dire celui qui travaille et qui obtient les bonnes notes qu'il a méritées, s'il voit que le petit camarade qui-a-des-difficultés-familiales obtient 18 uniquement parce que son poivrot de père lui a tapé dessus la veille au soir ? Et pourquoi toujours les fils de bourgeois en tête, et les fils d'ouvriers en queue ? je vais vous le dire, moi : c'est que les familles modestes se comportent exactement comme la famille Deschiens : "Comment tu lisais Yourcenar au lieu de tondre la haie ? Et c'est Yourcenar, peut-être, qui va me la tondre, la haie ?" Moi je ne peux pas voir les Deschiens.
Ce n'est pas que je manque d'humour, c'est parce qu'ils me serrent la gorge. Parce que le peuple, il est comme ça, tu vois. Très exactement comme ça. Vis-cé-rale-ment anticulturel. Dans le fond il s'en fout que ses enfants ne réussissent pas. C'est comme les plaisanteries racistes : une fois, trois fois, ça va ; à la sixième fois, le juif ou l'arabe explosent ; eh bien moi, les plaisanteries anti-intello, ça me fait le même effet. Bien sûr que les parents d'élèves ne sont pas tous comme ceux que j'attaque ici bille en tête. Quelques crétins qui jettent le discrédit sur l'ensemble ; mais qu'est-ce que j'en aurai connu, des hargneux, qu'est-ce que j'en aurai connu Et des venimeux. Allez, fini pour aujourd'hui. La prochaine fois je vous parlerai des jeunes de banlieue. Ça va planer...

"DER GRÜNE AFFE - LE SINGE VERT"
4 avenue Victoria
MERIGNAC
La revue du gros radin
Paraissant sur papier de photocopieuse
parce que le rédacteur n'a pas de femme
à faire bosser à sa place
ni de parents pour fournir le fric en râlant
mais en le fournissant quand même
ni le talent d'aller faire le beau devant son banquier
ou devant une administration dite culturelle.
On en reparlera.
COLLIGNON Singe Vert n° 5 LES JEUNES DE BANLIEUE 5 – 22
n° 5 paru sous le titre « Le sexe des banlieues » aux éditions Parallèles,
21 rue du Crinchon, 62000 ARRAS


Qu'est-ce que je pourrais bien dire de définitif sur ? Qu'il faudrait attaquer les cités avec des bataillons de mille CRS, coffrer les dealers et fauteurs de troubles, disperser toute cette racaille dans les petites communes de 550 habitants ( un par commune) - et puis on leur donnerait des livres et une fourche, et tu verrais s'ils ne se calmeraient pas un peu... Ça me tente vachement ce plan. Maintenant je ne veux personne de là-bas chez moi. Ni de jeune fille bien élevée de Neuilly-sur-Seine. Pour l'excellente raison que je n'aime personne de toute façon, alors... Moi j'aime bien ce qu'il dit, le Gros Porc. J'appliquerais bien son programme. Mais pas avec lui. Avec Chevènement par exemple : "Il est né le divin enfant - Chantons tous son Chevènement." Non je plaisante.
Et puis si tu arrêtes un dealer, c'est le frère ou le cousin qui va s'y mettre, et tu ne résous rien. ...Quelque chose de bien fort, là, de bien haineux : "Sales petits cons qui traînent dans les cages d'escalier, toujours le mollard à la bouche" - où ai-je vu ça ? nulle part. Franchement nulle part. Moi j'étais dans une banlieue bien tranquille, prof très inquiet. "J'entendais dire" que... Au Val Fourré de Mantes, les récrés avaient été interdites parce qu'il y avait des détenteurs de spray au gaz lacrymogène, et les filles allaient par quatre aux chiottes pour ne pas se faire violer. Si les femmes cédaient un peu plus souvent, il n'y aurait plus de viols. Quoique... Je me suis fait insulter, il faut dire que je suis un prof spécial, vachement provo.
Et si je leur parlais en pote, ils m'aimaient bien. Mais il faut les nerfs, c'est certain. Je me suis fait traiter de gros pédé ; j'ai gueulé : "Je ne suis pas gros!" - ça faisait rire tout le monde. A leur niveau, quoi. Et quand une jeune fille bien élevée m'a sorti "Je vous emmerde", et que j'ai répondu "Torchez-vous mon amie, torchez-vous" ? tout le monde s'est foutu de sa gueule, à elle. Beau renversement, n'est-il pas ? Ô cruel souvenir de ma gloire passée... Je me sens mou sur le sujet. Je n'ai pas la forme - pas la haine, quoi... C'est vrai, quoi, ces jeunes-là, tu leur donnes un bouquin ils te le balancent à la gueule. Ils ne veulent rien savoir, ils savent déjà tout, ce sont déjà des petits vieux. Tu sais ce qu'ils disent tous, les analphabètes : "Ouais ah que j'ai pas besoin de bouquins pour savoir..." On vient de brûler une bibliothèque – je l'avais bien dit – eu...
Bon ! Ducon mou du cervelet, qu'est-ce que tu proposes pour les banlieues ? Du concret, du qui marche ? Moi je n'y crois pas, à ce qui marche. Tu leur donnes des centres de loisir, ils te le saccagent et ils te le crament. Parce que ça va les intégrer, n'est-ce pas, ils vont perdre leurs repères culturels (le "tchac-boum", tu sais ?) Je vais te raconter une histoire drôle : lors de la première attaque du Paris-Mantes (parfaitement, à coups de pierres), les journalistes ont fait poser le Maire de Chanteloup au milieu d'une bande de jeunes sympas, sympas ! et souriants; tout sourire ! Eh bien tout le monde savait parfaitement qui avait lancé quelle pierre sur le conducteur, et ils étaient tous là, avec leur bouche en cœur autour du Maire...
Et ça ne vous est jamais venu à l'idée que les lycéens qui défilent depuis leur Seine-Saint-Denis pour réclamer des profs et des moyens sont les mêmes qui insultent le prof en classe et LE SINGE VERT - LES JEUNES DE BANLIEUE 5 – 23
n° 5 paru sous le titre « Le sexe des banlieues » aux éditions Parallèles,
21 rue du Crinchon, 62000 ARRAS


empêchent, à la lettre, le cours d'avoir lieu ? Comme les Corses qui défilent pour rompre la loi du silence, et qui se taisent rentrés chez eux... Bizarre, non ? Et l'attaque du Collège de Machin, plusieurs centaines d'élèves à coups de pierres et de vociférations contre les grilles? On n'en a pas parlé dans les journaux télévisés, faut pas exciter la haine du brave citoyen. Maintenant il paraît que c'est faux, d'après "Marianne". N'empêche, on ne m'ôtera pas de l'idée : ceux qui manifestent pour donner plus d'argent à leur collège s'imaginent sûrement quelque part que ce fric atterrira dans leurs poches pour se renouveler les Naïkes... Et là je reprends un éditorial du Figaro, vous croyez que je suis fier de moi de reprendre un éditorial du Figaro ? Vous faites quoi comme métier, les journalistes ? Agitateurs de cons ? Fossoyeurs de quoi, au juste ?
Je ne crois pas aux trucs "qui marchent". Je ne crois pas à l'efficacité, parce que je ne crois pas à la responsabilité, ni même à la relation de cause à effet. Je crois au changement de discours, car l'homme est une drôle de petite bébête bien faible et bien attendrissante, à moins qu'on n'aille jusqu'au mépris. "Y a qu'à" cesser de dire du mal des valeurs du travail, de la culture et de la littérature. Moi je n'irai plus leur dire... Mais il y a des mecs sincères qui y vont. Et qui transforment les cours en discussions libres. On appelle ça des éducateurs, ils prennent les choses là où elles en sont, ils font faire de la boxe, du basket, du théâtre, et ça marche, et on n'en parle jamais, surtout pas dans le Figaro, mais ce n'est pas encore Hugo ni Vivaldi. Nous ne marchons, nous autres les humains, qu'à la représentation.
Tout se passe au niveau du tout petit, tout petit - pendant les Grandes Invasions et les calamités du Moyen Age, sous l'Occupation, il y avait toujours une infinité fourmillante de braves gens qui donnaient du pain aux pauvres, qui soignaient des malades et qui sauvaient des Juifs - mais ça n'a pas empêché les Grandes Invasions, la Grande Peste ou la Shoah, et c'et cela qui reste dans les livres d'histoire, dans les mémoires. Le dévouement efficace des petites fourmis bûcheuses, ça ne permet malheureusement pas la littérature, ça ne facilite pas les grandes envolées lyriques et haineuses, la bave aux dents, bonjour Jean-Marie. C'est bête, non ? Moi je voulais me défouler, clamer ma grosse détestation, et puis je me suis rendu compte avant de commencer que j'allais apporter de l'eau au moulin, de la merde au moulin de qui vous savez.
Je te jure, quand je suis allé enseigner dans un lycée bien calmos, j'ai eu l'impression d'avoir déserté. Pour me justifier je me dis que j'ai assez donné, et "place aux jeunes, qu'ils aillent se casser les dents à leur tour." - j'étais utile aussi là où j'étais, mais vous vous en foutez - bon alors, cette banlieue ? "Tu crois que t'es en sécurité, quand tu croises ces bandes de bronzés ?" - ce n'est pas leur bronzage qui me gêne, c'est leur jeunesse. Déjà, je regardais bien s'il y avait une gonzesse parmi eux. Si oui, je pouvais continuer droit devant. Sinon, ben merde je préférais changer de trottoir. LE SINGE VERT - LES JEUNES DE BANLIEUE 5 – 24
n° 5 paru sous le titre « Le sexe des banlieues » aux éditions Parallèles,
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C'est du racisme anti-jeunes, anti-mecs. Pas clair, non ? Tu veux que je raconte comment on s'est promenés à Lodève (Hérault), ma femme et moi ? tous les ivrognes qui sortaient des couloirs de maisons pour se répandre dans la rue, en parlant fort, en rotant, en crachant à ton niveau mais de l'autre côté ? Tous de la même ethnie, tu vois ce que je veux dire ? Putain on serrait les fesses bobonne et moi, on marchait bien droit les yeux devant sans se parler, on a regagné l'hôtel dare-dare... Plus tard nous apprîmes que la bande de Lodève s'était cognée avec la bande de je ne sais plus où en Camargue, d'une ethnie différente tu vois ce que... - un mort au nuntchaku ? Qu'est-ce que tu as lu dans "Marianne", là, que tu le répètes, perroquet de mes deux ? que si tu "leur" dis bonjour ils t'insultent parce que tu n'es pas du même milieu, et que si tu ne "leur" dis rien, ils t'insultent parce que tu les bêches ? Alors tu dis quoi, là ? que ta fille ne sortait pas entre les immeubles passé une certaine heure, parce qu'elle se faisait emmerder même avec son bébé qu'on prenait pour son petit frère ? ...que j'ai dû ouvrir une fenêtre pour dégager une fille de 18 ans qui se faisait suivre par six morpions, elle appelait au hasard "Maman!" tournée vers les rangées de fenêtres, et que les morveux se sont enfuis en me voyant ? Qu'est-ce que je veux démontrer, là ?
Pourquoi est-ce que je ne dis pas la honte qui m'a étreint de marchandise, quand j'ai vu trente marins poursuivre une fille rue Ste-Catherine en réclamant un baiser, pour la charrier ? des marins bien blancs, bien Français de souche... C'est sympa, les marins ! mais je ne me suis pas levé de ma chaise de terrasse... « Les autres non plus. - Elève un peu le débat, veux-tu ? - N'empêche que dans certains quartiers... - tu vois, là, j'ai vachement envie, mes souvenirs renaissants, de remettre sur le tapis les agressions, subies ou "entendu parler", je les accumulerais et ça me ferait remonter le bouillon, seulement la vérité dans tout ça ? Parce que moi j'ai souvent entendu parler, mais jamais je n'ai eu peur dans le métro à minuit et demie.
Pourtant celui qui me sondait par téléphone, au nom de l'UDF, il insistait bien lourdement : "Mais enfin, vous ne vous sentez pas inquiet ? ...vous ne trouvez pas que la délinquance augmente ? - ...Non. Je ne vois pas, non, franchement... » Il écumait, le brave UDF de Mantes ou de Conflans... Tiens, tous ceux qui rigolaient (en France, tout le monde rigole) - à propos de la loi interdisant la présence dehors de jeunes mineurs après minuit... Je me souviens d'un dessin que l'auteur devait trouver vachement drôle, un landau de bébé cerné par les flics avec armes au poing : « Rendez-vous ! » - c'est des gosses en poussette, peut-être, qui traînent la nuit ? Alors voilà qu'on redéterre l'article 277 sur les peines de prison à infliger à tous ceux qui abandonnent leurs enfants moralement, les mettant en danger de mal tourner ? *
Mes parents me disaient bien que si je faisais l'imbécile, ce seraient eux qui iraient en prison. Et moi, je les avais crus... Ma foi oui que je te leur collerais des amendes, aux parents ! pauvres ou non ! Attends, je te raconte : une famille de cinq enfants - quelle idée... mais enfin... - qui élève le
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cinquième comme les autre autres, sévèrement et justement et tout, et qui voit le petit dernier côtoyer la délinquance, et en danger, avec besoin d'une surveillance ? Les Barbares sont là mon pauvre Monsieur, parmi nous, non pas venus de l'extérieur mais surgissant comme Alien... C'est carrément Jean Raspail dans Sept cavaliers ou dans Sire - je l'ai reçu dans mon collège, il paraîtrait qu'il s'est tiré de France à la fin de la guerre, même tout jeune, parce qu'il avait bien aimé la Milice... C'est chiant qu'il écrive bien, ce type... Pas si bien que Céline, même loin derrière, mais enfin...
Qu'est-ce que je disais... "J'ai peur, j'ai peur..." Ecoutez arrêtez de faire des gosses, merde, on est au siècle du clonage, en plus ça élimine les mecs toujours ça de gagné, vive la parthénogénèse, de toute façon les meufs elles sauront toujours mieux se faire reluire et jouir entre elles ou toutes seules qu'avec un mec qui pue de la bite et qu'a tout de suite fini, bientôt on fera les hommes dans des bocaux perfectionnés comme dans "Le Meilleur des mondes", on ne va pas se faire chier à être enceintes. Ne faites plus de gosses ! Je m'en fous que tout le monde devienne vieux, moi, on nous renouvellera organe après organe, les progrès sur la maladie d'Alzheimer sont foudroyants, la dégénérescence des cellules du cerveau sera enrayée, on nous greffera la tête sur un corps de femme, ce pied ! ou de brebis pour les amateurs d'expériences fortes, nous serons éternellement jeunes et intelligents, ça ne me fait pas peur, mais pourquoi s'acharner à se reproduire avec des procédés vachement archaïques, pour les petits cons que ça risque de donner ? Parce que j'ai peur du risque, moi, parfaitement. « Tu ne risques plus rien Pépé, t'es déjà con. » Oui c'est facile. "Les jeunes de banlieue". Déjà ce collectif ça ne vaut rien.
Et puis il faut enlever les filles. A 9,5 sur 10. Elles sont bien élevées, elles, pas pour les mecs de la téci. Ceux-là ils cherchent des femmes bien soumises comme leurs mères, qui font la vaisselle et tout. Malheureusement ils en trouvent toujours. Y en a en pagaille des femmes esclaves et fières de l'être, parce que ça fait plus féminin, et qui te méprisent si tu ne sais pas les remettre à leur place (je les cite, là ; c'étaient des Européennes, dans les années 60...) Tu les vois : ils sont tous ensemble à se faire chier. Moi aussi dans le temps j'étais tout seul à me faire chier. Eh bien je lisais. Je ne peux pas comprendre, vous voyez bien. Retenez bien ça : rien ne naît de grand sans la polémique et la mauvaise foi.
Je fais de mon mieux poil au vieux. Mais qu'on ne vienne pas me dire que les jeunes des técis c'est l'avenir de l'humanité. En fait je vais vous dire : je n'en ai rien à foutre moi de la Cour des Miracles, tant que je n'en vois plus devant moi ; et ils n'en ont rien à foutre de moi ; moi je n'ai rien à dire sur eux ; il y en a eu depuis que le monde est monde, ils servent d'épouvantails aux fascistes, et je ne serai pas le premier ni le dernier à n'avoir rien à dire mais à le délayer. Ca fait cinquante ans qu'on me dit que tout va craquer, "la jeunesse elle est brimée elle peut plus supporter" - et qu'est-ce LE SINGE VERT - LES JEUNES DE BANLIEUE 5 – 26
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qu'ils sont donc devenus, les fameux sales jeunes qui foutaient leur zone dans les années 80 ? Comment se fait-il qu'ils ne soient pas tous devenus des gibiers de potence et des malfrats ? Ils doivent avoir dans les 40, 45 ans : c'est curieux, ils ont tout l'air de s'être rangés des voitures, peut-être même qu'ils sont devenus comme tout le monde - putain c'est bizarre, non ?
Est-ce qu'on ne nous bourrerait pas le mou une fois de plus, par hasard ?

Qu'est-ce que je pourrais bien dire de définitif ? « Attaquez les cités flics en tête, coffrez les dealers et fouteurs de merde, dispersez la caillera dans les petites communes de 550 habitants ( un par bled) - et puis on leur donnera des livres et une fourche, et tu verras s'ils ne se calment pas un peu... » Ça me tente vachement ce plan. Maintenant je n'en veux pas un chez moi de ces lascars. Finalement j'aime bien ce qu'il dit, le Gros Porc. J'appliquerais bien son programme. Mais pas avec lui. Avec Jospin, par exemple. Ou Chevènement. "Il est né le divin enfant - Chantons tous son Chevènement." Non je plaisante. Qu'est-ce que je pourrais bien dire de bien fort, là, de bien haineux - "sales petits cons qui traînent dans les cages d'escalier, toujours le mollard à la bouche" - où j'ai vu ça ? ben nulle part.
Moi j'habitais une banlieue pénarde. "J'entendais dire"... Au Val Fourré les récrés interdites because les sprays lacrymogènes, les filles qui allaient par paquets de quatre aux chiottes pour ne pas se faire violer – disons tripoter, allez... Je me suis fait insulter, il faut dire que je suis spécial comme prof, trivial, provoc et tout. Ils m'aimaient bien. Mais faut les nerfs, c'est clair : je me suis fait traiter de gros pédé ; j'ai gueulé : "Je ne suis pas gros!" - le genre, tu vois, tout le monde rigole. Leur niveau, quoi. Et la fille bien élevée qui m'a sorti "Je vous emmerde", je lui ai répondu "Torchez-vous mon amie, torchez-vous". Tout le monde s'est foutu de sa gueule. Ô souvenir glorieux de ma gloire passée ! Ce matin, pas la forme - pas la haine.
Tu leur donnes un bouquin ils te le balancent à la chetron. Veulent rien savoir, savent déjà tout, ces petits vieux. « Ah que j'ai pas besoin de bouquins pour savoir..." Bon ! Ducon, qu'est-ce que tu proposes pour les banlieues ? Du concret, du qui marche ? Des centres de loisirs ? ils te les crament. Parce que ça va les intégrer, n'est-ce pas, ils perdent leurs repères. Je te raconte une histoire drôle : lors de la première attaque du Paris-Mantes (parfaitement, à coups de pierres), les journalistes ont fait poser le maire de Chanteloup au milieu d'une bande de jeunes sympa, sympa ! et souriants ; tout sourire ! Eh bien tout le monde savait parfaitement qui avait lancé quelle pierre, et ils étaient tous là, avec la bouche en cœur autour de Monsieur le Maire...
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qu'ils sont donc devenus, les fameux sales jeunes qui foutaient leur zone dans les années 80 ? Ça ne vous est jamais venu à l'idée que les lycéens qui défilent depuis leur neuf-trois ou leur six-neuf pour réclamer des profs sont les mêmes qui insultent les profs, et qui empêchent carrément, à la lettre, le cours d'avoir lieu ? Et l'attaque du Collège Machin, plusieurs centaines d'élèves à coups de pierres et de vociférations contre les grilles? On n'en a pas jacté dans le poste, faut pas exciter la haine du brave citoyen. Maintenant il paraît que c'est faux, d'après "Marianne" ? tu es raiment sûr que les bagnoles qui brûlaient, on les photographiait automatiquement en gros plan, contre-plongée ? Vous faites quoi comme métier, les journalistes ? ...fossoyeurs de quoi, au juste ? ...Je ne crois pas aux trucs "qui marchent". Je ne crois pas à l'efficacité, parce que je ne crois pas à la responsabilité, ni même à la relation de cause à effet. Je crois au changement de discours, car l'homme est une drôle de petite bébête bien faible et bien attendrissante - jusqu'au mépris, parfois... Ma Solution à Moi qu'elle est superbonne : Y a qu'à cesser de dire du mal du travail, de la culture et de la littérature.
Et il y a plein d'hommes et de femmes qui s'y donnent quand même, en cours, et qui en font une discussion libre. On appelle ça des éducateurs, boxe, basket, théâtre, et ça marche, et on n'en parle jamais, tantôt Marivaux, tantôt Vivaldi putain on dirait mon portable ! Eh non c'est ton portable qui reprend Vivaldi, deumer... Partir de ce qu'ils sont De leur niveau. Pendant les Grandes Invasions, les Huns, tout ça, les Grande Calamités du Moyen Age, sous l'occupation turque en Grèce - toujours on a passé la bougie, c'est la culture, faites passer. Toujours eu des braves curés des laïcs pour donner du pain, soigner les malades, planquer des juifs - ça n'empêche pas les invasions, la peste noire ou la Shoah, c'est ça qui reste dans les mémoires sinon dans l'histoire.
Et parfois donc le dévouement des petites fourmis suffit. Moi je voulais seulement me défouler, clamer ma grosse détestation, et puis oui mais finalement non. Maintenant j'enseigne dans un lycée calmos, j'ai déserté. Je dis comme ça que j'ai assez donné, je dis "place aux débutants, qu'ils aillent se faire casser c'est leur tour." Comme ça, ils deviendront ces vieux profs bien durs à cuire en face des classes difficiles ; autrement, ils ne le deviendraient jamais. Là où je suis, je reste utile aussi. Les bandes de bronzés" : ce n'est pas leur bronzage qui me gêne, c'est leur jeunesse. Déjà aux Mureaux je regardais bien s'il y avait une gonzesse dans le groupe. Si oui je passais droit devant. Sinon ben merde je changeais de trottoir. C'est du racisme anti-jeunes, anti-mecs. Tu veux peut-être que je te raconte comment on s'est promenés à Lodève (Hérault), mon honorable épouse LE SINGE VERT - LES JEUNES DE BANLIEUE 5 – 28
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et moi ? tous ces ivrognes qui sortaient des couloirs de maisons pour se répandre dans la rue, en parlant fort, en rotant, en crachant à ton niveau mais de l'autre côté ? tous norvégiens ? On serrait les fesses bobonne et moi, on marchait bien droit les yeux devant sans se parler, on a regagné l'hôtel dare-dare... Plus tard nous apprîmes (apprenâmes ?) que la bande de Lodève s'était cogné une autre bande en Camargue, contre les Suédois, un mort au nunchaku.
C'est vrai qu'en banlieue si tu "leur" dis bonjour ils t'insultent parce que tu n'es pas du même milieu, si tu ne "leur" dis rien, ils t'insultent aussi parce que tu les bêches ? C'est vrai qu'il ne faut plus sortir le soir ? que ma fille ne se promenait pas entre les immeubles passé une certaine heure, se faisant draguer même avec son bébé qu'on prenait pour son petit frère ? ...que j'ai dû ouvrir une fenêtre pour dégager une fille de 18 ans suivie par six merdeux, elle appelait au hasard "Maman !" tournée vers les rangées de fenêtres, et que les petits cons se sont enfuis en me voyant ? J''invente, peut-être ? Alors qu'en pleines années 70 paraît-il si sympa si flower power en plein centre ville d'étudiants poil aux dents j'ai vu trente marins poursuivre une fille rue Ste-Catherine en réclamant un baiser, pour la charrier ? des marins bien blancs bien Français de souche mais personne ne s'est levé – JE ne me suis pas soulevé de mon tabouret de bar tu crois que j'ai honte ?
Tu crois que de me rappeler de m'inventer de me coller toutes les agressions, les avanies subies par ouï-dire ça me ferait remonter le bouilli, tous les échecs sur le dos de Rachid ? mais moi je lui disais au sondeur qui me sondait par téléphone Jamais eu peur dans le métro à minuit trente jamais il insistait bien lourdement "pas même inquiet, la délinquance, la recrudescence » -  non je ne vois pas, franchement, il écumait au bout du fil le brave encarté de Mantes ou de Conflans... A contrario question la loi coffrant les jeunes mineurs dehors après minuit, vous vous souvenez de ce dessin vachement drôle dis donc un landau cerné par les flics  Rendez-vous !  - c'est des gosses en poussette peut-être qui traînent la nuit ?
Et comment que je te leur collerais des amendes, aux parents article tant sur l'abandon moral, il me le disait couramment le vieux que si je faisais le con ce serait lui qui se ferait gauler moi je le croyais. De l'autre côté qu'est-ce que je fais de la famille qui élève le petit cinquième comme les autres, sévèrement et tout, et qui le voit comme ils disent sombrer dans la délinquance ? les barbares parmi nous, non pas venus de l'extérieur mais surgissant direct du ventre comme Alien ? j'ai peur j'ai peur putain le sujet m'échappe arrêtez de faire des gosses merde, au siècle du clonage rien qu'entre filles toujours ça de gagné, bientôt on se fabriquera dans des bocaux LE SINGE VERT - LES JEUNES DE BANLIEUE 5 – 29
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perfectionnés comme dans le Meilleur des mondes plus de grossesses plus de gosses ! Je m'en fous que tout le monde devienne vieux on nous renouvellera tout, carrément Houellebecque, la dégénérescence du cerveau enrayée, ma tête sur un corps de femme ou de brebis pour les expériences fortes, tous jeunes et intelligents, au lieu de se reproduire n'importe comment sous forme de petits crétins - parce que je crains le risque moi parfaitement - devenir con par exemple - « tu risques plus rien Pépé, t'es déjà con » - "Les jeunes de banlieue" : déjà le pluriel
ça ne vaut rien sans compter les filles déjà y en a pas. Ou presque. Elles étudient, elles sont comme tout le monde, bien élevées pas pour les mecs de la téci. Ceux-là ils cherchent des connasses qui font la vaisselle et tout. Y en a une chiée de femmes esclaves et fières de l'être et qui te méprisent si tu ne sais pas les « remettre à leur place » (je cite, là : des Européennes années 60...) Tu les vois là tous ensemble à se faire chier les djeunnz. Moi aussi dans le temps j'étais tout seul à me faire chier. Y avait une conne à table qui me disait « Qu'est-ce que vous voulez qu'ils fassent d'autre que de taper sur les flics ? » je voyais pas le rapport, moi quand je m'emmerdais je lisais.
Je ne peux pas comprendre qu'on ne lise pas, je ne peux pas comprendre du tout - qu'on ne vienne pas me dire que les jeunes des cités c'est l'avenir de l'humanité je n'en ai rien à foutre moi de la Cour des Miracles, il y en a eu des comme ça depuis que le monde est monde, ils servent d'épouvantails aux fachos et et je ne serai ni le premier ni le dernier à n'avoir rien à dire mais à le dire. Ça fait cinquante ans qu'on me bassine que tout va craquer, "la jeunesse elle est brimée elle peut plus supporter" - et qu'est-ce qu'ils sont donc devenus, les fameux sales jeunes qui foutaient leur zone dans les années 80 ? comment, pas tous gibiers de potence et malfrats ? Ils doivent avoir dans les trente-cinq, quarante ans, ils ont dû se ranger des voitures, peut-être même qu'ils sont devenus comme tout le monde - est-ce qu'on ne nous bourrerait pas le mou une fois de plus, par hasard ?
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Le latin est une langue vieille. Donc il faut s'en débarrasser à tout prix, vivre avec son temps O.K. ? Je propose qu'on commence tous par se couper les pieds, qui sont des instruments très vieux, pour les remplacer par des planches à roulettes, ça créera de l'emploi. Ceux qui abandonnent le latin participent en toute innocence au saccage d'une mémoire et d'une culture de plus de vingt siècles. Hardi les mecs, soyez modernes, dans cent ans vous démolirez les cathédrales. Conseil de classe de fin d'année, où la plupart de mes élèves abandonnent l'option latin à la fin de la seconde, au moment même où le monde latin, après trois années de dur apprentissage, leur ouvre enfin ses portes.
A deux pas du sommet, ce qu'aucun alpiniste ne fait. Il paraît que je dis n'importe quoi, et que je suis toujours aussi con. Contradicteurs, vos gros arguments ne tiennent pas la route. Un haussement d'épaules, un ricanement, ça ne fait pas le poids, désolé, j'insiste : une pub d'enfer faite à l'effort sportif - alpinisme, football, tennis, d'accord, d'accord, le corps fut méprisé pendant trop de siècles. Mais ce que vous admettez pour le sport, pourquoi restez-vous si réfractaires à l'admettre pour « l'esprit » ?- je sais, je sais, où a-t-on vu qu'un parfait imbécile parvenait aux sommets des championnats – ben si, justement – pourtant personne ne devient champion de tennis en jouant au badmington avec sa petite raquette et sa petite sœur, ou buteur en shootant dans des boîtes à conserve.
De même, on ne parvient à l'épanouissement dit intellectuel qu'en transpirant sur des livres, ce qui n'est pas moderne du tout. Pas fun. Comme le disait devant moi l'autre jour un petit merdeux qui commençait, contre son gré, à étudier l'espagnol - j'aimerais d'ailleurs qu'on me cite quoi que ce soit qu'un gosse étudierait de son plein gré : : "Je ne vais tout de même pas me faire ch... à apprendre une deuxième langue vivante", sous-entendu "l'anglais suffit". Il disait aussi, ce charmant crétin : "Je connais une fille qui n'arrête pas de lire. Elle est nulle. Ce n'est pas en restant enfermée dans ses bouquins qu'elle va s'ouvrir sur l'avenir, et qu'elle saura se servir d'un ordinateur pour préparer le futur". Mots d'enfants, mots maudits.
Trois choses : une, tous les domaines de la culture se valent, et défendre le latin c'est aussi bien défendre l'espagnol, les sports, l'anglais. Les profs de maths et de physique auraient d'autres arguments à apporter, que mon incompétence m'empêchent de faire valoir. Deuxièmement, porte ouverte mais j'enfonce, le concept d'utilité n'est pas de mise à l'école, du moins dans une perspective à court terme – voir Jeannot et Colin de Voltaire : toutes les matières sont passées à la trappe de l'utilitaire ; devrons-nous bientôt limiter nos connaissances géographiques à l'Europe sous prétexte LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 31




que nous n'en sortirons pas (c'est vrai, on n'en sort pas) - ou historiques au XXe siècle, comme cela a failli se passer tout ça, c'est du passé ? Troisièmement, les jeunes cons et connes de moins de dix-huit ans ne sont pas déclarés majeurs non pas dans une perspective esclavagiste de domination de l'enfance, comme ont voulu nous le faire croire les prétendus disciples de Françoise Dolto, mais tout simplement parce qu'ils ne sont pas encore foutus de juger de ce qui est bon pour leur éducation et de ce qui ne l'est pas.
Et voilà pourquoi le choix des options doit être fait par les parents d'élèves, pour une fois qu'ils seraient bons à quelque chose, et non par les enfants. Jamais, vous m'entendez, jamais un morpion ne choisira le latin par lui-même, sans y avoir été fortement incité, voire, parfaitement, forcé. Puis-je même préciser qu'une éducation de type libéral me semble très exactement contradictoire avec le choix du latin en option, du goût de la lecture, du goût de quelque difficulté que ce soit d'ailleurs. On abandonne le latin dès la fin de la cinquième, parce que "ça ne sert à rien" gnagnagna. Ce n'est pas à votre enfant de décider, il ne sait pas ce qui « sert » et ce qui ne « sert » pas.
C'est à vous, parents, de décider à sa place, de lui forcer la main, exactement, comme vous surveillez ses sorties le soir et, mais oui, ses fréquentations, car contrairement à une autre idée reçue, tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil. Et si votre gamin vous fait une crise de nerfs, c'est tout votre système éducatif qui est à revoir. S'il se roule par terre, il est évident qu'il n'y a rien à faire pour le choix du latin, il n'y a d'ailleurs vraisemblablement plus rien à faire pour quoi que ce soit. Et pour parler tant qu'on y est du caractère spontané à préserver à tout prix n'est-ce pas de l'enfant, il faut bien savoir que c'est un être faible, qui n'a pas à être encensé, qui laisé « libre » se dirigera toujours de lui-même vers ce qui demande le moins d'effort et promet les récompenses les plus immédiates.
Ce qui ne veut pas dire qu'il faille élever l'enfant selon des structures répressives dignes des familles d'officier de cavalerie de naguère. Voilà pourquoi je m'adresse de préférence à un public adulte et responsable, et non pas à des jeunes qui malgré leurs indéniables qualités préféreront toujours étudier le VTT et le karaoké parce que c'est plus marrant. Ce qui me rappelle une fameuse directive inspectorale recommandant aux professeurs de laisser les enfants découvrir eux-mêmes la poésie, cette mal-aimée ; désormais, les textes de récitation devaient être librement choisis ; jusqu'au jour où je me suis aperçu que mes petits salopiauds allaient tout simplement piocher dans LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 32




les textes qu'ils avaient déjà appris dans les classes antérieures, non pas vous le pensez bien dans un souci de découverte, mais dans une préoccupation de rendement immédiat - où a-t-on vu que les enfants aimaient "spontanément" la poésie ? Et quitte à me répéter, je félicite one more time tous ceux qui paraît-il « privent leurs enfants de leur enfance » en les contraignant à étudier le violon ou le piano : ils leur offrent le plus beau cadeau qu'on puisse faire à un être humain, celui de le séparer de la masse. Je ne vois pas en quoi il est formateur de s'affronter à la connerie humaine. Je vous rappelle ces petits chanteurs du festival de la Chaise-Dieu, et qui se faisaient traiter de pédés par les petits bouseux « normaux ».
Alors qu'est-ce qui vaut mieux pour former un enfant je vous le demande, d'apprendre tous les préjugés de la stupidité humaine dès leur plus jeune âge, parce qu'après tout c'est bien à ces gens-là qu'il va falloir avoir affaire et s'adapter, ou bien de fréquenter Bach et Palestrina ? Pour moi mon choix est fait, et j'estime qu'il n'est pas nécessaire de se frotter à toutes les catégories de connards pour faire son chemin dans la vie. Le latin, la musique, la danse, tout ce qui est du domaine de l'éducation, appartient au domaine de l'élite, j'en suis navré pour tous ceux qui confondent la démocratie avec l'amour des bas-fonds. C'est justement au nom du respect et de l'amour de nos élèves que je parle.
Le principe du réalisme et de l'utilitarisme sert de prétexte à un ignoble désir de rétrécissement des esprits. Le vil concept d’"utilité" se voit hélas prôner jusque dans les plus hautes sphères gouvernementales. Il n'y a pas des "matières utiles" et des "matières inutiles". Si l'on enseignait le chinois, la mécanique ou le théâtre, l'esprit des élèves serait aussi formé que par le biais des matières dites traditionnelles. Et voilà où le bât blesse les défenseurs du latin : ils prétendent que sa connaissance permet de mieux connaître la langue française. Ils affichent des arguments, à leur tour, utilitaires : c'est fausse route ; car on pourra toujours leur opposer quelque chose qui soit encore plus directement utilitaire que le latin, comme l'art de réparer une machine à laver, qui n'est évidemment pas plus ridicule qu'autre chose.
Et même en admettant que le latin soit "utile", on les rembarrera par un sourire dédaigneux ou des exclamations sans suite avec la tête en arrière - très important, la tête en arrière : qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. Est inexact également l'argument selon lequel d'acquérir une logique et une rigueur de l'esprit - c'est archifaux : j'ai toujours traduit au pifomètre, à l'instinct si vous préférez, ce qui me permettait d'être tantôt excellent tantôt archinul, ce qui m'a donné juste la LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 33




moyenne nécessaire au décrochage du certificat de latin. Je dirai même qu'il me suffisait de respecter les conseils d'investigation méticuleusement grammaticale pour infailliblement me planter - même chose en littérature, où l'intuition m'a toujours tenu lieu d'analyse - je les enseigne cependant à mes élèves, ces « procédés logiques », puisqu'il paraît qu'on trouve des tempéraments pour lesquels "ça fonctionne" ; il s'agit d'ailleurs comme par hasard de ces tempéraments qui n'ont aucun sens de la littérature, qui s'imaginent qu'il suffit de compter des pieds
pour faire de la poésie, de ceux-là qui à l'oral du bac, m'ayant savamment disséqué le système des rimes d'un Baudelaire, ne comprennent même pas ma question indignée sur la musique du texte - "Comment ça, "la musique de Baudelaire ?" - visiblement, ça n'était pas "au programme". Il faut bien que cela soit dit, et je l'ai fait inscrire en exergue aux classeurs : le latin, c'est comme la musique, les fleurs et les moustiques, ça ne sert rigoureusement à rien ; c'est comme le parti communiste sous Brejnev, ou comme ta femme : c'est là, et il faut qu'on l'aime.
A partir de là, et une fois évacués les petits ados stakhanovistes de l'utilitaire - car ce n'est pas non plus parce que vous faites abandonner le latin à vos enfants que vous les garantissez contre le chômage - on peut enfin parler du plaisir. Non pas du plaisir immédiat, cette éjaculation précoce qui ne fait même pas jouir, mais du plaisir de lire un texte, de le remâcher, de relire pour la dixième fois L' Enéide ou L' Iliade, d'en comprendre vaguement le sens, de se reporter aux notes en bas de page, d'escalader sa bibliothèque pour vérifier une référence, de lire à haute voix pour faire sonner les syllabes, latines ou grecques, avec prononciation érasmienne ou démotique, bref, rien que de l'emmerdant.
Du plaisir de vieux. Du plaisir d'intello. Parfaitement. De l'exercice austère, nostalgique, poignant. L'impression que la grosse voix de Lucrèce, le petit filet canaille de Catulle, vous parlent à travers deux mille ans de brouillard ; de tendre la main à son tour à la chaîne infinie de chercheurs qui à travers les siècles, d'Ernout à Willamowitz-Moellendorf, de Scaliger, de Servet (brûlé par Calvin à Genève) à Servius, se sont passé le relai du flambeau romain - et c'est cela, cette fraternité sacrée, d'âge en âge, que vous voulez éteindre, tas d'épiciers ? Brel, toi qui as comparé les jeunes latinistes à des cœurs enfouis sous la laine parce qu'ils ont déjà froid, grand Jacques, avec tout le respect que je te dois, tu as raté ce jour-là une bonne occasion de te taire, tu n'es jamais tombé dans les langues anciennes comme dans la potion magique quand tu étais petit. Je comprends très bien les limites de l'emploi du temps, de la résistance physique. Mais il y a les traditions, leur bien-aimée LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 34




pesanteur, qui forment l'Occident, parfaitement, ce qui ne veut pas dire le fascisme. Je m'adresse à une assistance acquise d'avance, et ne prétends pas faire acte d'originalité. Je veux tout reprendre en un faisceau, alles zusammenfassen, en allemand, j'aggrave mon cas, pour la croisade (c'est irrémédiable) notre tâche à tous. Le fait que l'école justement s'occupe d'inactuel, de problèmes froids (civilisation latine, littérature japonaise, scandaleusement négligée, lois de la physique – pourtant d'utilité immédiate, quoique !) le fait que l'école traite avec recul est justement garant d'impartialité, de grandeur.
...Les épiciers claironnent que l'école est coupée de la société, de la vie ; qu'elle devrait préparer au monde où nous vivons : des cours sur le Congo, sur le Crédit Lyonnais, le rap, la réforme de la Sécu, les pédophiles et le code de la route - certes ! certes ! Trouvez-moi seulement du personnel qui consente à se pencher là-dessus avec les enfants, les adolescents, avec la plus totale impartialité. Je me vois mal faire un cours, moi, sur la Yougoslavie et sur sa situation politique : je n'y connais rien. Or il est malheureusement très facile de trouver des tas de gens qui s'y connaissent en tout, et qui ne manqueront pas d'enseigner à nos enfants leurs idées toutes faites et leurs sectarismes.
Je vois mal un débat sur le PACS ou sur l'avortement, ou sur l'Irak, ou sur toute autre question d'actualité, à l'école : d'une part des adolescents forcément ignorants, d'autre part des adultes qui s'imagineront trop volontiers qu'il suffit s'avoir une opinion et de s'y tenir pour s'y connaître. En toute bonne foi d'ailleurs. Ces lieux communs pour vous ne le sont pas pour tous, et comme disait je ne sais plus qui, les portes ouvertes ont toujours de solides chambranles, non, ce n'est pas une obscénité. Comme quoi des cours d'huisserie et de menuiserie seraient aussi bien utiles, et qu'il n'y a pas de limites au savoir humain. Je parle toujours du latin. Les orientations, nous ne cessons tous de le clamer, sont prématurées, n'en déplaise aux chefs d'entreprise pour ne pas dire aux patrons...
Parents, vous choisissez les options de vos enfants en fonction de leur future activité professionnelle, alors que la plupart de leurs futurs métiers n'existent pas encore aujourd'hui, et que nul ne peut prévoir à quoi exactement "ils serviront". Ce principe d'utilité a fini par gangrener tout le rapport de la population à son école, voire au savoir : "Nos parents croient qu'on étudie pour apprendre un métier plus tard, alors que nous étudions pour apprendre à penser". Intéresser les élèves au monde extérieur - mais c'est le journal, c'est la télé, c'est la discussion en famille qui LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 35




accomplit cela. Un brave parent d'élèves me disait récemment : "Les journaux, ils ne les lisent pas".
Croyez-vous qu'ils écouteront davantage les cours, sous prétexte que ces derniers traiteront de l'actualité ? Un prof un jour nous demanda de choisir notre programme. Ce fut Albert Camus. A peine le grand Albert était-il sujet de nos cours que nous nous en désintéressâmes aussitôt, par le seul fait que cela devenait une matière enseignée, et requérant un effort. Je prendrais encore l'exemple de ces cours de techno en terminales, bac option techno.
En quel cours, selon vous, les élèves chahutent-ils et refusent-ils d'écouter quoi que ce soit ? vous avez gagné, en techno... C'est l'école, c'est le cours en soi, qui sont en cause. C'est le rapport entre un groupe d'adolescents ou d'enfants et un professeur seul qui importe, et non pas des réformes sur le contenu de l'enseignement. Ce qui a tout foutu en l'air, outre le principe répugnant d' « utilité », c'est le dénigrement systématique de l'école, de la culture, au profit de je ne sais quelle nature, celle des camps paramilitaires sans doute. L'homme n'est pas naturel, combien de fois faudra-t-il donc vous le répéter, l'homme est un produit culturel, Dieu a créé l'homme, si vous y tenez, soit, mais ensuite, l'homme s'est créé lui-même, et de mille façons, avec mille langues, mille cultures.
C'est le rapport humain qui importe, et ce rapport est aussi éternel que la marche à pied que j'évoquais en ouverture. L'époque est moderne, mais l'homme, le rapport humain, le rapport pédagogique, sont éternels, et loin de moi l'idée de vouloir brûler internet comme un publicité haineuse veut le faire croire aux masses. Mais ce que nous voulons dire, c'est qu'internet, sans l'application de notre bon vieux cerveau, ne vaut rien. Je suis d'ailleurs persuadé, tant est grande ma confiance dans l'humanité, que nous parviendrons à en faire bon usage, de même qu'il existe un excellent usage des livres, de la radio, de la télévision, du portable, et du latin. Et les réformes successives de l'éducation n'ont pas empêché qu'à la fin, il y a toujours eu la classe, face au prof, et cela n'est pas qu'une technique, car au-delà de la technique, jouent le sentiment, la tendresse, le feeling, et cela, cet instinct humain-là, ou ce don si vous y tenez, ne s'apprend dans aucun, vous entendez, dans aucun IUFM, "Institut universitaire de formation des maîtres".
Et la cause de l'échec scolaire provient non pas de ce que l'école serait en je ne sais quel décalage avec je ne sais quelle actualité, mais de ce qu'on ose répéter depuis plus de trente ans sur le caractère néfaste de l'école, prétendument contraire à la liberté. Cette propagande n'est pas moderne,
elle est criminelle. Elle n'est pas moderne, parce que de tout temps, comme disent les grimauds LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 36




philosophes, l'enfant a été rebelle à l'étude, à l'effort, s'il ne sent pas l'autorité affectueuse des parents, et des maîtres, derrière lui. Autorité, mais affectueuse. Affectueuse, mais autoritaire. Cette propagande est criminelle, parce que cette liberté que l'on propose est celle où l'enfant sera mêlé directement à la société adulte, et certes, il souhaite de toutes ses forces être mêlé à la société adulte, être comme les grands, devenir grand. Mais trop tôt. Il y serait broyé, il serait inexorablement exploité, dans un monde du travail, dans un monde du sexe trop dur pour lui, esclave, comme tant de petits Pakistanais, ou même tant de jeunes Anglais paraît-il.
« L'école contre la liberté », c'est une idée criminelle, car il y a certains pays où l'école est interdite aux filles, comme en Afghanistan, et pourquoi pas un jour aux garçons, aux adultes, à tout le monde. C'est pourquoi il est vain de juger le latin, ou quelque matière que ce soit, à la courte aune de l'utilitarisme. Le latin ne demande un effort, comme toute matière, qu'en vue de l'acquisition d'une liberté supplémentaire, de même que les efforts de l'entraînement sont récompensés par la conquête d'un sommet, la traversée de la piscine à la nage, ou la première place à l'étape cycliste, bonjour Virenque. Et de même que ce n'est pas pour le dopage de certains qu'il faut condamner l'activité sportive, de même ce n'est pas parce que l'université a formé de vieux crétins et il y en a ! plein ! qu'il faut condamner toute activité intellectuelle.
Défendre le latin, c'est défendre la liberté, car plus l'homme en sait, plus il est libre. Laissez dire les sots : le savoir a son prix, disait La Fontaine, autre ringard. Voilà le crime : faire croire aux jeunes que ce qui est vieux est démodé, alors que c'est éternel. Voilà le crime : supprimer l'éternité, évacuer l'âme des enfants de leur éternité. Vis un siècle, étudie un siècle, dit le proverbe russe – y avoirrr toujourrrs prrroverbe rrrusse. C'est pourquoi priver ses enfants du latin, comme on l'a déjà privé du grec - les cours de l'un et les cours de l'autre se déroulant en général et fort intelligemment exactement aux mêmes heures - est une aberration comme disait l'autre. On abandonne-t-on le latin parce que le latin est mal défendu.
L'argument selon lequel le latin permet d'avoir des points au bac est minable. Le bac est devenu pratiquement automatique, sur trois ans, tant son niveau en matières littéraires est devenu faible. L'argument selon lequel le latin permet de mieux connaître la langue française est insuffisant, car l'étude de l'anglais ou de la rectitude mathématique permet aussi de la perfectionner. La seule façon de s'améliorer en français est de lire, de lire, de lire, ce qui améliore non seulement la note de français, mais aussi la qualité de celui qui lit, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait que la lecture pour LE SINGE VERT - LE LATIN – DISCOURS SUR L' HOMME 6 - 37




devenir un homme, je n'ai jamais dit cela. Mais la lecture est un aussi bon moyen que le ski ou le yoga, disciplines difficiles et demandant un effort, un investissement. Le latin, répétons-le, ne forme donc pas plus l'esprit que les autres matières. Il ne rend pas les gens ordonnés dans la tête, ni maniaques, ni vieux chnoques. Il contribue à rendre libre, à former l'homme. Je reprends à présent le contenu d'une interview du metteur en scène et acteur Daniel Mesguich : naguère, quand on ne comprenait pas, on faisait un effort pour comprendre.
De nos jours, du moment qu'on ne comprend pas la chose d'en face, c'est la chose d'en face qui est con. Et c'est ainsi qu'on cède aux opinions, qu'on se laisse aller à vau-l'eau, et qu'on finit par casser les cabines téléphoniques voire à brûler les bibliothèques parce qu'on ne comprend plus rien. J'espère - "j'ai fait un rêve" - d'une part bien sûr ne pas finir comme Martin Luther King, d'autre part ne pas rester seul dans cette croisade contre l'obscurantisme, contre la propagande insensée, menée comme par hasard dans les couches défavorisées, contre le savoir, seul rempart éternel contre la barbarie. C'est à nous, enseignants et hommes de bonne volonté, à prendre le flambeau et à le multiplier, car ne l'oubliez pas, jamais les journalistes ne viendront vous chercher pour vous demander ce que vous en pensez.
Et nous ne sommes pas assez grands pontes pour que le Monde nous ouvre ses colonnes ah çà non. En vérité, je vous le dis, ils ne viendront que si nous sommes de plus en plus nombreux - debout, debout tous, au nom du latin, au nom des hommes.
COLLIGNON LE SINGE VERT – MON GROS RAT 7 - 38




"Der Grüne Affe" présente aujourd'hui à ses lecteurs le texte d'une nouvelle de Bernard Collignon. Il ne parle pas du tout de la situation au Kosovo.

MON GROS RAT


Le récit commence dans la plus pure abjection ; le personnage est un rat, avec sa casquette en arrière. Il possède un museau long, épais, comme un radis noir ; avec des moustaches dégoulinantes de débris de mouches. Face à lui, une poubelle new style, façon bouche de métro Guimard. Verte. Le couvercle bâille et répand des odeurs. Elle contient des déchets radioactifs de type foudroyant. Le rat fait le tour de la poubelle, qui suinte vachement sur le ciment. Il agite son gros museau de radis noir. La salive s'accumule entre ses dents. Ses petits yeux verts (et non rouges) s'agitent, le mouvement de ses pattes devient turbulent, son poil exprime le désespoir et l'envie. Il sent toutes sortes de bons parfums : la tomate velue de moisissure, le yaourt pourri (mêlé de Solexine), la banane fermentée, ce qui est banal.
Mais aussi : le ragoût de dentiste (avez-vous remarqué l'odeur de clou de girofle dont regorge l'amalgame ?), le missel poivré (à la vulve de bigote), divers anathèmes, et : la carotte, seule odeur fraîche. Il monte sur ses pattes arrière, gratte les cannelures de ses griffes sales, non préhensiles toutefois. Il sautille en couinant, opère un mouvement de recul, refonce pour percer la muraille de plastique (la matière dont sont faites les poubelles devient de plus en plus légère et dure). Le couvercle en équilibre bascule, tournant sur son umbo (bosse creuse du petit bouclier romain, sous laquelle se resserre le poing résolu du légionnaire). Dans le fond renversé du couvercle, Notre Rat découvre un débris de tissu qu'il avale goulûment.
Et c'est là que la dimension S.F. de l'écrit se révèle, car il s'agit d'un tissu hallucinogène, fade. Notre Rat médite. Il n'est absolument pas indispensable qu'il porte les traits de tel homme politique. Il veut changer sinon la France, ou quelque pays qui plaira, mais son propre lui. C'est sa première méditation : "Mon poil est trop rêche". Deuxième méditation : "Je suis seul. Personne ne s'intéresse à moi ni à mon gros museau velu ("G.M.V.") Je n'ai à offrir que mes couinements, qui ne valent pas un bon hurlement de thriller. Même en sautant le long des cannelures, je ne pourrais atteindre la grosse hotte débordante et, paraît-il, radioactive, donc susceptible de développer des mutations." Va-t-il céder à la tentation de la prière ?
Suspens insoute(...). Déjà qu'il se plaint, ce rat - de quoi de quoi ? n'est-il pas l'animal le plus répugnant de la cré - mais A quoi pense-t-il encore, le rat ? Rien de sérieux, Monsieur Barthes : il compte dans sa tête des pommes de terre. Pendant sa dernière séance de psychanalyse, il lui a été LE SINGE VERT – MON GROS RAT 7 - 39




rigoureusement impossible de parler d'autre chose que de table de multiplication. Et les unités, c'étaient des pommes de terre. Il se mord la queue. Lui trouve un goût de sel. Remâche son tissu fade et irradié. Pense au voyage. Interplanétaire ? Une poubelle dans l'espace ! Que de grands titres à travers le monde ! Ses glandes salivaires sécrètent avec attendrissement. Il serait un héros. On le récupérerait au bout d'un parachute, balançant sous la toile sa grosse queue annelée. Il s'injecte alors son propre venin, par morsure caudale. Sa pensée devient incohérente, bourrée de moment présent, tout à fait semblable à celle d'un rat qui ne doit avoir pour projet que de survivre et de se nourrir, Alzheimer.
Il ne faut pas devenir un rat intellectuel, HEIN, pas du tout un rat intellectuel. ...Que va trouver Notre Rat dans la poubelle ? Sous les déchets radioactifs, des tas imprécis, des rangées de boutons qu'il poussera de son gros nez avide, insulte à tout cerveau normalement constitué. Comment est-il parvenu à escalader les parois de dur plastique ? (c'est un flash-back) : il a poussé très fort sur ses petites pattes (celles du rat sont véritablement disproportionnées par rapport à la masse de son abdomen) le couvercle de la poubelle, en a introduit le rebord sous la vaste cuve, et il a fait basculer celle-ci. Pendant ce temps, sous le kiosque de St-Affrique, la chorale de Millau s'époumone.
C'est la nuit. Les choristes ne se doutent pas qu'à dix pas d'eux (redoutable cacophonie !) un rat soulève par effet de levier, principe de toute technique, le monde ambulant d'une poubelle ronde. Le rat ne s'est pas livré pas à ces réflexions métaphysiques d'un autre âge - rien qui se dépasse comme la métaphysique. Son but : exploration du monde immense des débris, afin d'y repérer tels ou telles substances hallucinogènes, carburants, mécanismes ; il pressent en effet dans sa science infuse de rat, dans sa confusion, que ce cylindre ouvert pourrait fonctionner comme une mécanique céleste. Qui cela peut-il bien intéresser ? assurément pas l'amateur sérieux. Mais le rat ne pense qu'à soi.
Il veut échapper aux couloirs souterrains. Non seulement il en rêve dans sa nuit de rat, mais à peine éveillé, il lui faut ramper dans les décombres pour subvenir à ses besoins. Une poubelle se présentait, vaste, abondamment pourvue en vivres, et il eût dû chipoter ? Branchant un navet sur une carotte, il déclencha la mise à feu. C'était bien là une façon méprisablement agricole de se mettre sur orbite. Bien démodée aussi étaient les procédures ultra-semblables aux mécanismes de l'aviation supersonique. A hurler de rire se fussent présentées telles formules, tels mantras, (le fameux Biloquèicheune ! de Dune, qui le hantait). ...Mantra ou pas, Notre Rat se débrouille avec sa capsule, dont le couvercle, miracle ! s'est réassujetti de la façon suivante : supposons que le couvercle soit relié au corps cylindrique par une ficelle, et que les turbulences du décollage aient instauré un mouvement circulaire désordonné permettant au couvercle... - eh bien ! Notre Rat n'en subit pas moins le mal de mer, son habitacle encombré de trognons tournant sur lui-même à des
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altitudes insoupçonnables. Jamais tel vent n'avait soufflé sur St-Affrique. En bas, la civilisation campagnarde augustéenne poursuit son inlassable déroulement. Le rat ne pense qu'à sa nausée, quelque agaçant que doive être ce vide pour tout lecteur soucieux de lutter contre le fascisme. Les fascistes sont des rats. De ses dents acérées, il perce un trou dans le plastique. Ca tangue, ça roule (deux mouvements que l'on confond) puis tout file droit, puis, les trous d'air provoquent tels effondrements qui projettent les passagers au plafond dans les meilleurs charters Paris-Athènes, le rat ne veut plus que dormir : le sommeil est le meilleur moyen d'engranger les informations de la journée afin de les répartir dans les casiers à fantasmes.
Moins on en écrit, mieux cela vaut : Notre Rat parvient donc à proximité de la lune. Cela se reconnaît au drapeau américain dûment immobile malgré la vitesse de rotation de notre satellite. Nous vous épargnons les comparaisons enfantines de la lune avec un gigantesque fromage de Hollande, qui eût fait saliver Notre Rat. Que voir sur la lune ? des caillasses... un volcan en activité comme chez Jules Verne, depuis longtemps voué aux gémonies. Une civilisation de petits hommes verts, avec la mer, une atmosphère que des courants magnétiques auraient concentré sur la face invisible. Notre Rat pourrait, muni d'une lunette d'approche, scruter "la surface de notre satellite" (je cite) et consigner ses notes sur la peau de la banane.
Il ressemblerait alors exactement à l'homme, à l'odeur près, quoique mon ignorance crasseuse me fasse soupçonner (à tort, je n'en doute pas) quelque forte odeur de négligé chez les astronautes au long cours. Autour de la lune il aperçoit, le rat, ce que chacun apercevrait s'il examinait sa surface à travers des trous qu'il aurait rongés par curiosité (les rats sont des animaux extrêmement curieux). J'ignore si la S. F. en est encore à se préoccuper de quelque vraisemblance technique que ce soit. Si j'en croisTénèbres il semblerait qu'elle ait désormais recours à des forces occultes. Aussi le rat vit des courants magnétiques, une mystérieuse lumière mettons pourpre, une formule mathématique longtemps cherchée tracée dans le sable, une aurore boréale sélénite, et la petite culotte de Dracula : pourquoi vouloir chercher l'originalité à tout prix ?
Il existe des diamants dont la force de réfraction, ou de réfringence, ou prismatique, ou ax + b, permet de nourrir le corps, de transmigrer, d'opérer des greffes de cerveau, de devenir invisible, d'atteindre Dieu, de se torcher de la main gauche même droitier, ou d'être reçu dans les dix premiers à Polytechnique. Pourquoi ne pas faire trouver à Notre Rat un spécimen de cette précieuse production minérale ? Qui plus est, nous le lui ferions découvrir dans la poubelle, après transmutation due à la dépressurisation (le rat résisterait à toute transformation, voire à la mort, en raison de la radioactivité du contenu de la poubelle). Ce qui prouverait d'une part que l'on ne trouve de diamant qu'à proximité de chez soi sans qu'il soit besoin de voyager, d'autre part que tout de même, il faut se transformer l'âme afin de récolter les précieuses concrétions étincelantes... qui a dit que les romans de Science-Fiction n'étaient qu'un bric-à-brac simpliste ? parce que voyez-vous,
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j'avais comme première idée de faire traverser à notre poubellonaute une queue de diamants intersidérale issue de quelque lointaine explosion, qui serait en forme de queue de rat (mais je gâche le métier), d'où s'ensuivrait maint riche développement symbolique. Et je vous en épargne. Le rat rongerait des diamants, s'appellerait Jeanmaire, se casserait une dent sur le devant, conclurait que rien ne peut le nourrir, finirait par rédiger une étude sur les reflets, les eaux, les reliefs intérieurs de ces concrétions carboniques, il deviendrait un rival de Caillois sur le plan littéraire, de van Cleef et Arpels sur le plan de la taille : rien de plus dur que ces dents de rongeur...
Mais nous devons annoncer l'Apocalypse. La S. F. en effet se caractérise par son aspect prophétique et menaçant. On dit « comminatoire ». Souvent l'action se déroule à une époque abstraite. L'aventure du Rat ne peut se terminer bien, à moins d'annoncer à l'humanité en extase une immortalité relative et des pouvoirs génétiques à la Houellebecque. Il effectua donc une fausse manœuvre : débranchant Dieu sait quelle connexion de légumes, ou reliant telles racines incompatibles, en relation sans doute avec la production de méthane dégagé par les végétaux en décomposition. Il peut aussi avoir tourné sa casquette vers l'avant, ou toute autre invention. Et ne pensez pas qu'il suffise de dénoncer sa propre puérilité pour s'en tirer.
Il se rendit compte de sa bévue à une sécrétion nouvelle qui lui encombra soudain le cerveau droit. Mais au sein de ce gras liquide épandu subsistait la Pensée : « Quelle fausse manœuvre ai-je bien commise ? en quoi diffère-t-elle de la procédure d'enclenchement satellisateur ? et n'en vais-je pas moins à vau-l'eau ? la première fausse manœuvre ne fut-elle pas de naître?" Oui, je vous le demande ? Le dénouement approchait, quand il est si agréable de ne rien faire en contemplant le paysage interplanétaire à travers les trous déchiquetés d'une poubelle. Cette dernière accélérait, adoptant une trajectoire non plus orbitale, mais tangentielle.
L'absorption du yaourt. - Le yaourt est cette matière visqueuse qui sort du gland des hommes et qui dégouline sur les visages extatiques dans les truquages porno. Procédé très facile. Mais ici, le rat s'était trouvé à l'intérieur, tout soudain, d'une marée de yaourt. Il n'avait pas atteint la Voie Lactée, mais une contrée chimérique, bourrée à mort de maléfices : n'entendait-il pas dans son délire asphyxié les ricanements de la Princesse Bavmerda ? « Tu écris des conneries, disait la Voix. Tu penses des conneries. Tu n'as rien de drôle, rien de métaphysique, ni fasciste ni antifasciste, tu n'es rien. Qu'un rat. Qui n'encombre même pas l'atmosphère. Or je suis, moi, la Princesse de la création et de la destruction" ("Kali" ?). "Ma mission est de détruire tout ce qui ne signifie rien, tout ce qui ne signifie pas. De quoi es-tu le signe, ô rat ?"
Et yaourt de couler, de s'infiltrer, de s'immiscer. Il en mangeait, mais c'était inépuisable. Il éternuait dans le yaourt, incapable de mettre en batterie une riche défense reposant pourtant sur l'inextinguible symbolique du rat à travers les cultures : petit animal industrieux, très proche de l'humain, omnivore, logeant partout, destructeur des charognes, symbole de la Mort et sachant peut-LE SINGE VERT – MON GROS RAT 7 - 42




être qu'il va mourir. Il avalait bien, son aorte donnait des signes de faiblesse. "Je suis signe de faiblesse", pensa-t-il. Mais comment se faire entendre, lui tout noir, à travers tout ce blanc ? A la vanille, soit, mais blanc. Bavmerda poursuivait dans le yaourt soyeux, dans le bourdonnement interne provoqué par l'épanchement du fluide cérébral de sa victime : « Tu n'as pas d'argent. Tu ne représentes rien. Tu ne penses qu'à toi. Tu ne tiens pas compte des Aûûûûtres" - sa voix prenait à travers les espaces un vibrato exaspérant. Le rat pensait. Il soulèverait bien à la fin cette chape blanche de produit agricole (le lait).
Il finit par se dégager, pointa le museau, et tint le discours suivant : "O Bavmerda, "ou de quelque nom qu'il te plaise être appelée", je vais délivrer un message. " La Princesse se boucha les oreilles avec ses pattes d'insecte agricole. Le rat poursuivit donc : « Les Autres, dont tu te targues, ne sont pas tes amis ; tu prétends qu'il faut les aimer sans doute, et tenir compte d'eux. Mais s'ils sont emmerdants, tu les rejettes et tu les tues. Où est, toute puissante de mon cul, ta générosité ? » Le rat dérapait. Considérablement. Comment les insultes constitueraient-elles une base de négociations ? ce n'était pas ainsi, assurément, qu'on pouvait s'adresser à la Princesse Bavmerda. Il attaqua la reine. Il sentit sous ses dents acérées craquer la carapace de chitine de la reine insectuaire, mais par-dessous, ut fit saepe, "comme il arrive souvent", le goût était dégueulasse.
Il recracha, et forma la constellation de la Bave Mort d'Asthme, par moins 25 de déclinaison à 47°28, à 1h 22. « Comment puis-je » pensa-t-il, « me faire accepter par le monde des spirites néofascistes dénonçant le fascisme ? » Il prononça la formule "abraxas tsé-tsé", mais les mouches ne tombaient pas, il se sentait environné de tout un essaim piquetant de mouchettes blanches extrêmement insinuantes. Plus il se grattait, plus elles pénétraient les narines ramifiées de son museau sensible. De la visière de sa casquette, dont il avait oublié l'usage jusque-là, il les écarta, et mourut, donc ne mourut pas, et repartit pour de nouvelles aventures : il fut une fois donc un rat, engraissé de poussières astrales, qui, luminescent et les poils du museau aimantés, tomba en arrêt érectif devant une poubelle fendue du haut en bas par un rayonnement jaune very mysterious....
Chute : le rat tomba.

BERNARD COLLIGNON
LE SINGE VERT NUMERO HUIT « DE L'ARIEGE ET DE L'AUDE » 8 - 43


J'ai pris la route.
Je n'ai pas claqué la porte.
Je n'ai pas brûlé mes vaisseaux.
Je suis resté fonctionnaire.
... La rentrée : telle date, telle heure. Ceux qui se révoltent ? ...aucun mérite... La révolte leur est tombé dessus. Comme ça. Juste les rails à suivre. Tu parles d'un mérite. Pas de quoi rouler des mécaniques. Pour moi pas de pistes, pas de gros cube. Pas d'Atlantique Nord et Sud-Ouest sur je ne sais quel rafiot qui porte le nom d'un sauciflard. J'ai mes petits pieds tout seuls, mon petit 43 cm3 , pantoufle au cœur, et en avant ! On a notre fierté, nous autres, les cloportes. Pas de raison. Tu ne peux plus faire un pas à c't'heure sans qu'une armada de chpétsialistes vienne t'accabler le nœud de leur catalogue de semelles, de sac-z-àdos, de raquettes à neige et de 6 cylindres en V, et que je te prépare pendant six mois et que je m'équipe au quart de poil - merde ! Je pars en vacances sur ma petite pétoire, je ne suis pas en train de monter un entreprise industrielle ! ...chier ! bientôt un spécialiste de la jambe gauche, je te jure, ou de l'index tordu, qui nous interdiront de lever la cuisse ou le doigt sans avoir lu leurs brochures de spécialistes...
Pour toucher ta bille en quoi que ce soit maintenant, bourse, chanson, poésie, peinture ou ce qu'il en reste, il te faut carrément la mentalité « chevalier d'industrie » avec conseiller technique, conseiller fiscal, conseiller en communication... Après ça, t'iras vachement croire en tous ces petits merdeux style Pagny qui viennent gueuler leur solitude et leur mal de vivre, arrête ! y a ton imprésario qui te compte les millions, pleurons, pleurez ! Sans oublier les ceusses qui s'en sont sortis par la force de la volonté - ah ! "Ma Volonté" ! - ignorant, mais alors ignorant papalement, absolument, que la volonté est une grâce – pour l'athée, un hasard. Une brusque décharge de je ne sais quelle sécrétion dans je ne sais quelle hypophyse, ou je suis tombé dedans quand j'étais tout petit, est-ce que je sais...
Tel infirme moteur, tel sidéen, qui viennent vous clamer dans les badigoinces : "Moi je m'en suis sorti ! pourquoi pas vous ! " Alors moi, le pauvre con qui ne s'en est pas sorti, je suis quoi là-dedans ? le gros minable ? la dernière des lavettes ? faut que je me flingue ? Moi je n'ai jamais supporté les champions du 400 mètres qui se paient la tête des culs-de-jatte. Même quand ils sont culs-de-jatte eux-mêmes champions de course en fauteuil ; ce serait plutôt eux, oui, qui donnent envie de se flinguer aux autres, à tous ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir dans la tête le bon déclic au bon moment pour s'en sortir.
Y a qu'à vouloir !
Y a qu'à tendre sa volonté !
Quelle honte...
BERNARD COLLIGNON
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Ça me rappelle cette interview de Bernard Tapie, du temps de sa splendeur, qui gueulait devant le public : "Moi mon argent je l'ai gagné ! j'ai travaillé pour l'avoir, moi, ce pognon !" Je ne vous raconte pas la gueule tirée par l'infirmière assise juste à côté, et qui travaillait bien autant ma foi que Môssieur Tapie soi-même, pour 7000 balles par mois maxi à l'époque. La tronche. Moi je n'aime pas ceux qui ont réussi, tous ces vivants reproches, allez, pas de fausse honte, Cousteau, Tazieff, Béjart, Clinton ; Ieltsine, Brassens, Brel, parfaitement, tous ces braves mecs, tous ces grands noms. Il faut qu'ils s'en souviennent tous les matins dans leurs prières du matin, dans le fin fond de leur honte, que c'est une force supérieure à leur petite personne qui les a propulsés là où ils sont, qu'ils appellent "leur volonté", mes couilles, et qui n'était que la force de leur destin.
Alors tous les matins, ils font petit cul, ils se rendent compte bien à fond de leur petite connerie, et puis pour la journée ils repartent bien droits dans leurs bottes, hop hop, pour dérouler le petit ressort que Dieu ou les hormones leur ont bien bandé d'avance dans leurs petits mollets. C'est sur nos corps qu'ils sont passés, sur notre fumier qu'ils ont poussé ; et tous ces obstacles que nous avons été incapables de surmonter, eh bien ce sont eux. Ils sont les obstacles. « Personne ne vous empêche de devenir Yourcenar...- Si ! Si ! les Grands, là, dans la cour, qui ne veulent pas que je joue ! » ...tout ça pour dire que je n'ai pas dépassé l'Ariège et l'Aude, et que ma petite vie vous emmerde (deuxième degré ? troisième ? - définition : « le premier qui veut se faire passer pour le deuxième » - ça doit être ça..) - je vous indiffère ? eh bien jetez, mon ami, jetez...
Vous croyez que j'y vois clair, moi-même? ...cette honnêteté dont vous me rebattez les oreilles et que neuf fois sur dix - je suis bon - vous n'êtes même pas capables de respecter pour vous-mêmes – c'est bien ça que vous revendiquez ? que je sois confortable ? Braves gens, sensibles, écorchés vifs, alors que vous êtes tous, oui, vous m'entendez bien, tous, des chevaliers d'industrie, capables à la fois de vous déchirer et d'arracher des larmes, certes, mais dès que vous raccrochez vos oripeaux, alors pardon ! durs à cuire sur les droits d'auteur et la diffusion ! pas passer un centime ! un quart de demi-droit ! le Code Pénal sur le bout des doigts ! et combatifs ! et la hargne, et le fiel, et les canines, hagne donc ! tellement artistes... pauvres petites choses si fragiles prêtes à mordre pour one cent...
On en chialerait, tiens... Tous vos boniments me font irrésistiblement penser à ce dessin humoristique du Canard Enchaîné où l'on voit Chirac mettant le bras sur l'épaule d'un ouvrier : "...Vous avez vraiment envie de devenir riche ? ...avec tous les soucis que ça vous procurerait ?" Le BERNARD COLLIGNON
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coup du "Savetier et du Financier" ! Mais si, que l'argent fait le bonheur... Donnez, donnez la gloire ! les paparazzi, je m'en charge. Quand un acteur se flingue, quand une chanteuse de Monoprix s'avale son tube de merde, quand un pilote se viande à Monza, je dis bien fait pour leur gueule, ce sont les risques du métier. LA REUSSITE, ÇA SE PAIE. Mais si, la gloire fait le bonheur. Les regards sur soi, c'est le bonheur. On me dit : "Mais Marylin... Mais Brigitte... - je m'en fous ! elles auront vécu, au moins, ce qui s'appelle vécu. Moi je croupis, et si je me flingue, personne ne le saura.
Croyez-en mon inexpérience: il est plus valorisant de porter des lunettes noires et de faire le coup de poing contre les photographes que de lutter comme un malade dans la désolation de la merde obscure ; et la mort qui guette avec sa grosse gueule dans l'ombre. Définitive. Après ça, si je vous dis que j'aime la bicyclette, vous n'allez pas me croire - c'est qu'il serait drôle, ce petit vieux, de temps en temps. Ou plus exactement : qu'est-ce qu'on en a à foutre. C'est vrai, vous n'en avez pas à foutre de grand-chose, vous les Aûûûûtres. Hypocrites pourris fumiers. "Il faut s'intégrer, il y a des règles à respecter. » Tous ceux qui les piétinent, et qui trônent, ils vous ressortent le coup des « règles à respecter ». Assassins. Assassins. Il est à moi, ce titre-là. L'autre, là, le Djian, qui ne réagit même pas quand on prononce mon auguste nom, il me l'a chipé ce titre-là. C'est très exactement le titre de ma Haine Universelle. Comme on parle du titre d'une bague.
Autrefois je faisais de la bicyclette. Et tout seul. Je ne faisais pas partie des Joyeux Dérailleurs du Périgord Noir, ni du Club Cyclo-Pédalique des Comptes Chèques Postaux. Je ne suivais pas l'entraînement collectif intensif d'équipe, le nez au cul du précédent, soufflant comme un malade en me forgeant des mollets d'acier. Pas question de discipline de groupe. Pas question de faire place nette à la vedette pour la victoire d'étape. Pas de casquette à visière, pas de godasses à 3000 F la paire ni de culotte qui rentre dans le cul à pisser accroupi sur le bas-côté. Moi je roulais tranquillement à 15 km/h, pied à terre dès la première pente, et je freinais dans les descentes. Je regardais autour de moi, je pique-niquais dans l'herbe et je m'allongeais, ou je me promenais, hérétiquement, à pied, je chantonnais en pédalant sans trop ouvrir la bouche à cause des mouches à bouses, amis Vendéens, bonsoir.
Et à la nuit tombante, je me trouvais un bon petit hôtel à 10 F avec eau froide et pipi dans le lavabo, je m'étirais sur le lit en attendant le dîner, mes mollets tressaillaient tout seuls comme une machine qui se refroidit, et je me sentais bien fatigué, Messieurs les Champions. Après ça, un bon BERNARD COLLIGNON
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steak-haricots verts et la cuite de rigueur, il ne fallait pas me bercer. Je repartais à l'aube. Enfin si l'hôtelier était levé. Longtemps, j'ai fait du vélo de bonne heure. Plus tard j'ai trahi pour l'auto. J''ai ressenti les mêmes étonnements proustiens devant le raccourcissement des distances. Mais : une heure de route, une heure de marche à pied. Je ne me suis jamais tapé Narbonne-Anvers en onze heures. Simplement des petits chemins d'herbe : l'Indre, la Vienne (chef-lieu Poitiers), les environs d'Angoulême, à proportion de mon budget de fonctionnaire voleur des entreprises. J'emportais un magnétophone ou un appareil photo (c'était le bon temps où les appareils marchaient tout seuls) et je notais sur bande mes impressions poétiques ou je prenais des clichés de prairies avec une haie au premier plan, comme on m'avait appris.
La plupart du temps, vu que je ne vois pas de l'œil gauche ou si peu, les photographies se trouvaient décalées vers la droite, ce qui ne manque pas de charme - une coquetterie dans l'objectif... Une fois j'ai fait écouter mes bandes d'harmonium à des vaches ; elles avançaient vers les barbelés en remuant les oreilles, et accroissaient leur production de lait ; il paraît que c'est vrai (au fait, pour la traversée à pied du Makhatch-Kala, voir Lanzmann : un homme, un vrai.) (je me rappelle ces pignoufs qui se plaignaient : "On n'a pas pu trouver de places dans le vol pour la Réunion ; alors on a dû se rabattre sur la Côte d'Ivoire.Se rabattre ! Moi je leur ai dit que j'avais été visiter la forêt d'Orléans dans le Loiret, et que ce n'était pas mal non plus.
Il paraît qu'ils ont dit "C'est qui ce taré ? complètement j'té ! " - bon vent connards ; dans ma petite vie donc, j'ai connu une brève période, septembre 70 - juillet 72, où moi-même et ma femme, pas encore enceinte, nous avons pratiqué la Mobylette - le nom est devenu commun. Des 43 cm3 exactement. Laure montait la Mobylette orange, et moi la blanche. Il y avait une petite tête ronde devant moi, qui roulait, roulait, toute noire au sommet d'un grand triangle de tissu vert - Laure tassée de dos sur la selle - une petite tête noire posée au sommet - cette petite tête "fin de race" où naquit et mourut tout un monde. Je la faisais rouler devant moi, pour mieux la surveiller, la contempler – fragile – aurais-je pu la laisser tomber derrière moi, sous les roues d'un autre que moi? Et quand nous nous lancions l'un après l'autre, le bruit mêlé de nos moteurs était un bruit d'haleines, et c'était comme si nous croisions nos souffles, comme si nous faisions l'amour ; j'en chialerais ; puis elle prenait sa distance, et nous roulions, au bout d'un fil. Nous avions établi un code : un coup d'avertisseur, "accélère" ; deux coups : "je double" ; plusieurs petits coups successifs : "arrête-toi". Et son bras tendu sur son corps vacillant me montrait haut sur un mont BERNARD COLLIGNON
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quelque château, un cheval, que je voyais aussi bien qu'elle. Et devant moi la frêle mécanique tremblait. Il y eut l'Ariège et l'Aude, au long du fil tracé par son bras vacillant. Foix, Roquefixade, Montségur, Puivert. Peyrepertuse et Quéribus, et j'oubliais Lagarde, et puis Paziols, Embres-et-Castelmaure, la Franqui-Port-la-Nouvelle, Narbonne et La Canourgue, sous nos roues incessantes...
Roquefixade . Claquant dans le vent, roche fixée sur roche. La route qui feint de fuir. Et soudain dépassé, dans le dos, le long pédoncule blanc d'un chemin de village qui n'en finit pas de revenir se fondre à l'asphalte... "Le village mène", dit le guide, "une existence raréfiée". Vivent les existences raréfiées, autour d'une place "trop vaste", si défoncée, si déserte ! Les villages se dépeuplent, dit-on : tant mieux. Ils ne seront jamais assez dépeuplés pour moi ; puisse Roquefixade mettre cent ans à mourir, plutôt que d'y voir jamais pousser une station-service, et des marchands sur la pente du mont. Plutôt que d'y découvrir, comme à Peyrepertuse, d'outrecuidants troupeaux qui saucissonnent dans les pas de saint Louis.
Qu'il ne reste donc plus à Roquefixade qu'un de ces vieux hautains, vautours du pied des monts, immobiles, friables et durant comme les ruines - tel celui qui se tenait au milieu de la place, diaphane, inébranlable, inséré. Qui s'avançait vers nous tremblant sur sa canne tripode. "J'ai fondé le Musée", disait-il. Ces mots prenaient l'éternité d'une épitaphe. Anxieux, fier, il prenait sur nous la mesure de sa grandeur, de son néant. « Est-ce tant, ou si peu, que ce que j'ai fait là ?" Il nous expliqua longuement, tendant le bras, le départ du "Chemin des Parfaits", entre une étable et un fumier. Il reprenait ses explications, rituellement les reprenait, comme voulant nous faire éprouver, imprimé sous la plante de ses pieds, le poids, scellé en lui, du temps où lui-même, berger, montait là-haut.
Il demeura jusqu'au bout, nous regardant partir : d'abord une draille à moutons, caillouteuse, crottinée ; une odeur de suint, des bêlements niais, humains ; sur le mur, une plaque citron à lettres bleues, Gambetta ? ou bien Thiers ? - un champ couleur paille lépré de pierres plates, rochers à mi-pente. Soleil bête. Puis dans un raz-de-marée de broussailles le véritable roc se porte au-devant de nous, étrangle le sentier. Une voûte sous la pierre. Puis l'éperon qui reflue sur la droite, et s'élevant jusqu'au ciel deux versants symétriques et sombres : nous voici deux grains d'encens offerts par la terre au ciel, sur une gigantesque pale. Les brumes courent sur le vallon, vivantes,obscures, et tout en haut le regard bute sur une sorte de buffet d'orgues crevassé, échancré par-dessous une faille ; et par-dessus cette faille, un mur bâti de main d'homme, arqué comme un œil éventré, vomissant BERNARD COLLIGNON
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jusqu'à nous mille blocs de pierre tombés de son orbite : cette traîne, cet éboulis de calculs géants constitue à proprement parler l'accès direct au château. Si nous tentons cette voie - si nous plaçons nos corps sous cet engrenage - sous ces dents ébranlées qui se mettraient en marche - nous serions concassés, rebondissant sans fin parmi cette mortelle avalanche. Reste le sol. La voie sans gloire. Où nous nous engageons, sur une sente mal tracée parmi les herbes, louvoyant, perdue dans les creux d'eau qu'on ne voit pas, comme le fil d'un procès ou d'une vie : à dix pas, tout est neutre. Sur les pistes entrecroisées, sur les losanges gris de l'herbe toujours dépeignés par le vent, l'ombre des nuages projetant un second filet mouvant.
Mon pied pour seul repère ; pilant la boue sous l'herbe il s'exhausse pourtant, pierre à pierre à demi enfouie – molaires dans l'argile - nous nous sommes retournés, sur ces deux versants enfin franchis, sous les brouillards mouvants. Le vent jette alors sur nos jambes ses chiens de brume. L'eau se met sur nos poitrines,foularde nos torses. "Je suis dit-elle dans l'air que tu respires, à tes pieds qui me foulent, dans ces nuées que tu vas guéant" - le rythme de nos pas semble ébranler un vaste récipient – tandis qu'autour de nos épaules cependant l'air désormais tressaille à mesure que nous nous élevons. Des nuages à présent se creusent de part et d'autre en vastes conques, par bancs, par lourds surplombs.
La pente se tend. Parfois nous appuyons nos mains sur le sol. Et les nues s'entrouvrent : des ombres passent sur la terre, des ailes, j'entends parmi le vent des chœurs errants de Walkyries. Des harpes. Des chorales d'enfants, de guerriers, qui s'éloignent, reviennent, que nous distinguons à présent, le voile rompu, dans une enfilade ainsi suspendue tout un flot de corps de gloire allant chantant processionnant, les "noces de Péreille, sire de Monségur, avec Dame Corba de Lanta, qui devait mourir dans les flammes au Prat des Crematz" (1) Par devant sont les mandoliers, les harpistes. Le lent cortège blanc et or s'élève entre les nuages, longs bliauts, visages guimpés, le bas du corps perdu dans une gloire, et des petites filles très droites sous leurs brocarts.
Parfois le vent secouait cette foule, dans une extraordinaire luminosité, au-dessus de laquelle scintillait l'éclat pâli des diadèmes : les voix, alors, les arpèges des harpes sous les voûtes mouvantes, venaient nous frapper avec intensité – où vont les blancs choreutes ? Puis d'autres accents, plus sombres, plus haut sur main droite, au pied du fort, péans, plains-chants puissants et monocordes, un trou dans le ciel, un second sortège, de trois cents hommes d'armes, casqués sur 1) Henri-Paul Eydoux, "les Châteaux Fantastiques"
BERNARD COLLIGNON
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leurs hauberts, trois cents armures cliquetant sur le soleil gris ; sur les manteaux reluisent les croix brodées rouges, très haut, leurs voix torrentueuses roulent l'épithalame et le submergent, puis le courant céleste reflue, de nouveau s'égrènent les notes dorées des citharèdes, limpides alléluiahs. Un cortège se montre, puis l'autre, et tous, princesses, moines, enfants, guerriers, renvoyés par l'écho, l'un montant vers nous, l'autre s'en éloignant peut-être, leurs hymnes se mêlant et se répondant, austère et surprenante harmonie trouée de cris d'orgues, de vastes coups de trompes sous les voûtes, la vague et l'émeute, ce sont les combats sur leur aire éternelle. Soudain ce furent des cris perçants. Des trilles d'une joie d'Apocalypse - pour la troisième fois les nuées s'entrouvrirent, chevauchées par les filles même de Wotan (voiles furieux brisés sur les croupes des montures, un galop les emporta, un éperon scintillales comme un astre, les nattes cinglèrent les armures entre les omoplates, et j'entendis un dernier cri dans un roulement de sabots d'airain) – puis le vide. Le sentier parvenu sur la crête forme un brusque angle droit. Les cortèges s'évanouissent, s'effondrent l'un sur l'autre loin par-dessous nous. Juste à main droite les premiers murs dressés de Roquefixade : chicane en pente raide, par où le vent nous claque aux oreilles.
Quelques pans de pierre. Forteresse béante, lacérée, sur une plate-forme, avec des traces d'incendie. Nous nous penchâmes, fascinés : l'éboulis filait sous la voûte comme un entonnoir de concasseur – avions-nous été si bas, si misérables ? « Viens » dit-elle. Je fus entraîné sur un ressaut. Nous nous sommes allongés. Vers nous voguaient des esquifs déquillés, dévoilés, massifs ; nous revîmes les chœurs, muets, bâillonnés par les vents. Les personnages, bouches bées, roulèrent sous la bourrasque. De nos poitrines à plat sur le roc monta un choc sourd, le chant régulier de nos cœurs sur le roc, pulsation même du granit.
Un nuage nous coupa du sol. Nous fîmes l'amour. Ce fut midi. Un aigle passa sur nos têtes.
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Tu me demandes, estimée collègue, si je n'ai jamais appris quelque chose, finalement,de mes élèves ; le paradoxe court, depuis Montaigne, affirmant que son propre livre l'a « fait » autant qu'il ne l'a fait lui-même – jusqu'à cette brave petite fille chinoise de la Révolution Culturelle, consultée comme un oracle lorsqu'il s'est agi d'envoyer au bagne nombre d'enseignants à commencer par les siens propres. Le choix de ce dernier exemple t'indique déjà, chère collègue, en quel sens penchera mon cœur, et le fiel dont il déborde. Bienheureux les optimistes, car il leur sera beaucoup accordé ; bienheureux ceux qui sourient, car leurs disciples leur souriront. Mon expérience à moi est bien différente, quoique j'aie beaucoup ri moi aussi avec mes élèves.
J'ai tenu ma joie surtout du bon usage du sarcasme libérateur, et je vois volontiers ma glorieuse carrière sous forme d'une gigantesque gorge d'enfant secouée par le rire. Et en ce sens, mes élèves m'ont beaucoup je ne dis pas « appris », mais apporté – nuance. Tout est susceptible en effet de m' « apporter » quelque chose: volcan, tableau, épisode de ma vie, de mes livres. Mais « apprendre » ressortit au champ lexical, comme dit, de la pédagogie, allant du maître vers le disciple ; jamais, à moins de paradoxe, du disciple vers le maître. Je trouve profondément néfaste ces inversions des rôles au nom du jeu de mots ; c'est bel et bien le professeur qui apprend à l'élève.
Assurément, les élèves m'ont apporté bien des satisfactions, en particulier celle de voir une petite fille toute timide se transformer en émouvante jeune fille en parfait état de marche, la marche solitaire bien entendu, sans que j'y aie été pour rien... Mais quant à ce qu'ils m'ont « appris », je serai bien plus acerbe. Le Singe Vert n'est pas la revue de la tendresse... De notre carrière d'enseignant nous aurons en effet retenu, appris, si vous y tenez, douze principes. Premier principe : les élèves étant des enfants, et vivant en groupe comme les rats, sont, par conséquent, des lâches. C'est quand vous tournez le dos qu'ils vous insultent, dans la cour. Et par groupes de trois, au moins.
Ne cherchez en aucun cas à découvrir qui, par derrière, vous a traité d'enculé. C'est du haut de leur fenêtre, au sixième étage, qu'ils déversent sur vous leurs quolibets, qu'ils se moquent de votre démarche fatiguée. Remède : le port du badge, par tous les élèves ; ce serait la fin immédiate de toutes les insultes. Deuxième principe : les élèves sont dissimulés. Ce sont les petites filles bien sages, bien blondes, avec le petit nœunœud dans les cheveux, qui vont BERNARD COLLIGNON 9 - 51
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répandre partout que vous racontez des choses pas très nettes, qui vous feraient bientôt passer pour un pédophile (bien des exemples sont venus confirmer que ces demoiselles (les garçons s'ysont mis) n'hésitent pas à souiller à tout jamais la réputation d'enseignants parfaitement honorables pour se venger d'un regard de travers), alors qu'elles s'astiquent elles-mêmes plus que copieusement - mais surtout, surtout, elles le nient. De vraies petites bonnes femmes déjà, de vraies futures Amerloques, prêtes à vous faire jeter en taule, si vous les regardez plus de trois secondes, pour harcèlement sexuel ; je donne dix ans à la France, comme d'habitude, pour tomber aussi bas que les Etats-Unis sur ce point.
Remède : brutalité, cynisme. Ne jamais adopter le profil bas face aux puritains. Ne jamais baisser pavillon comme ce couilles molles de Timsit, dont je répète la salubre vanne : chez les débiles, c'est comme dans les crevettes : à part la tête, tout est bon. C'est tout de même malheureux qu'il faille céder aux cons qui se choquent. En polonais : Konkisschok. Troisième principe : les élèves sont impudents. C'est un mec, cette fois, qui m'a reproché de « ne pas avoir fait mon boulot », pour je ne sais quel retard d'ordre administratif, alors qu'il avait passé toute l'année, je dis bien toutes les minutes de toutes les heures de tous les cours de l'année, à bavarder ostensiblement avec son voisin en se foutant éperdument, avec le plus parfait mépris, du cours que je dispensais.
Il a eu sa baffe, magistrale justement, et je ne regretterai jamais cette baffe-là. C'est aussi un garçon qui s'est indigné que je le fasse redoubler, d'accord avec la totalité du conseil de classe, avec 4 de moyenne toutes matières confondues, et qui ne m'a jamais rendu un livre de 250 F (40 €) que je lui avais prêté. « Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? “Pilote de chasse » - avec quatre en maths, quatre en techno ? Il paraît qu'on les brime, les pauvres, qu'on les sélectionne ! L'élève au centre... Je t'en foutrais... Le savoir au centre, bande d'analphabètes ; on présente toujours l'élève comme la pauvre victime brimée qiu voudrait tant travailler... Cinq minutes, trois cents secondes, pour faire sortir son crayon – même pas un stylo – à l'un d'eux... « Tu interromps le cours et tu fais cours là-dessus » - ça ne t'est jamais venu à l'esprit, réformacul de mon theur, que la prochaine fois mon zozo va y mettre dix minutes d'horloge, et que toute la classe va dépendre des caprices du connard ?
L'élève désormais sait parfaitement que s'il tire sa flemme, ce sera la faute du prof. Que c'est à ce dernier d'intéresser l'élève. “C'est à vous de leur donner envie !” - BERNARD COLLIGNON 9 - 52
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envie de l'effort, certainement. Mais il faut cet effort. Curieux pas vrai que cette chose parfaitement admise pour le football – faire des efforts – soit restée si longtemps une notion sacrilège pour tous nos pédagogues de ministères. Les élèves, c'est comme pour les ouvriers, ou les sportifs : il faut toujours être derrière, comme un con, tremaître; ou comme un nan, traîneur ; parce que si vous livrez un adolescent à lui-même, savez-vous ce qu'il va faire ? - suspense insoutenable - : rien. Histoire drôle : j'applique un jour la directive inspectoriale de faire chercher à mes élèves des textes de poésie, pour les découvrir tous en classe : ils ont repris toutes leurs poésies de fonds de tiroirs, toutes celles des classes précédentes, maternelle comprise, pour avoir la bonne note... quel amour de la poésie ! quelle merveilleuse ouverture d'esprit !
Alors, je suis devenu de plus en plus directif. Les élèves m'ont appris en effet à ne plus avoir honte de mon rôle. Quatrième : les élèves sont des flics. Ils m'ont appris la peur, avant tout celle de mon propre corps : des yeux, qui ne doivent pas rouler ; de la bouche, qui ne doit pas s'incurver vers le bas ; et la tête (alouette) qui doit rester droite, sans jamais rentrer dans les épaules. Bien maîtriser sa rétention urinaire, pour ne pas se faire surnommer à très haute voix, et dans le dos – évidemment - : “Lapisse ! Lapisse !” ; et ses pieds, à ne pas lever trop haut quand on marche. Surveiller sa tenue vestimentaire. Sa coiffure. Son naturel. Je parle ici des plus jeunes, tranche onze-quinze ans, ceux qui m'ont tué à petit feu.
En fin de carrière, j'ai enfin décroché les grandes classes, après 17 ans – dix-sept ! - de sixièmes, de cinquièmes, les plus lâches, les plus féroces.

Cinquième principe : les élèves sont des bourreaux. Je me souviens d'avoir assisté auditivement à la mise à mort d'une pionne, à travers la cloison. J'ai surgi dans la salle en gueulant pour les traiter les morveux de sadiques. Je leur ai dit qu'une pionne ce n'était pas un paillasson, mais aussi, et avant tout, un être humain. En partant, je lui ai dit : “Excuse-moi”, elle m'a remercié. Voilà une des choses encore que j'ai apprises des élèves.
Sixièmement (voir principe 1) – l'élève n'est que l'élément d'un groupe. En admettant que le maître puisse apprendre de ses élèves, ce ne peut être que par pur hasard, au cours d'un de ces rarissimes contacts humains qui peuvent s'établir ; et il ne s'établit qu'entre un individu, le professeur, et une collectivité, une classe. Les réaction d'une classe n'ont plus rien, mais alors strictement plus rien à voir avec des réaction individualisées – voire civilisées... Dynamique de groupe ! ...d'où mon
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attitude fuyante, en définitive décevante, si je revois un ancien élève, même l'année d'après : quel embarras ! ce n'est plus qu'un humain comme un autre, comme moi ! “Comment, vous ne vous souvenez pas de moi ? - Eh non.”
Septième principe : l'élève n'est que le prolongement amibien de ses parents. Les élèves, horribles cafteurs ! ne peuvent que répéter “ce qui se passe en classe”, comme on me le répétait de façon mortifiante, sous-entendant qu'il s'en passait, des choses, qu'on n'oserait même pas préciser, n'est-ce pas, voyez le sous-entendu... Or : nul n'est MOINS apte à comprendre ce qui se passe dans une classe que des PARENTS. Se faire traiter de con dans une ambiance de rigolade, ce n'est pas du tout la même chose que dans une ambiance d'affrontement. Ça peut même être affectueux, dans le premier cas...
Les parents d'élèves sont par principe toujours prêts à vous soupçonner d'incompétence, voire pire. Ils savent toujours mieux que le prof ce qu'il aurait fallu faire, ce qu'ils auraient fait, eux ; car ils ont réussi à élever deux ou trois enfants, donc, pour une classe, ce ne doit pas être beaucoup plus difficile. Toujours disposés à croire la version de leur progéniture en cas de conflit. Toujours avec une excuse toute faite. “Madame, vous me dites que ce n'est pas votre fils, qu'il est incapable de faire un truc comme ça ; ce n'est jamais lui, mais il est toujours avec le même groupe de déconneurs... Vous ne croyez pas qu'il serait utile de surveiller ses fréquentations ? “ Toujours prêts à envisager une persécution contre leur cher rejeton, alors que franchement, on a autre chose à foutre. Toujours considérer l'élève comme susceptible de causer du tort à son professeur, avec l'appui de ses parents, neuf fois sur dix complaisants.
Huitième principe : les élèves sont la matière première de la presse populacière. Les journalistes, pourtant issus de la classe bourgeoise, témoignent à cet égard d'une populacerie véritablement gerbative. Une presse naguère encore hurlante et déchaînée contre toute forme d'esclavagisme, car c'est ainsi qu'elle appelle la liberté que nous offrons – bref tonitruant contre tout ce qui rappelle d'une façon ou d'une autre la fonction d'enseigner. C'est ainsi qu'on trouve à présent jusque dans les copies de bac – cette lamentable comédie – des assertions aussi banales que haineuses, reposant sur la notion de “ce qui sert” et “ce qui ne sert pas”, les maths par exemple (bravo l'exemple...) et de “bourrage de crâne”. Mieux vaut bien entendu se faire bourrer le crâne par les sectes et le cul par les patrons.
Neuvièmement : les élèves ont l'amour de l'esclavage, pourvu qu'ils l'aient choisi. “Travailler ! BERNARD COLLIGNON 9 - 54
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gagner du Hârgent !” - allez-y donc, jeunes cons, allez vous faire exploiter... Les chefs et sous-chefs n'attendent que ça... Ils se gardent bien d'ouvrir des écoles privées où l'on apprendrait ce fameux “métier qu'on a envie de faire” : “Qu'est-ce que j'en ai à foutre de votre passé simple, moi ce que je veux c'est conduire des camions.”, voilà ce qu'on m'a sorti. Or les entreprises préfèrent rejeter la responsabilité de la mauvaise formation sur l'Education Nationale, “qui ne fait pas son boulot”.
Dixième principe : le peuple, les Français comme dit l'autre (“L'Ecole que veulent les Français”, ah elle serait belle, l'école, si on laissait faire “les gens”) - se contrefoutent de la culture. Il faut avoir vu une classe entière fermement décider à ne rien branler persécuter le pauvre élève qui veut s'en sortir, lui cachant son cartable aux chiottes, lui chiffonnant son cahier, lui souillant ses livres, pour apprécier à sa juste valeur ce que peuvent en effet enseigner les élèves à leurs professeurs... C'est dans l'exercice de ce métier, justement, que je me suis rendu compte que “le peuple” quoi qu'il faille penser de ce mot, ne veut pas de culture, qu'il n'en a, à la lettre, strictement rien à secouer ; surtout que des braves cons de plumitifs ne se privent pas, du haut de leurs monceaux de diplômes qu'ils se sont fatigués, eux les fils de bourges, à décrocher, de proclamer à grand fracas qu'il existe une “culture bourgeoise” et une “culture du peuple” - quelle “culture du peuple ? Mireille Mathieu ? Lagaf ? Pincez-moi : Mozart contre Lagaf ? qui est-ce qui méprise le peuple, là ?
Je connais une troupe théâtrale implantée dans un quartier dit ouvrier, à côté d'un bistrot bien sympa, bien d'cheux nous. Dans un premier temps les comédiens ont distribué des invitations. Vous avez bien lu : des places de théâtre gratuites. Devinez un peu pour voir le nombre d'ouvriers qui se sont pressés aux séances : zé-ro. Je me souviens d'un recueil, sans prétention, que j'avais distribué à mes camarades de radiodiffusion en région parisienne : le texte de mes émissions “littéraires” ; ils étaient tous à se le refiler comme une patate chaude : “Tu veux lire ça, toi ? - Non, et toi ? - Non non, pas moi.” etc. Navrant. Ridicule. Pathétique. Ça a fini par atterrir entre les mains du prêtre-ouvrier, qui l'a conservé, par pitié – pitié pour qui ?... - le peuple, besoin de culture ? à d'autres. Ignares, et fiers de l'être. Alors, leurs rejetons...
  • Numéro onze : de même qu'il est lâche (voir plus haut) l'élève est tricheur. C'est cela aussi que j'ai appris au contact des élèves. A ne jamais faire confiance. Jamais vous ne ferez reconnaître à un élève qu'il a pompé. Le travail collectif pour lui est quelque chose “qui va de soi”. J'ai même vu un parent d'élève venir me soutenir - il y a des gens qui ont du temps à perdre - que sa fille

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n'avait pas triché, alors que j'avais découvert dans son cartable l'ensemble des futures dictées de l'année – elle avait découvert le nom de mon manuel – recopiées sur ledit manuel, avec les dates, à l'avance... J'ai appris en effet ce jour-là que je devais changer de manuel. Mais si j'ai bien compris votre question, votre ricanement, c'est qu'on n'apprend que dans la douleur – pour le prof, la douleur, pour le prof. Plus il en bave plus il en apprend, n'est-ce pas, ce vieux croûton. L'élève tricheur, c'est celui qui innove, l'espoir de la Nation ; le transgresseur, c'est celui qui apporte. Les démolisseurs de cabines téléphoniques ont engendré le portatif (“portable”, c'est de l'anglais : por- tè-beul). Et celui qui me tuera m'ouvrira les portes d'un monde meilleur.
On commence à en avoir marre des mythologies à la graisse de kangourou. Avant de conclure, je tiens absolument à ôter aux lecteurs, s'il en reste, un argument facile et navrant : non, je ne suis mandaté par aucun parti politique d'extrême droite, qui me flanque la nausée ; j'en ai simplement assez que l'on brade ainsi les fonction sacrées de l'Enseignement, qui remonte à la plus haute antiquité comme dit l'autre.
  • Ce n'est pas en se mettant au niveau des abrutis qu'on fera progresser la conscience humaine ; je refuse d'enseigner Pascal ou Spinoza au moyen de bandes dessinées. Je n'ai plus qu'une chose à dire : sans vouloir rétablir les châtiments corporels, je considère que les pauvres petits nélèves qui ne réussissent pas à cause des vilains professeurs qui ne savent pas leur métier, et qui “ne peuvent pas les sentir”, sont essentiellement justiciables de la proctopodothérapie, ce qui signifie en bon attique “le coup de pied au cul”. C'est comme ça en effet qu'on avance dans la vie, moi compris : à coups de pied dans le cul, à coups de vérités, pas en pleurnichant sur le pauvre petit persécuté qui se trouvera un jour devant un patron bien féroce, lui, et peu disposé à faire des cadeaux.
  • Que si l'on m'objecte l'impossibilité de faire de l'enseignement aujourd'hui comme autrefois, vu la masse d'élèves qui se présentent aux portes des établissements, je répondrai qu'en effet une bonne partie de ces élèves n'ont rien à faire dans ces établissements. Ceux qui ne peuvent pas suivre doivent être aidés, mais ceux qui ne veulent pas suivre et qui empêchent les autres de suivre – et il y en a ! des quantités ! - sont tout simplement indignes de savoir, et doivent être dirigés vers des tâches d'exécutants, qui n'ont rien de déshonorant, car “l'humanité a besoin de tous ses fils”, s'il faut être grandiloquent. Quant à nous, les profs, nous ne sommes pas des psychiatres, chargés de savoir pourquoi ces messieurs (à 85 % ce sont des garçons) n'ont pas BERNARD COLLIGNON 9 - 56
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envie de suivre – est-ce qu'on a toujours “envie” de faire notre boulot, nous autres ? nous ne sommes que des représentants, parfois cons mais pas toujours, de l'Intelligence, que nous voulons faire partager à ceux qui le veulent. Les autres, à dégager.
Avertissement
Ce numéro contient des affirmations parfaitement démentes, des cris de haine ignobles et pitoyables, et ne doit être considéré que comme un documentaire sur ce que le délire peut produire chez un détraqué. Comme le dit Molière en marge de son "Tartuffe", "C'est un scélérat qui parle". Il n'y a là nul appel au meurtre ni au viol, moi je suis un père de famille bien pépère et je ne veux pas d'emmerdes. A bon entendeur, salut.





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Entendons-nous bien : je suis féministe.
Entendons-nous mieux : je suis misogyne, résolument, définitivement misogyne.
Féministe, car vigoureux partisan de la liberté de conception et d'anticonception, de l'avortement libre et gratuit, du droit absolu à toutes les formes de sexualité entre adultes consentants ; de la rigoureuse égalité des salaires, de la parité hommes/femmes dans les affaires publiques. Les femmes sont aussi capables de tout ce qu'on voudra que les hommes, bien plus souples en tout cas dans toutes les conversations où elles font preuve d'une bien plus grande ouverture d'esprit que les hommes. Rien de plus agréable en particulier pour un homme que de travailler avec des femmes, voire sous l'autorité d'une femme: car là où cette dernière use de diplomatie, vous faisant doucement comprendre ce qu'il faudrait ou aurait fallu faire, l'homme se croira tenu de mettre ses couilles sur la table et de gueuler que bordel de merde c'est lui le chef ; archi-pour l'accession des femmes aux plus hautes fonctions directoriales, politiques et religieuses - à quand une femme présidente de la république? à quand une papesse ? - ennemi farouche enfin de tout fanatisme visant à réduire la femme aux fonctions de sac à foutre qui ferme sa gueule ( ça, c'est le ton "Singe Vert" ; juste pour ferche).
Mais là n'est pas la question. Moi ce qui m'intéresse, c'est l'amour. C'est en cela que la femme - sans sectarisme.. - me concerne au premier chef (ce chef-ci est plus bandant que l'autre) ;
But - aber - je suis tout aussi inévitablement misogyne quand je lis et relis les mêmes éternels et sempiternels mensonges rabâchés par les journalistes "en mal de copie" convertis en sociologues d'un coup de braguette magique. Le credo de ces nouveaux bêlants est en effet désormais d'aller partout clamant que "la femme, ça y est, est libérée, choisit les hommes, drague, revendique son autonomie, son indépendance, et baise à tire la Rigault" (grosse cloche de Rouen : pour la mouvoir, il fallait que les sonneurs s'enivrassent bien à fond) (fausse étymologie...) " tandis que l'homme" (je poursuis), "le pauvre, complètement largué, ne parvient plus à assumer, se recroqueville, crie "maman" dès qu'on le touche et prétexte le mal de tête pour se dispenser de passer à la casserole."
Et nos sociologues d'occase de remarquer finement que la Fâme est en tête de la pointe de la flèche du progrès, alors que l'homme, ce pauvre couillon rétrograde, se "cramponne à ses privilèges" et ne sait plus à qui se vouer, partagé entre la démission, l'effémination (les putes n'ont-elles pas en effet paraît-il besoin de plus en plus de bougies dans le cul de ces Messieurs pour les faire bander, c'est le dernier scoop, très peu pour moi merci) - bref, les mâles déchus voient enfin battre en brèche leur puante suprématie. "Les étudiantes américaines", écrivait je ne sais plus quel journaleux des années 60 - des années 60 ! - "revendiquent désormais
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ouvertement une activité sexuelle auprès de leurs compagnons, qui ne semblent plus en mesure de les satisfaire" - des étudiantes américaines ? dans les années soixante ? Mais où t'as vu ça, mec? Quand je pense qu'elles en sont encore dans les années 90 à te foutre un procès dans les pattes dès que tu les regardes en face plus de trois secondes ! ...Telles sont les conneries qu'on lit depuis plus de trente ans dans les magazines... Eh bien je vais vous dire, moi, ce que j'ai remarqué ; non pas la vérité vraie, mais ma vérité à moi qui Nom de Dieu en vaut bien une autre. Lorsque le Phphéminisme a commencé à se manifester, dans les Dix Glorieuses 68-78, j'ai eu très, très, très exactement l'impression d'entendre en boucle les jérémiades de ma mère et de ma grand-mère. Les Fâmes ne manqueront pas de me faire observer que c'est bien la preuve de la pérennité de ce sentiment d'oppression, et que "de tout temps, en tout lieu", la femme s'est sentie brimée par l'homme.
Exact. Mais voyez-vous, entendre rabâcher ces récriminations sitôt qu'on ouvre la bouche pour engager une conversation d'amour ou disons "de charme", c'est proprement refroidissant. Pour l'érotisme, c'était râpé. Ma mère et ma grand-mère considéraient l'acte sexuel comme barbare, inutile et dangereux. Je me souviendrai toujours de cette suave initiation pratiquée par ma grand-mère - qui me l'avait racontée avec fierté, comme preuve de son modernisme et de son ouverture d'esprit, à l'égard de je ne sais plus quelle petite fille :
- Et tu as déjà vu un zizi ?
- Bien sûr, celui de mon petit frère !
- Et tu sais que ça peut être dangereux le zizi, qu'il faut y faire attention, que ça peut donner des enfants ?" - quelle horreur en effet ! ça viole, ça défonce et ça féconde ! Autrefois, une femme sur trois mourait en couches à son premier enfantement. Ca ne les a pas quittées.
Dans un film de Blier, Gérard Blanc craint de se faire mettre par Gérard Depardieu. Sa femme lui dit :
- Il me le fait bien à moi !
- Oui, mais moi je suis un homme !
- Et alors ? mais c'est la même chose, mon vieux ! on se fait pénétrer ! il faut y passer, ça vient vous buter dans le fond !
Beurk. Pouah.
Autre propos fleuri, de ma grand-mère :
- Yavait les poules à rentrer, les lapins et le cochon à nourrir, le repas à préparer, et des fois à onze heures du soir la journée n'était encore pas finie !
Merci grand-mère. Et tout à l'avenant.
- Mais il n'y a pas que ta grand-mère dans la vie ! - Non, il y avait aussi ma mère, et toutes les
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bonnes femmes qui fréquentaient ma mère, qui se ressemble s'assemble. « Et ça ne t'est jamais venu à l'idée de sortir du milieu de ta mère ? (elle est fine, celle-là)
- C'est indélébile coco, les premières impressions. Oui, j'ai entendu cela partout, partout, quelle que soit la femme, quelle que soit la fille : les hommes sont de gros dégueulasses, point. Il y en a même qui vous proposent de coucher avec vous, chère Marie-Claire, « je suis très embarrassée : je croyais pourtant que cet homme m'aimait, or, voyez ce qu'il me demande... »
Vous croyez que c'est marrant de lire des choses de ce genre dans le "courrier des lectrices" quand on a seize, dix-sept ans ?
Vous croyez que c'est remontant d'entendre à la télévision tout récemment une jeune femme déclarer, lors d'une émission littéraire s'il vous plaît, et se tournant de droite et de gauche pour quêter un acquiescement général qui ne semblait faire aucun doute : "Qu'y a-t-il de plus laid qu'un sexe masculin ? à part bien sûr celui de l'homme qu'on aime..." Là j'ai cru quand même que Sollers allait s'étouffer de rire - mais c'est grave ! c'est très grave !
Pourquoi ne pas dire alors pendant qu'on y est "Tous les juifs sont des - ceci cela - mis à part Untel qui est mon meilleur ami ? » De toute façon j'ai toujours eu l'impression que les femmes finissaient par épouser un homme parce qu'il fallait bien le faire, et pour se protéger une bonne fois pour toute de tous les autres qui sont des salauds et des violeurs sans intérêt...
Bref, le mari, c'est "le bon juif". De toute façon pour parvenir à obtenir les faveurs d'une "fille", c'est un tel parcours du combattant - elles attendent, sur la défensive, toutes griffes dehors, et elles te font évoluer, à droite, à gauche, comme un chien savant, pour voir, et attention, c'est le sans faute ou rien ! bref quelque chose de si harassant que le mec se retrouve pieds et poings liés, complètement ridiculisé avec sa tumeur au bas du ventre et à bout de souffle sous la férule de la gonzesse, qui, ben non, finalement, a changé d'avis, n'a plus envie, et préfère aller se branler. D'ailleurs vu la façon que les mecs ont encore et toujours de baiser, je la comprends.
Alors évidemment j'entends d'ici les hommes qui me disent : "Tout de même, dans les années soixante-dix, ne viens pas me dire que tu ne t'envoyais pas qui tu voulais !"
Ça va pas ? Non mais ça va pas mon vieux ? Tu ne t'en envoyais pas plus qu'avant ou après - qu'est-ce que c'est que cette légende à la graisse de couilles d'ours ? Tu avais droit à la morale, mon vieux ! à toute la satanée leçon de morale ! On n'était pas des objets ! Ça ne se passait pas du tout comme ça! On était des femmes libres, libérées, on choisissait ! - et voilà le grand mot lâché : choisir. Les femmes veulent faire l'amour, plus la fidélité, plus la sécurité, plus la bonne paye, plus le trois pièces-cuisine, plus... Alors forcément : là où les hommes quémandent un croûton de pain,
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les femmes exigent toute la pâtisserie fine : un type qui reste avec elles, qui l'entretienne, puis qui devienne son toutou, et qu'elle puisse ronger toute sa vie en l'emmerdant jusqu'à finir par lui baiser la gueule de dix ans de longévité. On interrogeait là-dessus une centenaire: "Est-ce que ça ne vous fait rien que les hommes vivent en moyenne dix ans de moins que vous ?" Réponse :
- Moi si je me suis mariée et si j'ai pris un homme, c'est pour avoir des enfants. Le reste, ça m'est bien égal comment ils vivent, les hommes. " Et comment ils meurent, donc...
Interrogé au sujet de ses vieilles dames et de leur vitalité, le dessinateur Jacques Faizant répondit un jour en public que l'homme était en effet complètement usé, vidé, fini à soixante-dix ans (ça me rappelle une réflexion entendue dans un magasin, par une vieille femme justement : "Oh ça ne vit pas vieux un homme, allez !" - d'un ton de mépris absolument inimaginable - mais on ne gifle pas les vieilles dames) - eh bien donc ! que répondit Jacques Faizant ?
"Les femmes, voyez-vous - prenant bien son temps, tirant sur sa pipe - ont leurs soucis, n'est-ce pas..." (sous-entendez : "...que les hommes ne peuvent comprendre." (murmures d'approbation féminine dans l'assistance). Un temps : "...les hommes ont leurs soucis - plus ceux de leur femme." (hurlements de joie masculins, battements de mains).
Soyons brutaux : les bonnes femmes n'ont strictement aucun besoin de mec, je parle d'un point de vue sexuel. Je me souviendrai toujours de ce que Simone de Beauvoir a découvert très tôt lorsqu'elle était jeune fille ; elle l'a écrit dans le Deuxième sexe : que les hommes avaient besoin des femmes, mais que les femmes n'avaient pas besoin des hommes. Ça ne s'invente pas. Et s'il y a une chose et une seule que la prétendue "révolution sexuelle" a bien valorisée auprès des femmes, c'est bien la légitimisation, que j'approuve d'ailleurs sans restriction, de leur branlette ; la devise de l'Angleterre est "Dieu et mon droit", celle des femmes "Moi et mon doigt". Et les femmes se sont vite rendues compte - et comme elles ont raison ! parce que ce n'est pas avec la façon de faire des mâles, je rentre et pschitt je sors (80% des hommes de trente ans sont éjaculateurs précoces) ou bien je bourre je bourre et ratatam, que les femmes sont près de se mettre à jouir - qu'on ne prenait jamais aussi bien son pied que seule ou entre copines ("des orgasmes de plus d'une minute", c'est dans Gazon maudit).
Mais ce faisant, dit la pintade, elles ne font tout simplement, et je vous renvoie au début de ces lignes, que renouer avec tout ce qu'on peut trouver de plus conformiste chez la femme : le refus systématique de la baise. Delphine Seyrig déclarait à qui voulait l'entendre que l'homme était près à subir toutes les épreuves, toutes les humiliations du monde, voire de traverser un lac de merde, pourvu que sur l'autre rive il y ait un coup à tirer. Je lui répondrais que la femme est prête à faire très exactement la même chose, pourvu qu'elle puisse ne pas baiser ; depuis l'aube
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des temps, la femme n'aime pas baiser. Du moins avec un homme. Comme dit Brassens, "Quatre-vingt quinze fois sur cent / La femme s'emmerde en baisant ». Je t'ai engueulé une fois comme du poisson pourri une certaine T.C. parce qu'elle me racontait benoîtement que plusieurs jeunes filles dont elle faisait partie, devant faire les vendanges sur une île grecque, s'étaient mutuellement mises en garde : "Il faudra faire attention, avec tous ces Grecs !"
Réflexion présentée comme toute naturelle, tout innocente ! Vous croyez peut-être qu'il n'y en aurait eu ne fût-ce qu'une, pour avoir une aventure de vacances ? pas du tout ! La grande préoccupation de ces demoiselles était surtout de ne pas baiser ! Surtout, bien préserver la petite tranquillité pantouflarde de leurs petites branlettes, seules ou entre elles !
Oui, elles sont libres, toutes les femmes sont libres et nous sommes en république ; mais dans ce cas, je suis moi aussi parfaitement libre de commenter ce comportement répugnant de racisme antimasculin. Voyez-vous mesdames, quand un homme éprouve une attirance sexuelle pour une femme, il cherche au moins à se rapprocher d'elle, à entrer en contact, à se montrer tendre, je ne sais pas, chacun son petit jeu ; si par extraordinaire, j'ai bien dit par extraordinaire, une femme éprouve un désir sexuel pour un homme, elle se gardera bien de faire les premiers pas.
Elle commencera par s'enfermer soigneusement dans sa chambre, bien à l'abri, elle s'astiquera deux ou trois fois, et ça lui passera. C'est ainsi que les femmes peuvent se vanter - singulière vantardise... - de "tenir sans hommes" des mois et des années - et de nous faire la morale, la morale, la morale... Angélisme et chasteté... Tu parles ! moi aussi je peux tenir dix ans sans femmes, à trois branlettes par jour, pas de problème...
C'est la femme au contraire qui reste en arrière. Elle redécouvre le vieux fond féminin de fausse abstinence. C'est d'un archaïsme navrant et à y bien regarder redoutable : la fameuse libération sexuelle de la femme ne consiste en fait qu'à s'abstenir, et à choisir, c'est-à-dire à se choisir soi-même, nul n'étant considéré comme digne d'accéder aux inégalables faveurs de son Précieux Cul.
L'homme, pendant ce temps-là, peut toujours s'astiquer - il n'a pas le choix, lui. Parfois il est vrai, il accède, de façon infinitésimale, aux joies de l'amour ; mais le plus souvent, c'est tout pour les mêmes, qui par-dessus le marché se plaignent que les femmes sont "trop faciles", n'est-ce pas Monsieur Sollers (toujours lui) et font les dégoûtés, dont évidemment je ne fais pas partie, haha, vous croyez que je ne vous ai pas repérés avec vos gros rires papiers-gras...
Parce que je vous entends d'ici depuis longtemps, les mecs, toujours le même chœur des mâles depuis que j'ai quinze ans ce qui ne me rajeunit pas. Votre discours n'a pas varié je ne dis pas depuis les années cinquante mais carrément depuis l'Antiquité sumérienne. Vous battez les femmes en connerie, et franchement il faut le faire. Avec vous ce n'est peut-être pas la
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bite de bois, mais en tout cas c'est la langue de bois : "Mais mon vieux ! je ne sais pas moi ! mais c'est é-vi-dent ! Y a qu'à ! c'est toi qui ne sais pas t'y prendre !"
Hahaha (re).
...Donc à vous entendre il vous suffit d'ouvrir votre braguette pour que les femmes tombent comme des mouches. Les mouches peut-être, les femmes – non... Il est hallucinant que mes congénères se permettent de me tenir des conneries pareilles sans le moindre recul, sans la moindre variante, et quel que soit l'homme. Alors comme ça, en dépit de toutes les lois les plus mathématiques du calcul des probabilités, je suis le seul homme de France et de Navarre et de toute éternité à "ne pas savoir m'y prendre" ? Le seul ?
Vous vous foutez de ma gueule ?
Dans un premier temps je réplique, avec la plus éclatante mauvaise foi, qu'à les vois "s'y prendre", justement, c'est-à-dire s'y engluer, j'ai bien envie en effet de ne pas suivre leurs traces baveuses et de ne pas "m'y prendre". J'ajoute même qu'à considérer leurs pitoyables courbettes, pitreries et gonflettes de couilles, j'ai honte. Pour eux, et pour les femmes - car le plus écœurant, c'est que ça marche.
Vous passez pour des cons, les mecs, je vous le dis.
- Oui, mais on tire un coup.
- C'est trop cher.
"Je veux moi ET baiser ET ne pas passer pour un con.
Nietzsche disait à peu près qu'il souhaiterait que la rencontre entre l'homme et la femme se situât au plus haut niveau de l'esprit, alors qu'elle n'est hélas le plus souvent qu'une rencontre de deux bêtes qui se flairent... Donc : mes compliments Mesdames ; les hommes sont des cons, mais vous n'êtes pas en reste. C'est vraiment bien la peine de jouer les angéliques. De toute façon l'amour avec une femme se résout toujours plus ou moins à l'un de ces trois cas de figure : ou l'insensibilité de la femme, ou sa feinte, ou sa jouissance, mais dans ce cas-là comme dans les deux autres, vous êtes nécessairement, vous le mâle, en dehors du coup, puisque la femme se fait reluire en dehors de vous, et de façon tellement supérieure à la vôtre, qu'il ne vous reste plus qu'à serrer les dents en pensant à votre percepteur pour éviter de tout lâcher.
Car les hommes ont peut-être appris à ne rien reprocher aux femmes insatisfaites, les pauvres victimes (et en plus, c'est votre faute, ben voyons), mais pour ce qui est d'une défaillance de votre part, vous vous la reprendrez toujours illico, bien à chaud et sans délai sur le coin de la gueule : que voulez-vous, ce n'est tout de même pas aux femmes qu'on a appris à se montrer chevaleresques... Ce n'est pas le sens de l'humour qui m'étouffe, je sais - quoique - mais ce qui m'ôte l'envie de rire, ce qui ôte par-là même de la force à mon argumentation délirante, ce qui risque même de me faire attaquer pour incitation à la haine sexuelle pour peu qu'il y ait une femme
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suffisamment stupide pour ne pas distinguer tant de souffrance indissolublement liée à tant de ridicule - mais rassurez-vous, je donne dix ans à la France pour rejoindre comme d'habitude le prêt-à-penser américain, et décréter que de tels écrits tomberont désormais sous le coup de la Loi - quand je pense que les Américains préfèrent laisser une femme seule dans un ascenseur pour ne pas risquer de poursuite en harcèlement sexuel ! quand je pense que les Américaines, pis encore, se permettent d'accepter, de trouver flatteur un tel comportement comme un hommage qui leur est dû sans crever de honte !
Et elles ne crèvent pas de honte !
Quand je pense qu'il est interdit - c'est dans la Loi ! - de les regarder plus de cinq secondes de suite sans être poursuivi !
Quand je pense enfin que dans les entreprises israéliennes - encore plus fort, encore plus con qu'aux Etats-Unis - il est désormais interdit d'inviter une collègue au restaurant ou au cinéma, en raison de la connotation de drague et de sexualité que cela implique ! Et les femmes acceptent tout cela, et elles ne crèvent pas de honte !
Quand tu croises une femme, et que tu la regardes, tu vois se former sur ses lèvres le mot "ta gueule" ; ou encore, elle te regarde d'un air, d'un air ! méprisant au dernier degré, du style "Je te fais bander, connard ?"
Mais qu'on nous les coupe une bonne fois pour toutes, et qu'on n'en parle plus ! Voilà justement où je voulais en venir : j'espère, j'espère sincèrement, j'espère de tout coeur, qu'un jour les manipulations génétiques, permettant déjà la parthénogénèse, le clonage entre femelles et autres techniques merveilleuses dont j'espère bien voir avant de mourir les applications techniques étendues à l'humanité entière, permettront un androgynat généralisé, voire une suppression radicale et définitive de tout ce qui de près ou de loin pourrait rappeler un quelconque individu de sexe masculin, qui ne sait que tuer, violer, faire des guerres, massacrer des Indiens, des Arméniens ou des taureaux, parce que toutes ces ignominies, ce sont bien les hommes, et pas les femmes, qui les perpètrent, comme le dit si justement Renaud dans sa chanson sur Mme Thatcher.
Ainsi les femmes pourront-elles enfin s'envoyer en l'air toutes seules ou entre elles, comme elles le pratiquent massivement. Très éventuellement, on pourra envisager de parquer quelques mâles dans des réserves, comme les bisons, pour les quelques femelles dépravées qui apprécient les gros coups de piston barbares - encore cette mesure conservatoire même ne présenterait-elle aucun caractère de nécessité absolue, puisque les femmes pourront toujours se harnacher d'un gode, qui au moins ne débande pas en trois va-et-vient. Bien sûr, c'est l'homme qui a créé tout le progrès du monde, en matière scientifique et médicale particulièrement, et comme le disait Gramsci, "Si l'on avait attendu les femmes pour faire la révolution, on en serait encore à l'âge de pierre", mais "nous avons changé tout cela", les femmes sont parfaitement capables (voir plus
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haut) de mener à bien toutes les recherches possibles - mieux vaudrait de toute façon étendre le progrès tel qu'il est à toute la terre au lieu de laisser en rade les 7/8 de la population mondiale - et faites-moi confiance elles ne détourneront pas les objectifs de la recherche scientifique pour fabriquer des bombes H à destination des Etats islamistes...
En bref, je suis pour l'extinction systématique et progressive PAR VOIE NATURELLE de toute créature de sexe masculin. COMME ÇA LES FEMMES ARRETERONT DE NOUS FAIRE CHIER.
DER GRÜNE AFFE (Le Singe vert) n° 11
LA RELIGION, MES BIEN CHERS FRERES, LA RELIGION... 11 – 65



Je m'élève au simple titre de l'étymologie contre le rapprochement abusif que l'on fait couramment entre les deux mots "relier" et "religion". C'est une fausse étymologie répandue hélas jusque dans les milieux les plus cultivés, parce que les ecclésiastiques ont eu tout intérêt à la répandre.
C'est au point que, l'ayant trouvée fort doctement rappelée en tête d'une série de cassettes vidéo consacrées à la religion, je me suis abstenu, justement, de me les procurer, fortement indisposé par ce manque de sérieux dans la documentation étymologique. En effet, s'il y a malgré tout quelque chance que le mot "religion" soit à rapprocher de "religare", "relier" - c'est ce que prétend Lucrèce, peu suspect cependant de collusion avec quelque clergé que ce soit - mais non moins enclin que ses contemporains à proposer des étymologies de pure fantaisie - il reste bien plus probable néanmoins qu'il faille le faire venir de la même racine "leg-" développée précisément par les mots "lire"et "élire" .
En ce cas, "religion", venu de "religio", "respect scrupuleux", serait beaucoup plus apparenté aux idées de "respect exact des rites", car les Romains y attachaient une importance extrême : si le taureau à sacrifier pour Jupiter n'était pas de couleur blanche, comme l'exigeait le rite, on le passait à la craie ! pauvre bête... La religion serait donc à l'origine un respect scrupuleux des rites, des gestes, des formules - lâchons le mot - magiques nécessaires à l'accomplissement d'un vœu, afin qu'une faveur demandée aux dieux fût accordée
C'est une étymologie peu glorieuse, rapprochant la démarche religieuse de la démarche magique (le contraire de "religio" est en effet "neg-legentia", négligence ou non observation des rites) - et dont les clergés de tout poil se gardent bien de faire état... C'est pourquoi tout débat philosophico-étymologique (or le discours philosophique porte bien souvent sur le sens premier des mots) invoquant ce faux rapprochement "religion / relier" devrait sinon être éliminé comme nul et non avenu, du moins clarifié par des remises en cause véritablement laïques...
Autre aspect du problème : la peur. Un excellent ouvrage écrit par Delumeau étudie la peur en Occident jusqu'au XVIIIe siècle, toute la religion catholique ayant crû et prospéré sous le règne de la peur. La quatrième de couverture précise que le catholicisme est bien la seule religion où les concepts de peur et de souffrance aient été à ce point exaltés, voire mis au centre de toute attitude mentale. Il exista en effet une véritable entreprise de terreur intellectuelle exercée par le clergé, qui prétendait mener les hommes à la vertu par peur du châtiment éternel, par peur de
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l'Enfer, châtiment je le rappelle purement corporel. Toutes les souffrances corporelles avaient été rassemblées sur le corps du Christ. Il fallait donc à son instar se charger de toutes les souffrances possibles en ce bas monde afin d'être racheté dans l'autre. Il est d'ailleurs permis de se demander, le
Christ étant lors de sa crucifixion chargé de tous les péchés du monde, s'il n'a pas été aussi le plus
coupable. Or le plus coupable est Satan, c'est donc Satan qui a été crucifié... Bon, si on ne peut plus
rigoler... Toujours est-il que le rachat par la souffrance se trouve au centre de toute réflexion chrétienne. Les Indiens d'Amazonie ne purent que très difficilement comprendre qu'on exigeât d'eux d'adorer un corps si horriblement supplicié. Certains rigolos sacrilèges prétendirent que l'emblème cruciforme de Notre-Seigneur eût été bien plus piquant si ce dernier eût été empalé, sans parler de la forme qu'eût pris alors le signe de croix.
Il est vrai que le sujet de certaines disputationes scholastiques portaient au XVe s. sur le sujet de savoir la manière dont le Christ eût été crucifié conformément aux Ecritures s'il eût été créé sous forme de citrouille, rien n'étant impossible à Dieu... Mais trêve de plaisanteries douteuses. Le fait est que le supplice du Christ, homme-Dieu, mène tout droit à la divinisation de la douleur.
Ce fut aussitôt et pour des siècles un déchaînement de passions basses. Lisez les Confessions de saint Augustin : ce ne sont que des lamentations sur les péchés commis, même par le tout petit enfant que fut Augustin ; un opprobre absolument démentiel jeté sur tout ce qui de près ou de loin peut évoquer la moindre activité sexuelle ; des excuses et des écrasements d'âme perpétuels...
Les curés d'Ecosse firent faire un grand bûcher de tous les violons et interdirent les bals. Celui de St Kilda, petite île perdue au large de la même Ecosse, interdisait de rire le dimanche. Pire encore, alors qu'on avait envoyé aux habitants de cette île déshéritée une infirmière pour enrayer le taux galopant de mortalité infantile due à une prophylaxie insuffisante, le curé conspira avec les vieilles de l'île pour que les accouchements se déroulassent dans les mêmes conditions que dans le passé, parce qu'il ne fallait pas s'opposer à la volonté de Dieu si cette dernière était que les enfants trépassassent...
Les indigènes de Sumatra se suicidèrent en masse parce qu'ils crurent qu'ils s'étaient trompés de religion depuis des millénaires et avaient offensé le véritable esprit qui est Dieu. Il serait opportun de retrouver le nom de ce révolutionnaire qui avait établi un nouveau calendrier, portant à chacune de ses dates un méfait sanglant occasionné par l'Eglise. Je ne puis m'empêcher de penser
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avec horreur à la fin de Cagliostro, aventurier peu recommandable assurément, mais enfermé par décision du tribunal ecclésiastique dans un cachot fort étroit sur une île méditerranéenne, avec interdiction de lire, d'écrire, d'entrer en communication avec qui que ce soit. Que croyez-vous qu'il arriva ? Il devint fou, à la lettre fou, adressant mille plaintes et cris vers le ciel, seule chose avec laquelle il lui fut permis de parler. J'ai frémi d'horreur en lisant cette sinistre fin, ce supplice infligé
pendant près de dix ans. Pourquoi Charles-Quint enferma-t-il sa mère Jeanne la Folle dans une cellule dont on obtura toutes les issues, de façon qu'elle ne pût jamais plus voir la lumière du jour ? Il n'y a là rien de religieux d'ailleurs. Je me livre à mes associations d'idées. La seule véritable prière est celle d'un rabbin : "Seigneur, si vous existez, sauvez mon âme, si j'en ai une." Et encore :
Kyrie eleison
Kyrie eleison
Kyrie eleison
Christe eleison
Christe eleison
Christe eleison
Kyrie eleison
Kyrie eleison
Kyrie eleison.
Et non pas "Seigneur prends pitié", qui fait chien battu. Sans le latin la messe nous emmerde. "Il vaut mieux prier en français que de répéter en latin sans comprendre." Crétin. La religion ne se comprend pas. La religion a besoin de mystère. D'une langue sacrée. Dieu ne se comprend pas. Rien n'empêchait les fidèles de se reporter à la colonne en français pour comprendre.
Quand je pense que le latin n'est même plus considéré comme obligatoire pour la formation des prêtres actuellement. Le latin était la langue des dieux, puis devenu la langue de Dieu, il n'est plus considéré à présent que comme une survivance fasciste - n'importe quoi.
Je ne vais plus à la messe. On m'y oblige à chanter des âneries, où "fidêêle" rime avec "chapêêle", aux lignes mélodiques nulles, aux voix éraillées ou/et chevrotantes. Je veux du Bach, Nom de Dieu, du Haendel, Duruflé ! Le fidèle doit participer : au Diable la participation ! "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" : mais il me fait chier, le prochain! autant que je me fèche moi-même justement !
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Amour - l'Amour gluant de Dieu. Le salut qu'on s'échange à la messe - mais essayez voir de lier conversation à la sortie avec votre brave voisin : que dalle ! On reste sur son quant-à-soi. Toutes les églises sont envahies de petits panneaux de dessins niais recopiés sur les pires illustrations, de Dunkerque à Perpignan, avec des déclarations touchantes de puérilité. Tout ce qui est bon, gentil, gnangnan, c'est pour les enfants. Il est vrai que je ne suis jamais content, car à mon époque l'éducation religieuse consistait essentiellement à bien faire sentir aux enfants combien ils étaient coupables : "Celui qui n'aime pas sa mère, il peut sortir tout de suite !" Et moi je lorgnais vers la sortie pour me défiler sans être vu, mais l'abbé reprenait sa phrase d'un air terrible, en me lorgnant vicieusement : "Celui qui n'aime pas sa mère..." J'avais écrit toutes les "mauvaises pensées" qui me venaient, en particulier : qu'y a-t-il sous le linge qui couvre le corps du Christ ?
...Je ne savais pas encore qu'il n'y avait jamais eu de linge... Tout cela, je l'ai confessé à mon curé, par écrit, sur l'envers d'une jaquette de livre. Le curé m'a réprimandé : "Tu te rends compte? Si quelqu'un avait trouvé ça ?" Et à mes demandes d'explications, il m'a recommandé surtout de ne plus avoir de pensées "mal élevées". Pauvre curé, ce que j'aurai pu le ferche. Et puis j'ai vite compris les trois commandements de l'Eglise : pas de sexe, pas de sexe, pas de sexe. Une jeune femme m'a fait remarquer que ce n'était pas cela du tout, qu'il fallait savoir remettre le sexe à sa juste place. Evidemment, pour une jeune femme, la place du sexe, c'est l'abstinence. Elles sont vieilles, les femmes.
Faites passer. Sans oublier telle affiche vue dans une église (ces affiches sont inénarrables) - contre la prostitution. J'ai pris mon stylo le plus névrosé pour écrire : "Déjà qu'il n'y a pas moyen de baiser avec les femmes - ma parole vous voulez nous les couper ou quoi ?" Je suis très fier des conneries que j'écris dans les églises. Un autre brave ecclésiastique avait calligraphié : "Ne craignez rien. Vous n'êtes pas seuls. Où que vous soyez, Dieu est avec vous, Dieu vous voit." J'ai écrit : "Eh ben c'est gai." Sacripant, superficiel, vulgaire et tout, et même pas drôle. Je ressasse de vieux griefs mineurs, même pas de pédophilie, de petites choses. Simplement, trouvant un terrain de culpabilité bien cuit, la religion n'a su que m'y rouler comme un rat dans la farine, sans aucun rectificatif ; quand c'est niais, ça m'emmerde : la morale de Monsieur Tout le Monde n'a pas besoin du Christ pour fleurir et se faire respecter. Quand on refuse la niaiserie du catéchisme, quand on expose le côté terrible du christianisme, le côté vertigineux, style Pascal, je signe des deux mains
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cette affirmation de Kierkegaard : Le christianisme est une doctrine terrible. La présente-t-on telle quelle à un enfant, il en devient, à la lettre, fou. Crédié on n'est jamais content. Puis la figure du Christ me déplaît. Outre le fait qu'il n'a sans doute jamais existé - je crains fort que les fameuses preuves historiques ne soient qu'un de ces faisceaux de présomptions qui s'appuient les unes sur les autres comme un château de carte ; voir les définitions du dictionnaire :"Vie : état des forces qui s'opposent à la mort ; mort : cessation de la vie... » - outre cela, dis-je, sa figure de pisse-froid éternel moralisateur n'ayant jamais baisé - même s'il pardonne à la femme adultère - m'emmerde.
« Jésus n'a jamais ri », comme on l'a répété. Le Christ est une pâtisserie de massepain couverte de guimauve, la figure la plus puérile et la plus gnangnan qu'il m'ait été donné de rencontrer - sauf dans La dernière tentation du Christ, qui est un chef-d'œuvre - je vais me faire plastiquer un de ces jours. J'en ai marre autrement de cette gueule d'emplâtre solennelle. Et de toutes ces chialades. Et vous vous rendez compte si tout ça c'était vrai ces histoires de Marie-Joseph mon Dieu quelle horreur quelle régression. Je me suis toujours demandé comment des gens intelligents, cultivés e tutti quanti pouvaient avaler ces histoires de Père Noël. « Le Bon Dieu, c'est comme le Père Noël, mais c'est pour les grands », déclarait une fillette à ses petites camarades ; le curé s'est illico présenté à ses parents, pour que surtout leur fille ne foute pas les pieds au catéchisme...
Messieurs les Ecclésiastiques s'estiment choqués, mettent parfois en branle les ressorts de la justice ou de l'indignation, menaçante cela va sans dire, pour faire ôter telle affiche estimée attentatoire au respect que l'on doit à la religion. Et juristes de s'exclamer doctement qu'en effet, on doit respecter les croyances profondes de chaque être. Et si je disais, moi, que toutes ces manifestations de carnaval appelées messes, cérémonies présidées par le Pape, célébrations de Padre Pio et autres miracles douteux, choquent également ma libre-pensée ? Au nom de quoi mon agnosticisme ne serait-il pas une position philosophique aussi respectable que la croyance en ces sottises mentionnées plus haut ?
Simplement moi je n'aime pas semer ma zone. Parce que tous les curaillons, pour l'instant, se contentent de faire une grimace pincée quand on voit un Christ un peu trop dénudé ou amoureux. Mais que sera-ce quand on leur accordera de nouveau, ce qu'à Dieu ne plaise, un tantinet
de pouvoir, ne fût-ce que consultatif ? Je reprends ici un hebdomadaire satirique : redonnez donc un
peu pour voir la puissance politique à tous ces gens d'Eglise : ils auront tôt fait de rallumer les
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bûchers. Même les religieuses si douces et si bonnes (honneur aux héroïques brancardières de 14/18). Même l'abbé Pierre l'aurait fait. Cela n'empêche pas bien sûr que tous mes arguments me semblent à moi-même désuets, je n'arrive à être ni convaincant ni ordurier. Dieu est une illumination qui me tombe dessus parfois. C'est comme l'amour, tu mets tout et n'importe quoi là-dessous. Je vois des jeunes illuminés par Dieu et le rock and roll. Ils sont tous venus bêler par centaines de milliers derrière le Pape.
Je veux bien qu'il y en ait des trimballés gratos d'Espagne ou d'ailleurs par Dieu sait quelles mystérieuses organisation, mais tout de même. Ils chantent, ils sont béats, ils se sentent "tous ensemble, tous ensemble, hhgngn ! hhgngn !" et ils ne baisent pas, surtout les filles. Moi aussi parfois je me suis senti niais, heureux, communiquant avec autrui, c'est inoubliable, c'est rarissime. Et cette abdication, mon Dieu, cette soumission veule... Parfois aussi ce sursaut de vie, cette confiance, ces envies de chanter, d'aimer, sans qu'on sache pourquoi, simple jeu d'hormones, vraiment ? Il paraît. Je préfère la dictature de mes humeurs médicales à un soupçon de directivité de la part de Dieu. Dieu a tellement aimé ses créatures qu'il les a voulues libres : peut-être, mais alors, il doit pardonner à toutes, absolument à toutes, à la fin - même Adolf ? je me gratte le crâne... Si les hommes n'étaient pas libres, et que Dieu se montrât, nous n'aurions en effet aucun mérite... Vous n'avez jamais pensé à tout cela entre douze et treize ans, vous ? "A chacun son expérience de Dieu". Ce qu'il y a de terrible avec la religion chrétienne - je ne connais pas les autres - c'est que posé le principe, le postulat que Dieu existe, alors tout s'éclaire. Ce qu'il y a, où le bât blesse, c'est qu'il faut faire le saut dans l'irrationnel ; imaginer ce truc complètement fou : Dieu existe. En tout cas, pour le Diable, je sens bien qu'il y a au ciel, en bas ou dans ma tête un vieux démon qui se frotte les mains et qui se fout bien de ma gueule.
Celui-là oui, je le sens bien, j'y crois bien. Arrive là-dessus le Jean-Paul Sartre (l'autre...) qui me dit que j'ai bien tout fait pour qu'il m'arrive des crosses et que je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même... De toute façon on l'a dans le cul, par soi ou par le Diable, et vivement qu'on crève. Putain ce grand repos.




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Les répliques auxquelles vous avez échappé



Il vous est souvent arrivé - la chose arrive à bon nombre d'entre vous - de ne pas savoir répliquer sur-le-champ à tel propos particulièrement vexant. Quand on vous a cassé. "Monsieur", disait un garçon de café à un client very insolent dans Victor-Victoria, "je trouverai une réplique cinglante pour le dessert". Ce qu'on appelle un impromptu à loisir. Assurément, nous ne devrions pas nous froisser pour si peu, car les propos mortifiants viennent souvent de personnes qui soyons francs ne nous arrivent pas à la cheville. Mais c'est précisément pour cette raison que ces personnes n'auraient jamais dû oser, du fond de leur petitesse, vous offenser de la sorte : c'est justement en raison inversement proportionnelle aux mérites de ces salopes (les personnes) que l'insulte subie accroît le caractère sanguinaire de votre rage.
Personnellement, ce sont les petits merdeux, qui m'atteignent le plus profondément ; qu'un adulte m'offense, m'humilie, peu importe à la rigueur - armes égales. Mais qu'un morveux, assuré d'avoir toujours raison, aveuglément soutenu par des parents qui n'ont rien vu ni entendu, parfaitement capables de hurler (l'enfant) que c'est vous au contraire l'offenseur, et d'être forcément crus, y compris dans les affaires de pédophilie ; qu'un de ces petits connards dont l'unique préoccupation devrait être de ramper à vos pieds pour leur avoir permis de naître, se pique de frapper juste, voilà ce que mon honneur d'adulte ne saurait en aucun cas tolérer. Comme je suis enseignant - tous des malades - j'ai souvent lutté contre des pulsions de meurtre.
Nous sommes bien loin des préceptes de sagesse distillés par les "sages cervelles", "Les chiens aboient (la caravane...)" ou "La bave du crapaud (n'atteint pas...)"(je ne résiste pas ici au plaisir de citer Proust, par la voix du Baron de Charlus : Qui vous dit que je sois offensé ? Croyez-vous Monsieur que la salive envenimée de vingt petits bonshommes de votre espèce juchés les uns sur les épaules des autres arriverait à baver jusqu'à mes augustes orteils ?... Bref, comment clouer leur bec à tous ces êtres inférieurs ? la réponse, vous le savez, se trouve dans l'escalier. "L'esprit de l'escalier" - trop tard : confer le film "Ridicule". Et cette réplique fulgurante vient à l'esprit parfois des années après.
C'est ainsi qu'à l'un de mes collègues appréciant peu mon esprit caca-prout, et déclarant devant tous : "Je t'inviterai chez moi quand il y aura les chiottes au milieu du salon", j'aurais dû répondre - hélas ! 10 ans de retard ! - : "Eh bien ! tu n'auras qu'à y faire ton entrée !" Et toc. Dix ans après. N'oubliez pas, chers lecteurs, que le but de la vie n'est pas d'aoiv raison (tout le monde a raison) mais d'avoir toujours le dernier mot, de fermer définitivement la gueule au moindre
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de voscontradicteurs, surtout au moindre. Le meilleur moyen pour cela consiste dans un premier temps à formuler vous-même l'objection que l'on ne manquera pas de vous faire, puis de décréter que vous jouez sur le deuxième et le premier degré à la fois, ce qui s'appelle le troisième degré (si vous croyez ce que vous dites, mais au fond de vous), au quatrième degré, si vous croyez, au fond de vous, au deuxième. A partir de là les cartes s'embrouillent - tout le monde ne peut pas être virtuose comme Gottlib - vous finissez par ne plus savoir très bien où se situe "le fond" de votre esprit, ce qui est une excellent préparation à la lâcheté, c'est-à-dire à la littérature : "Quand on a tout trahi, il ne reste plus que la littérature" (Genet).
De toute façon la sincérité n'aboutit jamais qu'à la cruauté d'une part, et le plus souvent à la plus plate platitude. J'aurais pu vous assommer de toutes les répliques sans réplique assenées successivement à mon éditeur qui n'a fait que me raconter des boniments pour me calmer. J'essaie désespérément de le ramener sur le terrain divin de l'inspiration, du monde à sauver, de la haute valeur de ma personne ; il me répond "rentabilité", "réseaux d'influence", "retours de libraires".
...Mon éditeur a raison.
Mais de temps en temps, l'irrationnel se remet en marche comme un ressort capricieux. Ça se déclenche. J'imagine alors toutes sortes de dialogues avec lui, où je lui cloue le bec. D'ailleurs je lui ai souvent cloué le bec, en vrai. Résultat ? cacahuètes, peanuts, des clous. Je le bats donc à plates coutures dans le domaine de la légende : la Gloire, la Qualité, le Sentiment du Moi. Il n'a rien à répondre ! L'Idéal, vainqueur sur toute la ligne ! hélas : impossible de passer le cap du deuxième roman, parce qu'il y faut tout une mécanique. Il faut se plier aux rouages, se constituer un réseau d'amitiés intéressées, libraires, critiques et journalistes de tout poil, réseaux de distribution et autres, pour lesquelles plusieurs années sont nécessaires.
Et comme je suis vieux (depuis trente ans) (je me suis toujours senti vieux, excellent bon truc pour ne rien faire), la mort me rattrapera bien avant que j'aie pu profiter de la mise en marche de cette mystérieuse mécanique à gloire. Adoncques, lorsque je sens monter en sauce la Divine Paranoïa, plutôt que de faire sentir à mon éditeur toute l'étendue de ma détresse, je l'évite. Je boude. Ce ne serait même pas avec lui que je discuterais, que je m'engueulerais, mais avec un méchant éditeur de ma pure composition. Quelque chose de névrotique et de compulsionnel (qui revient sans cesse). Au lieu de recommencer la même scène de ménage, où chacun connaît si bien par coeur les répliques de l'autre que la dispute pourrait aussi bien se disputer par numéros : "33 !
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47 ! - 125! - comme ces fameuses histoires drôles des gardiens de phares - fuyez ! - mes conseils partent en couilles, normal. Et là, Fitzgerald, c'est l'éditeur qui a le dernier mot. Mais brisons là : vous vous engueulez bien de temps en temps avec un automobiliste ? (je me rattrape comme je peux). Eh bien, s'il vous dit :
- Quand on ne sait pas conduire, on reste chez soi !
Répondez :
- Et quand on dit des conneries, on ferme sa gueule !
A condition de pouvoir redémarrer aussi sec en trombe.
Si l'automobiliste vous dit :
- Je t'encule !
Répondez :
- Je m'en fous, j'ai la diarrhée ! - très clâsse.
J'en avais plein des comme ça. Et c'est au moment de rédiger ma revue que tout m'échappe. Bien tombé vraiment. Je me suis égaré du côté de mon éditeur, symbole de mon échec, de ma capitrouduculation devant les lois du Marché qui je le répète sont régies par le hasard dans une proportion que nul n'a découverte sinon ce ne serait plus du hasard - bref tout m'a échappé.
Et c'est pourtant lui, l'éditeur, qui m'a suggéré le sous-titre : "Les répliques..."
A des zozos qui essaient de me faire avaler une visite de spécialistes en capricornes (vous savez, ces fringués de frais qui grimpent dans vos combles, en grattent un vieux morceau de bois qu'ils avaient dans leur poche et vous déclarent, funèbres: "Vous voyez ce que les capricornes font de votre charpente ?" - vous pouvez toujours répondre "Je m'en fous, je suis du Sagittaire". Oui. Bon. Aujourd'hui, surpris le matin en situation humiliante (avec ma balayette et ma petite pelle), je leur ai fait le coup du malade : "Non écoutez, je ne peux pas vous recevoir en ce moment, je ne me sens pas bien du tout, laissez votre documentation" - ouf, ils n'ont pas insisté.
Aux assureurs qui viennent pas deux, avouez sur le ton le plus gêné que vous êtes chômeur : "Ah, évidemment... Il faut une certaine mise de fonds... Alors excusez-nous..." A celui qui vous vend un extincteur : "Et si ça brûle ? " - Eh bien si ça brûle, ça brûlera !" Pas content le mec. On s'est engueulés à travers toute la rue quand il s'en est allé. A celui qui tient à toute force à vous faire recrépir votre mur : "Je n'ai pas envie de lire des tags du genre Nique ta mère sur mon beau mur tout blanc". Ça fera toujours quatre ans que je ne les revois plus. Le pire, ça a été les
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poseurs de vitres doubles. Ils sont restés une heure trois quarts. Quand ils sont revenus, j'ai éteint les lumières. Ça s'est vu de l'extérieur, mais tant pis. Il n'y a que la malpolitesse qui paye. Je suis tout de même parvenu à les guérir d'un horrible tic qui se répand dans la société des incultes : "Des fenêtres de 2m par 3" - non, de deux mètres sur trois. "Two by three", il faut bien faire dans l'américanisme, ça fait plus "pro" ; « trois par trois », ça veut dire qu'on fournit par paquets de trois. Ça ne veut pas dire trois mètres sur trois. Je suis désolé. Ils se sont tirés, les représentants. Mais pour nous emmerder, ils nous avaient récité une heure trois quarts de baratin.
Et celui qui voulait m'assurer à 300 f par mois "pour ma fille, quand [je] ne [serai] plus !" Mais j'en serais malade, de voir s'accumuler ainsi trois cents francs par mois sans pouvoir y toucher sauf si je meurs ! C'est ignoble comme sensation ! Je lui ai dit que quand je serai mort je n'en aurai rien à foutre que ma fille soit fauchée ou non. Que de toute façon nous avions déjà notre système d'assurance (des fonctionnaires, alors vous pensez.... Notez que le crédit aux fonctionnaires est plus cher que celui que m'accorde ma propre banque, encore une légende qui s'effondre). Et de toute façon il y aurait bien un réseau d'amitiés qui jouerait pour que ma fille ne soit pas réduite à la mendicité.
Le mec m'a traité de mauvais père au cœur de bois, mais il a pris la porte, et il l'a remise à sa place. Et celui qui voulait m'assurer en auto-stop ! Je me suis laissé trimballer en subissant son baratin, il s'était fait le pari me dit-il d'assurer quelqu'un le temps d'un trajet d'auto-stop. En redescendant, je lui file l'adresse d'un collègue en souliers vernis, que je ne pouvais pas blairer. Il y est allé, ce con ! et ne m'a pas reconnu, bien sûr ; il a bassiné l'autre pendant pendant plus d'une heure. Le collègue m'a nasillé que mes farces étaient supernulles. je m'en fous, je ne l'ai plus revu non plus celui-là. Et l'autre abruti qui voulait me vendre un gros livre incompréhensible sur le droit ?
Toute la justice en 700 pages, coco ! "Ça ne vous ferait pas plaisir, si un type vous cherche des noises et vous traîne en procès, de lui dire : "J'ai raison en vertu de tel article de loi, tac !" - et de mettre le doigt sur un article au hasard. Et moi du tac au tac : "Et si l'adversaire me prend le bouquin des mains et m'annonce qu'il a raison, lui, en vertu de tel autre article, toc ?" Il s'est tourné vers son assistante sur le divan : "Vous voyez, là, c'est le type de client avec lequel on ne peut pas discuter." Mais enfin bougre de con, à quoi ça sert alors toute la satanée nuée d'avocats si la loi peut se tirer d'un seul livre, même de 700 pages ? Quand j'ai voulu expulser un locataire
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mauvais payeur, l'avocat m'a laissé engager l'affaire, il a accepté mon argent. Puis il m'a envoyé un mot même pas signé disant que de toute façon j'avais perdu attendu l'âge de mon client. Tu ne pouvais pas me le dire plus tôt, avant de prendre mon blé, connard ? depuis Molière en vérité mes frères, rien de nouveau sous le soleil noir de la justice.
Le plus beau, ç'a été les témoins de Jéhovah. Dialogue:
- Si Dieu m'appelle, je ne pourrai pas Lui résister, n'est-ce pas ?
- Mon frère, on ne résiste pas à l'appel de Dieu.
- S'Il ne m'a pas encore appelé, c'est qu'Il ne le désire pas encore, n'est-ce pas ?
- En effet mon frère.
- Eh bien vous reviendrez quand Il m'aura manifesté ainsi sa volonté."
Dans le cul, les Jéhovah.
Quand je les revoyais dans le quartier, ils changeaient de trottoir.
...A un élève qui répond :
- Je t'emmerde.
Sortez un rouleau de papier-cul : "Torchez-vous, mon ami, torchez-vous !" Rigolade assurée, l'emmerdeur est raillé cruellement.
- M'sieu, quelle est la différence entre un pédé et vous?
- Tourne-toi que je t'explique.
Authentique - hmm, Danone...
Ne jamais laisser le dernier mot à l'adversaire - à l'interlocuteur : tout est là.
Méfiez-vous, pêle-même :
De celui (ou celle !) qui prétend vous apprendre ce que vous êtes, qui vous dit :"Je te connais mieux que toi-même, tu n'es pas si méchant - ou pas si bon - que ça " - attention : on cherche à vous changer votre personnalité. Tenez bon. En dépit de ce que brament les sartriens, et les psy qui emboîtent le pas, vous vous connaissez forcément mieux que les autres.
Les autres certes vous informent sur des choses auxquelles vous n'auriez pensé. Mais sur l'essentiel, vous vous connaissez. Ne souhaitez jamais vous voir par les yeux des autres : comme dit Cioran, il y aurait de quoi se cacher sous un drap et ne plus en bouger. Il a dit aussi que si l'on se considérait, inutiles et nuisibles comme nous sommes dans l'univers, nous baisserions les bras et nous attendrions de crever. Ce qui ne l'a pas empêché de publier surabondamment et de bien
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surveiller la bonne sortie de ses livres et d'empocher les droits d'auteur. Ben voyons.Méfiez-vous, méfiez-vous de tous les donneurs de leçon, sale engeance (allez, y compris moi, fausse fenêtre pour la symétrie)... . Ceux qui s'empressent de venir vous dire tout ce qu'il aurait fallu faire, et qui font exactement le contraire, et qui si vous le leur faites remarquer s'exclament scandalisés :
- Ah oui mais pour moi ce n'est pas la même chôôôse !
J'ai raison parce que c'est moi, dernière phrase de "Vipère au poing" de Bazin.
Vous devez vous dire : "Mon vieux çui-là, ya pas moyen de l'avoir." Non. C'est justement parce que je me suis fait mettre un nombre incalculable de fois que j'ai élaboré ces petites remarques à sa mémère. C'est l'escalier hélas, le plus souvent, qui a frappé. Seulement, j'ai étalé ici quelques-uns de mes petits triomphes, mesquins, mais qui font tellement plaisir.
...Et la fois où j'ai dit à un mec "Tu vas me le payer mon pare-chocs" "Vous plaisantez mon cher ? Pour deux ou trois éraflures ? "
...Et la fois où j'ai dit à un autre, qui reluquait ironiquement ma grosse : "Tu veux dire quelque chose à ma femme" ?
« Hmmm ? (mouvement du menton) (mon épouse a perdu, depuis, 56 kilos...)
Je ne peux résister - qui résisterait ? - à vous rapporter la cinglante réplique d'une jeune femme qu'un attentat avait réduit à porter une prothèse. A un copain de son cavalier de danse qui lançait : "Ça ne te fait rien de danser avec une gonzesse à la jambe de bois ? - Ma jambe c'est un accident, mais ta connerie à toi, c'est de naissance.
Quand vous dansez, que vous vous frottez quelque peu, une tumescence peut naître au croisement de vos jambes. Maintenant, ce n'est pas non plus absolument obligatoire. Un jour, ma cavalière a informé à haute et intelligible voix toute l'assistance que j'étais impuissant. Sympa, non ? C'est seulement depuis quelques semaines qu'une amie à moi m'a suggéré la réplique sans réplique, soit 36 ans trop tard : "Si t'étais moins moche, aussi..."
La fille s'appelait Colette Brosset, de Mussidan. Faites passer. Ah merde, pour une fois que je dis un nom ! (Le mien, c'est le Singe Vert ; vous pouvez m'écrire).
...Et cet élève du conservatoire engueulé par son professeur : "Monsieur, si Molière vous entend jouer, il doit se retourner dans sa tombe !" Réponse : "Comme vous l'avez joué avant moi, ça le remettra en place !"
Viré le mec. Mais ce pied.
LE SINGE VERT N° 12 - 77
Les répliques auxquelles vous avez échappé


Bon j'arrête. Mais n'oubliez pas : toujours le dernier mot.
Exemple : "Tu te crois malin mais on fait tous ça, Dugland ; qu'est-ce qu'on en avait à foutre de ta revue à la con?"
Réponse :
- Ta gueule.
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LA LANGUE, OUSTE !




Désolé. Ces Messieurs du "Larousse 2000" font fausse route. On ne dit pas "Eûûûdipe", ni "eûêûeûsophage", ni "eûeûeûnologue", mais édipe, ésophage, énologue, écuménisme. D'ailleurs, on continue à dire "cœlacanthe - sélacante", et "œstrogène - estrogène". L'usage... Je t'en foutrais de l'usage - quand il suffit désormais que trois présentateurs ignares et suffisants (Jean-Claude Narcy : des-noms, des-noms !) se mettent à estropier la langue française pour qu'une armée de couillons leur emboîtent le pas. Je les entends d'ici, les braves médecins qui m'annoncent que j'ai un "eûeûeûdème" :
« Mais enfin, Monsieur, c'est moi qui m'y connais en médecine, pas vous !
Certes, certes ; mais en langue française, c'est moi qui m'y connais. Prof de français, ça vous a un petit air facho, non? est-ce que vous auriez par hasard la prétention de tout savoir aussi tant que vous y êtes sur le moteur des ambulance? Le petit air dédaigneux avec la tête en arrière, ça n'a jamais été un argument. Même chose avec les eûeûeûnologues... "Ca fait vingt ans que je fais le métier, vous n'allez tout de même pas m'apprendre comment il se prononce ?"
Si.
Je sais qu'un jour j'ai tourné le bouton de France-Culture parce qu'une jeune pétasse surdiplômée y tenait une conférence sur "Heûeûdipe", et que c'en était tellement insupportable de prétention ridicule que je lui ai coupé le sifflet. J'ai même écrit à je ne sais plus quel metteur en scène qui a fait représenter la tragédie de Sophocle à ( et non pas en) Avignon ("en", c'est pour le territoire papal, qui n'existe plus, "à", c'est pour la ville) - en lui disant combien j'espérais qu'un homme sérieux comme lui, disposant sans doute de grands moyens d'information, n'avait pas défiguré un texte antique et quasiment sacré en le plombant par cette prononciation à la con.
Vous pensez bien que je n'ai pas obtenu de réponse. Monsieur le Grand Metteur en Scène a tout de même autre chose à foutre que de répondre à un pékin sans le sou et sans influence. Cette prononciation fautive ne remonte pourtant qu'à une vingtaine d'année. Il en est de même des "o" prononcés "eau" : "accent local" paraît-il - pas du tout ! Depuis quand prononce-t-on "Anderneausse", "Pisseausse", "Biscareausse" ? Bande de Parisiens ! Un eausse, au lieu d'un os ! Tas de nazes, ça se prononce comme une "brosse" !
Le dernier qui m'a parlé d'un "eausse", je lui ai répondu : "Alors comme ça, tu vas à l'ékeaule avec ta petite careaute dans la culeaute" ? Je ne l'ai plus revu le type. Soyons juste, je
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savais que je ne le reverrais plus. C'est loin le Loir-et-Cher, quand on habite la Gironde et qu'on est
fauché chronique ("L'homme est un roseau pensant, la femme un roseau dépensant", c'est de Guitry je crois).
Que les gens du Midi soient incapables de distinguer "la Beauce" de "la bosse", "les Causses" de "l'Ecosse", "l'ébauche" et "les Boches", eh bien soit ! il serait culturellement criminel de réformer l'assang. Mais je ne peux supporter le tic inverse qui consiste à fermer tous les "o". j'ai entendu parler du département de l' "Yeaunne", et de "neautre envoyé spécial à Reaume".
Tous ces phénomènes sont très récents, une vingtaine d'années tout au plus. J'ai vu un péplum où les plus âgés prononçaient correctement le nom des îles grecques, "Samos", "Lesbos", comme "la force", alors que le jeune héros s'obstinait connement à prononcer "Séripheausse", "Lemneausse". Que dire de ce grand comédien qui répétait "Don Juan" de Molière - sans cesse la même phrase, en soignant l'intonation, bien sûr.
Eh bien, son maître le laissait prononcer "Don Gueusman" à l'anglaise, alors qu'on doit prononcer "Gousmann" si l'on se réfère au contexte espagnol, ou "Güsmann" à la française, mais pourquoi diable prononcer à l'anglaise ? Comment voulez-vous que je prenne au sérieux le travail de ce professeur de théâtre, ou le jeu de cet acteur ?
Que dire de ce traité de prononciation et de travail sur la voix destiné aux comédiens qui passe tout un premier chapitre, illustré d'un beau croquis en coupe montrant le point d'appui de la langue par rapport au palais, qui se fonde sur l'exemple de "Paul" opposé à "pôle" ? Mais pauvres plâtras que vous êtes, ça se prononce exactement de la même façon ! Quand vous voulez railler l'accent du Midi (lequel, d'ailleurs ? Marmande, Carcassonne ?) en parlant de ses opinions "de gôche", vous vous fourrez le doigt dans l'oeil ; l'accent circonflexe rétablit justement la "bonne" prononciation, la parisienne voyons... Des épaules, un rôle, la gauche, o fermé ; un vote, un code, la goche cong (si vous y tenez) - o ouvert. Malgré cela le nombre d'indigents qui procèdent au "veaute", et qui consultent le "queaude" ! - pour rapprocher le français de l'anglais, eurêka !
Un jour je me suis promené à Séville, et alors que je venais d'acheter mon billet pour visiter la Giralda (j'écorche l'espagnol, mais on me comprend), quel ne fut pas mon frisson horrifié lorsque j'entendis haut et clair, avec la visible satisfaction de la gonzesse à la page, une voix perçante et snobinardement féminine converser au guichet en anglais avec l'accent français !
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- Je suis à la pâââge, coco, je speak english, moâ ! » Putain j'avais l'impression d'avaler une grand giclée de ketchup dans ma paëlla... L'hor-reur ! Quand on va en Espagne, on pourrait se fatiguer à apprendre quelques mots d'espagnol, non ? Ca écorche la gueule, peut-être ? Rien ne m'avait plus vexé, en Italie et en Espagne, de me faire adresser la parole en anglais parce que mes connaissances en italien et en espagnol étaient imparfaites...
C'est inimaginable : ma cousine, en vacances en Allemagne pour se perfectionner en allemand, parlant en anglais avec sa correspondante, en accord avec elle, "parce que c'était plus facile" ! Oui je sais, je m'indigne de peu de choses, et ce qui m'a indigné au Kosovo, c'est d'entendre Kouchner mâchouiller un anglais de pacotille pour s'adresser aux populations. C'était pourtant l'occasion rêvée, quitte à utiliser un interprète, de parler le français ! On va me traiter d'impérialiste- et l'anglais, il n'est pas impérialiste, peut-être? Il ne manque certainement pas de Serbes et d'Albanais qui ont des notions de français pour être venus travailler en France ! Mais l'anglais, ah mon pote ! ça fait tout de suite plus sérieux, c'est à ça qu'on voit un homme politique de stature internationale !
...Quoique Kouchner...
Je sais bien, chers imbéciles, qu'il y a vraiment d'autres sujets d'indignation au Kosovo... Il faut tout vous dire à vous autres... Déjà, toute notre chanson a failli basculer du côté de l'anglais. Le français, ça fait ringard, ça fait fasciste. Heureusement que la loi - c'est fasciste, la loi - et Toubon a l'air con, mais s'il a fait une chose de bonne pendant son mandat, on ne va tout de même pas le lui enlever - imposer un quota de chansons françaises ! Il faut faire très attention : si l'on abandonne un domaine à l'anglais, il s'en saisit, et il ne lâche plus jamais prise.
C'est comme Gibraltar. Au nom de quoi nous inflige-t-on sur Euronews (ce titre !) les bandes-annonces en anglais ? "On reçoit les émissions comme ça". Et vous n'avez pas un budget, ne fût-il qu'ultraminime, à consacrer à des panneaux en français ? Quand je lis la température qui règne dans les différentes villes d'Europe et du bassin méditerranéen, pourquoi "Prague"' est-il en français, et "Cairo" en anglais ?
Pourquoi la chaîne de la mire, la numéro 8, m'inflige-t-elle le matin les informations en américain à jet continu ? Pourquoi les publicités sur Eurosport sont-elles en majorité en anglais ? Jamais en grec ? la Grèce ne fait pas partie de l'Europe ? Pourquoi - c'est infiniment plus grave - les films américains aux Pays-Bas ne sont-ils plus sous-titrés ?
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Alors comme ça, en Hollande, quand on veut aller au cinéma, il faut savoir l'Anglais ? et les Néerlandais ne protestent pas ? Vous croyez vraiment que les Flamands, de l'autre côté de la frontière, supporteraient ça ? Et c'est ainsi que petit à petit, sournoisement, des études scientifiques supérieures à la chanson en passant par la pub et le cinéma, nous nous faisons coloniser, changez trois consonnes, et vous saurez ce que je pense.
J'ai failli m'engueuler avec un metteur en scène parce qu'il proposait chaudement, à l'instar de notre ineffable Allègre, que l'anglais soit enseigné dès l'école primaire à nos chers enfants, qui ne savent déjà pas le français. "Comme au Québec", disait-il - et le nombre de ceux qui seraient prêts en France à cette forfaiture est incroyablement élevé. Mais mon pauvre, au Québec, les gens sont tout bonnement obligés de parler l'anglais ! Ils seraient autrement complètement perdus ! Il y a autour d'eux et parmi eux toute une population parfaitement anglophone, et qui a parfaitement le droit de parler sa langue ! Mais en France, où est-ce que tu va la trouver, cette population anglophone ? - en Dordogne, diront les mauvaises langues...
Quant à l'argument économique ne tient pas : les Etats-Unis (les States) sont la première puissance économique mondiale - et alors ? Si dans trente ans c'est la Turquie ou la Chine - vous connaissez l'avenir, vous ? - il ne suffit pas de renverser la tête en arrière pour connaître l'avenir - faudra-t-il mettre tous les enfants de France au chinois ou au turc ? langues aussi respectables l'une que l'autre d'ailleurs.
L'unité de langue n'a jamais garanti contre la guerre sous prétexte que "les gens se comprendraient mieux". Le nombre incroyable de guerres civiles depuis que le monde est monde est là pour l'attester. En tout cas le jour où la loi du bilinguisme passe, je descends dans la rue avec mon flingue (en fait je n'ai que ma gueule), ou je le fais prendre aux autres. La France n'est pas le Canada, n'a pas eu l'histoire du Québec, la nation française, la façon d'être française est un réalité, l'amour de son pays et de sa langue n'est pas du fascisme, et je suis à fond pour l'enseignement des langues régionales. Mais ne modifions pas l'article de la Constitution concernant la langue officielle unique de la France, sinon l'anglais va s'engouffrer là-dedans comme une déferlante.
J'en suis même venu à me demander si ces campagnes en faveur du breton, de l'alsacien, du corse, de l'occitan, excusez-moi si j'en oublie, n'aurait pas été financée en sous-main par les Etats-Unis. Ils n'auront pas l'Alsace et la Lorraine, et nous n'aurons pas le maïs transgénique. Tiens pour une fois on a gagné. Cependant j'ai lu une petite annonce à L'ANPE : "Recherchons hôtesse
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avec l'accent anglais ou suédois". Putain vive Stockholm. Et je ne suis pas du Front National nom de Dieu. Le premier qui vient me dire "Mieux vaut l'anglais que l'arabe" reçoit ma main sur la tronche. Et le danger ne vient pas que de l'anglais, en tout cas sûrement pas de l'arabe : il vient des Français eux-mêmes, qui considèrent la rectification du langage de leurs ancêtres comme une atteinte à la liberté de la langue. Il faut voir le déferlement de hargne qui saisit une classe dès qu'on veut lui faire prendre conscience d'un défaut de prononciation...
Sans oublier ces profs de faculté qui ont transformé l'enseignement du français en véritable casse-tête à la Diafoirus. Bedos dixit en effet (gloire à lui), qu'il y avait maintenant "autant de rapport entre l'enseignement du français et le désir de la belle littérature qu'entre l'amour et la gynécologie". Bravo Guitou. Mais la prochaine fois que tu parles du "feûeûeûtus" sur la scène, je me lève de mon siège à 150 balles et je hurle dans mes mains en porte-voix : "Fétus ! respecte ta langue, banane !" Je risque de me faire ramasser, car tu as le sens de la répartie. Mais j'espère bien être applaudi avant.
Une jeune fille de quinze ans à qui l'on apprenait la juste prononciation du mont "encens" ("ansan") : "Ah moi, j'ai toujours prononcé "encenss" ! - Toujours, Mademoiselle ? à quinze ans ? surtout que le mot doit vachement faire partie de votre vocabulaire courant tiens. Ca me rappelle Labarrère maire de Pau qui côtoyait sur un plateau de télévision une Haïtienne versée dans le vaudou. Elle prononçait "Du ensan". Le maire a rectifié, outragé : "Vous voulez dire de l'encenss" ? - ce que c'est tout de même d'être cultivé... J'adore les anecdotes. Une de mes costagiaires s'était évertué à lire tout un texte devant ses élèves, sur les usines "Citro-Un". Le tuteur lui fit remarquer fort justement qu'on prononçait "Citro-hène". La gonzesse était furax.
"Dans ma famille Monsieur, on a toujours prononcé "Citro-Un". Tout juste si le tuteur ne lui a pas dit qu'on n'en avait rien à foutre de sa famille : "A quoi sert le trémas alors?" C'est vrai, dès qu'on touche à la prononciation des gens, on a l'impression qu'on touche à leur braguette. Et on en rajoute même dans la lâcheté. Pour ne pas leur donner l'impression qu'ils ont fait une faute, on la reprend. Je me souviens d'une émission avec Bernard Pivot où un certain Monsieur Umberto Eco, puissant linguiste, avait été invité. Il parlait du "Capitaine Achab", en écorchant "Ashab". "A-kab !"
criait-on devant l'écran ; "A-kab ! " - eh bien pas du tout, Pivot-le-Courtisan (pléonasme) lui a resservi du "Ashab" comme sur un plateau. Vous savez, le coup du rince-doigts qu'on avale...Et cet autre bouzilleur d'art, du genre à exposer une salle de bains en petits morceaux, qui prononçait
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"l'embaument" des momies ? Le présentateur lui a aussitôt lèche-culement renvoyé de l' "embaument", pour qu'il ne soit pas dit que Monsieur le Bouzilleur avait commis une erreur grossière. Alors vous allez me dire : "Mais du moment qu'on se comprend !"
Certes, certes. J'ai bien corrigé une copie de bac où un crétin de section scientifique (faut pas demander) m'avait fait tout un développement sur l'inutilité de l'enseignement de la langue française, vu que ça s'apprenait par mimétisme, et qu'il n'y avait pas besoin de cours pour ça, pas plus d'ailleurs que de tous ces textes littéraires "qui ne veulent rien dire et qui ne servent à rien".
J'ai mis deux sur vingt, avec l'appréciation "Inculture agressive hautement revendiquée". C'est dommage vraiment qu'on n'ait pas le droit d'écrire "connard" sur les copies de bac. Un connard m'avait bien dit en quatrième que ce n'était pas la peine d'apprendre à lire puisqu'il y avait des bandes dessinées... De toute façon, je connais quelqu'un qui se contente de regarder les images, et qui parle de "livres" à propos de revues (pas foutu de faire la différence).
Et ce n'est pas sur les scientifiques qu'il faut compter pour redresser la situation. Premièrement, les ouvrages scientifiques de haut niveau sont rédigés en anglais. Démerdez-vous. On ne va tout de même pas dépenser de l'argent pour traduire. On en arrive à la situation qui est celle des étudiants au Maroc : études secondaires en arabe, supérieures en français.
Je ne vous explique pas le niveau... Deuxièmement, voilà bien longtemps que ces Messieurs de la Science de mes fesses se font des conférences entre Français en langue anglaise,même s'il n'y a pas un seul anglophone dans la salle. Que fait d'ailleurs un scientifique anglophone en visite dans une université française ? Il cherche quelqu'un qui parle anglais.
S'il n'en trouve pas, il va de l'un à l'autre jusqu'à ce qu'il en ait trouvé un, comme une guenon qui passe de singe en singe jusqu'à l'obtention de l'orgasme... Mais qu'on ne lui demande pas (au scientifique anglophone, bien sûr...) d'apprendre le français, cette langue de sauvage. Ca me rappelle ce grand film sur le grand nord, "Agaguk" : les esquimaux parlent en anglais ! Explication : "On n'allait tout de même pas se mettre à parrendre leur langue !" Et le doublage, et le sous-titrage, tas d'incultes, tas de radins, tas d'assassins ?
Il en est de même avec les publications ("Troisièmement') : dans un ouvrage sur le recherche scientifique, j'ai lu que l'on tenait compte de la langue dans laquelle paraissaient des travaux : "Il faut savoir, disait l'auteur, si cette communication se fait en anglais, en français ou en javanais." Les Javanais apprécieront le voisinage. Moi pas.
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Et de s'écrier tous en chœur et la tête renversée (n'oubliez pas la tête renversée : argument suprêmement scientifique) : "La langue française est de toute façon condamnée". Et alors ? Toi aussi tu es condamné mon pote, est-ce pour cela que tu demandes à être achevé ? Scientifique, on vous dit. J'assistais dernièrement à une conférence sur l'enseignement du latin (qui ne sert à rien, tout comme les maths). J'ai failli me livrer à une petite plaisanterie cruelle: reprocher à ces braves profs qui n'avaient qu'une hantise, celle d'être ringards, de ne pas tenir leur conférence en anglais. J'y ai renoncé, comprenant avec la plus grande honte que ces gens-là auraient pris la chose au sérieux, s'entreregardant avec consternation et se disant : "Il a raison. Let's speak english together and quickly !"
A propos, saluons la parution désormais en français du National Geographic : bravo ! de temps en temps, on nous lâche un os. Mais celui-là, il est beau. Poursuivons. Sur les panneaux qui mènent à la plage, les indications en anglais sont correctes. Mais s'il y a des fautes grossières à faire, alors c'est en allemand. Une différente par panneau. La langue du Boche, vous pensez bien qu'on ne va pas la rater... C'est ça l'Europe nouvelle coco - n'est-ce pas M. Sérillon, qui prononce "Weissensee" "Vaïssenzi"! Même pas foutu à 50 ans, qualifié de "grand journaliste", de s'être renseigné sur la façon dont on prononce un nom aussi biscornu ! Sans oublier "Migouel Indurain".
Mais les bistrots en front de mer portent tous des noms anglo-saxons. Nous exprimerons aussi notre indignation navrée lorsque nous entendons les haut-parleurs de la SNCF débiter leurs messages en anglais sur la ligne Bordeaux-Biarritz, alors qu'il n'y a pas un anglophone dans tout le train. Surtout, rien en espagnol, sans parler du basque - terroriste ! ...mais l'anglais, aoh, yes. Ridicule. Je ne savais pas que le ridicule faisait partie de la campagne de promotion de la SNCF. Quoique, là encore...
Et cet autre abruti (c'est lassant, n'est-ce pas, ce ton d'invective continuel - ta gueule) - il est grossier le Monsieur - à qui je demandais comment me procurer un clavier en caractères grecs : "Comment, ils ne sont pas en anglais ? ce serait tout de même plus commode !" - et ta connerie, qui supprime d'un trait la langue grecque, la plus sacrée de toutes, parlée encore, parfaitement, quel scandale, à Athènes et dans toute la Grèce, une langue que les petits Grecs se relevaient la nuit pour apprendre clandestinement sous la domination ottomane, ta connerie est celle du peuple...
La langue de communication en Europe est l'anglais, les Français se sont fait renvoyer sèchement, parfaitement, sèchement, quand ils ont trouvé des erreurs de traduction dans les textes LE SINGE VERT - LA LANGUE, OUSTE ! 13 - 85




fondateurs ; on leur a dit que l'anglais faisait référence. Faisait force de loi. Evidemment, tout traduire du danois au portugais pose des problèmes. Ce n'est pas une raison pour nous faire tous rouler dans la Worcestershire sauce (essayez de la prononcer celle-là, tiens).
Je vais dans une entreprise, on me demande d'y participer activement, de ne pas être un "sleeping partner". Je dis quoi ? "Partenaire dormant" - Ah ça fait drôle ! qu'il ironisait le mec. C'est ta langue qui te semble drôle, ignare ? Et le silent-block de ma bagnole ? Je combats avec l'académie française, même si ce sont de vieux ringards, qui feraient mieux d'aligner "je faisais" sur "je ferai", avec un "e", au lieu de concocter des tolérances orthographiques du style de "flûte" sans accent...
Allez repos, rompez, le français ne sera bientôt plus parlé qu'en Afrique et au Canada, ça vous apprendra. Je ne sais pas faire de conclusion, je ne suis qu'un Singe Vert bien flemmard. A la prochaine, mais ça m'étonnerait.
DER GRÜNE AFFE Le Singe vert LE BIDON DE L'EDITION 14 - 86



A bas l'édition. Ça commence bien. Vous allez dire (mais qu'est-ce que j'en sais) - "Nous avons déjà lu cent fois ce genre de hargneries ("vieux ; "hargneries d'auteur", J-J. Rousseau") sur l'édition qui ne m'édite pas parce que je ne fais pas partie des copains", etc. Oui, bien sûr, j'ai commencé comme ça. Je revois encore Clavel tournant et retournant mon bouquin "avec sa serre", d'un air écœuré : "C'est votre ami que vous éditez ?" disait-il à mon ami. Réponse : "Oui" - et vous, Monsieur Clavel, comment fîtes-vous pour publier sitôt monté à Paris, de votre Jura natal ?" - il est archi-clair, sauf pour une légion de puceaux, qu'on ne se fait éditer que par un ami. J'ai assez payé pour le comprendre.
Je lis dans Télérama (on se signe) qu'un pauvre petit pohouête se plaint de ce que son manuscrit se fait refuser depuis un an - un an? Mais pauvre tapé du cul moi ça fait vingt ans que j'essaie. Toute mon enfance, toute mon Hâdolescence, tout mon âge adulte passé à entendre autour de moi que je suis original, qu'on ne peut pas m'oublier - je n'invente rien - puisqu'il paraît, n'est-ce pas Monsieur Sartre - on se signe - que ce sont les Aûûûûtres qui vous définissent, eh bien j'ai eu la faiblesse de les croire, quand ils me disaient que j'étais un être sortant de l'ordinaire - et les éditeurs seraient les seuls à me trouver plat de chez raplapla ? Pourquoi donc croyez-vous que je publie à mes frais cette feuille de chou que vous lisez en ce moment ? comme disait l'évêque de Macon, "Pourquoi envoyez-vous votre journal à des inconnus ?" - "qui ne vous ont rien demandé" sou entendu ? - attends c'est quoi, cet argument...
Quand je me balade dans la rue, est-ce que j'ai demandé à cet imbécile de pharmacien de me hanter avec sa croix verte qui clignote, qui me flashe les yeux pour pas un rond ? si j'ai envie d'entrer j'entre, pas envie j'entre pas. Mes merdes c'est la même chose : tu lis, ou tu lis pas. Moi j'ai juste fait le signal. Je ne vois pas pourquoi dans un monde où tout le monde s'impose à tout le monde, je n'aurais pas le droit de m'imposer aux autres pardon de me proposer, nuance. Un collègue me disait l'autre année "Personne n'est obligé d'écouter tes conneries" putain j'aurais dû répondre "personne n'est obligé non plus de supporter non plus ta tête de con". C'est ça ma vieille, la vie en société ! en promiscuité !
Chacun forcé de sentir l'odeur de pet de chacune, je ne vois pas pourquoi MOI je devrais me faire discret. Ma revue vous emmerde ? Et les papiers publicitaires alors ? je vous empêche, moi, de me balancer à la poubelle ? je vous fais payer quelque chose ? je vous harcèle ? Non. Quand je dis "à bas l'édition", c'est radical. Le système de l'édition sera supprimé. Il faut en DER GRÜNE AFFE Le Singe vert LE BIDON DE L'EDITION 14 - 87



revenir au bon vieux système des libraires, qui acceptaient ou pas l'ouvrage, compétence ou pas.D'ailleurs bientôt plus de libraires non plus. Ni libraire ni rien. On se repassera les livres de mec à mec, "Je t'ai écrit ça qu'est-ce que tu en penses", et la littérature réintégrera enfin le domaine privé. Ça sera comme sur la Toile (en français le Web). D'abord je n'en achète jamais, de livres : vous avez vu les prix? 150 F. pour une première publication ? - je ne parle pas des livres de poche - mais les nouvelles publications, ça va pas non ? TVA, frais de ceci, frais de cela, rétribution de l'imprimeur (vous avez vu ce que ça coûte, l'imprimerie ? exorbitant...) Je les entends geindre d'ici : "On serre les prix au minimum!" D'abord et d'une, il faudrait que les auteurs renonçassent à leurs "droits d'auteur".
C'est souvent ce qu'il sont obligés de faire, les éditeurs ayant trouvé plus juteux de ne les leur payer qu'à partir du 700e, voire du 1000e exemplaire. Au fait ils ont bien raison. Et si tu as écrit le chef-d'œuvre qui finit au cinéma ? ça ne prouve rien. Juste que le sixième sens, ça existe pour dénicher les bonnes combines ; ça n'a rien, mais alors strictement rien à voir avec le talent. Tous les matins du monde ? D'accord, d'accord, il y a les chefs-d'œuvre - une chose que j'ai apprise dans le milieu confraternel où nous vivons, car dans le mot "confraternel" il y a "fraternel". C'est que chacun est dans son truc à lui, rien que dans son truc à lui, tu vois, et que toi, avec ta petite connerie, tu n'intéresseras jamais, tu m'entends bien, jamais, l'autre mec dans son petit truc à lui. Parce que toi tu es dans ton petit truc à toi. Et de temps en temps, rarissimement, il y a ton truc à toi qui coïncide avec son truc à lui. Alors, mais alors seulement, il s'intéresse à ce que tu fais. Mais si tu joues au sémaphore, si tu cherches à attirer l'Autre, si tu n'es pas extrêmement doué, un as en communication qui est tombé dedans quand il était petit, qui n'a pas besoin de "conseils en communication", qui ne voit même pas ce que ce truc veut dire, eh bien tu peux toujours te la brosser, l'autre n'en aura jamais rien à foutre. Retiens bien ça, poète timide de mes couilles, rocker rêveur, Vermeer en chambre : on est seul, on est toujours tout seul, et si quelqu'un fait attention à toi, c'est que PAR HASARD, tu m'entends, vous m'entendez, conseilleurs de tous poils, PAR HASARD, Dieu si vous voulez, l'Autre passait par-là avec sa grosse machine à lui. Il n'y a pas de recette. Même de "cibler ses envois", comment disent les autres.
Le seul type qui puisse te traiter de génie, c'est toi. Les autres s'en foutent. Mais attention, il faut que ça ne se voie pas, que tu te prends pour un génie. Il faut en même temps que tu te prennes pour un con, dans la mesure justement où tu te prends pour un génie. Et le fait même que
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tu te prennes pour un génie est la preuve, irréfutable, que tu es un con - fais cohabiter ça comme tu peux. N'oublie pas cet exergue de Barbey d'Aurevilly : "Par rapport à moi-même, je suis bien peu de chose et bien méprisable; mais par rapport aux autres, ah mon Dieu ! que je leur suis supérieur, Signé Monsieur Tout-le-Monde." La signature fait partie de la citation. Et Bossuet encore : "Il faut se connaître soi-même jusqu'à l'extrême écœurement". N'empêche que se faire imprimer, diffuser, ce n'est pas à la portée du premier venu. Je viens de m'acheter à bouffer : tant. Je viens de me faire changer un pneu : tant (je ne mets pas les prix, ça a encore augment). Et tout à l'avenant. Vous croyez qu'il me reste du pognon après ça pour faire imprimer Mes Conneries ?
Ouvrir une imprimerie, une édition, une entreprise quelle qu'elle soit ? Avec l'Urssaf, les Assedic, les taxes, le bénéfice forfaitaire, les impôts qui vont me tomber dessus, ça va pas non ? Pour une fois que je suis d'accord avec le baron Serpillière : ouvrir une entreprise en France, c'est du suicide. Et puis je suis flemmard, radin et tout. Je veux qu'on m'aime mais je ne veux pas payer. Il faut bien que ce soit dit, personne n'ose le dire. L'édition, ça doit être gratuit. Point.
Mais alors l'impression, aussi. Vous avez vu les prix des imprimeurs ? Monstrueux ! Un franc la page ! Cent revues de dix pages, mille balles ! Plus les frais d'envoi ! Et qu'est-ce que c'est qu'un tirage à 100 exemplaires ? Et les imprimeurs vont gueuler qu'on les étrangle, qu'ils ne peuvent pas faire autrement ! Est-ce que je serais contre la société de marché ? Sans blague... Les salons du livre m'écœurent. Les marchands du Temple. Je marche au milieu des allées parce que le rapport avec les exposants est aussitôt entaché d'intérêt. Vous croyez que ça m'amuse de voir dans les regards, à chaque fois que je m'approche, la lueur de convoitise, étouffée, c'est ça qui est le pire, étouffée : "Il va m'acheter ou non, ce connard ?" Bon, un salon du livre n'est pas un endroit où l'on peut parler de littérature.
Au dernier salon du Livre de Bordeaux - j'ai réussi à éviter six ou sept personnes ! putain le pied ! Je paradais au milieu des allées, très important, comme tout le monde en ce pays-là - tout le monde est très, très, très important, directeur de collection à tout le moins - moi je voudrais que tout ce milieu-là se casse la gueule. Que plus personne ne veuille lire des écrits imposés. Je voudrais remplacer la Littérature par le téléphone. Par le Net. Bientôt on se greffera des puces sous la peau du crâne pour communiquer par transmission de pensée. Ce jour-là on se rendra compte qu'il n'y a qu'un seul homme sur terre, que tout le monde pense exactement la même chose : "J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur, serrez-vous tous contre moi, je ne veux pas mourir seul".
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Vous ne voyez donc pas que tous les humains sont mutuellement au chevet l'un de l'autre "dans une longue et interminable agonie" ? Vous ne voyez pas ce que ça veut dire que tous ces mamours écoeurants qu'on se fait tous les uns aux autres, "tout le monde il est beau tout le monde il est gentil" ? Tas de connards vous êtes tous en train de vous haïr, la seule façon de supporter les autres c'est "dans le rôle de paillasson admiratif" (Céline - un mec qui m'a toujours fait du bien, qui m'a toujours dit ce que j'avais envie de m'entendre dire au moment où j'en avais envie, parce que je n'ai lu que sa littérature propre, eh oui... Le côté présentable...) Alors vouloir me faire la morale, à moi... Le temps, les années que j'ai passé à vouloir me rendre "présentable", à faire le beau, auprès des femmes qui se sont foutues de ma gueule, auprès des puissants qui ne m'ont pas accordé un regard, sauf de mépris ; cette avalanche de lâchetés, de révérences et d'évitements sous laquelle j'étouffe... Et personne pour m'écouter, sous prétexte qu'un connard d'éditeur, une de ces personnes qui faisaient 5% de bénéfices et qui ont voulu passer à 20% "pour faire comme au cinéma", aura décrété un jour, du haut de son tiroir-caisse, que "Je ne serais pas vendu" ? Merde au réalisme. Je vais tous vous démolir. Ah vous m'avez humilié ! "Comme ça, vous m'avez trahi ?" Pas de gloire, pas de femmes, pas d'argent, même pas de voyages, et il va falloir crever ? Jamais, vous m'entendez, jamais. C'est ce que disaient les jeunes femmes dans "la Peste" de Camus juste au moment de crever, "Jamais" - c'est la grandeur de l'homme, ce trépignement d'enfant, "jamais", tas d'enfoirés qui voulez m'étouffer ! En fait c'est moi qui veux étouffer les autres, c'est bien ça? On écoute les hurlements d'Artaud, et on n'écoute pas les miens ? Tu vas dire qu'Artaud était tellement génial qu'il a tout dominé, tu vas dire qu'il a payé assez cher son génie, c'est d'accord, Artaud était à la fois fou et magouilleur, Roubaud va a Paris et rencontre Breton, comme ça par hasard sur le trottoir, ben voyons, Artaud avait du génie, pourquoi lui et pas moi ? je suis jaloux des génies. Je n'aurais jamais voulu avoir leur vie. Je veux le beurre et l'argent du beurre. Quoi ? vous aussi ? c'est pour ça que vous voulez me fermer la gueule ? "Pour qui tu te prends" ? Je l'ai entendu toute ma vie ce refrain-là. Ecoutez-moi les enfants : ne croyez jamais, jamais ceux qui vous rabaissent. « Fais comme tout le monde" - tout le monde, c'est toi. Toi tout seul. C'est cela, mes "Nourritures terrestres". Et il n'y a pas besoin d'être rentier fils de bourgeois pour l'appliquer, comme avec le programme de l'autre, le Gide. Ne crois pas à la fraternité. En ce moment, le monde pue la glu. Sans e, angliciste à la noix. Une fois de plus,Louis-Ferdinand Céline : quand les mamours de la fraternité nous engluent, tremblez de crainte, braves gens, car le massacre n'est pas loin.
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Jamais notre époque n'a été aussi engluée dans le consensuel, jamais les massacres n'ont pullulé à ce point - quels massacres se préparent-ils actuellement ? Mon avant-dernier "Singe Vert" a suscité la vive, la très vive sollicitude de Gouavoua (appelons-le comme ça). "Et comment va Untel ? ...parce qu'avec ce qu'il a écrit, ça ne doit pas aller très fort, tu es sûr qu'il va bien psychiquement parlant ?" - dis psychiatriquement, mon cher Gouvaoua ! C'est ça que tu veux dire, n'est-ce pas ? qu'il faudrait me faire soigner ? bien la peine d'avoir écrit un livre qui t'a valu le "Prix des Psychiatres" en décrivant un cas clinique avec massacre à la tronçonneuse à zizi, si j'ai bien compris la fin - car il y a bien sûr un conformisme de l'horrible, ou de l'incongru, style travelo engrossant une bonne sœur, bonjour Almodovar, ce qui confère tout de suite un bon label d'anticonformisme, mais le Singe Vert ! qui n'a pas d'argent ! qui ne respecte pas ses lecteurs en leur livrant une merde mal présentée, même pas payante !
HARO !
Ah mais ! comme disait "une sage cervelle" (j'aime bien l'expression : "une sage cervelle" ; ça vient de La Fontaine, "Le Lièvre et les Grosses Nouilles" - ce qu'il y a d'exaspérant avec le Singe Vert, c'est qu'il se croit très fin, et puis d'un seul coup, pouf ! le jeu de mots de trop et tout est par terre - Ta gueule) - une "sage cervelle", donc, "il faut savoir se donner les moyens" (sous-entendu "de son ambition ») - et qu'est-ce que ça veut dire, Madame la Cervelle ? ...Piquer la caisse à Monoprix ? ...S'endetter jusqu'à la fin de ses jours ? ...Revendre son petit héritage, petite bicoque de banlieue bordelaise fruit de toute une vie de privations d'un pauvre père instituteur ? ... Faire travailler sa femme ? ...Mettre sa fille sur le trottoir ? Pour payer l'imprimeur ?
C'est cela, oui...
Tiens ! c'est comme un autre baratin que je voudrais bien liquider une fois pour toutes. C'est Tournier qui a lancé le truc, vous savez, ce vieux has been qui vote exprès pour le plus nul au prix Goncourt pour ne pas voir un jeune jouer à l'étoile montante, c'est dans "Le Vent Paraclet" qu'il a dit cela : "un auteur n'existe pas tant qu'il n'est pas lu". Venant de Tournier, ça c'est de la référence coco. Autrement dit, si je suis cadre au chômage, je ne suis plus cadre ? Boulanger au chômage, je ne suis plus boulanger ? Soldat sans guerre, je ne suis plus soldat ? et quant à faire (eh oui ! et non pas "et oui" ! regardez vos dictionnaires) si je ne suis pas en train de baiser, dans la femme, je ne suis pas un homme? qu'est-ce que c'est que ce raisonnement à la con, qui confond philosophiquement
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l'être et l'accident ? Evidemment que si je ne trouve pas de lecteurs, je ne suis pas un écrivain. Mais ça ne veut pas dire non plus que je n'en suis pas un ! Ca, c'est un raisonnement à la couille du style "Mieux vaut un jardinier heureux qu'un agrégé déprimé", inventé par un agrégé qui ne veut pas pousser la brouette. Un raisonnement d'écrivain encensé, adulé, qui veut bien enfoncer dans la merde le pauvre type qui n'a pas eu assez d'entregent ou, qui sait, le cul assez large, pour éditer.
Je me souviens de l'attribution de je ne sais plus quels prix littéraires à trois jeunes garçons beaux comme des dieux, lauréats parfaitement inattendus, vers 69/70 : "Et qu'est-ce que vous en pensez, d'avoir obtenu ce prix ?" Et l'un d'eux répondit : "J'ai trop mal au cul pour vous répondre." Ah bravo mec, bien répondu, flamboyant ! Bien sûr on n'a plus jamais entendu reparler de lui, mais bravo, bravo l'artiste. Alors donc je suis désolé, mais je "ne me suis pas donné les moyens" d'éditer, ou de diffuser ma revue. Je suis radin. Alors finalement ! Fin finale ! Qu'est-ce que je préconise dans tout ça ? Qu'est-ce que je recommande, plutôt, car "préconiser" est un terme ecclésiastique hautement spécialisé qu'on met à présent à toutes les sauce.
Eh bien ! Vu le mépris mutuel dont s'accablent les auteurs et les éditeurs, il faut jeter le masque. Mais des deux côtés. A vous, les auteurs, tendez les fesses. Les auteurs écrivent de véritables merdes en exigeant d'être encensés comme véritables petits Victor Hugo. Qu'on leur réponde, qu'on ne leur réponde pas, qu'on leur envoie une circulaire ou une lettre personnalisée, ils ne sont jamais contents, toujours l'une insulte à la bouche. "J'ai déjà reçu des quantités de textes comme le vôtre. - Dites donc vous en avez de la chance de recevoir des textes comme le mien en quantité. Je ne veux pas de toute façon être publié dans votre édition de merde" - tiens donc ? après l'avoir sollicitée ? quelle étrange et subite modification !
De leur côté, les éditeurs tiennent les auteurs (qui l'ont bien cherché) pour de fieffés emmerdeurs, dont les manuscrits les encombrent, alors qu'ils font leur petit boulot dans leur petit coin, passant leurs petites commandes à leurs petits amis pour se faire du pognon (enfin, les grands...), avec "les trucs qui se vendent"... Merde il faut les comprendre! ils n'ont que leur édition pour vivre, les éditeurs ! Non seulement ils s'éreintent pour vivre, pas comme ces fonctionnaires d'écrivains, profs à 70% (il n'y a plus que les profs qui lisent, malheureusement aussi ils écrivent), mais en plus ils se font engueuler ! Les auteurs jouent à la putain qui veut coucher tout en restant vierge ! Mais qu'ils le gardent, leur pucelage ! Qu'ils écrivent des textes sublimes ! Et qu'ils ne viennent pas faire chier le peuple avec leurs prétentions à être vendus ! Voyons bien les choses en
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face, clairement, cruellement : le métier d'éditeur et le métier d'écrivain n'ont plus rien, mais alors plus rien à voir ensemble. Les uns veulent toucher Dieu, les autres veulent toucher du pognon. C'est rigoureusement incompatible. Quand ça coïncide, c'est vraiment pure coïncidence. Ce que je conseille aux auteurs, tout en sachant bien qu'ils feront ce qu'ils veulent, c'est de faire la grève des envois de manuscrits, personne ne s'en apercevra, pas plus que d'une grève de trois mois des enseignants dans un collège difficile.
Les éditeurs pourront fort bien se délecter avec leurs petits copains et leurs petites magouilles, en liaison avec les milieux financiers et leurs conseillers en marketing et merchandising (et merde en scheissing, putain j'allais pas la rater) - tandis que les écrivains me feront le plaisir de s'auto-éditer, de s'auto-promouvoir, et de ne pas demander un centime. Les pognonneux, d'un côté, les littérateurs, de l'autre. Si au moins, au moins ! dans leur outrecuidance, les éditeurs pouvaient ne serait-ce que se dispenser d'inonder les libraires de leurs envois "d'office", que les pauvres commerçants se voient obligés de payer avant de retourner les invendus... Tant de livres flambant neufs pour alimenter le pilon !
Alors qu'il suffirait d'envoyer le catalogue, et d'attendre la commande du libraire ! Ce n'est pas réaliste ? Cela ne tient pas compte de la réalité commerciale, qui doit prendre en compte les millions brassés par les affairistes du livre ? Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute ? Est-ce que je suis là pour demander quelque chose de raisonnable ? Je veux, moi, petit, impuissant, que les auteurs publient gratuitement. Que toutes cette répugnante pyramide de fric s'effondre. Quand les éditeurs, ne recevront plus rien, dans un premier temps, croyez-moi, ils seront vachement soulagés. J'en connais même qui ne veulent même plus figurer dans l'annuaire, tant ils en a plus que marre de recevoir des merdes (je cite) et de se faire insulter par de faux génies vraiment grossiers.
Je ne sais même pas si un jour le public ira regarder du côté des petits génies méconnus et méritant de le rester entre parenthèses. On peut toujours le supposer. Mais au moins, il y aura d'un côté le fric qui circule, et de l'autre côté la liberté d'être bons ou mauvais. Publiez-vous, diffusez-vous. Ne demandez jamais un centime à quiconque. Pour cela, mais d'une autre manière, en faisant des sandwiches ou des sandalettes, enrichissez-vous ! Il n'y aura que les riches pour publier, comme d'hab ! et qu'est-ce que ça change ? Tout vaudra mieux que le système actuel, fondé sur une féodalité indigne, où s'entremêlent le copinage et les considérations économiques. Ce qui me fait le plus enrager est cette note ministérielle adressée (une de plus) au personnel de l'Education
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Nationale : les professeurs devront informer les élèves de seconde sur les mécanismes de l'édition ! Nous verrons donc une fois de plus débarquer dans nos classes, avec la bénédiction des administrations concernées, des écrivains la bouche en cœur, qui se vanteront d'avoir envoyé leur manuscrit par la poste (tu parles), d'avoir été choisis par un comité de lecture (complètement impuissant) sur la qualité de leur livre (laquelle n'entre absolument jamais en ligne de compte), et ces contes et légendes auxquels personne ne croit plus, au point que je n'ai même pas jugé nécessaire de les réfuter ici, seront à nouveau répandus.
Et nos chers élèves, plus tard, enverront de nouveau leurs manuscrits à des éditeurs parfaitement insensibles, et perpétueront le système... C'est une honte en vérité de semer des faussetés dans l'esprit de la jeunesse, à supposer il est vrai qu'elle sache encore écrire quoi que ce soit, et il est vrai que ceci console de cela. Mais tout de même, le cautionnement de l'hypocrisie la plus dégoulinante, me répugne. Chers écrivains je me répète, éditez-vous, enrichissez-vous, diffusez vos œuvres sans les vendre, n'engraissez plus la poste en faisant convoyer vos manuscrits dont le monde éditorial se fout et se contrefout à un point inimaginable. Envoyer ses manuscrits à des éditeurs est désormais aussi couillon, aussi absurde, aussi sombrement ridicule, que d'envoyer une pierre tombale à un marchand de beurre, des chaussettes à un inséminateur artificiel, une oraison funèbre à Bill Gates, du papier cul à Poutine, etc, etc, etc...
DER GRÜNE AFFE (Le Singe vert) 15 - 94 REVUE MAL FOUTUE, VULGAIRE ET GRATUITE



Supprimez le bac. Voilà qui est dit. Remplacez moi cette immonde singerie, cette avalanche de paperasseries aux multiples dérapages qui ne sert qu'à mettre en valeur les dysfonctionnements d'une institution devenue monstrueuse et inutile. Tous les ans, il est question de copies égarées, de sujets mal foutus, de textes mal orthographiés. Les correcteurs suent sang et eau, suspectés automatiquement de saquer, toujours remis en cause dans le sens de la hausse, il faut flatter ces petits couillons du peuple français, il faut en fait recevoir tout le monde. Ça ne rime plus à rien. Appliquez plutôt le contrôle continu, qui permettra enfin de noter franchement à la tête du client, tout en supprimant le stress de l'examen, puisque le grand but de la vie si j'ai compris est d'épargner à tous le plus de stress possible, surtout à nos jeunes bambins de 18 ans, tout prêts à devenir des adultes frileux qui vous foutent des procès au moindre mot plus haut que l'autre. Il faut renforcer ce cordon ombilical avec les parents. Le pur et simple clonage mental. « Nous ne vous avons pas attendu pour savoir ce que valait notre fille » - voilà ce que m'a dit un jour au téléphone une mèr(d)e d'élève – première de la classe je précise – dois-je supposer que l'année suivante cette pauvre conne a couru après tous les profs de fac pour leur dire «Vous êtes des méchants ! Ma fifille n'a pas d'assez bonnes notes, na ! » - même pas, hélas : la gonzesse a abandonné ses études parce qu'elle s'est fait engueuler au bureau de je ne sais quelle administration – ah mais !
On ne se laisse pas marcher sur les pieds ! On a son petit quant-à-soi ! C'est la faute à l'autre, à la sale administration, au sale prof, aux fonctionnaires ! (le mot est lâché). Ça me rappelle un de ces discours furibonds contre les fonctionnaires (je digresse, je digresse) – il medisait, l'autre blaireau : « Toi si tu ne vas pas au boulot ta boîte elle continue à tourner ; moi si je m'absente elle peut fermer. Si je n'y vais pas, je n'ai pas d'argent ! » - mais alors pourquoi je vais au boulot, moi ? Je suis bien con alors ? Je n'ai qu'à rester chez moi et je toucherai quand même mon salaire ? Mais alors pourquoi j'y vais au boulot, si ce n'est pas pour de l'argent ?
« Je vais te le dire pourquoi je vais au boulot : c'est pour une chose dont tu n'as même pas idée, gros porc : c'est pour l'honneur. Ça te la coupe, celle-là. Ça ne nourrit pas son homme, l'honneur. Tu l'as dit bouffi. Fin de la digression. Tout ça pour dire que les parents n'ont en fait qu'une envie : que la fifille reste avec sa manman, qu'elle chôme avec sa manman, c'est pour son bien, le monde il est méchant arrheu, et le prof y dit des gros mots. On garde ses enfants à la maison jusqu'à 30, 40 ans chez les petits bourges et les employés à peu près friqués. C'est beau l'augmentation du niveau de vie.
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C'est comme cet autre abruti (axiome du Singe Vert : tout le monde est abruti, sauf le SingeVert) qui me disait avec un beau mouvement du menton : « Moi j'apprends à mes gosses à dire NON !  Si on te demande un jour de faire quelque chose que tu n'as pas envie de faire, dit NON ! » Ben mon vieux ils ne risquent pas de faire grand-chose tes gosses. Tu ne pourrais pas leur apprendre à dire OUI ? ...Des cons qui disent non, « le siècle en a plein ses tiroirs » comme disait Cesbron. Autrefois (« De mon temps » !) on ne gardait pas ses gosses à la maison. Le jour où j'ai voulu arrêter mes études, mon père m'a tout de suite trouvé deux places : derrière un guichet à la SNCF, ou derrière un guichet à la Poste.
Il n'y a pas de sot métier, mais croyez-moi que je les ai vite reprises, mes études. Pour devenir prof. Pas de sot métier on vous dit. J'ai regardé l'émission sur « Les Cinq millions de l'an deux mille ». Quand l'un des finalistes a dit qu'il était prof de maths, putain la bouffée de haine que j'ai sentie monter de l'auditoire ! Ce froid éloquent ! Je voudrais la voir disparaître, l'Education Nationale. Que ce soient un peu les autres qui s'y collent, tiens. Pas un jour de temps en temps, comme les fameux «intervenants extérieurs », mais tout le temps, tous les jours de la semaine et toutes les semaines de l'année.
On les verrait un peu les cadors, comme ce chauffeur de car qui commençait à nous dire « Mais ce n'est pas possible ! Vous n'avez aucune autorité sur eux ! » et qui a fini le voyage en avouant à bout de souffle : « Ah non moi je ne pourrais pas, je ne pourrais pas... » Il est vrai que maintenant les chauffeurs morflent autant que les profs. On verrait un peu, Monsieur le Boucher ou Monsieur l'Informaticien, ou l'autre con d'officier d'aviation qui venait de faire un cours sur l'aviation à des sous-officiers d'aviation : « Eh bien tu vois ce n'est pas plus difficile que ça, l'enseignement.
« Tu fais ton baratin et hop tu t'en vas. » Ben voyons. Il serait vite résolu, le faux problème de savoir si ce sont des fous qui postulent pour entrer à l'Education Nationale ou si c'est l'enseignement qui rend fou. Allez, venez-y, les parents d'élèves, venez vous supporter tous les fils de connards, et vous verrez au bout je ne dis pas d'une année mais d'un mois, dans quel état vous allez en ressortir. Chacun ne doit-il pas, comme dans une tribu africaine (du moins dans ce que nos théoriciens imaginent être une tribu africaine) enseigner à chaque membre de la tribu ce dont il a besoin pour survivre au sein de la tribu ?
Ou alors, si Monsieur le Dentiste ne veut pas enseigner la dentisterie aux gamins, mettons un DER GRÜNE AFFE (Le Singe vert) 15 – 96




patron à la tête de la classe ! Ça ce serait bien ! Un homme qui aurait peut-être des diplômes, mais surtout, un homme qui promettrait un Hemploi avec du Hârgent ! ...Qui donnerait du Hârgent à ses élèves, pour se faire respecter ! Pas de travail, pas d'argent ! C'est autre chose qu'une punition ! Puisqu'ils veulent travailler, ces petits cons ! (il y a ceux qui veulent rester chez papa-maman, et ceux qui veulent tout de suite se libérer, « gagner du fric », comme les grands...) Come aux Indes, comme au Guatemala ! au boulot les morpions ! À coups de pied dans le cul et que ça saute !
On aurait enfin des écoles qui marcheraient bien, avec du pognon (pas question de se faire engueuler pour quelques photocopies de trop comme dans certains établissements), et une spécialisation débouchant illico sur un emploi ! Et que de l'utile, pas de latin, pas de dessin, pas de musique – à moins que – tout est possible – une bonne étude de l'INSEE ne révèle que les cadres sont plus PERFORMANTS quand ils ont une bonne culture musicale ou picturale. ...Vosu ne voulez pas de patrons à l'école ? Vous ne voulez pas qu'on étudie l'énologie (j'écris comme ça exprès pour rectifier la prononciation) uniquement à Bordeaux et l'allemand seulement à Strasbourg ? Vous êtes des rêveurs, alors ? De toute façon j'entendais un jeune Allemand qui disait à une terrasse que ça ne servait à rien d'apprendre l'allemand, un vague patois sans doute, english is sufficient isn't it - mais qu'entends-je ? Vous avez autre chose à foutre que d'enseigner votre métier, votre expérience, à d'autres enfants ?
Vous voulez conserver les profs ? Ces incapables, ces pédophiles ? Qui ne travaillent que 18 heures par semaine ? Au fait, digressons : vous savez qu'il y a des gens qui travaillent encore moins que nous : les artistes ! Deux heures par soirée, et encore ! Les jours où il y a spectacle ! « Ah mais ce n'est pas pareil ! Eux, ils répètent ! » Ben nous aussi on répète, connard. Chaque fois que j'ouvre un bouquin je travaille. Des bouquins que tu ne comprendrais même pas le titre comme disait Coluche. LE SINGE VERT EST VULGAIRE, SANS NECESSITE. ON N'EST PAS DES BŒUFS TOUT DE MEME ?
ON COMPREND SANS AVOIR BESOIN DE TOUTE CETTE VULGARITE. Justement, j'estime que tous les livres et articles qui traitent de ces questions-là sont trop gentils, trop douillets, ou trop ronron technique langue de bois, moi mon truc c'est le vulgaire t'es pas heureux tu poses la revue. Et cessez de croire que je me prends pour quelqu'un de drôle ou d'original. Je fais ce que j'ai envie, comme les gosses de tout à l'heure. Bref, vous voulez des profs. Je croyais qu'ils étaient immatures. Vous savez même ce que j'ai entendu ? « vous n'avez pas quitté la mère. - Pourquoi ? - DER GRÜNE AFFE (Le Singe vert) 15 – 97




Parce que vous êtes des profs qui racontez entre profs des histoires de profs. » Et alors ? Il y a bien des flics qui racontent des histoires de flics à d'autres flics. Des infirmières qui racontent à d'autres infirmières des histoires d'infirmières. Qui c'est qui continue à jouer aux gendarmes et aux voleurs comme des gosses ? Nous aussi nous nous coltinons la vraie réalité à travers les gosses, et plus que vous ne le soupçonnez. Quel mal y a-t-il à réaliser son rêve d'enfants en jouant à l'infirmière ou à l'institutrice ? Et pourquoi cette formulation « Vous n'êtes pas sortis de la mère » ? Juste pour vexer, pour faire le plus de mal possible. Tu t'es vu, toi, l'écrivain, à toujours parler entre gendelettres d'histoires de gendelettres ?
...Parce que tu la connais mieux que moi, la réalité ? Tu dis ça parce que je touche mon salaire en fin de mois ? Parce que toi tu risques ton pognon à chaque pas ? Et alors ? Ce n'est pas la
sécurité que tu aimerais avoir comme tout le monde ? Voulez-vous parler de l'insécurité ? Vous croyez donc que le prof vit « en sécurité » ? Vous voulez dire « insécurité financière » ? C'est cela, pour vous, le véritable critère de la vraie vie ? On est un vrai homme quand on est en proie à l'insécurité financière, qui vous forme le caractère ? Vous en êtes là ? A cet anarchisme ? A cette adoration de « l'homme aventurier » ? Qui gagne son steak à la façon de l'ours qui dispute s aproie à ses congénères ? Soyez contents : je ne vous parlerai pas un poil de l'éducateur spécialisé. Qu'est-ce que c'est que cette connerie de vouloir ériger tes emmerdements en règle universelle ?
« Il faut se battre pour avoir son bifteak ? » C'est quoi, cette mentalité d'homme préhistorique ? C'est ça ton idéal ? Tout le monde se bat et que le meilleur gagne ? Je t'ai empêché d'être prof, moi ? « Il faut avoir de l'argent pour faire ses études » - pas vrai : j'ai eu une bourse. « Ah ! Mais les études ça ne m'intéressait pas trop. » - C'est ma faute si tu étais con ? Je ne t'ai pas empêché d'être prof, moi. De faire bac + 9, pendant que tu draguais les minettes sur les plages, moi je me branlais pour l'hygiène et je passais des diplômes pour un emploi à mi-temps payé à mi-temps, parfaitement, trouve-moi un toubib, tiens, qui ait fait neuf ans d'études après le bac pour se retrouver à 55 ans à 16000F par moi, trouve-le un peu qu'on rigole.
Quand j'ai dit mon salaire à une certaine jeune fille qui « faisait commercial », elle m'a ri au nez, vu que chez elle on embauche à 30 000 - d'accord, tu te fais virer pour un pet de travers, les profs ont la sécurité de l'emploi, eh putain, tous les métiers ont leurs avantages et leurs inconvénients, on est tous dans la même galère, qu'est-ce que c'est que ces façons de dersser les Français les uns contre les autres ? Alors comme ça, vous voulez bien des profs. A votre botte, mais DER GRÜNE AFFE (Le Singe vert) 15 – 98




des profs quand même. D'accord, j'ai la solution. J'ai toujours la solution, ben merde y a pas de raison que je sois le seul à ne pas être prétentieux.
...Le cours par ordinateur. C'est vrai, tout le monde veut qu'on y aille. C'est même au point qu'un prof de grec qui voulait faire du grec avec 13 élèves alors que le quota criminel est de quinze demandes s'est vu répondre : « Vous n'avez qu'à ouvrir un site sur Internet. » Mais la voilà, la solution ! Tout le monde sur Internet ! Plus aucun problème de discipline ! Qu'est-que c'est que cette histoire de groupe qui forme la personnalité ? Moi le seul truc que j'ai appris dans le groupe, c'est que je n'étais pas comme tout le monde et que je devais fermer ma gueule ou servir de souffre-douleur à tout le monde.
Le groupe est une école de vulgarité, d'égoïsme et d'exclusion. Quoi, le monde virtuel ? Il vaut bien l'autre. Ça fonctionne comment donc, en Australie, dans le bush ? Hush hush in the bush. Et puis ce que vous voulez aussi, c'est que vos élèves, ces pauvres petits, ne soient plus notés à la tête du client. Toujours cette hantise du « prof qui ne peut pas vous saquer ». Pauvres poires. Ça ne vous est jamais venu à l'esprit qu'on aime nos élèves ? Qu'on les chouchoute, qu'on leur met des points en plus pour ne pas les décourager ? Alors M. Bernard Defrance a trouvé LA solution - « rien que pour toi j'ai LA blqgue » - il suffit de faire faire les cours par certains profs, et de les faire noter par d'autres.
Bravo tu as tout gagné. D'une part le prof qui ne met pas de notes verra toute sa maigre autorité s'envoler. C'est l'autre qui comptera. Les élèves marchent à la note, on peut le déplorer mais c'est comme ça. Les années où l'on a essayé de supprimer les notes, les élèves n'ont rien foutu ou presque. Et puis les élèves ne vont pas manquer de demander : «Et vous, M'sieur, qu'est-ce que vous auriez mis ? » Le prof connaît l'élève. Il a l'intuition. Il pressent ses élèves. Il les attouche pa rl'intérieur, par le cerveau. Cer-veau, ça vous dit quelque chose ? Et il sait faire la différence entre la pauvre gosse qui s'escrime et qui souffre et qu'il faut encourager, et le grand dadais qui ne fout rien en ricanant et qu'il faut remettre à sa place.
Nous n'allons tout de même pas jouer les psychiatres pour savoir « pourquoi tu veux pas travailler mon gros nounours chéri ». Déjà qu'on fait des procès au SEITA (« S » pour « Service » bande d'ignares) pour avoir attrapé un cancer, sans oublier les pompiers qu'il faut réconforter après les missions difficiles, c'est quoi, ce monde de mauviettes ? Le monde que veulent les parents pour leurs enfants, voir plus haut. Méfiez-vous les gars, plus il y a de fraternité, plus le massacre se DER GRÜNE AFFE (Le Singe vert) 15 – 99




rapproche. Vas-y Céline. Nous surnotons en permanence, et parfois, l'élève atteint le niveau qu'on lui avait fixé d'avance. Eh bien soit. Faisons noter par un autre. Je ne vous explique pas les conflits d'autorité. L'art et la manière de saquer un collègue et sa méthode (je dois vous avouer que ça m'a démangé le jour où j'ai vu s'amener au bac un élève présentant le dialogue de Sganarelle et de Don Juan sous la perspective étroitissime des rapports entre maître et valet, rigoureusement incapable de me dire de quoi ils parlaient, alors qu'il ne s'agissait de rien de moins que de l'existence de Dieu – une paille – Maître Suprême, y compris de Don Juan qui le nie, bref une belle mise en abyme, bravo le collègue, mais j'ai saqué l'élève quand même – eh oui, l'élève doit être intelligent, scandale ! Et ne pas répéter ce que dit le maître, encore que ce ne serait pas si mal.
Si c'est un autre maître qui note, ce sera l'atmosphère d'examen et de bachotage non stop. J'ose espérer au moins qu'on ne formera pas un corps de maîtres enseignants et un corps de maîtres correcteurs. Sachez qu'un inconnu vous saquera toujours plus que le prof qui vous connaît, qui sait par quels ressorts on peut vous atteindre (je parle ici d'élèves normaux, pas de ceux qui pissent sur les radiateurs pendant le cours.) Alors, effet pervers, et finalement pas si mauvais que ça, on verra ce que valent très exactement ces élèves douillettement surnotés. Nous avons peut-être tort après tout d'être indulgents, la même loi, le même barème pour tous. Et à ce moment-là nos autorités verront enfin quelle est l'étendue du désastre – mais non, je rêve, il se passera ce qui se passe déjà maintenant, à savoir que nous serons submergés de directives prônant l'indulgence, et réajustant sans cesse les notes dans le sens de l'augmentation.
Ajoutez à cela que la plupart d'entre nous, et ça se comprend, refusera de dénigrer un collègue - sans oublier l'autre demeuré de Madelinqui veut nous rétribuer au mérite... au lèche-cul, oui ! ... Comme si on rétribuait les médecins au prorata des patients qu'ils arrachent à la mort, c'est vrai quoi, il y a quelque chose qui va encore plus mal que l'Education Nationale en France, c'est la médecine ! Plus de 500 000 morts par an, que fait la police ! Elle ajoute des morts, bon, OK., on ne peut pas discuter avec un rigolo.

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revue mal foutue, banale, choquante
et haineuse


LUTTEZ, RUSSES
Luttez, Russes, contre les ignobles Tchétchènes, transformez Grozny en parking. J'entends s'élever des voix de plus en plus nombreuses contre les affreux bombardements de la clique à Poutine (qui s'écrit "Putin" en anglais, salut Euronews, toujours aussi fauchés, au point de ne pas trouver le pognon pour traduire les bandes-annonces ? "Poutine", "Putin" : à dégager...) - en tout cas des qui ne devraient pas protester, vu qu'ils auraient intérêt à se faire oublier c'est bien les Ricains vu ce qu'ils ont fait à Guantanamo fermez le ban.
...Mais enfin, et là je vais tous vous prendre à contre-pied - "Il faut toujours bien indiquer au lecteur où tu veux en venir, il aime bien ça, le lecteur, de savoir où tu... - Ta gueule - qu'est-ce que vous voulez ? Une république à l'afghane ?
...Avec des femmes qui n'ont pas le droit de sortir de chez elles, des hommes chassés vers la mosquée à coups de bâton comme du bétail ? c'est ça que vous voulez ? Un régime soutenu et armé par les Américains (c'est bien ça : chez eux tu regardes une femme dans les yeux et elle te fait coffrer pour harcèlement sexuel, en Afghanistan elles ont tout juste le droit de se faire soigner ?)
Parce que c'est ça qu'ils nous préparent les Tchétchènes s'ils sont vainqueurs. Un régime à l'iranienne, où on lapide les femmes adultères, où on assomme à mort un pédé en lui poussant un mur de brique sur le corps avec un bouteur (en français : un bull-dozer) parce que les lanceurs de briques se souilleraient de faire ça à la main ? Ou comme l'Iran, où l'on poignarde encore à la sauvette les femmes qui vont à la piscine parce qu'elles vont dénuder leur corps ? Vous voulez que je vous dise une bonne chose ? Si les Russes avaient vraiment mis le paquet en Afghanistan, il y aurait eu un régime communiste soit, mais au moins les femmes auraient été libres d'aller et de venir, car il y a des gradations dans l'horrible, et le communisme n'était pas si terrible quoique.
Et si les Etats-Unis avaient mis le paquet au Viet-Nam on n'aurait pas eu les deux millions de morts au Cambodge, et si, et si... Alors bien sûr, on nous montre les vieilles et les enfants qui chialent et qui souffrent dans les ruines, puis-je tout de même signaler qu'à Dresde et à Berlin aussi il y avait des vieilles et des enfants de nazi qui souffraient sans l'avoir mérité. Ce n'est pas pour cela qu'il ne fallait pas écraser l'immondice nazi, même que ça fait comme la merde ça colle aux semelles surtout en Autriche. Même chose à Hiroshima. Les salauds japonais, même pas inquiétés, qui ont massacré 100 000 Chinois à Nankin en 38 (même que les spectateurs dans les cinémas se levaient en gueulant "Nous on est venus pour se marrer on n'a pas besoin qu'on nous montre ça"
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vive la France) - les quasi-nazis japopnais, ils l'ont bien cherché, Hiroshima, Nagasaki, et c'est toujours les mêmes qui trinquent, c'est banal de le dire : les femmes, parfois d'officier - bizarre, non?- et les enfants qu'elles ont élevés en parfaits petits Japonais militarisés ou des Hitlerjugend fanatisés, qui se battaient à seize ans dans les ruines de Hambourg avec des lance-roquettes déglingués.
On me dira : "Les informations sont fausses". J'ai entendu en 64 que des vedettes nord-vietnamiennes avaient attaqué des navires américains, et que cela constituait un casus belli. Sur le moment, à 19 ans, j'y ai cru ; puis j'ai appris que ce n'était pas vrai. Mais les Tchétchènes, ils ont vraiment attaqué le Daghestan, les Russes ont mis plusieurs semaines avant de les refouler dans leur pays.
A ce moment-là tout est faux, le lancement de la fusée habitée sur la lune a été tourné en studio, Napoléon n'a jamais existé, les chambres à gaz non plus, mais Jésus alors là oui, on a des preuves - !!! - et New-York est un montage en carton-pâte (je n'y ai jamais foutu les pieds et je ne suis pas près d'avoir assez de pognon pour me le permettre ) - tout est faux, alors.
Les types qui lancent leurs obus de mortier en criant "Allah ou akbar" (je te demande un peu...) c'est des figurants peut-être ? et qui prétendent avoir pour mission de conquérir le monde et de le soumettre à la charia ou prétendue "loi du Coran" ?
Vous savez la dernière ? Il paraît que ce sont les services secrets russes qui ont fait sauter les immeubles en plein centre de Moscou provoquant des centaines de morts ! ça ne vous rappelle rien, ce bobard ? Moi si : quand les obus serbes, parfaitement, serbes, tombaient sur les marchés à l'heure de grande affluence, vous aviez des saligauds pour prétendre que c'étaient les Bosniaques qui se massacraient eux-mêmes pour faire rejaillir la honte sur les Serbes !
Le cas n'est pas du tout le même en Bosnie naguère et en Tchétchénie maintenant : les musulmans de Bosnie sont musulmans comme je suis catholiques, c'est-à-dire à titre de référence culturelle. Je suis catho "comme ça", je ne vais pas bouffer de l'infidèle, étant d'ailleurs athée comme une petite cuillère.
Evidemment, on me dira que tout cela coïncide merveilleusement avec le désir du Kremlin de se refaire une santé en désignant à la population russe un bouc émissaire d'ailleurs immémorial. Cela me fait penser aussi à Clinton bombardant Belgrade pour faire oublier ses déboires de président-braguette... La richesse et la profondeur de ces arguments ne vous aura pas échappé. C'est
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minable au-delà de toute expression. Maintenant si vous m'avez lu jusque-là, compliments. Car franchement, vous trouvez ça malin, vous, de la part du Singe Vert, qui ne s'y connaît en rien, de jouer les va-t-en-guerre, sans être en possession de tous les éléments pour juger ? Parce que c'est un argument aussi, ça : tu n'y connais rien, ferme ta gueule. On ne t'a rien demandé. Mais alors il faudrait que tout le monde ferme sa gueule. Si je dois attendre de savoir toutes les vérités sur quoi que ce soit pour l'ouvrir, alors il va falloir que je laisse tous les autres dégoiser leurs conneries ?
D'accord, mais je ne vois pas pourquoi à ce moment-là je serais le seul à devoir la fermer. La seule chose qui fait que j'ai honte, enfin si peu, c'est que je rejoins Borgès, grand homme intelligent et tout (je ne m'emmerde pas) qui s'est mis à soutenir les Argentins contre les Anglais dans l'affaire des Malouines (en français : les Falklands) au nom du patriotisme argentin. D'accord, ces îles seraient mieux à leur place en territoire argentin, mais en 82, mieux valait encore le régime de Mme Thatcher que celui des colonels Videla y otros. Il faut toujours soutenir une démocratie contre une dictature, n'est-ce pas, les Irlandais ? C'est moche tout de même de se prendre pour un intellectuel même des broussailles et de faire le sale boulot du propagandiste guerrier.
C'est vilain la guerre. Ca fait bobo la guerre. Il faut discuter. Comme avec les Corses, où je suis sûr qu'ils sont des milliers à savoir qui est l'assassin du préfet Erignac ainsi que ses commanditaires. Là encore je n'y connais rien. Bon. Alors on va discuter.
Avec les Tchétchènes, autour de la table de négociations. Avec Hitler, on aurait dû se mettre d'accord avec un nombre limité de camps de concentration, un taux raisonnable de Juifs éliminés par an. Et me voilà une fois de plus à demander en fin de texte à ne pas me prendre au sérieux, à se gratter la tête avant de se lancer à dire des conneries, trop tard c'est fait.
Et cela d'autant plus que le Singe Vert est trouillard comme une diarrhée, qu'il n'enverra même pas son texticule à des ambassades de pays concernés, pour ne pas se retrouver comme un Salman Rushdie - vous avez remarqué ma modestie ? - avec une fatwa au cul - mais même pas, mon vieux, on ne fait même pas attention à toi, tu essaies de te rendre important mais tu ne comptes pas - je sais : TA GUEULE, comme d'habitude. C'est le coup classique : tu es choquant, tu nous emmerdes - et en même temps : mais tu es banal mon pauvre vieux, tu te bats les flancs poue exister, regarde-toi pauvre mec - banal, ET CHOQUANT . Faudrait vous entendre tout de même.
En tout cas c'est très laid en vérité de se défouler comme ça, de profiter d'une rage impuissante de pauvre type en mal de reconnaissance pour appeler au massacre. C'est sûr, une fois.
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Tiens je vais envoyer ça à des gens bien inoffensifs : à l'ambassade de Russie par exemple.
Et même pas drôle, en plus.
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Que se passe-t-il chers cons frères ? "Ecrire et Editer", l'organe du vieux CALCRE (..."contre le racket de l'édition"), journal sérieux donc, publie une interview de Laclavetine, lecteur chez Gallimard, ce qui n'est pas de la tarte. Qu'est-ce qu'il vient foutre là ? "Au nom de la pluralité, de l'ouverture et de l'information", sans doute ? Sans parler du délit de sale gueule (rien qu'à la photo je ne lui prêterais pas dix balles) - je me demande à quand une interview de Le Pen dans Charlie Hebdo, une rubrique "Néo-catho" dans l'Humanité ou des pages porno dans "le Pélerin" - faut être à la page, ah que tout le monde il a droit à la parole, ah que vive la démocratie. Oui, ben je dis non. "Des gens de bonne volonté" chez Gallimard, côté commercial, je n'en doute pas.
Mais pour ce qui est du comité de lecture, sans preuves, comme ça, par mauvais esprit, je rigole. Dès le début de l'interview, Laclarinette donne le "la", je cite : Le "comité Gallimard - de l'extérieur, ça fait franc-maçonnerie." - déjà, c'est insultant pour la franc-maçonnerie, et d'une - mais le plus beau c'est la réponse : "Une franc-maçonnerie ? Non, franchement." Il est-y pas beau l'adverbe ? "Franchement" ! Tu rigoles, Clavicule ! Tu nous prends pour des brêmes ou quoi ? c'est ça que tu veux nous faire avaler, par le cul ? sans démonstration, sans preuves, sans rien, un simple adverbe bien méprisant jeté comme un mollard à la face de l'enquêteur, "franchement" ? alors que le dernier des Pères Noël de Saône-et-Loire pressent à peine le quart de la moitié du huitième de l'infime partie des innommables magouilles qu'il a fallu déployer pour parvenir à ce poste enviable et bidon, je maintiens, bidon, de "lecteur chez Ggggâllimââârd ?
Je veux bien, tenez, soyons bon singe, que ces "personnalités très différentes" soient "réunies par la même passion de la littérature" : mais ils sont bien les seuls, car n'oubliez pas que l'écrivain qui réussit réunit les qualités contradictoires de la magouillite aiguë et de la naïveté la plus forcenée, ce qui en soi, déjà, d'accord, constitue un suprême grand écart du cervelet confinant au phénomène de foire, voire au génie. Petit naïf ! le Chef obéit à son directeur financier avec la même inéluctabilité, avec la même courbure de tête épouvantée que Zeus lui-même se pliait aux décrets de la sacro-sainte destinée, l'Anankè des Anciens, la Fatalité ! dis donc c'est tout de même pas toi qui va refaire le monde petit con ! ...tu m'étonnes Simone que "les modifications du comité so[ie]nt très rares !" A part ça ce n'est pas un club fermé ! Ben voyons ! Des "chercheurs d'or" ! Eh oui ! tu l'as dit Vlakatine ! de l'or en barre, pas littéraire ! tu vannes, la Clite ! Mais oui que les membres du comité de lecture sont pleins de "curiosité" et de "disponibilité" ! Je n'en disconviens pas ! pas du
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tout ! croyez-vous que je sois jaloux - si, vachement, tout de même. Non pas de la place de lecteur chez voir plus haut, c'est rémunéré au compte-gouttes, mais envieux d'édition chez voir plus haut, bien évidemment.
Quand je serai édité... je déviderai le même baratin que les autres, y a rien de tel qu'une édition pour vous lisser dans le sens du poil, rien de tel qu'un salaire de vingt smics pour vous chaser hors des rangs de gauche, faut être humain, mes râleries sont momentanées, ce qui leur ôte tout crédit, mais vous n'allez tout de même pas vous payer le culot d'exiger de moi une honnêteté ou une cohérence, non ? Est-ce que j'ai une solution, moi ? Est-ce que j'ai une tête ou un cul à proposer la moindre solution ? Ta gueule, je crie. Je hurle en lisant des âneries du genre "les manuscrits arrivent par la poste" : bien sûr, banane ! c'est même le meilleur moyen de ne pas être édité. Tu parles, que le patron "entérine pratiquement toujours l'avis du comité" - t'as vu ça où, l'Aspirine ? dans tes bouffées de pétard ?
Il s'en torche, le patron, de l'avis du comité. Tu ne t'imagines tout de même pas qu'il va publier un inconnu, ça va pas non ? Michel Deguy, dont l'ombre plane comme un fantôme au-dessus de nous depuis le début, a fort bien dit qu' "un livre, pour être publié, doit ne pas passer par le comité" – ce qui demeure pour moi, et je ne suis pas le seul, parole d'Evangile. L'ennui, c'est que l' Evangile en question a fini à la poubelle, parfaitement, au vide-ordures pour être exact, parce qu'on s'aperçoit bien hélas que l'auteur ménage la chèvre et le chou, crache dans la soupe mais pas trop au cas où on le reprendrait n'est-ce pas, alors il ne cite pas de noms, il tergiverse, il entasse les litotes, les « peut-être », il jacte beau style, c'est dommage, pour moi un écrit pamphlétaire doit brûler jusqu'aux couilles comme le fleuve Phlégéton, ça ne doit pas faire le bruit aigre de la petite cuillère qui racle le su-sucre humide au fond de la tasse.
De nouveaux auteurs ? Certes, mais certainement pas des inconnus. Les copains des copains à la place des copains, les copains des copains des copains, à la place des copains des copains, sans oublier les nièces et les neveux, et l'amant et la maîtresse, certes, mais pas des





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inconnus, faut pas déconner, on est dans un monde où c'est le pognon qui compte, et la féodalité, ça oui , mais la qualité littéraire, tu me fais marrer, j'ai les lèvres gercées. C'est pourquoi entre parenthèses (mais celle-là je ne vais pas la rater) les maisons d'édition, petites ou grandes, qui éditent des gens capables de se faire inviter pour une conférence dans la plus grande librairie de la ville, ne sont que des tremplins pour magouilleurs (car croyez-moi, il en faut de la magouille pour se faire inviter à tenir une conférence), et ne sauraient prétendre à la gloriole de "découvreurs de nouveaux talents", haha je rigole !
Parce que si c'est pour publier des magouilleurs et des grandes gueules qui, de toute façon, quoi qu'ils fissent, patates ou sandwiches en gros, seraient parvenus à réussir grâce à leur entregent, franchement ce n'est plus la peine de s'intituler "maison d'édition". C'est toujours les mêmes qui gagnent, qu'est-ce que tu crois, pauvre tanche ? En boucherie, en littérature, en politique, toujours les mêmes ! C'est mis "perdant" sur ta gueule, t'as pas encore compris ? Une maison d'édition qui ne veut même plus faire partie de l'annuaire AUDACE du Calcre afin de ne plus recevoir de manuscrits, qui ne veut même pas être mentionnée avec la recommandation de ne plus envoyer de manuscrits ce qui n'est tout de même pas prendre un risque majeur, qui veut donc travailler en circuit exclusivement fermé (« Nous avons nos réseaux, n'est-ce pâââs » - je cite !), ne mérite plus le nom de maison d'édition, mais de maison de publication.
Publier, non éditer : nuance. Vous savez ce que j'ai entendu ? ...que j'étais comme un petit fabricant de yaourt qui venait proposer son petit yaourt chez Danone, attends, attends, tu veux dire par-là que la yaourtière littéraire n'a pas besoin de mon produit ? Mais en voilà un aveu coco ! exactement ce que j'avais envie d'entendre, ce que je pressentais très exactement ! La littérature n'a plus besoin des écrivains ! Et celle-là : "Qui es-tu, pauvre petit trou du cul, pour oser te permettre de correspondre avec Monsieur le Grand Philosophe de la Mafia ? "M'sieu ! M'sieu ! je suis pas d'accord !" Mais s'il est si philosophe, ton mec, il ne va pas me mépriser, non ? Il s'intéresse à moi au moins en tant qu'être humain ?
Eh bien il m'a répondu, figurez-vous. Pour me dire qu'il ne pouvait pas me répondre, recevant jusqu'à vingt lettres par jour. O.K., ça je comprends. Mais le plus beau c'est que l'éditeur s'est permis de me balancer : "Tu vois, je t'avais dit qu'il te répondrait." Ce que je n'admets pas non plus, c'est qu'un éditeur se permette de traiter ses écrivains comme des clients d'agence immobilière qui ne doivent surtout pas se connaître entre eux. Au cas où ils se consulteraient dans son dos ! COLLIGNON HARDT VANDEKEEN DER GRÜNE AFFE / LE SINGE VERT 17 - 107




où ils s'apercevraient que Môssieu l'éditeur sert surtout d'obstacle à la communication avec son sac à fric (vide, mais qu'il cherche à remplir, ce qui est légitime d'ailleurs). Mais le sommet de la pyramide, le Grand Décideur, comme tous les autres éditeurs, petits ou grands, pense avant tout, et comment l'en blâmer n'est-ce pas, on ne peut pas nier de basket que nous vivons dans une société où seul entre en ligne de compte le pognon que tu risques (traduction : t'es fonctionnaire - t'es con) - le Super-Chef pense avant tout non pas à la littérature, mais au Phrik ! tu sais bien que de nos jours et de tout temps, on ne juge un homme qu'à la mesure de l'Hargent qu'il a risqué !
Si tu ne veux pas prendre de risques financiers, tu n'es qu'un pauvre con, une petite pointure ! Si tu ne t'es pas "donné les moyens" - qu'est-ce que ça veut dire, cette formule exaspérante ? cambrioler une banque ? mettre sa femme sur le trottoir ? jouer en bourse et gagner ? emprunter à des couillons en se gardant bien de rembourser ? revendre sa baraque ? - eh bien, tu n'es qu'un minable. De toutes façons le nombre de conneries façon "langue de bois" que je me suis entendu en milieu éditorial dépasse au mètre carré tout ce que j'ai pu entendre ailleurs. Exemple : "Si vous êtes bons, vous serez publiés. Il est impossible que quelque chose de bon échappe à la perspicacité des éditeurs, qui ont tout intérêt, n'est-ce pas, pour leur publicité, à éditer d'excellents textes." Bernard C. (car c'est de lui qu'il s'agit) prend alors entre les mains Mon Roman, se tourne vers mon éditeur d'alors et lui dit : "C'est un de vos amis ?" Et il flaire le volume d'un air dégoûté, "le retournant avec sa serre".
...Ben évidemment que j'ai eu recours à un ami pour me faire éditer ! Dis donc Nanard, comment as-tu fait toi-même quand tu as débarqué à Lyon de ton Jura natal ? Tu n'as pas eu recours à des amis par hasard ? Parce que tu veux nous faire croire que c'est l'excellence de ta prose qui t'a fait éditer ? Tu déconnes ? Tu t'es relu ? Il me demande ensuite, le grand homme : "Pourquoi n'avez-vous pas publié autre chose ?" Je réponds du tac au tac : "Parce que c'était mauvais." Je n'y ai même pas mis d'ironie. "Et qu'est-ce que vous allez faire ?" "Eh bien je vais tout récrire". Ce qu'il y a de bien avec Bernard C., c'est qu'il ne se rend pas compte qu'on se fout de sa gueule. 2è connerie : "Ecris-moi un chef-d'oeuvre et je te le publie." Comment, Editeur, te voilà capable de détecter un chef-d'œuvre ?
Peux-tu me dire d'une part pourquoi tu as publié tel ou tel connard dont tu savais pertinnemment qu'iil écrivait des conneries comme son nom l'indique, mais dans l'espoir qu'il te rapporterait des gros sous ? Comment discernes-tu le chef-d'œuvre ? Tu sais que même Victor Hugo COLLIGNON HARDT VANDEKEEN DER GRÜNE AFFE / LE SINGE VERT 17 - 108




a dû batailler (disons : magouiller) pour faire accepter ses "Misérables" ? Parfaitement, Les Misérables ! C'était trop sale ! texto ! Sais-tu à quelles honorables contorsions a dû se livrer Nadeau pour faire publier, diffuser, accepter Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ? Qu'est-ce que c'est qu'un chef-d'oeuvre avant publication ? Rien, que dalle. Un chef-d'oeuvre, ça se construit. Il faut être toute une équipe autour d'un bouquin, le lancer, se tenir toujours sur la brèche, télévision, journaux etc., et ensuite, ensuite seulement, quand il se vend, quand les gens s'habituent à l'entendre encenser sur tous les tons, alors seulement ça devient un chef-d'oeuvre, mais pas comme ça, hop, dans le cabinet de lecture d'un éditeur qui se prend pour Sainte-Beuve et Gide réunis.
En bref on ne s'aperçoit qu'un livre est devenu un chef-d'oeuvre qu'en consultant le tiroir-caisse, point, tiret. J'oubliais aussi les nombreuses et très pressantes pressions auxquelles j'ai été soumis pour demeurer surtout dans mon coin, ne pas me galvauder, ne pas figurer sur telle ou telle liste d'écrivains, en attendant qu'on vienne me chercher pour me faire un pont d'or, car une grande œuvre se fait dans l'isolement - mon cul ! Si tu es isolé, tu peux écrire des choses que tu juges extraordinaires, personne, tu m'entends bien, personne ne viendra jamais te chercher. Fais-toi connaître, agite ton cul, intrigue, intrigue, et à un certain moment on te dira : "Vous n'écrivez pas, par hasard ?" Ne dis pas si, surtout, malheureux ! (les magouilleurs n'ont pas besoin de ce conseil). Tu entendras alors ton interlotrouducuteur te dire : "De toute façon ça ne fais rien, vous écrivez n'importe quoi et notre rewriter saura bien vous présenter tout ça, et on le publie !" Il se peut que cette chose ait existé à toutes les époques, mais nous n'en savons plus rien. En revanche pour les auteurs contemporains la merde est encore toute fraîche, et c'est pourquoi je ne les lis jamais, car ils n'écrivent pas mieux que moi. Au moins avec les auteurs anciens, dont la merde est depuis longtemps séchée, momifiée, on peut se bercer des illusions d'une pureté. La renommée ? ce n'est jamais qu'un groupe de nazes qui se sont mis à se vanter les uns les autres à toute force et à persuader le public qu'ils étaient les meilleurs.
La patine du temps fait le reste. A partir d'un certain niveau d'écriture, il n'y a aucune différence entre écrivains, et le tri se fait en fonction des hasard, puis la tradition assoit son gros cul là-dessus et il est impossible à tout jamais de l'en décoller. Monsieur Laclavette-Machin dénonce si j'ai bien compris le virus de la gloriole chez tout aspirant écrivain, et tente si j'ai toujours bien compris de démontrer qu'un écrivain, ce n'est pas du tout ce qu'on croit, que c'est tout petit, tout banal, et que ça ne tire aucun avantage de sa situation. Nous vous croirions volontiers, Monsieur COLLIGNON HARDT VANDEKEEN DER GRÜNE AFFE / LE SINGE VERT 17 - 109




Latartine, nous ne demanderions même qu'à vous croire, si vous n'étiez pas en train précisément de parader dans les médias et de vous gorger à longues goulées satisfaites du traitement de faveur qu'ils vous attribuent. Ça s'appelle mollarder dans la soupe, exactement comme Deguy. Ces biens que vous feignez de mépriser, sachez qu'ils conservent encore et plus que jamais leur attrait pour tous ceux qui crèvent d'être inconnus. Comme disait un patron à son ouvrier : "Vous tenez donc tellement que ça à souffrir de tous nos soucis, à nous autres pauvres riches ?" Réponse : oui. Nous aimerions bien nous aussi profiter de quelques-unes de ces miettes de notoriété qui ne sont rien du tout paraît-il.
Avant de parler aux Soudanais des écœurantes indigestions dont ils souffriraient s'ils étaient gavés, commencez donc par leur donner un peu de nourriture. Un peu de pudeur Monsieur Laclabousse. Nous vous croirions volontiers disais-je, si vous n'étiez pas justement issu de ces écuries Gallimard. Si vous vous appeliez Dupont-Durand, si vous étiez publié chez l'Os qui Pue, ou chez Trucmuche-Lachouette, et si vous aviez obtenu un succès totalement inattendu, en dépit du silence et du poids de tout le cul des médias sur le couvercle des obscurissimes provinciaux qui ne connaissent pas l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Alors là, oui, nous vous croirions. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que c'est précisément Gallimard qui par votre intermédiaire crache dans la pâtée Gallimard pour bien prouver à tous les gogos que "vous voyez, Gallimard, c'est la liberté, l'objectivité, l'autocritique, carrément la révolution culturelle", j'en passe et des meilleures.
Parce que votre bouquin, si ça se trouve, il a déjà été écrit par une dizaine de bouseux inconnus, qui, eux, n'ont pas été publiés, ni même assurés de la moindre considération. MAIS LACLAVETINE, DU COMITE DE LECTURE, GROS COMME LE BRAS, AH ÇA ON EDITE, COCO. Vous pensez bien que je ne croirai pas un mot de quelque réponse que ce soit que vous pourriez perdre votre temps à m'envoyer, parce que je suis con, impuissant, méprisable, insignifiant, révoltant, répugnant, enfoiré, ridicule, ignoble, fielleux, lâche, trou du cul et fier de l'être. Ciao.

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