Blockhaus B




C O L L I G N O N
B L O C K H A U S B






« Cette pluie m’emprisonne. Je ne peux plus atteindre les arbres. »
Il y a son nom sur l’enveloppe.
« ...la prairie s’est détrempée jusqu’au centre de la terre... »LA CONSOMMATION TABLEAU D'ANNE JALEVSKI


Les oiseaux croassaient de toutes leurs forces. Il pleut depuis le premier du mois.
« Si j’avais de bonnes bottes, je pourrais remettre la lettre : c’est le même nom, mais
ce n’est pas moi . »
S’il traverse la prairie – le champ de boue, le cloaque – il deviendra une masse informe. Au mieux le vent l’encroûtera. Et puis, de l’autre côté des arbres, il y a le Fleuve.
« Celui qui porte mon nom a besoin de cette lettre. Plus que moi. La lettre, à moi-même, n’apportera que des tourments . »
Il habite loin, loin, au sec, dans son dos :
Formán Tikhonovitch Biédrinine
Blockhaus B
« Je ne suis pas cet homme. »
Les corbeaux dans le ciel font et défont des cercles noirs. Il tend les bras comme un fusil :
« Pan ! Pan ! »
Sans s’émouvoir, les oiseaux s’engouffrent dans une énorme boule d’arbres malades, au bord du marécage,puis, l’homme entreprend la traversée.
À chaque pas la boue monte aux genoux. Il regarde sa montre : quatre heures avant la tombée du jour. Il tâte le message dans la poche de sa chemise : il pouvait aussi bien tout laisser derrière soi. Les choses au pire, il trouverait au bourg une chambre sèche, un pantalon propre.
De trou en trou il se déhanche.
Le soleil perça les nuages réveillant des nuées de moucherons acides. Il eut le souvenir d’heures paisibles, de soirées à l’air libre, sur le banc, le jardin fait. De ce côté-ci du marais, à présent derrière lui, se trouvait Bostrovitsa, un gros village plein d’enfants placides. Devant lui, Gréménovo, où il n’avait jamais mis le pied depuis la destruction du pont – plus exactement, l’édifice branlait de toute part depuis l’attaque des Stukas. Ils avaient bombardé les réfugiés. Les autorité l’avaient déclaré impraticable.Dangereux. Il avait sauté, le pont, par ordre du voïvode.
Il fallait prendre le sentier.La boue, après la décrue, avait là aussi tout recouvert.
Les anciennes photos du Pont d’Aval le montraient aux jours de gloire, grouillant comme une fourmilière : bateleurs, charrettes, marmaille… c’était avant la naissance d’Endrick. C’était avant la mort du grand-père. Avant le bombardement.
L’homme avança, leva les bras, tira sur ses cuisses, laissa s’écouler un tonnerre de jurons. L’eau touche le ventre. Les sous-vêtements se sont trempés d’un coup. Il prendrait froid. Désormais coûte que coûte il fallait un docteur. Celui de Gréménovo. Pourquoi lui, Formán, douillet, grincheux, avait-il entrepris cette folie de vouloir à tout prix remettre cette lettre à son destinataire, dont il ne connaissait foutre Dieu que le nom, le sien ?
La vase remonta sous ses pieds. Bientôt la partie de son corps au-dessus des genoux se trouva hors de l’eau. Il souffla. Ses mains, demeurées sèches, vérifièrent encore sous la chemise que le message n’avait pas bougé. De l’autre côté de la digue il apercevait, sur le ciel gris, les premiers toits pointus de Gréménovo.
Les premières cheminées se mirent à fumer. Dans un bruit de succions alternées, il se dégagea au plus vite, gravit un perron sans rampe, redescendit quelques marches sur l’autre rive : il était sur le pavé, au sec, à Gréménovo. Il dégoulinait de saleté, mais nul, à part lui, ne foulait le sol irrégulier de cette demi-rue, à l’abri, face au marais. Formán repartit de l’avant. Il se sentit revivre. Il avait malgré tout retrouvé de l’inquiétude, malgré le jour encore haut, et en ressentit une BLOCKHAUS B 4








vague honte. Son reflet dans une glace extérieure – un tailleur en faillite - le persuada de chercher au plus vite non pas un médecin, mais un magasin d’habillement, pour remplacer son pantalon, devenu bloc de boue.
IL lui faudrait aussi des chaussures. Alors seulement il pourrait se présenter au Bloc B, Kuiaz Ulitza, et remettre décemment le message.
La vendeuse de pantalons lui effleura délicatement la braguette au moment de l’essayage. Il se contenta de lui réciter quelques vers. Elle n’avait pas encore allumé la lumière : la boutique baignait dans le gris. Formán oubliait sa mission.
La vendeuse l’entraîna dans une arrière-boutique plus sombre, où ils prirent un café sur une table branlante près d’un réchaud. Il découvrit sur son crâne à elle, derrière l’oreille, une cicatrice en relief.
« Ils m’ont interrogée un peu brutalement, dit-elle avec un pauvre sourire.
  1. Il ne lui demanda rien, le jour continua de tomber, la couronne bleue du brûleur prit une intensité vacillante. Bientôt ils se trouvèrent tous deux vêtus d’amples robes de chambre.
« C’est celle de mon mari, dit l’habilleuse. Il m’a quittée après l’interrogatoire. Et toi, que vas-tu faire ?
Il tira la lettre de la poche de sa chemise.
Tandis qu’elle prenait connaissance du message,une étrange torsion paralysa l’estomac de Formán, et il se sentit à la fois proche de l’évanouissement et rempli d’un étrange espoir, solide au-delà de toute raison. Il se leva pour marcher, passa dans le magasin où les vêtements, à présent, semblaient autant de fantômes suspendus aux épaules. Raides, parallèles.
Un miroir lui renvoya une image si effrayante qu’il chercha et trouva instinctivement un interrupteur. Les néons tremblotèrent, puis s’allumèrent brutalement dans un grésillement continu. La jeune femme le rejoignit, ferma le magasin de l’intérieur, baissa le volet de fer.
« Je m’appelle Viéritsa, dit-elle. Reste avec moi. Tu porteras la lettre demain.
À peine quitté son village – définitivement, il s’en avisait à présent – Formán devait à présent composer avec l’espèce humaine. Qui plus est, avec une femme – l’être le plus exigeant et le plus dévoué qui fût. Une vendeuse de pantalons, au visage rond et grave, avec une couronne de cheveux bouclés et une cicatrice au-dessus de l’oreille.
La chambre au-dessus du magasin donnait sur le marais. Ils avaient fait l’amour au rez-de-chaussée, sur des manteaux étalés à la hâte, en pleine lumière. À présent, la fenêtre éclairée découpait sur la vase et les plantes un grand carré glauque en contrebas de l’autre côté de la digue.
Même ici, de l’autre côté de l’eau et des joncs, au-delà des frontières de provinces, d’autres policiers sévissaient, d’autres tortures. Pourtant, Formán se sentait désormais en sécurité. Il ne pouvait être poursuivi pour les mêmes délits que Viéritsa – bien qu’ils eussent commis ensemble l’acte le plus répréhensible aux yeux de tous, en tous pays.
Mais la cicatrice était ancienne. Il parcourut encore du doigt la boursouflure sous les boucles, et la femme eut encore ce petit rire triste ou inexpressif. Dieu merci, ils s’étaient aimés tout de suite, sans tous ces atermoiements qui découragent l’un et l’autre sexe.
Ils éteignirent la lumière et se couchèrent sagement l’un près de l’autre, comme d’anciens mariés, en tirant bien le drap chacun pour soi, pour éviter les plis. Quand Formán se réveilla, il tenait Viéritsa par la main, le matin doux éclairait une chambre de dimensions modestes, à l’ameublement neutre, et il comprit pourquoi l’amour se fait surtout dans la nuit.
Mais il n’éprouva nulle amertume, rien d’autre que ce sentiment de douce sécurité. Viéritsa s’éveilla à son tour, et posa sur lui son sourire.
Ils quittèrent le magasin sans être vus.
« Il n’est que sept heures, dit-elle, et c’est dimanche. Cherchons ensemble le destinataire de ta lettre.
- Qu’y a-t-il d’écrit ?
- C’est une convocation au Commimissariat, dit-elle en souriant. Ils se sont trompés de province.
- Il faut trouver un autre pays, dit-il.
- Qui postera la lettre ?
- Est-il indispensable, avant notre départ, de tourmenter un inconnu ?
- Peut-être qu’ils le convoquent pour lui dire : « Vous êtes innocent ! ». Le ton général du formulaire ne semble pas déplaisant. Oui, cet homme va recevoir un certificat d’innocence.
- Cet homme porte mon nom.
Il demanda la lettre, l’ouvrit, se tourna vers le mur et la lut :
- Ce n’est qu’un formulaire ordinaire, dit-il.
- Nous sommes des gens ordinaires, dit-elle, nous faisons des choses tout à fait ordinaires.
Il hocha la tête d’un air dubitatif et remit la lettre dans sa poche. Il était propre à présent, presque élégant.
Le bourg tardait à s’animer. Ils se dirigèrent vers une gare en faisant le compte de leurs ressources.
Ils pensèrent dévaliser une station-service jaune et verte, mais ils se contentèrent de demander quelques smenks au pompiste. Il les leur tendit en riant : il connaissait la musique. Il ne s’aperçut pas que Viéritsa volait trois Karamélis. La police ne poursuit pas ce genre de chapardeurs. Dans le train, ils se partagèrent les Karamélis. Leurs dents se collaient, ils s’ouvraient la bouche l’un devant l’autre, se rappelant l’excellent farce du chien qui mâche un chewing-gum : le chien se tord la gueule et se racle le museau avec la patte. Le train démarra vers Sankt-Iresk.
Formán et Viéritsa se regardent gravement. Ils sont assis face à facesur les banquettes en skaï de Vonat-Kompanyi, sans billet, « après avoir risqué sa vie dans les marais » dit Formán. Viéritsa ne pense pas retrouver son emploi, parce que les néons du premier étage sont restés allumés.
« Un court-circuit est si vite arrivé ! »
Elle s’accuse et pleure.
Formán lui relève sa tête bouclée. Elle dit :
« Nous agissons comme des enfants ».
Formán tapote sa pochette : il lui reste la lettre :
- Un certificat d’innocence, c’est quelque chose !
Le train roule, ils examinent le paysage, l’un à l’endroit, l’autre à l’envers. Le train est un pont qui roule, entre le passé et l’avenir. Viéritsa espérait que l’Autre dirait la vérité, Viéritsa craignait le mensonge. Formán se sentait épuisé à l’avance de toutes ces confidences qu’il faut faire aux femmes.
« Une queue de sirène, qui empêche de marcher. »
Il dit cela tout haut, Viéritsa le comprit, posa sa main brune sur la main verte de Formán : ils pensaient les mêmes choses en même temps :
- Plus tard, dit-elle.
Ils se caressèrent le visage. Le contrôleur passa dans le couloir sans s’arrêter.
Formán et Viéritsa se retrouvèrent à 14h 38 sur le quai d’un pays tout à fait inconnu. Il flottait dans l’air une odeur marine. L’État de Wyczurie n’était pourtant pas si étendu. Le train s’était arrêté souvent, il n’avait jamais dépassé les 100kmh.
Ils contournèrent les bâtiments de gare :
« La Baltique » dit-elle.
C’est horrible, pensa-t-il.
La lettre était sur son cœur, il avait failli à son devoir. Viéritsa devinait tout. D’abord, elle prétendit que les frontières s’étaient déplacées. Qu’une décision administrative - « du fond de tes marécages, tu ne pouvais pas savoir ! » - avait repoussé les frontières de Wyczurie vers le nord et la mer.
Les uniformes avaient changé, mais il y avait toujours des uniformes. Ils interrogèrent un de ces hommes. Ils apprirent que les troupes d’Abimani s’étaient emparé sans résistance de la nation amie de Wyczurie, pendant les heures consacrées au sommeil.
Autour d’eux, dans la gare, dans les rues avoisinantes, et au centre ville, tout le monde souriait, soulagé. Les amoureux s’étreignaient dans les rues piétonnes. Le sol pavé de briques rouges figurait des rigoles, des troncs de cônes en pierres accumulées formaient au centre des allées des piédestaux de lampadaires.
Toutes les boutiques étaient fermées pour le dimanche. La zone commerciale butait contre un mur gris souillé de  tags. Ils revinrent sur leurs pas, trouvèrent une autre rue, défoncée, sans boutiques, aux trottoirs dentelés : la vieille ville des entrepôts, aux vitres brisées, reprenait ses droits. Mais il y avait eu ce rêve de vitrines, et l’on respectait le dimanche, cette année encore. Formán et Viéritsa marchaient main dans la main, évitant les dislocations du trottoir. Ils trouvèrent plus confortable de prendre le milieu de la chaussée, déserte, bosselée.
Formán se sentit l’estomac creux : le remords, sans doute.
- Tu n’as pas risqué ta vie. L’eau n’a pas dépassé ta poitrine. Le fleuve a changé son cours. « Je dois me débarrasser du message » dit-il à haute voix.
Ils le jetèrent dans la première boîte aux lettres venue : grise, avec un petit auvent.
- Je me sens mieux.
- Tu veux tout balancer, Formán. Un jour ce sera moi.
Il n’en savait rien. Il le lui dit, la serra contre lui, la fit avancer dans des rues ouvrières, et désertes plus que jamais. Les crampes reprirent : c’était la faim.
- J’aime mieux ça, dit-il.
- Préfères-tu rentrer ?
- J’ai de l’argent.
- Tu me trouves monotone ?
Il répondit seulement qu’il souhaitait rencontrer d’autres personnes pour fuir ensemble, plus loin.
- Mais je suis tout un groupe, dit-elle.
Viéritsa effectua un geste désespérément commun, mais qui provoque toujours l’émotion : serrant la taille de Formán, elle colla sa poitrine à la sienne et renversa le visage. Il lut dans ses yeux beaucoup de foi tranquille.
- C’est justement la religion du groupe qui a tué notre pays, dit-elle.
Il se dégagea doucement. La rue, sonore, descendait vers la mer. Après un passage à niveau, ce fut la plage, la Baltique, les boîtes à conserve, un soleil clair sorti des nuages. Formán retroussa son pantalon, courut vers une barque et la mit à flot. Ils s’y étendirent et se laissèrent dériver, confiants dans la force de leurs bras et dans les rames sèches au long de leurs corps. Et quand ils se furent accouplés, c’est-à-dire collés côte à côte sans ôter leurs vêtements, une heure sans mouvement, Formán passa la main sous une pale de rame et sursauta : une enveloppe sèche était camouflée là, qui portait son nom, et l’adresse de l’autre encore. Il secoua Viéritsa, lui mit l’enveloppe sous les yeux. Ils l’ouvrirent à grands coups saccadés. La barque roula. « Un instant », dit la femme en posant un doigt sur la bouche de Formán. Si tu me rejettes, tu me trouveras toujours sur ton chemin ». La lettre disait « Rendes-vous à Copenhague ». Il empoigna les rames. Déjà l’hélicoptère de ronde avait pris son tour dans le ciel du dimanche.
D’abord ils furent pris pour de paisibles canoteurs. Le ciel restait dégagé, il régnait enfin une douce chaleur. Bientôt, comme ils longeaient la frontière des eaux, la voix du haut-parleur, tombée du ciel, leur enjoignit de regagner la zone autorisée. Ils se rallongèrent au fond de la barque. Pendant trois jours, au centre de détention pour hommes, Formán refusa de manger. Viéritsa fut mise avec les femmes à Voïdansk. Tous les soirs, à la même heure, les gardiens des deux prisons tournaient les clés jusqu’au lendemain matin. Tous les deux dessinaient sur les murs un plan imaginaire de Copenhague. Dans leur ignorance, ils multipliaient les canaux,si bien que leur Copenhague finissait par ressembler à celui d’Amsterdam.
Les gardiens tolérèrent cette innocente manie. Bientôt, les murs de presque toutes les cellules, dans les deux prisons, se couvrirent de graffitis, puis de fresques. Cela détournait les prisonniers de toute tentative d’évasion. Les récidivistes, lorsqu’ils retrouvaient leurs murs, admiraient de nouvelles perspectives. Un codétenu initia Formán aux échecs. À Voidanek, Viéritsa écoutait les récits de voyage d’une nouvelle amie. Celle-ci prêtait l’oreille aux anecdotes de la petite vendeuse de pantalons, débitées d’une petite voix honteuse. La gardienne se mêlait à la conversation, avant l’heure du couvre-feu ; parfois, elle récitait du Fejtö, scandant les vers avec son grand porte-clés rond, comme sur un tambourin à cymbalettes.
Ils ne faisaient pas de cauchemars dans leurs cellules respectives. Dans la prison pour femmes, la garde présentait aux détenues des grilles de mots-croisé, dont elle gommait régulièrement les solutions. Ni tortures ni sévices dans ces établissements-là.

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