BAGATELLES DE LA MORT - ABONDAMMENT ILLUSTREES

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BAGATELLES DE LA MORT



BAGATELLES DE LA MORT

Ex « Glossaire»

refusé aux éditions de la M. par un publicateur vétilleux,

puis accepté avec reconnaissance

aux ÉDITIONS DU TIROIR

Semper clausus
MORS, MORTIS
La rédaction de cet ouvrage me fut proposée par un de ces « petits éditeurs indépendants », drapés dans leur inénarrable opposition aux industriels de la bouquinasserie copinassière. Ce publicateur hélas crut pouvoir à son tour se livrer au sport favori de tous ceux, petits ou grands, qui, les doigts crispés sur la clé de l'armoire aux confitures, se complaisent à faire danser sur leurs pattes arrière les cochons d'écrivants : « Ceci ne convient guère, cela doit se changer,
supprimez donc aussi ce chapitre de merde.

Il eût fallu que mon ouvrage fût didactique, mais pas trop, humoristique, mais pas trop, complet mais pas trop, bref : des conditions de parution tout aussi confuses et touffues que ces fameux critères labyrinthiques où vous ligotent les femmes sitôt qu'elles soupçonnent que vous voulez (horreur !) coucher (beurk) avec elles : vous vous y empêtrez tant et si bien, tas de porcs, que finalement le parcours du combattant cesse faute de combattants, lesquels s'en vont aux putes par exemple - mais je sors du sujet. Nous avons donc volontairement multiplié, à notre seul gré, méandres, coq-à-l'âne et culs-de-sac, non sans recourir, plus ou moins judicieusement, à la Grande Pute Internet.
Or il se trouve que personnellement, comme tout un chacun, nous écrivons, et que, l'âge venant, nous jouissons désormais de la chatouilleuse outrecuidance de n'avoir plus à tolérer la plus infime leçon d'écriture, excepté de nous-même. Voici donc mon « Glossaire de la mort » personnel, à ma sauce, que j'ai plaisamment intitulé
MORS, MORTIS 
en latin, langue dont les antifascistes finiront bien par débarrasser l'enseignement (merci Jean-Charles, merci Jacques Brel Rosa rosa rosam, eh oui, même les génies chantent des conneries). Tel est mon incipit, à prononcer inn-si-pitt, et non pas « inn-ki-pitt », tas de barbares. . De même, la fin ne se dit pas un « excipit », mais un « explicit », ex-pli-sitt ». Un jour en effet, l'éminent Arnozan, chirurgien bordelais (1852-1928), assistait l'un de ses maîtres, qui se fût senti déclassé de céder la main ; soudain ce dernier par inadvertance déclencha une hémorragie abdominale.
Se tournant alors vers son assistant, il s'écria carnifex, carnificis ! se traitant ainsi lui-même de « bourreau » ; à quoi son brillant disciple répondit flegmatiquement : Vous déclinez, Maître. Or c'est bien du perpétuel déclin de la vie que traitera cet ouvrage, Mors, Mortis. C'était notre ubrique Quand on ne sait plus le latin, on ferme sa gueule. Quand on est mort aussi, d'ailleurs. Mais en attendant, comme disait la Fréhel (1891-1951), Fermez vos gueules, j'ouvre la mienne.
Voici donc la liste des rubriques prévues : pour des raisons de répulsion personnelle, nous n'avons pas souhaité poursuivre au-delà du F.
DE PROFUNDIS
DEUIL
DISPARUS
DON DE SON CORPS
EFFUSIONS
EMBAUMEMENT
ENFANTS
ENFER (MORTALITÉ INFANTILE, MORTS-NÉS)
ENFER(S)
ENFEU
ENTERREMENT
ÉPANCHEMENTS (larmes...)
ÉPIDÉMIE
ÉPITAPHE
EUPHÉMISMES
EUTHANASIE
EXÉCUTIONS (FUSILLER, GUILLOTINE, INJECTION LETALE, LAPIDATION, LYNCHAGE, PEINE DE MORT, PENDAISON, ETC.)
EXTRÊME – ONCTION
FAUCHEUSE
FLEURS ET COURONNES
FOSSE COMMUNE
FOSSOYEUR
FUNÉRAILLES
Et dans notre fosse commune :
(FUNÉRARIUM, HÉRITAGE, HYPOGÉE, INCINÉRATION, INHUMATION, JUBILÉ, KADISH, KOUBBA, LIMBES, LINCEUL, MACABRE, MACCHABÉE, MARIAGE AVEC UN MORT, MAUSOLÉE, MEURTRE, MILLE MORCEAUX, MONUMENTS AUX MORTS, MORGUE, MOMIE, JUPPÉ.
MORT AU CHAMP D'HONNEUR, MORTALITÉ, MORTS VIVANTS, NÉANT, NÉCROMANCIE, NÉCROPHILIE, NÉCROPOLE, OBITUAIRE, PARADIS, PARRICIDE, PLEUREUSES, POLLUTION, POMPES FUNÈBRES, PROFANATION, PSYCHOPOMPE, PURGATOIRE, REPAS DE FUNÉRAIL, RÉSURRECTION, R.I.P, ROUE, SALUT, SARCOPHAGE, SÉPULCRE, SQUELETTE.
SUAIRE, SUICIDE, TERRE, THANATOPRAXIE, TOMBES, TRIOMPHE DE LA MORT, TUEUR, TUMULUS, TURBE, URNE, VANITÉS, VENDETTA, WILDE, ZIGOUILLER, ZOB)



AVANT-PROPOS


Il me vient une multitude de lieux communs : chacun n'en sait-il pas autant que moi sur la mort, c'est-à-dire rien ? la mort n'est rien, ce qu'on en sait, moins encore. L'avant-propos ? c'est la vie. La question en effet n'est pas tant de savoir s'il existe une vie après la mort, mais s'il en existe une avant la mort (dixit Rabhi, Pierre). Rien ne sera vraiment de moi dans ces pages, pour l'excellente raison que "l'on vient trop tard, et tout a été dit, depuis qu'il y a sur terre des hommes, et qui pensent" ; avant La Bruyère, Montaigne pour sa part affirmait que "Philosopher, c'est apprendre à mourir", et cela non plus n'était pas de lui. Cette avalanche de références hérissera tous ces ingénus qui vous exhortent à "donner le meilleur de vous-mêmes".
Ils ont tort assurément, car tous ceux que nous avons cités possèdent le point commun d'être morts. Car celui qui prétend à l'originalité (je pouffe) est très exactement semblable à celui qui voudrait écrire, en se passant du dictionnaire par exemple.
"Il faut être ignorant comme un maître d'école

C'est imiter quelqu'un que de planter des choux. » - petit dernier pour la route.
Voici donc, Mesdames, Messieurs, et autres, un assortiment que nous avons intitulé
MORS, MORTIS. ou mieux encore
BAGATELLES DE LA MORT


Exergue : "La vie n'est que l'usufruit d'un agrégat de molécules" Edmond (ou Jules) de Goncourt, 22 juin 1862


X
X X
ABSOUTE
La multiplication des formalités et des liturgies ont pour but de ritualiser, voire fétichiser la catastrophe de la mort plus complexement encore que les conjurations de chacun de nous dans nos toilettes ; car un jour, c'est sur toi qu'on tirera la chasse.
L'absoute est donc une prière au-dessus du cercueil catholique, avant qu'on l'emmène au cimetière ("c'est comme les chiottes et le cimetière : quand faut y aller, faut y aller" (Truffaut parlait des planches ; celles du théâtre valent bien celles du cercueil). Malgré le sacrifice du Christ en effet, malgré le baptême qui lui aussi délivre du Péché Originel, en dépit de l'immortalité bienheureuse promise par Yahweh aux descendants d'Abraham (...quam olim Abrahae promisisti), et de l'infinie miséricorde divine, même après le sacrement de l'Extrême onction, nul ne sera totalement, intégralement rassuré sur son bonheur posthume avant que le prêtre n'ait prononcé l'absoute. Ni même après.
L'édulcorant concile Vatican II, qui a châtré du rite tout ce qui pouvait faire peur, appelle cela désormais "dernier adieu". Il est vrai que le prière primitive comportait la fameuse formule Dies irae dies illa - "jour de colère que celui-là, jour de calamité et de misère, qui résoudra le monde en cendres - donne-leur, Seigneur, le repos éternel, et que la lumière brille à jamais sur eux » - c'est ainsi que passe à la trappe, avec le défunt, l'un des plus beaux textes du rituel romain ; on ne demande même plus à Dieu de vous absoudre : il montre une telle miséricorde, n'est-ce pas, que le pardon nous sauve par automatisme : la mort n'est-elle pas déjà un supplice suffisant ? Ô humains ! On ira tous au paradis. Ô téléspectateurs ! vous encensez le corps du défunt, « demeure désertée de l'Esprit », trop souvent déjà de son vivant ! et demain poussière !...
Vous l'aspergez de la même eau bénite qu'au-dessus des fonts baptismaux ! A l'occasion d'un enterrement, je faillis même laisser tomber bruyamment le goupillon sur la caisse, faisant hélas de mon signe de croix, in extremis, un bredouillement gestuel : mimique d'athée. « Maman, pourquoi on enterre grand-mère ? - C'est pour qu'elle repousse, mon enfant. »
ABSURDE cf Lazarus

ACCIDENTS
Ça n'arrive qu'aux autres. On s'entasse entre filles soûles à six dans la bagnole, et on fonce - "elles y sont passées toutes les six !" nous disait le cafetier de Poitiers, tout content, bien fait pour leurs gueules. Elles fêtaient leur succès au concours d'infirmières ! et puis les filles, c'est bien connu, ça fait marcher les garçons, et encore plus les gros patrons de cafés qui n'auraient jamais touché leur cul. Rappelez-vous aussi ce jeune homme de 15 ans fauché dans un village du Gers, et ce vieillard qui criait par sa fenêtre : "Pourquoi la mort ne m'a pas pris moi, qu'est-ce que ça pouvait me foutre, à 95 ans ?" Et sur une tombe à Chantonnay, Vendée : "Pourquoi à 20 ans ?" - pas un mot, pas un monument pour le drame ferroviaire du 16 novembre 57, 29 morts. Avez-vous observé que dans le journal, les faire-parts usent et abusent d'une expression à laquelle nul ne prend plus garde : "le décès de M. ou Mme Untel, survenu à l'âge de 91 ans ? "La mort ne surprend pas le sage » assurément - mais c'est toujours la plus révoltante injustice.
Jean Rostand le répète : toute mort, à tout âge, est un scandale, car l'homme n'a pas été créé pour mourir. A cent ans, il a toujours soif de vivre. Qu'il soit maudit, celui qui n'a plus soif ! s'écrie ce berger de Kazantzaki (vous savez, celui "qu'il ne sert à rien d'étudier pour le bac") - le Christ en croix lui même a dit "J'ai soif" ; on lui tendit une éponge de vinaigre et d'eau, comme à tous les soldats de Rome, lorsque la trop longue étape les avait exténués.
AGONIE
L'agonie, c'est l'"agôn", le combat ; du verbe "ago", "je vais", "j'avance", contre la Mort, pech Merga.. L' "agôn", c'est aussi le concert : au point que les premiers Romains, ploucs incultes, exigèrent que les musiciens grecs - « Qu'est-ce que vous attendez ? battez-vous !" jusqu'à ce que tous se cassent la gueule à grands coups de lyres et de cymbales. L'agonie de l'homme est le grand discord mental et physiques, la lutte désespérée des ultimes forces. La pétrification finale avant la mise en bière puis en pierre. Le père Thibaut de Roger Martin du Gard se sent assiégé par une immense marée battant son cerveau tétanisé. Péguy déjà s'était exprimé sur le corps, ce "brave garçon prêt à toutes les peines et fatigues qu'on veut bien lui demander, mais qui au dernier moment, lorsqu'il s'agit de se détruire, se regimbe, et lutte de toutes ses forces".
Les étrangleurs de condamnés déploraient que leurs conseils ne fussent jamais suivis : "Laissez-vous faire, et vous ne sentirez rien : une seconde suffit." Tout le supplice est de se débattre : si l'on gigotait moins, on ne souffrirait pas. Voyez le pendu qui se convulse au bout de la corde : onze minutes d'agonie avant rupture des cervicales. Ou non. Dernièrement encore, la famille elle-même d'une victime iranienne envahit l'échafaud et dépendit l'assassin plutôt que de jouir de la barbarie de son exécution. L'agonie est parfois réclamée : "Vous me volez ma mort", aurait dit en 1969 le Père Boulogne, greffé du cœur. « Flamme vacillante prête à s'éteindre » dit le judaïsme. "Cette personne doit être soulagée et rien ne doit être fait pour hâter sa mort ni préparer son enterrement." Maria Bashkirtseff, orthodoxe, confie à son journal : " Il ne restera bientôt plus rien de moi... rien... rien ! C'est ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'ambition, souffrir, pleurer, combattre, et, au bout, l'oubli !... comme si je n'avais jamais existé." Puis elle ajouta : "Voyez cette bougie à mon chevet ; lorsqu'elle s'éteindra, je mourrai." Les chrétiens adorent un agonisant ; certains évêques, afin de moderniser l'image de l'Église, ont suggéré de représenter le Christ en croix revêtu d'un short de plage, vert à pois rouges. Devant le tollé des ultraconservateurs, cette mesure fut rapportée.
X
Les savants distinguent plusieurs phases dans l'agonie : l'incrédulité, le désespoir, le marchandage ("Si je fais ceci, ou si je dis cela, peut-être la mort m'accordera-t-elle un sursis") - puis la colère, enfin l'acceptation. Depuis la circulaire Laroque en 1986 il nous reste toujours les soins palliatifs), pour lesquels nombre d'hôpitaux possèdent une chambre au bout d'un couloir. J'y fus un jour entreposé faute de place, dans la section « maternité », cherchez l'erreur disaient les infirmières, cherchez l'erreur. Souvent le moribond refuse toute nourriture ; mais ce symptôme ne saurait être un indice irréfutable. Et jamais je n'ai vu en meilleure forme le petit vieux du fond de jardin que la semaine qui précéda sa mort : cette reviviscence, cette rémission, survient souvent, en effet ; Francesco Piave, librettiste de la Traviata, en a tiré des effets particulièrement pathétiques.
D'autres sentent la mort venir : les paysans de Tolstoï s'allongent, et attendent. Mon chat pour mourir s'est glissé d'un coup sous l'armoire, d'où je suis allé l'extirper pour le promener une dernière fois, tout ballottant, sur mon épaule. Puis je l'ai enterré. C'était le jour du tsunami en 2004.
Les proches perçoivent souvent un changement bizarre de comportement chez le futur défunt, qui ne saurait prévoir évidemment sa crise cardiaque : le voici qui se met à tout ranger, à tout régler, comme si tout son corps, à son insu, savait. Et puis, chacun sait cela, nombre de moribonds s'agrippent à leurs draps et les ramènent, comme à l'avance, sur eux. C'est le symptôme de la cueillette.
Mais aucun symptôme, aucun assemblage de symptômes, ne peut être considéré comme preuve définitive. Naguère on tirait le rideau sur ses tringles autour du mourant, ce qui substituait au spectacle obscène de l'agonie une obscénité plus forte encore. Désormais le malade ne reste plus seul, mais c'est l'entourage qu'il faut alors entourer. Ce que ressent le malade, en revanche, ne peut en aucun cas s'imaginer ; c'est une expérience qui nous est à chacun réservée, absolument incommunicable, à supposer que nous ayons une agonie. On s'imagine que l'agonisant souffre, et il ne souffre pas ; ce peut être aussi le contraire. Il peut aussi bien jouir de visions apaisantes ou paradisiaques, achever son existence dans l'exaltation de la suprême connaissance.
Veut-il poursuivre ? Veut-il cesser ? Veut-il, seulement  ?… Pour le médecin ou l'équipe soignante, l'agonie ne se prouve pas, mais se pressent : Mors certa, hora incerta. Consultez le site du Dr Michel Cavey : tout cela reste très énigmatique, dit-il. "L’agonie est une phase où le malade présente des troubles de la conscience qui rendent bien aléatoire toute évaluation de sa volonté." « C’est un moment impressionnant, où les professionnels les plus aguerris ont tendance à perdre leur esprit scientifique ». Parfois aussi tu meurs, juste le temps d'un spasme. On appelle ça la Mort Subite, une fois. Ou la mort suce-bite pour Félix Faure (1841- 16 février1899)
AMADEUS EN ACCÉLÉRÉ
Les rires de Tom Hulce : « du métal qui raye du verre», écrivait un contemporain – fracassent le film Amadeus de Formàn comme autant de ruptures obscènes : explosion animale, sensualité - stupide, vulgaire et ridicule bouffonnerie ; une joie de vivre, une hystérie, une fêlure d'angoisse, la surgissante remontée d'une pulsation sismique. De plus, tout génie est un monstre. Au sens latin de « témoignage », « démonstration de la force des dieux » . Tout génie est un fou. Nul n'a pu enregistrer le rire de Mozart – un ignoble hennissement outrageusement niais dans l’Amadeus de Forman – qui eut l'idée de cet immondice auditif ? le réalisateur en personne ? Hulce ? un assistant au son ? Pourquoi ce rire trouve-t-il sa place en ces BAGATELLES ? car "l'homme est un bouffon qui danse au-dessus d'un précipice" - ce qui s'applique à Wolfgang on ne peut mieux - surtout dans cet atroce montage où d’abord se bousculent les six éclats de rire chevalins du génie – achevés d’un coup sur l’ultime et glaçant glissement de la dépouille ensachée dévalant d’un trait par le battant d’extrémité de cercueil à la fosse commune, dans un nuage de chaux vive. Et c’est précisément l’instant que notre corps choisit pour éclater de rire, tandis que coule sur mon dos la trace froide du Reptile.

"Tu n'es qu'un maillon d'la chaîne
Tu n'es qu'un moment d'la vie
Un moment de joie de misère
Et puis on t'enterre
Et puis c'est fini."
Ainsi s’exprimait dans sa complainte le grand Mouloudji en 1954.
...Quant à l'enfouissement dans la fosse commune de Mozart, il est à mettre dans le même linceul que ce fameux chien de Mitterrand qui suivait le cercueil parce qu' "il voulait un os". Mozart fut en fait enseveli de façon parfaitement honnête, au fond d'une tombe dite « communautaire » (« Gemeinschaftsgrab“) de seize places, 4 couches de 4. Les cimetières de Vienne étaient surchargés. En troisième classe, pour 11 florins comme tout le monde : sa veuve désespérée (qui n'assistait pas aux obsèques, ainsi que l’auraient fait toutes les honnêtes femmes) n'aurait pu payer plus. Le cercueil, en effet, pour ce prix-là, était réutilisable. Croix et inscriptions restaient interdites, par manque de place.
Et puis, en ce temps-là, plus sincère que nous n'imaginons, cela n'avait aucune importance, surtout pour Mozart lui-même, franc-maçon et croyant. Ce n'est guère que depuis deux siècles que nous accordons une grande importance aux tombes et à leur visite, coutume d’ailleurs elle-même à présent en perte de vitesse. Beethoven, Brahms, ont leurs tombes, dans le "carré des musiciens" du cimetière de Vienne, à visiter de préférence un jour de vent et de neige ; mais Wolfgang n'a pour nous émouvoir qu'un cénotaphe, un tombeau vide.
ÂME
L'âme est une petite personne aux traits du défunt, s'élevant vers les cieux à petits coups d'ailes rapides (parfois de part et d'autre d'un minuscule cerveau, mais c'est bien irrespectueux). L'âme, pour les Égyptiens, ne repose pas dans le cerveau : sinon, l'encéphale ne serait ni touillé à grands coups de tringles ni évacué comme une morve à travers les narines avant toute opération d'embaumement ; il faut au contraire prendre place nette dans un corps parfaitement asséché. Les conceptions de l'âme, étincelle divine prisonnière d'un corps aussi pesant qu'opaque (à Bana) pour s'ascensionner vers l'Âme Universelle - tiendraient une bibliothèque.
Relier l'existence de l'âme à celle de la survie individuelle (car certains, comme Lucrèce, tout en refusant de nier cette part de nous-mêmes, lui refusent l'immortalité (à quoi bon dès lors s'encombrer de ce concept, puisqu'il équivaut au "principe vital", de même que les effets soporifiques de l'opium s'expliquert, si l'on peut dire, par les "vertus dormitives" d'icelui..., beau truisme - mais le bouddhisme ne croit pas non plus à la survie individuelle)  – une telle conception, même considérée comme "allant de soi", surchargerait, elle aussi, de pleines étagères.
Mentionnons encore, au hasard de nos encyclopédies, l'être de l'avoir-été que Walter Otto découvre au chant XI de l'Odyssée, où les âmes remontées en surface ne sont rien de plus qu'aux Enfers : à la lettre, l'ombre d'elles-mêmes. Elles seront, dans Les Lois de Platon, "le mouvement qui se meut soi-même", ce qui n'est pas plus clair. Ou bien "l'acte premier d'un corps organisé" (Péri Psychès) chez Aristote (on progresse...) ; Descartes la place hors du corps, mais communique avec lui par la glande pinéale ou pituitaire (hypophyse). Les chrétiens, depuis Augustin et le pape Zosime en 418, la souillent d'un hypothétique "péché originel", racheté par le Christ mais qu'il faut racheter encore une fois par le baptême, et racheter sans fin par une vie de vertus ("l'entité souffrante" de Bernanos, éleveur de vaches au Brésil pendant l'Occupation) - nous voici tout réconfortés.
Le Coran, plus humble, déclare "Et s'ils t'interrogent au sujet de l'âme, - dis : "l'âme relève de l'Ordre de mon Seigneur". Et on ne vous a donné que peu de connaissance." Quant à ceux qui auraient vu le corps du Christ après sa mort, il s'agissait bien sûr, pauvres naïfs, de son simple "corps astral" ! Pour terminer dans la franche rigolade, apprenez qu'en 1907, on a mesuré le poids de l HYPERLINK "http://fr.wikipedia.org/wiki/Poids_de_l'âme"' HYPERLINK "http://fr.wikipedia.org/wiki/Poids_de_l'âme"âme : 21 g. C'est sans réplique. C'est scientifique. Dixit Duncan McDougall, éminent expérimentateur new-yorkais (1907). « Nous n'avons pas trouvé d'âme sous nos scalpels" avait
précédemment fanfaronné le chirurgien Cabanis, qui rendit la sienne à Meulan le 5 mai 1808. Ce faisant, dit la pintade, il rendait le dernier souffle (en grec, "psychè" ; "l'âme", aussi "atma" pour les hindous…) - le corps pèse en effet 21g de moins après la mort : du vent. Victor Hugo sur la tombe de Balzac proclama aux quatre vents (se tournant vers les quatre directions pour qu’une partie de l’auditoire ait toujours pu entendre un quart de son discours) : "De pareils cercueils démontrent l'immortalité (...) il est impossible que ceux qui ont été des génies pendant leur vie ne soient pas des âmes après leur mort".
Encore cette réunions des grandes âmes à la masse d'une hypothétique Mère universelle n'est-elle tolérée qu'à grand renfort de moues, car le moindre Georges Dupont voudrait bien subsister avec sa propre âme bien à lui, pour les siècles des siècles : il jouerait à la belote et redemanderait une bière – oui, bon… « Qu'est-ce qui est le plus sacré, La république de Platon ou la bière de Dupont  ? Vous avez quatre heures ».Thèse, antithèse, synthèse, fouthèse : le dernier cri, que dis-je, l'ultime pointe vagissante de la sagesse populaire, si tant est que cet oxymore ait un sens, consiste à penser que si le corps et l'âme ne font qu'un, la mort de l'un signifie nécessairement lcellea mort de l'autre -
Jean-Paul Sartre
, ou que la survie de la matière implique la survie de la conscience, la résurrection des morts and the whole shebam, et tout le toutim. S'il est un sujet susceptible de tous nous renfourner dans les fumeux caveaux des propos de comptoirs, "l'âme" en est bien la plus prolixe pourvoyeuse : certains sauvages de l'Afrique nous dit Chamfort en1794, croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle devient, ils la croient errante, après la mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette recherche, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait, et avaient de meilleur à faire."
Il est plus qu'enrichissant de considérer la Communion des saints du Credo : elle implique une relation continue entre les croyants de ce monde et les saints réunis autour du Christ après leur mort, ce qui signifie que les mérites des saints rejaillissent sur nous autres croyants, ce que l'on appelle aussi «Réversibilité ». Immense consolation, aporie philosophique et physique, dont seule la foi peut rendre compte :

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,

Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?


Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;

Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !
BAUDELAIRE
ANTHROPOPHAGIE
  • Le meilleur des tombeau n'est-il pas de reposer dans le corps même de ses descendants, de se dissoudre en eux et de poursuivre en eux sa vie ? Bruno Boulestin (émission de Radio France du 12 juillet 2013 (Nos ancêtres les cannibales) nous entretient d'une fosse commune au sud de l'Allemagne, à Herxheim, où les os, d'hommes, de femmes et d'enfants, présentent des traces bien identifiables de découpage et de mastications, voire de broyage afin d'en extraire la moelle. Près d'un millier de corps ont été ainsi reconstitués. Nous ignorons s'il s'agissait d'une pratique rituelle ou exceptionnelle : famine, consommation ordinaire, appropriation des vertus du mort ?

Jean de Léry pour sa part, dans son Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil parue en 1578, vingt ans après ledit séjour, s'est intéressé de près aux coutumes et recettes anthropophages des Tupinambas, en compagnie desquels il ne craignit pas de vivre pendant neuf mois. Sans la moindre trace d'humour, ni de condamnation, ni de répulsion, il compare les mérites du bouilli et du grillé. Il serait logique, moral, que nos corps possédassent un goût exécrable et des capacités d'intoxication foudroyante. Tel n'est pas le cas, et certains rescapés de la Catastrophe andine (octobre 1972) ont révélé que nos corps avaient le goût du porc. Les tribus brésiliennes mangeaient leurs morts, sans pour autant considérer le corps des autres villageois comme une sépulture explicite.
  • Ils pouvaient aussi abattre, selon des rituels précis, certains prisonniers de guerre, hommes ou femmes ; c'était pour eux une marque à la fois de vengeance et de respect. Une jeune femme pourtant convertie au christianisme accepta joyeusement d'être mangée, parce que c'était son tour ; "Dieu n'y était pour rien, et elle espérait que sa viande serait bonne -  et, tout en riant, elle s'avança, fit un signe au bourreau et elle mourut ainsi », d'un grand coup sur la tête.
  • ...Le rapport entre le cannibalisme humain, ou anthropophagie, et le rituel proprement funéraire, ne saurait donc être systématisé ; il reste implicite et indirect, rarement spécifié comme tel. Le découpage de l'anus du grand-père, chez les Esquimaux, aurait été un mets de choix, un grand honneur : c'était par là que son dernier souffle s'était enfui.
C'est par l'usage de la sépulture que les archéologues distinguent nettement les corps d’ animaux, abandonnés à la nature, et ceux des premiers humains : dès l'instant (80 000 ans) où intervient le moindre rite, la moindre disposition ou orientation du corps, nous avons passé la frontière de la brute à l'homme. Pourtant les éléphants, avant d'abandonner le corps d'un des leurs, le caressent l'un après l'autre de leur trompe, méditent un instant auprès de lui, et se dispersent. Ils reviennent parfois, et considèrent leurs os avec réflexion, comme nous visitons nos tombes.
Les sépultures sont la source principale des études archéologiques. À l'intérieur comme à l'extérieur, elles sont encore le meilleur moyen de reconstituer la vie des disparus, du moins en matière d'antiquité. Égyptiens, Mayas, Étrusques (tombe de Vel Saties, qui prend les augures sur la paroi de sa dernière demeure), ne nous laissent rien ignorer du confort qu'ils souhaitaient apporter à leurs défunts dans l’au-delà : mobilier, ustensiles (de l'humble passoire aux cratères d'Athènes posés sur les sépultures pour les hommes ou aux amphores pour les femmes), coussins, carmes ; vêtements, bijoux. On a même retrouvé, dans le monde gréco-romain, 2000 tablettes environ, "de malédiction" ou "de défixion" (chargeant le mort de punir d'autres morts dans l'au-delà...)
La disposition et la répartition des tombes dans un certain espace (premiers cimetières) est également très révélatrice. Les inscriptions funéraires sont restées, innombrables, souvent indéchiffrables aux profanes, car elles comprennent des abréviations, transparentes pour les seuls contemporains : nous pouvons encore le constater sur les dalles commémoratives des évêques et des nobles personnages devant nos autels. Chez les Romains, ce sont des stèles, très précises, qui célèbrent les mérites et la carrière du défunt ; à l'origine, le tombeau de leur ancêtre gisait sous le seuil même de la maison : il fallait le fouler, participer de lui, en tant que partie prenante de la famille. Très vite cependant les morts furent ensevelis à distance, pour éloigner toute contagion et toute impureté.
  • Les restes humains renseignent les archéologues sur les arthroses, fractures ou trépanations (c'est ce que l'on appelle paléopathologie). En revanche les empoisonnements laissent peu de traces, l'arsenic se trouvant à peu près chez tous les cadavres ; mais la toxicologie est en plein essor. C'est Henri Duday, directeur de recherche au CNRS de Bordeaux, véritable pionnier, qui a recentré les recherches archéologiques sur le corps lui-même au lieu de se borner à son monument funéraire : d'où la substitution de l' "archéothanatologie" à "l'archéologie funéraire". "Le squelette, dit-il, est une fantastique machine à enregistrer les événements de la vie d’un individu ; il nous livre
toute une série d’informations sur les pathologies dont il a souffert, sa robustesse, son âge, etc..." Cependant les connaissances ainsi acquises ne le sont que de manière très indirecte et parcellaire : nous devinons la condition sociale du défunt, mais nous ne pouvons guère en inférer l'imaginaire métaphysique de son temps.
  • L'archéologie doit également s'étayer de témoignages manuscrits. La collaboration avec des anthropologues, des historiens, des médecins ; des botanistes, chimistes, généticiens, s'avère indispensable. C'est ainsi que toute une vie peut être consacrée à l'étude de la mort.
  •  La forme moderne de la réduction en cendres: La promession, the freeze-dried burial method of the Dr Susann Wiigh-Mäsek, top de la funéraille écolo, nous vient de Suède : là-bas il est possible de plonger le corps dans l’azote liquide (-196°), il devient friable; placé sur une table vibrante; il tombe alors en poussière ; on récupère les objets métalliques; on place la poudre dans une urne biodégradable ; on enterre les restes. Beurk.


ARIÈS
Cet article doit beaucoup à Wikipédia
Le grand Ariès (1914 – 1984), dont le nom signifie "Bélier", consacra toute sa vie de chercheur à la mort. Il rédigea L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Plon, 1960.
  • Essais sur l'histoire de la mort en Occident : du Moyen Âge à nos jours, Seuil, 1975. "L'Homme devant la mort".
  • I - Les attitudes devant la mort
1 1<- La mort apprivoisée>
2 2<- La mort de soi>
3 3<- La mort de toi> , devenue bien plus effrayante à notre époque
Philippe Ariès d'abord s'intéresse à la démographie historique, et plus tard, à l'histoire des mentalités, à la suite des Michelet et des Febvre (Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais [archive], à lire de toute urgence. L’évolution de l’humanité, Paris, Albin Michel, 1942).
Cependant, à la fin de sa vie, Ariès reconnaissait volontiers avoir conservée intacte une grande peur de la mort, et lorsque son épouse Primerose mourut, le chagrin de « cet homme d'un seul amour" fut tel qu'il s'éteignit un an après elle, à moins de 70 ans, le 8 février 1984. En plein Apostrophes, interrogé par Bernard Pivot qui souhaitait savoir si son étude permanente de la mort avait pu lui être de quelque réconfort après le décès de sa femme, il se mit soudain à pleurer.
Y'a des jours
Où j'vois double
Y'a des jours
Où j'bois double
Va
Tu peux m'quitter
Me casser
Me déchirer
Mettre la maison parterre
Couper tous mes arbres
Va
C'est tout d'ma faute
Courir avec les autres
Oui
Tu peux t'en aller
A l'autre bout d'la terre
Me laisser en larmes
Tu peux tout m'faire
Mais
Meurs pas
Meurs pas
T'entends
Meurs pas
Meurs pas

ROBERT CHARLEBOIS
"Il souhaitait redonner aux jeunes l’amour du passé : « Il s’agissait d’intéresser à l’Histoire des garçons qui, par manque de culture littéraire, par absence de tradition familiale, ne concevaient même pas le passé. » Il fallait donc réussir là où l’enseignement de la République avait échoué." C'est à Philippe Ariès, longtemps nourri de Charles Maurras, eh oui, que l'on doit ces considérations sur l'éloignement contemporain de la mort (L’Éclipse de la Mort, Redeker, Desclée De Brouwer). Philippe Ariès évoque ce couple parti en voyage, au retour duquel on leur annonça que leur propre mère était morte et enterrée : "On n'a pas voulu vous interrompre pendant vos vacances, on s'est occupé de tout, comme ça, c'est fait, vous n 'avez pas eu de soucis".
A faire dresser les cheveux sur la tête. Quand mon père au téléphone, avec sa délicatesse habituelle, m'eut annoncé que ma mère était morte, ("Ta mère ? K.O. !") je suis revenu de mes vacances ; la nuit précédant ce retour, j'ai rêvé d'une machine à tambour qui cessait tout à coup de tourner. Ma psychiatre me révéla mes regrets de n'avoir pu achever de "laver mon linge sale en famille"... Chacun se reportera à ses anecdotes personnelles, uniques, douloureuses et profondes. Il est évident que la somme anthropologique due à Philippe Ariès mérite d'être remise à jour à mesure de nos propres évolutions (ou régressions...) - « les cultures du passé devant être étudiées comme on étudie les sociétés sauvages d’aujourd’hui, c’est-à-dire (…) dans leur manière de vivre, de mourir, de manger, de chanter, de faire la fête".
Grâce à Philippe Ariès, dans le cadre d'une mise en avant de l'histoire des mentalités, rompre le tabou de la mort est devenu un véritable engouement.

AUTOPSIE (plus rarement "nécropsie" : il faut bien qu’il y ait cadavre…)

: "Allons y voir nous-mêmes", étymologiquement, "de nos propres yeux". Le médecin spécialiste sera un anatomopathologiste, ou un médecin légiste. L’autopsie s'entoure d'un cadre légal strict, sur demande d'un juge d'instruction. Bien distinguer d'abord l'autopsie de la dissection : la première possède une valeur juridique, visant à démontrer la ou les causes d'un décès suspect. À cette occasion se pratiquent les prélèvements de greffons, strictement subordonnés au consentement du défunt ou de la famille elle-même - les prélèvements de nature judiciaires étant généralement brûlés. La dissection quant à elle, d'un homme ou d'un animal, est aussi une autopsie, mais elle épuise tout le corps jusqu'au dernier os et permet aux étudiants de connaître à fond l’anatomie, animale ou humaine. L'autopsie se pratique dans des salles spécialement conçues à cet effet, par des médecins légistes. Elle est précédée par un examen externe du corps : habillé d'abord (vêtements, traces de sang ou autres), puis déshabillé (aspect général, détériorations ou plaies) ; les médecins partent du cuir chevelu, puis descendent progressivement vers l'abdomen et les organes génitaux, terminant par les membres inférieurs. L' incision d'entame, sur la face ventrale, est droite ou en forme d'Y. Elle est suivie d'un effacement rigoureux de ses traces avant la remise à la famille pour les funérailles.
Tous les mots désignant les partie du corps humain, olécrane, apophyse, il y en a plusieurs milliers, proviennent du grec et du latin, calqués ou simplement tels quels. Ce qui ne fait que rendre plus navrant cette réplique hautaine et méprisante d'un étudiant médecin, sur une éventuelle connaissance des langues classiques : "Mais pour quoi faire ?" Il est en effet absolument indiscutable que l’étude des mathématiques en première année de médecine (manipulations algébriques ; système d’équations linéaires, calcul vectoriel et autres joyeusetés) permet en effet, bien mieux que les études classiques (quelles sornettes !) de renforcer de façon hautement significative le sens de la réflexion et de l’humanisme.
Après autopsie, il n'y a pas de toilette funéraire.

Le coin du copié-collé
1. Les autopsies sont en nette régression suite aux progrès de l'autopsie virtuelle par imagerie médicale (2007, professeur Thali de Berne).
2. L'examen doit être fait le plus rapidement possible, pour des raisons évidentes. Elle ne peut en effet avoir lieu qu'une seule fois. Le haut du crâne est découpé à la scie circulaire. Le cadavre aura été préalablement anesthésié. Humour.
Il existe un système permettant de déterminer des hématomes et lésions internes au niveau des masses musculaires (dos, mollets…) ; ce sont des incisions profondes appelées des « crevées ».
3. L'autopsie s'accompagne d'une série de photographies permettant de suivre sa progression.
4. Il est inadmissible, et pour le moins incongru, de placer côte à côte, dans notre imaginaire associatif, le cliché d'un orteil muni de son étiquette à la morgue - et celui d'une équipe de football accablée se livrant, sans rire, à « l'autopsie d'une défaite ».
Mentionnons pour finir et sans transition « entomologie criminelle », permettant d'observer les insectes butineurs, afin de déterminer la date et l'heure du décès.
Bon courage.

AVC ("attaque" ou "congestion" cérébrale")
L'accident vasculaire cérébral est pour nous une hantise récurrente ; il frappe n'importe qui, de n'importe quel âge (les 25-30 ans s'alimentent à la va-vite) (voire de tout jeunes enfants : anomalie des vaisseaux du cerveau (maladie de Moya-Moya (rétrécissement japonais des artères), traumatisme crânien, etc.) On compte en France 120 000 cas par an, dont le tiers est mortel ; c'est même la première cause de mortalité chez les femmes. Ces accès transforment instantanément une profonde sensibilité en un corps d’aphasique ou d’hémiplégique. Et même si, grâce à de constantes campagnes d'information, nous reconnaissons la permanence de la conscience et de l'intelligence dans ces âmes soudain muselées, nous ne pouvons contenir notre effroi devant ces bouches convulsées, les soubresauts de ces membres frémissants.
Il existerait des signes avant-coureurs, que chacun pourrait sans doute détecter plusieurs fois par jour, tombant ainsi dans une anxiété propice justement au déclenchement de l'avc : nous ne reviendrions ainsi de chez le médecin que pour mieux y retourner… Certaines difficultés à parler assurément, ou bien des pertes d'équilibre, seraient inquiétantes – mais que serait l'état de stress permanent de la plupart d'entre nous ? ...Il serait nous dit-on nécessaire de marcher un peu chaque jour : 20mn ? 40 ? 60 ? s'imagine-t-on que nous puissions marcher ainsi, sur un nombre forcément limité de trajets, sans en éprouver la moindre monotonie ? laquelle alimenterait, encore, le stress ?
D'autres signes seraient tout aussi infaillibles, au cas où l'avc, en dépit de tous ces excellents conseils, surviendrait : "Levez les bras ! Souriez des deux côtés ! Quelle est la date ? What is the day to-day ? Tout va bien !  it’s all right !» Enfin, pour bien nous rassurer, il nous est martelé que si les secours interviennent avec rapidité, par exemple juste devant le seuil d'un cabinet médical qui passait là par hasard, vous ne risquez aucune séquelle. Vous avez 4h 1/2. A d'autres. Vous avez demandé les urgences ; ne quittez pas ! - mais en attendant (on ne sait jamais), que personne surtout ne touche au cou du malade. Ne le transportez pas. Le rôle essentiel de l'avc est là pour nous ieu"), ou bien nous transformer en un quart de seconde en quelque chose de pire qu'un cadavre : un corps désormais dépourvu de toute dignité visible, d'où se détournent tous les lâches. Seuls restent l'âme et le cœur palpitants derrière la cloison. Tout cela pour pour un anévrisme qui cède ("avc hémorragique", 20% des cas), ou quelque minuscule caillot d'encéphale ("thrombus" ou "embol", d'où l'embolie provoquant l’infarctus cérébral) 80% des cas) bloquant l'oxygénation : morceau de dépôt artériel, dû à certains cholestérols sédimentés dans les carotides, qui s’est fissuré, circule et se bloque. Ce caillot devra être dissous par une thrombolyse (avec intraveineuse).
L’avc survient aussi bien chez un sujet qui ne boit ni ne fume, sans antécédent héréditaire ni arythmie cardiaque ni diabète. Et une fois de plus, mangez des fruits et des légumes, afin de diminuer votre pression artérielle. Si ce qui est écrit là-haut se produit, adressez-vous à des associations d'aides, et bonne patience à tous. Nous précisons que nous écrivons sans intention particulière, ni en bien, ni en mal. D'autres textes apporteront infiniment plus d'informations concrètes et de réconfort. Recommandons Voyage au-delà de mon cerveau par Jill Bolte Taylor.

BONS MOTS RÉELS ET APOCRYPHES
Les plus vaniteux d'entre nous aimeraient quitter la vie sur un bon mot, alors qu'ils s'en trouveront bien empêchés. C'est pourquoi de nombreux narrateurs, navrés que leurs idoles ne se soient pas manifestées par une sentence éternelle et bravache, n'auront pas hésité à retoucher la réalité : Auguste aurait dit Acta est fabula, "la pièce est jouée" –  Rideau ! ») - mais aussi : "J'ai trouvé une Rome de brique, je laisse une Rome de marbre". Tristan Bernard, à qui chacun trouvait de jour en jour meilleure mine, déclara : "Vous allez voir que je vais mourir guéri", et tel soldat du siècle des dentelles (XVIIIe), sentant gicler son crâne sur un boulet de canon, s'exclama "Mais où ai-je la tête ?" Nous remplirions des volumes de ces citations, parmi lesquelles figure en bonne place la malédiction de Jacques de Molay, immortalisée par Les Rois Maudits - "Maudits ! Soyez maudits jusqu'à la treizième génération de vos races", :
Les dernières paroles du Christ, au nombre de sept, sont remémorées dans certains offices dits « des ténèbres », que l'on célèbre entre Sa Mort et Sa Résurrection : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font (Luc 23:34) prononcée immédiatement après son crucifiement entre deux malfaiteurs. En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis (Luc 23:43) adressée à un des deux malfaiteurs, saint Dismas.
  • Femme, voici ton fils. Et à Jean: Voici ta mère (Jean 19:26-27) adressées à sa mère et à Jean.
  • Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Marc 15:34 et Matthieu 27:46) crié « à voix forte » en araméen (qui était de l'hébreu populaire) Eloï, Eloï, lama sabbacthani ?
  • J’ai soif (Jean 19:28) - Jésus cite le psaume 69:22 : ils m’ont donné du poison à manger, et pour boire, du vinaigre lorsque j’avais soif. Mais le vinaigre (dilué) constituait la boisson du soldat en fin d 'étape.
  • Tout est achevé (Jean 19:30)
  • Jésus poussa un grand cri : Père, entre tes mains je remets mon esprit (Luc 23:46). Et sur ces mots il expira.
Mais revenons aux derniers mots des véritables mortels : le prédécesseur de Charles X, son frère Louis XVIII, s'adressa à ses médecins : "Dépêchez-vous, Charles attend !"
  • Certaines dernières paroles demeureront à jamais anonymes : "Ho! le beau pittbull !"
  • Mais si, j'ai le temps de doubler
  • MERDMERDMERDMERDE (en anglais, shitshitshit – quelle est donc la jeune actrice américaine qui partit ainsi, se sentant mourir ?) ...il ne s'agirait pas de Jean Seberg.
  • Mais je te jure chérie je ne sais pas comment cette culotte est arrivée dans ma poche
  • Il a l'air vraiment calme ce lion dans sa cage
  • Chérie, tu n'as pas pris un peu des hanches ?
  • Et le bouton, là, c'est quoi ?
  • Maintenant, foutez-moi la paix (Paul Léautaud)
  • "Enlevez-moi ça !" Clemenceau, devant un prêtre...
  • Soldats, droit au cœur ! le Maréchal Ney.
  • On s'en souviendra de cette planète ! Barbey d'Aurevilly
  • Chopin : Quel talent j'aurai demain !
  • Jacques 1er d'Angleterre : Je passe d'une couronne corruptible à une couronne incorruptible.
Musset : "Enfin je vais pouvoir dormir" (apocryphe)
  • Enfin ! On va maintenant jouer ma musique (Berlioz)
  • Je meurs au-dessus de mes moyens (Oscar Wilde)
  • Appelez Bianchon ! Seul Bianchon peut me sauver. (Balzac, appelant dans son agonie un médecin qu'il avait créé lui-même...)
  • Tue-moi, ou tu es un assassin ! (Kafka, à son médecin)
  • Mata-Hari : C'est la première fois qu'on m'aura pour douze balles ! (...douteux...)
  • Néron : Qualis artifex pereo !
  • Allons ! Il est bien temps que je désemplisse le monde ! - Victor Hugo
  • Ce que j'aimerais dire : "J'aurai tout de même bien rigolé". Ce que je dirai : "Arghghgh !"
  • TEXANS, avant leur exécution.
  • mais laissez moi vous dire quelque chose, il y a eu deux tests d'ADN et aucun ne m'a convaincu. J'en voulais un troisième, mais ce n'est jamais arrivé. Trois personnes, à plusieurs reprises, ont avoué avoir tué ces personnes - vos parents. Ils ne me connaissaient pas. Ma requête est que vous alliez à l'église pour prier et demander pardon, parce que vous êtes en train de m'assassiner. De ma vie, je n'ai jamais tué personne. (...) Vous m'assassinez et je ressens de la pitié pour vous. Allez à l'église pour trouver le salut. Je ne sais vraiment pas quoi vous dire d'autre." - William Chappell, exécuté le 20 novembre 2002.
 "Je vous aime tous. Gardez la foi. Souvenez vous que la peine capitale est un meurtre. Ils prennent la vie d'un homme innocent." - Robert Nelson Drew, exécuté le 2 août 1994.
"Vous m'avez tous amené là pour que je sois exécuté, pas pour que je fasse un discours." - Charlie Livingston, exécuté le 21 novembre 1997.
Avant de tomber dans le coma qui l'a emporté neuf jours plus tard, Winston Churchill avait déclaré : « J’en ai marre de tout ça ».
Parce qu’il s’appelait Al Capone, ses derniers mots rapportés seraient : « On obtient de meilleurs résultats avec un mot gentil et une arme qu’avec un mot gentil tout seul ».
Ugo Chavez, qui n’arrivait plus à prononcer des sons, avait articulé : « Je ne veux pas mourir. S’il vous plait, ne me laissez pas mourir ».
D’après les documents officiels du Vatican, les dernières paroles du pape Jean Paul II étaient
« Laissez-moi rejoindre la maison de mon Père », qu’il a prononcées en polonais, sa langue maternelle. 
Le 26 mars 1827, Beethoven, le musicien de génie devenu sourd, fut on ne peut plus lucide sur son lit de mort : « Mes amis, applaudissez. La comédie est finie. »


  • BÛCHER
  • Notez que Bücher, en allemand, « les livres », ressemble fortement aux Bûchers sur lesquels on les a fait brûler, le 10 mai 1933...

CADAVRE
Pittoresque
Noter que cadavre, en anglais, se dit "corpse". Si vous voulez complimenter une Anglaise magnifique mais efflanquée comme un mannequin, ne vous exclamez pas What a beautiful corpse ! - vous allez vous en prendre une. Sacré Daninos....
En allemand, "Kadaver" désigne exclusivement la carcasse du cheval, du bétail mort ; les wagons estampillés "Kadaver" ne transportent pas les corps humains de l'on ne sait quel fantasme concentrationnaire mais des charognes inutilisables, débarrassées de tout ce que les abattoirs ont pu gratter de consommable.
Poésie à deux balles - et demie
Qu'y a-t-il de plus beau que la coulée du corps du Christ, brisure d'un seul morceau, corps torturé, battu, d'une seule unité que revêt la peau (car sans la peau nous ne sommes plus qu’abjection.
s'écoulant dans les bras en corbeille étagée de celle qui le porte, mort après vif, la Vierge et Madeleine se répartissant le poids mobile de sa dépouille ? Il règne là cette pure volupté de la possession de l'homme par la femme, volupté chaste et funèbre, accomplissement de la femme à la fois matrice et ensevelissante.
Qu'y a-t-il de plus beau que le corps de Siegfried porté, musculeux, raide et convulsé, sur le brancard funèbre ? les plus jeunes, lance et tête basses, portent sur l’épaule un cadre de bois entoilé, tandis que sur le tablier repose, drapé de la plus sobre parure, le corps du héros face au Valhalla, délavé de tout ce qui fut terrestre.
Chez les Romains, le corps est exposé devant le seuil, on l'appelle trois fois, chacun défile devant lui, et sur ces planches, à visage découvert, on le porte, fertur, jusqu'au dernier bûcher, jusqu'au dernier tombeau, jusqu’au feretrum ou cercueil ouvert contenant aussi les offrandes. Objet de terreur, objet d'adoration, sacer, à la fois impur et sacré, ce cadavre est éloigné après avoir été honoré ; dont il faut à présent se défaire, à cause des miasmes. Tibère dut présenter ses excuses au Sénat pour avoir touché le cadavre de son père adoptif Auguste.
Le jaïnisme, ce culte exceptionnel dont le dieu suprême est la seule conscience humaine, interdit de toucher les cadavres. Les parsis les laissent au sommet des tours dites "du silence", afin que les vautours les dévorent. Le Tiang Zan tibétain (enterrement dans le ciel) est précédé d’un dépeçage rituel, permettant aux rapaces d’emporter au ciel l’âme du défunt. Horreur sacrée.
Je m'enfuirais de la chambre, je ne voudrais plus le frôler. Quand j'ai touché mon père au front, ses pieds à l’autre bout se sont déplacés parallèlement. Dès le lendemain, j'appelais un agent immobilier pour évaluer la maison de mon père. "Il vient de mourir ; il est là ; voulez-vous le voir ?" Mon agent était juif ; il a détalé. Fermeture des yeux que je n'ai pas faite, jusque sur mon propre chat, crainte de les crever ; ce dernier fut enterré les yeux grands ouverts.
Documentaire
Le cadavre d'un animal a pour nom la charogne. Et vous serez semblable à cette charogne, mon amour et mon cœur. Baudelaire savait comment parler aux femmes. C'est en comptant les corps sur le champ de bataille qu'Henri Dunant eut l'idée divine de la Croix-Rouge.
Le cadavre fut intensément représenté. Nous recommandons particulièrement le monument de Lodève (Hérault), où le poilu mort, affalé dans son uniforme, reçoit les larmes de toute la tribu féminine, revêtue des loques à la mode de ce temps, et fondue dans le deuil pitoyable ; sculpté par Paul Dardé, 1888-1963.

Humour
"Y a un cadavre dans la contrebasse" est proféré par une vieille dame ; le cadavre de Pomme-Chips est bien dans l'étui désigné, mais pas un policier ne croit l'ancêtre, Palmyre, passablement détraquée, jouée par Raymone, compagne de Blaise Cendrars. Le film s'appelle Des pissenlits par les racines ; il est de Georges Lautner, 1964.

CANCER
Réflexions préalables
Elles sont inépuisables. Un cas de décès sur quatre dû au cancer ! Vous connaissez sans aucun doute quelqu'un qui mourra du cancer ; il se tient peut-être dans votre peau, dans votre sang, contre vos os. Ce sont les hommes qui en sont le plus souvent victimes : ces imbéciles boivent et fument. Pour les femmes, c'est le cœur… Mais la parité frappe : il est devenu rare de voir une femme sans cigarette. Faute de gros cigares (surgissement de l'humour). Nous pourrions aligner les volumes sur les quatre murs d’une bibliothèque, côte à côte. Allons plus loin : il suffirait de solliciter un peu votre propre cancer, au bout d'une aiguille fine, dans une seringue à ponction cytologique, pour qu'il se développe soudain, et prenne toute la place.
Entendons-nous bien : la ponction ne crée pas le cancer. Mais nos corps en contiennent à l’état latent. Nous autres patients, dans notre ignorance, craignons que le titillement provoqué par ladite ponction ne réveille le cancer qui sommeille. Voilà pourquoi si peu d'entre nous souhaitent se faire dépister, sans autre perspective que de périr, pour finir, dans d'horribles souffrances. Si cela doit se déclencher, cela se déclenchera ; admettons qu'il n'y ait plus rien à faire - nous mourrons du moins sous la morphine, le plus doucement possible (merci Docteur) ; mais que me soit épargnée la mort lente des entuyautés du nez, des corps collés à leurs draps par la décomposition vivante des escarres.
A treize ans j'avais lu de fameuses listes de symptômes. Surtout, on disait bien : "Si vous attendez d'avoir mal, il sera trop tard." Les grands maîtres de la vie et de la mort, c'étaient les cancérologues. Mais le SIDA est survenu et nous avons changé tout cela. Le cancer cependant est toujours juteux et les médecins s'efforcent héroïquement d'en détecter le plus possible, avec l’appui de leurs laboratoires. Nous pourrions citer des exemples où des individus inquiets ou scrupuleux se sont fait dépister, et auraient tout aussi bien fait, ma foi, de rester tranquilles.
Les politiciens sont grands consommateurs de cancers ; ceux de Pompidou, de Mitterrand, héroïquement et secrètement supportés, ont lancé bien des médicaux et des journalistes. N'avons-nous pas en revanche frémi d'une burlesque épouvante à la vue du trou du cul en personne du président Reagan, exhibé à tous dans le plus parfait respect du droit à l'information et de la démocratie ? avec son petit cancer bien blotti dans un repli du présidentiel rectum ?

Documentation
Il faut pour cela consulter l'institut national du cancer (surgissement de l'humour) (bis). Il faut écumer Wikipédia, qui rend tout notre labeur inutile, qui se fait si grossièrement vilipender par tous les démocrates nostalgiques de la bonne vieille époque où seuls les savants, les riches pourris de temps et de relations disponibles, naviguant du Royal Institute of London à la Gassoudartsvennaïa Leningradskaïa Akademia, du Real Institudo de Asturias aux Impériales Compilations de Mongolie intérieure, pouvaient avoir accès, par bribounettes, au Divin Savoir, dont le bas peuple reste irrémédiablement indigne.
Ou alors, il fallait être un Grand Homme, un Modeste Étudiant Méritant capable de travailler 26h par jour et de faire admirer l'épaisseur féconde de ses méninges toutes bruissantes (du verbe bruire et non pas bruisser ; il faut en effet en finisser, bien réfléchisser pour choisisser sans rougisser). De nos jours, hélas et sacrilège ! n’importe quel Dupont-Durand couillon peut à présent présenter son "copié-collé" (de quel souverain mépris ce mot composé n'est-il pas accompagné dans l'intonation, dans la mimique, sur le rebord des lèvres en pot de chambre de tous nos vaillants philosophes démocratoques, défenseurs de l'unique culture élitaire !) (patience : nous dirons le contraire dans quelques pages ; il n'existe aucune raison d'abandonner aux femmes ce privilège qu'elles auraient eu jadis, bien épinglé par cette glorieuse maxime : Inutile de contredire une femme ; attendez simplement qu'elle change d'avis) – bref !
Voici donc l'heure du Kopié-Kollé, bien connu des candidats au bac – ou des professeurs de terminales… Il suffit d'épouser le raisonnement d'un article ou d'un livre déjà composé, de varier les tournures de phrases et le champ lexical, et nous voilà parés. Le surgissement de l'humour (et de l'irresponsabilité, nous y tenons absolument) consistera, dernier scrupule, à limiter les effets de cette pratique néfaste par l'effet du pillotage montanéen (« du picorage à la Montaigne »). Le cancer est aussi appelé aussi "tumeur maligne", autant dire « diabolique ». Si vous souffrez d'une énorme Grosseur sur le rein, qu'un chirurgien vous l'ôte avec un bon sourire bénin, ne soyez pas surpris de crever sous peu ("au fromage"), car il n'a pas voulu vous traumatiser : vous avez attendu trop longtemps – mais DOCTEUR je ne pouvais pas prévoir - ta gueule. C'est grâce à internet, si vilipendé (voir plus haut) que nous soupçonnons les facteurs prédispositionnels et environnementaux imprévisibles et aléatoires du cancer, au sein d'un gigantesque bordel où débattent et se débattent les informateurs les plus dogmatiques et les indécis ; mais nous conservons une confiance illimitée dans les performances de l'homme.
Et nous ne courrons pas trois fois par semaine chez le médecin pour traquer Dieu sait quel symptôme avant-coureur. Sachons simplement ne pas confondre l'oncologie, qui étudie le cancer, et la cancérologie, qui le soigne (humour ?...) Le cancer peut couver durant 5 à 20 ans. Les cancers se définissent par l'endroit où ils apparaissent. Chaque partie du corps a sa couvaison particulière, et même, ses couvaisons particulières. Tout au plus avons nous appris que le  sarcome de Kaposi était le cancer des vaisseaux sanguins , dont l'apparition terrorisait les sidéens - mais en matière de cancer, seule compte La vérité vraie n'est-il pas vrai. Dussions-nous en crever.
Copié-collé de Wikipédia
Fourrez-vous en jusqu'à la gorge et tartinez-vous en la tronche comme pour un cunnilingus. Je transmets tout l'inutile, je plagie, je compile, sans utilité, sans la moindre originalité, j'usurpe, je piétine, je conspue, je conchie la bien-pensance, je me vautre dans la plus abjecte puérilité, dans le dédain des lippes dédaigneuses, de ceux qui savent, des adultes, qui piétinent mon insignifiance de tout le poids de leur suffisance - vous voulez savoir des choses sur le cancer ? En voici à pleines pelletées, Wikipédia, article "cancer" : environ 15 % des cancers peuvent être associés à des agents infectieux. Cela peut être des virus (virus de l HYPERLINK "http://fr.wikipedia.org/wiki/Virus_de_l'hépatite_B"' HYPERLINK "http://fr.wikipedia.org/wiki/Virus_de_l'hépatite_B"hépatite B et cancer du foie, papillomavirus humain et cancer du col de l'utérus), plus rarement des bactéries (cancer gastrique) ou des parasites (cancer du foie). L'origine des altérations qui modifient les oncogènes et les gènes suppresseurs de tumeurs est multiple. On les classe généralement en deux grandes catégories, exogène et endogène - après cela, nous pouvons bannisser pardon bannir les tortillements de groin de toutes les littératures. Comment une telle quantité de bouffons peuvent-ils encore se réclamer d'elles ?
Épitomé
...Passons au compendium : la multiplication des signaux précancéreux amène à de plates
considérations sur la complexité de la machine humaine : certaines pièces en activent d'autres, que d'autres encore empêchent de s'emballer, mais sont entravées par d'autres qui se voient stimulées ; de même le corps humain entremêle-t-il réactions et contre-réactions, activations et engourdissements – il faut, comme en mathématiques, en relations sociales ou en toutes choses ici-bas, mettre en branle une mécanique interactive et méticuleusement foisonnante, logique et contradictoire : rationalité aujourd'hui, magie demain ; superstition ridicule en 2020, magnifique intuition dans un siècle.
La littérature a pour fonction en effet de dire des conneries. De susciter le rêve en eau trouble. De suggérer sottement, criminellement, qu'il suffirade proférer des incantations pour que le cancer se soigne sans traitement. Ignoble, n’est-ce pas ? L'ennui voyez-vous, c'est que les sciences elles-mêmes, et les courants qui la composent et qui s'opposent pour aboutir en fin de compte à un mainstream autrement dit consensus, ne sont pas plus exemptes de ces errances. Faute de connaissances, enfourchons la rosse fourbue du snobisme anglolâtre de nos pontes en chef qui ne peuvent s'empêcher (ça les fait jouisser pardon jouir) d'appeler littérature ce qui n'est après tout que documentation ; faute de comprendre ce que c'est que la chose, ils en annexent le mot - avec deux t toutefois, seule concession au javanais ou au français, comme ricanait l'éminent Bruno Latour...
C'est à ces grands poètes, à ces cancérigènes de notre langue, que nous devons ces merveilleuses créations : gènes portiers (gate keeper genes), gènes soignants (care taker genes)  - ah ! les gate keeper genes ! les care taker genes ! Ô Cathos ! Ô Madelon ! encore un petit coup de majeur ! ...et c'est à ces guignols que nous confions nos vies - nous leur serons infiniment reconnaissants jusqu'à la prochaine rechute, mais, de grâce, qui peut bien les avoir enjoints de pitrifier de la sorte ? - car le ventre de la Bête française est encore fécond. F comme français, f comme fasciste - il nous faudra donc massivement recourir aux care takers pour écrabouiller les gate keepers...
  • L'article "cancer" de Wikipédia présente assurément de fortes propriétés addictives, et si nous l'explorions bien à fond, il mènerait à une prolifération folle, qui détruirait l'équilibre même de notre volume.
CATACOMBES
Ce n'est pas "là où le caca tombe".
Nous hésitons à nous attendrir une fois de plus sur ces chrétiens fuyant les persécutions : tant de catholiques l'ont fait, dans la plus pure saint-sulpicerie ! Les chrétiens assurément ne furent pas les seuls : Sadam Hussein se cachait (avant sa mort) dans une petite fosse, Khadafi fut extrait (avant sa mort) d'une buse pour être lynché - suffit-il d'avoir utilisé un refuge souterrain, occasionnellement ou définitivement, pour se dire habitant de catacombes ? Non : tout troglodyte n'est pas catacombien. Ne pas appeler non plus catacombes les tombes creusées à même la roche tendre, sicut Albaterrae ( Aubeterre en Charente) ; mais nul n'y a songé.
Cependant les chrétiens convertis préférèrent se faire enterrer parmi d'autres chrétiens plutôt que parmi leurs proches.

Le copié-collé (déjà)
Mon cœur se dilate à la perspective d'exciter l’ire du sieur de Piébrun : en farfouillant dans les poubelles Wikipédia. Les premières catacombes qui nous viennent à l'esprit sont les parisiennes, visitables sur 2km au plus (il est formellement interdit d'explorer les 250km de carrières subsistant sous la capitale). De façon parfaitement profanatoire, les dépouilles, impeccablement démembrées, se regroupent par ossements : tibias d'un côté, côtes de l'autre, crânes à part (c'est dans le crâne que se situe l'homme (et la femme, pour les débiles), si bien qu'il nous faudra bientôt parler non pas de "greffes de tête", mais de "greffes de corps"). Les ossements proviennent d'abord du cimetière des Innocents, où s'entassaient les dépouilles au dessous et les putains au-dessus, nécropole qui de nuit semblait un champ de feux follets : décomposer 2 millions de Parisiens n'était pas chose facile.
Après d'innombrables plaintes de riverains victimes d'une insalubrité croissante, cinq années d'interdiction d'inhumer, d'atroces convois funèbres, sur ordre du préfet Lenoir de 1785 à 1788 pour commencer, transportent à la tombée de la nuit de pleines charretées de squelettes et débris. Nous ignorons où avait lieu le démembrement classificateur des corps. Les rues étaient jonchées de foin et de paille, mais sur toute la longueur de l'itinéraire, les habitants ne pouvaient éviter les processions funéraires avec prêtres, et cantiques mêlés aux charroiements pesants sur le dur pavé parisien. Quatre millions de corps supplémentaires viendront lorsque l'on videra les autres COLLIGNON BAGATELLES DE LA MORT CATACOMBES, CATAFALQUES 31




cimetières, tous insalubres. Et Paris se trouvant, selon l'expression consacrée, creusée comme un gruyère, nos ossements s'étendent sur des hectares à 20m de profondeur, y compris sous la rue Tombe-Issoire ; il est interdit de s'aventurer au-delà des galeries, dont la voûte porte, d'une carrière à l'autre, une longue ligne afin de ne pas s'égarer. Qui repose là ? Vraisemblablement Rabelais, La Fontaine, Charles et Claude Perrault, le conteur et le dissecteur. Et rien ne distingue leur crâne des autres. Napoléon III et son jeune fils les visitèrent en 1860, et tous les morts les laissèrent provisoirement ressortir.
Vous aussi, à condition expresse de ne pas dépasser 20 personnes par groupe. Notons enfin que ce ne sont pas exactement là des catacombes, mais un vaste ossuaire ; la différence est qu'il s'agit d'une sépulture si l'on peut dire de seconde main, et non d'une sépulture d'origine. À Rome, Naples ou Syracuse (les fameuses Latomies où furent retenus les Athéniens de l'expédition de Sicile...) jamais les chrétiens ne sont descendus pour célébrer l'eucharistie au temps des persécutions : en effet, les vigiles connaissaient parfaitement ces lieux dont l'existence ne pouvait demeurer cachée, mais le culte chrétien était parfaitement toléré à titre privé, dans son propre atrium.
Tout au plus faisait-on une petite collation sur les tombes, celles des martyrs, à la mode romaine ; et Chateaubriand est un grand imaginatif.


CATAFALQUE
Il s'agit de ces gigantesques estrades ensevelies sous les voiles noirs et les motifs de carton-pâte, sur le cercueil d'un homme illustre, afin d'exhiber le respect, aussi bien que la vanité humaine. Mentionnons ceux de Mirabeau, de Napoléon, de Victor Hugo, de Chauchard. Celui de Mirabeau fut érigé dans l'église St-Eustache, aujourd'hui en bordure de la hideuse place des Halles ; les voûtes étaient tendues de crêpes noirs, et l'on y tira, ce 4 avril 1791, plusieurs salves de mousquet, en l'honneur du grand varioleux, grand traître à la République. Le catafalque de Napoléon, après son rapatriement (décembre 1840), défila sous l'Arc-de-Triomphe afin de réconcilier la monarchie d'Orléans avec les bonapartistes.
Troisième catafalque : celui de Victor Hugo ; il resta exposé toute une nuit sous l'Arc-de-Triomphe, et dépassait les dimensions de celui de Napoléon. Deux millions de personnes, tout un COLLIGNON BAGATELLES DE LA MORT CATACOMBES, CATASTROPHES 32








peuple, assistèrent aux funérailles, où le corps reposait sur le corbillard des pauvres, conformément aux dernières volontés du défunt ; après quoi ledit peuple se jeta, chez soi ou dans les maisons closes, à une véritable débauche sexuelle ignorante encore des bienfaits ou méfaits de la psychanalyse : ce fut le meilleur hommage qu'on eût pu rendre au divin Victor, qui, à 80 ans, « exigeait encore ses nymphes » ; comme pour réparer cette perte incommensurable, qui fut suivie, neuf mois plus tard, par un sensible accroissement de la population parisienne.
Quant à l'enterrement de Chauchard, négociant richissime, il montra pour la dernière fois, le 10 juin 1909, la splendeur du cynisme ; on se scandalisa des braises qui chauffaient l'attirail, pour que ce soit un "chaud char" (nul à chier, mais vrai). Il y eut pour ces funérailles une telle profusion de dépenses funéraires que les pauvres gens se scandalisèrent à juste titre. Une véritable émeute éclata sur son passage, et les .forces de l'ordre durent intervenir.
Apprenons enfin que le "catafalque" (de l'italien catafalco, échafaudage) se dresse, originairement, à l'intérieur d'une église. Le cercueil proprement dit ne se trouve pas nécessairement sous ledit échafaudage, mais plus profondément, sous un fac-simile. Parfois le catafalque ne fait que rappeler le cercueil, lors des cérémonies commémoratives.

CATASTROPHES COLLECTIVES
Quoi de plus consolants que de s'imaginer crever dans une catastrophe collective : on est moins seul, l'injustice de mourir se trouve partagée par un plus grand nombre, il est impossible que de tant d'énergies individuelles, soufflées d'un seul coup, ne dégagent pas une âme, ne fût-ce qu'un effluve, qui planerait là quelque temps. La mort collective exalte le sentiment de communauté, de fraternité - consolation pathétique : chacun meurt seul. Relevons toutefois la répugnante ignominie de ceux qui remercient Dieu de les avoir épargnés dans les catastrophes, eux seuls, parmi des milliers de morts. Ils sont irrémédiablement inconscients du caractère particulièrement odieux de leurs actions de grâce.
Primo Lévi, peu attiré par l'esprit religieux, se sentit définitivement dégoûté après avoir vu de ses yeux l'un de ses codétenus prier Dieu de toutes ses forces pour être épargné à chaque sélection, et le remercier bruyamment, indécemment, obscènement, que d'autres aient été choisis à COLLIGNON BAGATELLES DE LA MORT CAVEAU 33




sa place pour l'exécution crématoire. S'il nous fallait ici récapituler toutes les catastrophes de tous les temps sous toutes les latitudes, nous abuserions de notre pouvoir. Nul doute que la Chine en fournirait les plus gros contingents. Chacun se souvient aussi du tsunami qui tua 230 000 personnes le 26 décembre 2004. En 1962 une ville des Andes fut suffoquée par un chapeau de boue brutalement détachée d’un volcan ; je me souviens juste de cette employée du téléphone qui, voyant de sa ville, juste en face, la calotte se détacher, n'eut que le temps d’avertir sa collègue au bout du fil – on décrocha, puis ce fut le silence.
Nous avons oublié jusqu'au nom de cette ville, effacée de l’espace et du temps. En 1985 ce , fut Armero, engloutie d’un coup, dont la petite Omayra Sanchez, sous le feu des caméras, fut à jamais l'héroïne. Un atroce dessin représentait les ambulances bloquées par des équipes de TV, qui gueulaient, hargneuses : « Eh ! oh ! on travaille, ici ! » De tels engloutissements nous horrifient, nous jettent à la gueule toute l'inanité de nos rites - l'humain retourne à l'humus – et tu retourneras en poussière.

CAVEAU
Rien de plus sot qu'un caveau. C'est pourquoi nous disons encore "un sot caveau", pour désigner un ruineur d’entreprise et grossier personnage. Mais nous n’écrivons pas ici d'encyclopédie instructive et lucrative, car nous rejoindrons tous un jour notre caveau de famille. Le mien (le tien ?) nous attend, femme et fille comprises. Après quoi, il sera, comme dit Georges B., "plein comme un œuf", juste retour des choses. C'est en allant le visiter à Sète justement que j'ai perdu mon portefeuille. Et comme des casquetteux de cité me poursuivaient pour me le rendre, j'ai eu socialement peur, je les ai sottement semés, et ils ont ma foi tout gardé - Georges, ton humour me dépasse.
Notons que Famille Boussardel, de Philippe Hériat, Grand prix du roman de l'Académie française, porte en titre une inscription funéraire : le jeune marié n’a rien trouvé de mieux en effet que d’amener son épouse, bras-dessus bras-dessous, devant ce monument, pour lui montrer qu’une telle érection fonde et consacre une immense famille, dont elle sera le ventre et le tombeau. C'est en effet au XIXe siècle que les Pompes funèbres ont remis en honneur cette forme de sépulture antique. Un caveau, techniquement, est cimenté pour éviter tant que faire se peut les infiltrations et autres dégoulinades. Ainsi les corps ne sont-ils pas atteint, ce qui est le contraire de l'incinération, pratique COLLIGNON BAGATELLES DE LA MORT CAVEAU 34




barbare, véritable outrage au corps humain. Cependant j'ai observé une urne occupant à elle seule toute la place d'un cercueil. Lorsque fossoyeur s’enfonce sous la dalle, dans une terreur sacrée que la profession ne parvient pas à dissiper, l'on a de part et d'autre, après franchissement d'un plan incliné, deux rangées d'étagères, supportant les boîtes funèbres. En comptant le rez-de chaussée, le caveau fait donc six places, correspondant à la disposition des wagons-lits : idéal pour un dernier voyage. Il peut s'agir aussi d'un caveau individuel, ou d'un plus vaste, de dix places maximum, avant réduction s'entend.
Le sens d'enfournement du cercueil reste mystérieux : n'est-il pas plus rationnel d'enfiler d'abord la tête, afin que le mort vous regarde quand vous priez ? Le cercueil désormais passe les pieds devant ! le visiteur de tombe a donc la tête du défunt de son côté, et s'adresse aux panards du mort - quelle mouche, c’est le cas de le dire, a bien pu piquer les Pompes funèbres ? Mes dernières volontés préciseront avec la dernière véhémence que je désire me faire enterrer à l'endroit, les yeux vers mon visiteur, et non pas mes orteils. Pourquoi pas sur le ventre tant qu'on y est. Ce n'est pas parce qu'on travaille dans les Pompes funèbres qu'on est moins con, au contraire. A présent, Herr Scwarzfuss, livrons-nous aux délices interdites du "copier-coller".
Cette construction souterraine est obligatoirement en béton. Elle comporte au minimum des dalles, afin que les cercueils soient séparés dans leur superposition. Pour braver la mort, enfin, il est on ne peut plus expédient de s'envoyer de bons whiskies, accompagnés d'excellents swings, dans une boîte de nuit qui s'appelle aussi, justement, un caveau.

CE MACCHABEE DISAIT


Couché dans mon cercueil, reprenant peu à peu mes esprits, sentant les quatre planches, n'étouffant pas - comme j'aurais dû les entendre, ces battements de mon cœur, et comme il est étrange de ne rien entendre... Impossible. Tétra. Plus la tête. Par la fente la lueur d'un cierge - défaut de capitonnage – mes héritiers ne m'ont pas très bien encapitonné - un tic de ma bouche a fait glisser le linceul de mon visage - j'ai chaud, très chaud - soudain je me sens soulevé : le coup discret du chef de marche sur le bois près de l'oreille, les six hommes au pas lent, de vagues pleurs chuchotés troublés de temps à autre par un sanglot plus perçant - ils s'imaginent nous transporter En COLLIGNON BAGATELLES DE LA MORT CE MACCHABÉE DISAIT… 35




.doucement. Dignement. C'est faux. Ils nous heurtent aux portes. Ils jurent dans l'escalier en colimaçon par-dessus la boule de rampe - j'ai le mal de terre. Puis le corridor, le perron râpé (je reconnais chaque marche), le trottoir. Ma boîte dans une autre boîte, sous la plate-forme. Pas de grand air, pas de cheval, pas de dais : à présent, les héritiers veulent poser le cul sur des coussins pour suivre leurs morts. Je sentais les relents de pétrole, j'entendais les hoquets du moteur qui s'étouffe en seconde. Puis un ronron fade mêlé à la chaleur distillée par les vitres du corbillard, si j’avais été en montre, aurait étalé sur ma boîte avec je le suppose, une rosace diaprée. Enfin je suppose. Si j'avais réduit ma consommation de clopes, je me serais prolongé de trois mois ; je ne serais pas mort en plein mois d'août.
Revivre ? je tords le nez. Le corbillard s'arrête devant Saint-Firmin. La porte arrière bascule, je suis tiré, hissé. A la résonance, j'ai reconnu l'église. Un piétinement de moutons derrière moi. Des chaises qui raclent, des nez qui reniflent. Mes nausées reprennent : un boiteux pour le tangage, et pour le roulis, un pédé qui tortille - proportion d'homos dans la profession ? Un cierge se renverse. Petit affolement sous le plancher, puis - mouvement d'ascenseur - le catafalque - un requiem chanté ! Je n'en crois pas mes oreilles. Ils doivent être drôlement débarrassés... Allez donc "prodiguer des largesses"' à des héritiers. On va me laisser longtemps là-dedans? Je vais attraper un chaud et froid.
Il ne faut pas éternuer. Collecte. Qui peut être venu ? Au bruit, cinquante personnes. C'est peu. C'est beaucoup. Bon Dieu ce que cet enfant de chœur chante faux. C'est le petit Haffreddi. Sale Juif. J'espère bien que ma femme, ma fille et les trois frères Fiouse auront de la peine un jour - au trou le Bernard ! et bloum, bloum, les mottes de terre... "Il est mieux où il est" - pourquoi pas.
Un Dies Irae à présent ! c'est qu'ils réussiraient à m'effrayer, ces cons. Surtout que la voix de l'enfant de chœur filerait la colique à un squelette. Mon prof de biolo disait : "On porte son squelette à l'intérieur de soi. ..."Mes os sont liquéfiés par ta colère ô Seigneur... - Psaume CIII et des poussières... "Devant ce cher cercueil..." Plus cher que ce qu'il y a dedans – eh le Père Monnard, tu dois t'en foutre éperdument : une âme en plus pour le serial killer, là-haut ! "Douloureuses circonstances..." "Coup imprévu..." - j'ai dit : «Faites-le entrer, si ça ne me fait pas de bien, ça ne me fera toujours pas de mal !" Alors ils m'ont foutu l'Extrême Onction. Ah curé, curé, qu'est-ce qu'on aura rigolé ensemble, avec tes putains de bondieuseries.
Mais aujourd'hui je n'ai plus le cœur à rire, un Kyrie, un Pater, c'est le Paradis garanti sur facture, que je sois damné si j'y coupe ! - pourquoi donc suis-je toujours allongé là-dedans, 2m x 0,60 – même que malgré le rembourrage ça commence à devenir dur ... Au lieu de répondre il m'encense la charogne - pense-t-il "fichu métier", ou pense-t-il vraiment "au pouvoir de l'Enfer arrachez son âme, Seigneur"? Trajet jusqu'au cimetière. Ils enlèvent la femme de sur ma caisse. Elle m'étouffait. Puis on m'enterre. Je regrette les Funérailles d'antan, les vraies grandes bouffes grecques, le chant XXIV de l' Iliade, on donnait des jeux, on savait rigoler à l'époque. Puis plus rien. Les petits éboulis de terre qui se tasse. Des chuintements. Le calme plat. Je suis vraiment coupé du monde. Je suis mort, à présent, véritablement mort. Enfant, ma mère m'emmenait choisir le tissu d'un nouveau costume ; à peine sorties des lèvres, les voix s'étouffaient dans les rames d'étoffe - des voix voilées - à présent c'est la terre qui pèse sur mes lèvres, le tissu de la terre sur le couvercle, il le défoncerait, m'envahirait comme une trombe, emplirait ma bouche et mes yeux. Un jour le marbrier me chargera de ses quintaux de pierre. Combien de quintaux pour un tombeau ? Un tombal, des tombeaux. Je voudrais crier. Fuir. Quelle folie ! Que peut-il m'arriver de plus, à moi mort ?
Quelque chose me dit que des risques subsistent… Je frissonne. La terre, la terre... Oh ! comme je regrette d' être mort! Et je pensai : « Peut-être que je suis vivant. Qu'on m'a enterré vivant. Pourtant mes muscles ne répondent plus. Peut-être vais-je mourir vraiment. Je perds connaissance. Un bruit de voix qui me réveille. La voix vient d'en haut – Tatie Joêlle, au Paradis ? Dialogue animé : "Personne n'en saura rien ! - Il n'en est pas question Madame. - Il est bien là, j'en suis certaine ! voyons, quelques coups de bêche... - Le règlement... - Je ne vais tout de même pas perdre un chapeau de ce prix-là! - Je ne peux pas rouvrir une fosse... - Et qu'est-ce que je vais mettre pour la communion de sa fille ?» Je devine le geste impuissant du fossoyeur. ...Vais-je passer l'éternité sous le chapeau de ma tante ? Long silence. Puis un grattement sur le bois. J'essaie de me tourner - " il est sous la terre une taupe géante qui fore les cercueils..." -un chuchotement indicible : « Eh... a... an... ou...? » Je m'entends dire : « Qui êtes-vous ?
- Êtes-vous bien ? Vous - sen - tez - vous - bien?" Une voix sépulcrale, encombrée de parasites - la mienne, un bourdonnement : "Le satin m'étouffe. » - Remuez légèrement. Vous êtes nouveau. Un mort de fraîche date - vous ne tarderez pas à vous habituer. C'est le mort d'à côté qui vous parle. Je vous ai entendu enterrer. Vous verrez, c'est sympa ici, on sait s'organiser - il y a des cimetières où on s'emmerde, mais pas ici. Il y a de l'animation. - Quel âge avez-vous ? - Je suis mort
à quarante-cinq ans. Mais ça fait dix ans que j'habite le caveau treize. On compte dix ans d'âge. Mon nom, c’est Michel Parmentier - je reviendrai plus tard. Pour l'instant, dormez. Les jeunes morts ont besoin de beaucoup de sommeil." ...Ou plutôt je m'enfonce dans une sorte de glaire onirique, une longue coulée de rêves emmêlés ; ma femme qui se penche sur moi ; le souvenir des derniers coups d'artères au tympans "...j'entends des pas dans l'ombre" - puis des vagues, des roulis de songes -une musique poignante et lancinante de requiems mêlés, de Mozart, Jean Gilles, Cherubini I et II pour la mort de Louis XVI ; des éclairs glauques, une sourde douleur dans la nuque.
Des gargouillis en bulles à la surface de mon cerveau. Et, au milieu de déchirants points d'orgue, une voix qui me transperce : « Bernard ! Bernard ! Je te verrai la nuit prochaine !" et la face de Dieu m'éblouissait, mon corps amoindri me semblait voltiger entre mes parois – je me suis m'éveillai trempé de sueur : « Voisin ! Michel Parmentier ! » La voix me semble douce : « Vous m'avez fait peur, dit-il. Comment vous appelez-vous ? - Le Rêve ! Le Rêve ! - Quel rêve ? - Quel est votre nom ? - Collignon ! Bernard Collignon ! - J'aurais dû vous prévenir. Ne vous tracassez pas. Dieu n'est pas si terrible. Vous vous en tirerez avec un sermon et quelques rêves de purgatoire." Ce jour-là, j'eus tout le temps de penser - à ma vie, ni plus ratée ni plus perdue qu'une autre.
C'était ma petite fille de sept ans que je tenais dans mes bras. C'était ma femme qui me baisait tendrement la joue avant de s'endormir - nous faisions cela religieusement. C'était le terrible accident du 18 juin 40 où mon père avait laissé la vie. Le fleuve à nouveau se déroulait sans fin, en longues échappées ensoleillées sur ce qui aurait pu être, des paysages inconnus où mon corps s'ébattait, de voluptueuses reptations subaquatiques dans l'Aisne, mon corps ruisselant, et, à mon côté, la Fiancée me tenant par la main. La prairie inondée, les grenouilles, nos maisons au dos si large contre la crue épanchée de la Vesle... Quelques heures plus tard, une lueur s'infiltrait par le couvercle soulevé. « Salut ! » La tête hideuse et sympathique de Parmentier : "C'est le terrain qui conserve par ici". Il inspecte le cercueil : « Ce n'est pas grand, chez vous. On ne vous a pas gâté. Nous ne pouvons pas tenir à deux, je reste sur le bord. Mais plus vous vous décomposerez, plus vous aurez de liberté de mouvements. Quand vous serez bien décharné, vous pourrez commencer à sortir. « En attendant je vous amènerai du monde. - Arrangez-moi les plis du linceul sous le pantalon, c'est insupportable. » Il le fit. "Je suis venu vous réconforter un peu avant la visite à Dieu. C'est le trac, non ?
- Plutôt. » Je lui révèle que j’ai touché » ma petite fille, que j'ai sodomisé ma femme, que je me suis prostitué quelque temps, lorsque j'étais étudiant... « Diable ! fait-il en se grattant précautionneusement la tête. Avez-vous tué ? - Oui, sur une barricade. - Écoutez - je ne veux pas
être pessimiste, mais vous en aurez lourd. « Je connais un abbé, dans l'allée, en face, qui doit subir toutes les nuits des cauchemars de remords. Parce qu'il faut que je vous explique : l'enfer, le purgatoire, ce n'est pas du tout comme vous vous le figurez là-haut. Il n'y a pas d'enfer, juste le purgatoire, et même pas à jet continu, parce que le Patron sait bien que nous ne pourrions pas tenir." Il hoche la tête en soupirant : « Croyez-moi, le purgatoire, c'est infernal. Et tout le monde y passe ; le ratichon, en face, ça fait vingt ans qu'il tire. Il appréhende les nuits, il réveille ses voisins. Enfin un conseil, soyez bien calme, bien humble, et il vous sera beaucoup pardonné. Je vous quitte, ma femme m'appelle" (je n'entendis rien) "elle ne m'a rejoint que depuis deux ans, elle est encore très... tourmentée." Je m'étonne de l'entendre parler avec cette crudité. "Oh vous savez, ici, on ne fait plus attention. Au revoir !" Je le retiens, anxieux. « Allez du courage. Tout le monde doit y passer. » Après quelques instants d'angoisse, je me sentis plongé dans un profond sommeil.
Une voix me déchirait les oreilles en criant mon nom, avec les inflexions écrasées d'un haut-parleur mal réglé : « Bernard ! Bernard ! » - et il me semblait que le couvercle appuyait sur moi de toutes ses forces, comme pour expulser mon âme de mon corps. Pour autant que j'en pusse juger, je sentis que j'étais sorti de ma tombe, et qu'une part de moi flottait bien au-dessus, dans un espace d'une autre nature. Je ne pouvais voir ni mon corps ni mes membres, mais je sentais, loin sous moi, ma poitrine et mes os broyés à suffoquer, tandis que distinctement, et simultanément, une espèce d'autre corps, projeté et immobilisé "en l'air" à une distance incommensurable, en position repliée, la tête sur les genoux, les mains derrière le dos.
Osant à peine relever les yeux, je vis une immense estrade de bois nu, où trônaient des anges noirs, drapés dans leurs ailes. Je compris que ce qui me ligotait ainsi, ce qui me forçait à rester immobile, c'était la présence, l'essence même de Dieu. Je me trouvais englobé en Lui, et Sa force me pressait de toutes parts. Un Souffle Ardent me parcourut, qui intimait compréhension, sans qu'il fût besoin de mots. Il m'accusait d'inceste, et du meurtre d'un flic. Alors le Souffle m'enserrait plus âprement. Et je baissais la tête en murmurant. Et je sentais mon corps, celui d'en bas, pressés entre deux grils rougis. Je voulus regarder au moins les Anges en face! Ils se tenaient trèst droit, comme il est juste : Juges, et Témoins. Ils me semblèrent ridicules, et Dieu lut en mon cœur. Je m'inventai de nouveaux crimes, et chaque aveu me courbait un peu plus : n'avoir plus assisté à la messe depuis... «Je m'en fous ! » tonna DIEU, et les Anges éclatèrent de rire, en découvrant leurs dents aiguës comme des poignards. Tranchant enfin mon sexe avec mes propres dents je le tendis à l'Ange le plus proche, qui l'enfouit sous ses plumes. Enfin je murmurai, écrasé de repentir et d'amour : «Seigneur, je ne suis que poussière ». - TEL EST TON RÊVE, ÉCOUTE, dit le Seigneur. TU SENTIRAS TON ÂME COMBLÉE DE REMORDS. ET CE REMORDS TE SERA VOLUPTÉ, ET CETTE VOLUPTÉ TE SERA PLUS GRAND HONTE ENCORE. ET DE LA HONTE MÊME TU TIRERAS TA VOLUPTÉ. Retourne dans ta tombe, et crois en Ma Miséricorde." Tel fut Son ordre.
Et les anges s'envolèrent, agitant leurs ailes noires en poussant des cris rauques. Je me trouvai d'un coup les yeux ouverts, Michel Parmentier près de moi : « Ça va mieux ? ...Je vous ai regardé, ce n'était pas beau à voir. - Pourquoi êtes-vous venu ? en quoi puis-je vous intéresser ? -Entre morts, il faut bien s'entraider. Tenez - il s'écarta - je vous présente ma femme. » Ses yeux bleu pervenche pendaient de leurs orbites. ELLE PUAIT. C'était la première fois que l'odeur m'incommodait. Elle commença à m'embrasser, me fixant avec des lueurs éloquentes. « Excusez-la, dit Michel, vous lui faites envie, vous êtes encore tout frais. » Elle tourna vers son mari un regard interrogateur.
Il acquiesça. Elle glissa une main sous mon linceul et me fit bander comme un mort. Mais pris de pudeur je les renvoyai tous deux. Après quoi je restai longtemps de mauvaise humeur. Quelques jours, quelques nuits s'écoulèrent - moi aussi (j'appellerai "jour" l'intervalle inégal séparant deux temps de sommeil - intervalle plus court apparemment que sur la terre - pour qu'on s'ennuyât moins sans doute ? Je n'ose penser « pour que les rêves reviennent plus souvent »... La nuit surtout est dure à supporter. On dort un peu - très peu - puis le sommeil survient, très lourd, puis qui s'effondre lui-même, comme défoncé par-dessus. Puis tranchant la nécrose, taillant son manchon, chutant de plus en plus bas, le cylindre pestilentiel et lumineux du SONGE - non pas à proprement parler une vision, mais une sensation qui se propagerait au corps entier : chaque pore comme un œil : une boule au ventre, une boule derrière l'os du front, le Remords comme une matière lumineuse et pourpre, ou le rubis au front de Lucifer.
Et aussitôt, infecte, la jouissance, l'ignoble complaisance, l'atroce volupté de l'avilissement. ...Je me réveillai en sursaut, lèvres bourdonnantes, passai mon doigt sur mon ventre. Il s'enfonça. Un peu de sanie s'écoula. Des bouts de vêtements sombrent dans la chair liquide ; du bout des doigts je les repêche et les projette, comme des mucosités nasales, sur les parois. Mes mouvements deviennent moins gourds, je suis très fier de cette nouvelle agilité de mes index... Le sommeil me reprit et de nouveau, terrible, le cauchemar m'envahit. Ce n'est pas une histoire vécue, ni des visions, mais une horrible sensation, physique, de remords. Rien de plus terrible que ces rêves d'aveugle. Parfois le sommeil calme revenait, parfois non. Les jours et les nuits avaient perdu leurs repères. Mais sommeils et veilles se succédaient rapidement. J'eus envie de la femme. J'appelai. Elle vint. Elle me fit l'amour en riant : « Excusez-moi, j'étais privée depuis si longtemps ! » Elle me vida, et je constatai avec plaisir qu'au moins, sous terre, l'avantage était que les femmes jouissaient aussi vite avec un homme que seules en surface.
Au moment ou l'orgasme montait survint le mari : "Ne vous dérangez pas pour moi !" Il nous regarda jusqu'au bout et respecta notre postlude. "Elle vous rend service, dit-il. « En vous secouant, elle vous aide à vous décomposer davantage... Françoise, tu pourrais rester plus longtemps, par politesse. « J'ai hâte de retrouver le violoniste, au bout de l'allée. » Et je constatai
avec non moins de plaisir que les femmes mortes montraient beaucoup plus de chaleur et de spontanéité. « Ne croyez pas cela de toutes, me confia Michel Parmentier. Vous avez de la chance
avec la mienne.» Mais ce qui me préoccupait le plus, c'était le Temps. L'ennui. "Michel, comment
faites-vous, ici, pour compter le temps ?
- Compter le temps ? - Calculer les jours... Michel rit doucement. "Que vous êtes jeune! ma femme posait les mêmes questions... Eh bien, nous pouvons toujours nous régler sur les "bruits d'en haut". Quelque chose de précis, par exemple, les rondes du gardien, et des jardiniers. On les entend
marcher, pousser la brouette, parler... - On comprend ce qu'ils disent ? - Bien sûr, avec un peu
d'entraînement. Il y a une ronde à 11 heures, et une à 17 heures, avant la fermeture... Mais vous
verrez, on cesse vite de s'y intéresser. « On s'habitue vite à l'éternité. On s'installe.. .- Il doit bien y avoir quelques marchands de pantoufles, ici ? - Au bout de l'allée, oui... Que voulez-vous dire ? » Je laisse tomber la question dans le vide. "Tenez, reprend-il, je me souviens de la visite des deux beaux-frères, il y a de ça… trois mois, peut-être ? Ils étaient là à discuter au pied de ma dalle, et le premier se met à dire : "Il est toujours là-dessous ce vieux con..." Je l'entendais gratter la terre avec son pied. Et l'autre lui répond quelque chose dans le genre : "C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux.
« De toute façon il était condamné. Et puis qui est-ce qui pouvait bien l'aimer? - Vous avez pourtant
l'air bien aimable... » Il hausse les épaules, secoue ses orbites d'un air fataliste. Sa mâchoire
s'allonge et pendille, il la reclaque en frappant du carpe, avec un bruit de cigogne. Soudain je
m'avise d'une étrangeté singulière : « Mais dites-moi... - Oui ? - Comment se fait-il donc que nous
puissions nous voir, l'un et l'autre ? ...D'où vient la lumière? - Tiens ? D'où vient la lumière ? c'est
ma foi vrai ; nous n'y avions jamais pensé...
Je hasarde l'expression de "perception extra-sensorielle". Il reste dans le vague. "Et nous, reprends-je, on ne nous entend pas ? - Non. La plupart du temps, ils n'ont pas l'oreille assez fine. - "La plupart
du temps" ? - Ici, nous avons le silence ambiant, nous ne respirons pas, notre coeur ne bat plus... -C'est beaucoup plus facile ? Vous êtes sûr ? » A ce moment mon jéjunum miné laisse échapper,
entre cuir et sanie, un doux phrasé bulleux. De tous les coins du cimetière, par le couvercle à demi
soulevé, me parvient, semble-t-il, proche ou lointain, toute une rumeur concertante de chuintements,
de sifflements, de craquements indéfinissables, ce qui remit fortement en question pour moi
l'existence de ce fameux Peuple Souterrain auquel il me faudrait peut-être bien bien croire, peut-être
même à quelque sauterie ou danse macabre.
De la terre se coula à l'intérieur de mon habitacle, formant sur le satin de lourdes traînées grasses.
Ca n'a pas d'importance, ce truc ; pour ce que vous allez en faire, du satin... » Il est vrai que les
visites - une, surtout - ont singulièrement terni le lustré de mon étui. "On peut nous entendre, de à-haut, reprend-il encore, si nous projetons notre volonté. - Les médiums ?- Pas seulement.
Finalement, nous pensons très fort, et cela suffit. - Tiens, c'est vrai ; je ne me sens pas remuer les
lèvres, quand je parle. - Vous comprendrez vite les paroles d'en haut, répète-t-il. En revanche, pour
voir, il vous faudra du temps.
Je restai silencieux.. Ma première visite d' "en haut" ne fut pas, comme j'avais la faiblesse de
l'espérer, celle de ma femme et de ma fille. C'étaient des pas lourds, de grosses voix masculines,
indiscrètes et cependant indistinctes. Michel Parmentier traduisit : "Ce sont les marbriers. Ils
prennent les mesures." Je m'inquiétai : "Si le cercueil est solide, ça ne vous écrasera pas. Autrement,
si ça vous diminue l'espace vital, vous en serez quitte pour émigrer. - On peut donc sortir de là-dedans ? - Et moi donc ?
« ... Quand vous serez bien décharné." Il passa son doigt sur mes yeux, d'où coula une sanie
repoussante. "Pour vous, ce sera assez rapide." Plusieurs semaines passèrent ainsi. Je restais de
longues heures allongé. Michel Parmentier venait souvent m'entretenir. J'appris ainsi un grand
nombre de choses. Je l'interrogeai par exemple sur des points de hiérarchie. Cependant je m'ennuyai
beaucoup. Je me disais que ce n'était pas la peine d'être mort. Parmentier m'apprit que l'ennui faisait
aussi partie du "purgatoire".
Quant à sa femme, elle -préférait visiblement le jeune pianiste du bout de l'allée. - Qu'y a-t-il en
dessous de nous ? demandai-je. - C'est un cimetière du XVIIIe s. Ils mènent une mort totalement
indépendante. - Et plus en dessous ? Il fit un signe d'ignorance. Mais il me désigna la direction de la
fosse commune : «Il est très difficile d'y vivre », dit-il. Quant à mes périodes de sommeil, elles
étaient troublées de songes atroces, dont rien ne venait atténuer le caractère horrible. Seuls étaient
animés les jours de fête.
Deux mois et demi après ma mort, je perçus une grande agitation à l'étage au-dessus. Des enfants
couraient parmi les tombes. L'un d'eux m'écrasa l'estomac en passant sur ma dalle, qu'on avait
installée entre temps. J'entendis le bruit d'une gifle. "C'est la Toussaint", me dit Parmentier. J'étais
scandalisé, de mon vivant, par tous ces gens endimanchés poursuivant leurs conversations sur eux-mêmes, leurs impôts, leurs tiercés, insoucieux du sort qui les guettait. On riait, on rotait, on
s'interpellait. Je fus partagé entre l'assentiment et l’indignation, voire le désir de surgir, comme
j'étais, à la surface, bien que cela me fût encore impossible, pour les accabler d'horreur et de
reproches.
- Mais non, dit Parmentier. Laissez-les donc. Ils nous rappellent un autre temps, ils se croient
heureux, ils nous font marrer, c'est maintenant, le bon temps. Ecoutez-moi ce raffut ! Je ne reconnus pas ma femme ni ma fille. « Elles viendront un autre jour. Aujourd'hui, c'est la grande foire des
vivants, qui veulent oublier qu'ils seront morts demain. » Elles vinrent en effet le trois novembre,
jour de la Saint Hubert, et leurs douces voix incongrues récitant le "Notre Père" me parurent
incomparablement fades en comparaison du joyeux tohu-bohu de la Toussaint. Emu cependant,
j'envoyai du fond de ma tombe un "Je vous aime encore" appliqué. Je sentis qu'elles en eurent
l'intuition, car ma femme du moins m'adressa sur la dalle un baiser et des mercis précipités. Je fus un instant attendri par ma petite Nadine Urroz. Les pensées m'étaient plus accessibles que les paroles ; mais je me désintéressais de plus en plus de ma vie passée. En fait, je m'ennuyais à mourir. Pour me distraire, j'étudiais les progrès de ma décomposition. Les
intestins n'étaient plus qu'une bouillie, où le sexe avait disparu. Un jour une autre mort vint me
rendre visite : son cercueil s'était effondré, il cherchait un autre gîte. "Excusez-moi, dit-il ; ce n'est
pas drôle de devoir jouer les pique-cercueil." Je dois mentionner aussi les cérémonies du Onze
Novembre, la musique épaisse, les garde-à-vous. "Curieux, dis-je à Parmentier. Il me semble que
les piétinements proviennent de notre niveau
« Devant, sur la gauche. - C'est le carré des soldats, me dit Parmentier. Leurs squelettes marqunet le
pas sous la direction d'un grand colonel décharné. Vous avez dû déjà les entendre. C'est leur
punition d'avoir été soldats." Et comme je m'étonne : « En compensation, précise-t-il, leurs rêves
sont plus doux.
Trois coups sur la paroi. Je m'éveille avec peine. « Visite médicale ! » Je me dressai sur mon séant,
rejetant mon couvercle. Un grand squelette chauve se tenait là, un caducée gravée sur son front
jaune. "Vous allez pouvoir quitter la chambre", ricana-t-il. - Mais je ne suis pas encore... Il haussa
les clavicules : "Vous dites tous ça, me dit-il. On dirait tous que vous avez peur. Pourtant vous vous
emmerdez assez, dans ce cercueil. Vous n'allez
pas me refaire le coup de l'utérus. Ce disant, il avait tiré de sa fosse iliaque un assortiment de pinces
et de scalpels. "Tendez un peu le bras droit ? « Vous n'avez pas peur, j'espère ? Un grand mort
comme vous ! " Il sectionna quelques ligaments. "Ca fait mal ?" Je ne sentais rien du tout. Il gratta
mon radius sur toute sa longueur. "Du vrai poulet bouilli, déclara-t-il. Laissez ça au fond de la
marmite, ça pourrira sur place, vous n'en êtes plus à ça près." Il me gratta de même toute la jambe.
La chair se détachait en aiguillettes baveuses. Ma rotule lui glissa des métacarpes, il la remit en
place. "Comment vais-je faire pour sortir, si mes os se détachent ?
- Ils l'auraient fait de toute façon. Ca ne tient plus, tout ça." Il jeta derrière lui un fragment de
ménisque, puis tira d'entre ses côtes une provision d'agrafes et de fils de fer. Je n'osai lui demander
d'où pouvait provenir la matière première : ferrures de cercueils ? chirurgiens enterrés avec leurs
instruments ? "Ca c'est du solide, fit-il en posant les premières agrafes. C'est pour la mâchoire
surtout que c'est primordial. - Et vous ? - Moi, je tiens tout seul. " Je n'insistai pas. Lorsqu'il m'eut
ligaturé, proprement agrafé du haut en bas, il me demanda :
« Vous ne connaissez personne dans le quartier? - Si, Michel Parmentier. - Il faudra qu'il vous aide
pour les exercices de concentration. Vous vous déplacerez par influx magnétiques, mais il faut vous
apprendre à les développer. » Il replaça ses instruments dans ses cavités, puis me serra les phalanges
à les briser. « Je reviendrai dans un an, pour vous enlever toute cette ferraille. Adieu ! »
Aujourd'hui, à travers terre, le garde a conversé avec moi. J’ai rencontré aussi des fantômes, j’ai
constaté qu'ils avaient beaucoup de force. J'acquis des connaissances diverses : sur une guerre
passée entre les morts, dont Parmentier ne put me donner que des détails confus. Je reçus également
la visite de la joyeuse bande du caveau vingt-trois : toute la famille, et certains amis, fumaient du
pissenlit séché. Certaines séances se déroulaient dans la loge du gardien de nuit, en surface.
Un jour, on a enterré en face, dans le quartier des caveaux. J'ai entendu la lourde porte se refermer,
puis le curé, puis le corbillard. Ils sont repassés devant moi en disant pis que pendre de la défunte.
Mes journées se règlent sur les tournées des jardiniers, qui sifflotent, ou des gardiens, qui ne
sifflotent pas. Je reconnais chacun à son pas, et à ses soliloques. Ma femme vient moins souvent.
J'ai appris qu'elle se masturbe avec le volant de ma voiture. Le jour où j'ai obtenu du médecin-chef la permission de sortir, je me suis affolé :
- « Mes os vont se détacher ! - Concentrez-vous ! » J'ai appris à nager dans la terre, à repousser les
mottes souterraines, sans muscles, mais en bandant ma volonté. Parfois je reviens sur mes pas à la
recherche d'un os. Une fois j'eus une altercation et nous nous réconciliâmes après avoir essayé
chacun l'os (mais elle (c'était une femme) se l'était essayé à l'emplacement du vagin) (on jouit
comme le reste, par volonté). On circule sous l'allée, ou bien on franchit les cercueils. Je peux
rendre des visites, voir enfin les soldats.
Pour ne pas m'égarer, il a fallut d'abord me promener avec Michel Parmentier. Les points de repère
souterrains sont peu nombreux. Il y a quelques pierres indicatrices. Il existe aussi des couloirs d'une
tombe à l'autre, mais ce réseau demeure encore assez anarchique : la terre, àforce d'avoir été
remuée, est devenue plus meuble. Dans certains quartiers, les morts ont réalisé un beau réseau de
tunnels. Avec mon voisin je suis allé voir une jeune fille morte récemment. Nous l'avons beaucoup
surprise.
Elle est encore très belle et son odeur modérée. D'ailleurs je me suis habitué, je ne sens moi-même
presque plus rien. Nous avons parlé à la jeune fille. Elle a raconté sa mort, j'ai voulu la faire sortir,
mais Michel est intervenu : « Vous allez l'abîmer : ses muscles ne répondent plus, et elle n'a pas
encore fait les exercices de volonté. » Je voulus la posséder, mais ma tête décharnée l'effrayait.
Nous avons poursuivi notre promenade. Nous nous heurtions parfois à des parois de ciment: les
caveaux de famille. Ils sont très utiles pour se repérer. Dans le quartier riche du cimetière, ils se
touchent. Un jour, nous parvenons au mur extérieur. Je propose l'aventure, mais Parmentier me le
déconseille : nous risquerions de tomber dans les égouts ; une fois, un camarade à lui y fut retrouvé,
la police l'a pris pour un clochard mort, elle a fait des recherches, elle a cru découvrir une identité,
et un vivant a été classé mort. On a réenterré le camarade, bien content de retrouver, après quelques
errances, son domicile fixe.
J'assistai un jour à une séance du Tribunal d'Accès. Elle se tenait dans un souterrain voûté. Il
s'agissait de savoir si tel ou tel mort était devenu, véritablement ou non, un squelette viable. Ces
derniers, rangés derrière un grand couvercle en guise de bureau, huaient le candidat, par trois
claquements de mâchoires, ou les applaudissaient (quatre claquements, deux fois deux). Ayant été
récemment intronisé, je m'essayai aux claquements, mais cela fit rire: squelette de fraîche date, mes os résonnaient de façon molle et novice.
C'était un tribunal d'une propreté éblouissante. Solennels, ils jugeaient une dizaine d'autres morts
dans le même état, mais d'aspect bien plus noir.
Un autre squelette, devant la barre, témoignait que chacun s’était bien débarrassé de toute trace de
chair. L'un d'eux, appelé, se présenta muni d'un dernier lambeau mal placé, qu'il essaya de
dissimuler entre ses cuisses. Ce furent des huées (trois claquements de mâchoires). Je récidivai. Les
regards se tournèren de nouveau vers moi, et l'assistance éclata en huées de quatre claquements
(deux fois deux), car j'avais encore, malgré tout, de nombreux lambeaux de chair.
Je m'enfuis. Moi aussi je passai plus tard devant ce tribunal et m'en tirai fort bien, et même, certains
de mes os tombaient en poussière. Dans la fosse commune, la situation est presque avantageuse, on
vous fout dans la chaux vive, et après quelques jours de bousculade, les morts passent sans
transition à l'état d'esprits. On peut se faufiler à travers pierres. On devient immatériel. On peut
même remonter à l'air libre. Nous avons taillé quelques bavettes avec le gardien, qui nous assoit
tous sur des sièges de paille et nous donne de quoi fumer.
Enfin prendre l'air et ses ébats parmi les tombes, se prélasser ! Mais de nuit seulement. Nous nousallongeons parmi les sépultures, nous faisons des danses macabres grâce aux musiciens enterrés avec leur instrument.
A l'issue du bal, nous finissons la soirée dans un caveau. Les propriétaires nous y offrent del'encens. Sur différentes étagères, des cercueils, où les cadavres présentent leurs degrés dedécomposition. Les plus jeunes, en se soulevant, peuvent participer aux réjouissances.
Grâce au gardien, l'encens est complété par de l'opium. Je fais des promenades avec la jeune fille que j'ai vue, et que j'aime. Demain, nous serons mariés. La vie continue. Nous irons en voyage de noces à l'étage au-dessous. ...Le macchabée fait ses ultimes découvertes. Tout a duré un ou deux ans dans son temps à lui, mais un million d'années sur terre. ..La bataille d'Azincourt est figée comme une gelée et se passe éternellement. On la retrouvera telle quelle. Pourra-t-on y toucher ? Les
événements du passé sont ceux qu'ont imaginés les hommes de l'an 8000.
Je suis persuadé qu'on voyagera dans le temps. A la limite, l'espace se recourbe sur lui-même
comme une sphère. Nous sommes à sept milliards d'années-lumière et ici à la fois, mais ces deux
points de l'espace se recouvrent : comme une vibration (tels les électrons qui bougent tant, qu'ils en
restent immobiles. Il en est de même pour le temps.
Mais je crains fort, cher Michel Houellebecque, d'avoir abusé de votre patience.

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Commentaires

Kohn-Liliom a dit…
C'est vachement bon, parcourez, au moins

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