13.11.09
LE SINGE VERT: Chinois, et médiocre
C'est ça, un "lien" ? la possibilité de faire un commentaire ? n'importe quoi...
11.11.09
Chinois, et médiocre
J'aime bien lire les aventures du juge Ti, avec son acolyte bien costaud et intimidant. C'est subtil et bien écrit. Mais en même temps, cela ne m'apporte rien d'autre que le piment d'un exotisme suranné, l'impression de compléter l'interminable puzzle de la culture littéraire – plus on en a lu, mieux cela vaut, car je vis à travers les livres. Toutefois j'ai l'impression de passer mon temps, pas tellement de me construire. Je ne m'intéresse pas trop à la Chine, que voulez-vous, des goûts et des couleurs... Après tout, peut-être les lecteurs de policiers sont-ils de grands enfants, quand ils les lisent. Peut-être que je n'aime pas être dépaysé, avec des héros jaunes. Je vais donc déjà, et une fois de plus, me livrer à une lecture expressive du chapitre X à peu près en entier, car les paragraphes commencent tous par une erreur typographiques : on met des guillemets, dans un dialogue, puis des tirets. Mais on ne met jamais les deux à la fois au début d'une même phrase. Il n'y a pas qu'en Chine que les règles de l'écriture sont rigoureuses. N'est-ce pas, Messieurs les typographes français. Mentionnons les titres humoristiques et piquants, seminarratifs : «Madame Teng apparaît sous un jour inattendu ; Mlle Œillet-Rose accepte une mission particulière » - en effet, la grande dame se rend dans un établissement particulier pour y recevoir un amant, et notre aimable prostituée va baiser pour le compte de la police, mais sans le savoir : n'est-ce point titillant ?
« Quand le juge Ti pénétra dans la buvette, le Caporal bavardait devant le comptoir avec un vieux bonhomme vêtu de loques crasseuses. » Il s'agit non pas d'un caporal d'aujourd'hui, avec buvette assourdie de musique, mais de Chinois, de planches en bois, et de boissons dans un petit bol. « Non loin d'eux, assise en tailleur sur un tabouret, Mlle Œillet-Rose se taillait les ongles des pieds », ce qui témoigne d'un sens aigu de la contorsion, et pose la question de savoir si ses pieds étaient déformés par des chaussures trop petites, à la chinoise.
« Approche, vieux frère ! » cria le Caporal. « J'ai de bonnes nouvelles pour toi ! »
« Le mendiant » (c'est le « vieux bonhomme vêtu de loques crasseuses ») « tourna vers le juge le regard sans bienveillance de ses yeux rouges et larmoyants. Il avait le visage osseux, marqué par les intempéries, et plus ridé qu'une vieille pomme. » (En ce temps-là, les clichés n'étaient pas encore des clichés). « Tiraillant sa barbe graisseuse, il commença d'un ton dolent :
« - «Je me tiens habituellement au coin de la deuxième rue en venant de la Porte Ouest. Le quatrième immeuble est une maison de rendez-vous de bonne classe, aussi, à la fin de la journée, ma sébile est-elle toujours pleine. » ( Pour la gouverne de l'auditeur-lecteur, notons avec Amélie que le mendiant déteste les femmes, parce qu'elles se livrent à des saloperies sexuelles, avec des hommes que le mendiant méprise également).
« - « C'est une chouette boîte », remarqua Mlle Œillet-Rose. « On m'y a emmenée une ou deux fois, les jours où j'étais vernie. »
" - "Je t'ai vue !" lança-t-il aigrement. "La prochaine fois, dis à ton client de me donner plus de deux sapèques. J'ai l'habitude d'en recevoir quatre... parfois davantage quand le miché est satisfait." - n'est-ce pas touchant de voir employé le bon vieil argot de nos grands-pères, afin de renforcer l'exotisme chinois ? tout en nous laissant dans des eaux familières ? hmmm ?
« - Ne nous égarons pas », intervint le Caporal.
20.9.09
De-ci de-là, cahin-caha...
Sur l'étroite plage humide, deux corps amoureux se cherchaient la bouche, allongés et serrés sous leur blouson unique. Je pris quelques vues de cartes postales, et nous sommes repartis. Il me véhicula sur la route des Crêtes, prouvant ainsi que les maisons ne la hantaient pas toute. Nous nous sommes brièvement arrêtés sur une vire offrant, dans un virage, une vue supplémentaire sur la mer. Et je le vis escalader, sans vouloir d'aide, un plan incliné de roches affleurantes, alors qu'un panneau indiquait par symbole un fort risque de chute. Mais je savais par un de ses textes qu'il avait horreur qu'on s'inquiétât pour lui en raison de son âge.
Il m'informa qu'en cet endroit fut tourné Sur un arbre perché, où une voiture et ses occupants, à la belle saison, rate une belle épingle à cheveux et tombe au long de la falaise : heureusement, un arbre à quart de pente stoppe le véhicule avec ses passagers. D'où de bonnes situations d'huis-clos, donnant lieu à quelques développements burlesques plus qu'à demi-attendus. Je fis observer à Coste que les scénaristes pas un seul instant n'avaient envisagé que les humains eussent pu se salir, ni voir leurs barbes pousser ou leurs sous-vêtements se tremper. Comme disait le critique du Canard en l'an de grâce 1967, Dieu créa Adam, la femme et le rasoir, car l'homme se trouve toujours miraculeusement rasé de près. Signalons toutefois à ce mécréant que nos divins parents furent créés en leur quinzième année, âge de perfection paraît-il.
Mais en redescendant vers Cassis, les humbles mortels que nous fûmes ne purent se garer malgré les flics affables, et nous reprîmes le chemin du retour par la route basse. Arrêt pour l'essence : deux individus ne se pressent pas au libre-service ; mon octogénaire grommelle, ne peut s'empêcher de montrer toute son affabilité – on drague encore ? Pourtant putain ce qu'elle était moche. Bref, de retour, nous nous sommes accordé de longs longs quarts d'heure de liberté. Le soir jouait un homonyme de sa femme, Renucci, en bistrotier blafard (tandis que mon ex-copain Belloteau, en milicien zélé, traquait le juif mitraillette à l'affût avec son lourd béret sur l'oreille : histoire sans doute véridique de ces enfants hissés par des panières au-dessus des abris palombiers, tandis qu'en bas les autorités d'Occupation font chou-blanc : “Nous passons, n'est-ce pas, pour des imbéciles”.
Coste trouve cela höchst unwahrscheinlich et me reproche, à moi “intelligent”, d'accorder quelque intérêt à ce film. Ma foi, l'intelligence a bien des aspects. Quant à l'Occupation en France, ma foi oui qu'elle fut moins épouvantable en France qu'en Ukraine. Je lus encore des pages et des pages de Bienveillantes (nous approchons de N. -sur-Mer...).
En 1969, mes parents et moi-même nous étions rabattus sur le sanctuaire des Saints Pères Missionnaires, sans doute parce que ma mère déjà prétendait (à 59 ans !) ne plus pouvoir marcher. Mais visiter les Grottes de Bétharram, de nos jours encore, s'apparente à l'expédition. Un guide en béret, l'air parfaitement couillon, scout, puceau, nous informe qu'il faut attendre le car. Un départ toutes les 15 mn. Je repars donc chercher dans ma voiture ce fameux volume sur le Moyen Age carolingien que j'ai chipé à Paris. De longues barrières parallèles suggèrent que le site fut jadis beaucoup plus fréquenté : elles servaient à canaliser les files d'attente. Le car est plein, ce qui me surprend beaucoup.
Nous sommes déposés sur une autre aire d'attente, au sommet d'une pente.
10.9.09
En envoyant la r'vue
Ca les dépasse, ça, l'Individu. Ne jamais écrire à un éditeur: dans un beau mouvement de réflexe pavlovien et avant même d'avoir ouvert le Singe Vert (au couteau, pour recevoir les tripes et le fiel en pleine gueule), avant même de vérifier à quoi ils ont à faire, ils t'envoient aussi sec une lettre de récépissé ou une lettre de refus! eux les rois de la publication, les seuls autorisés à publier, investis de la noble mission de publier en choisissant du bout des lèvres et avec des pincettes les petits génies de leurs salades de petits copains -si ça rapporte! "Il faut bien que je nourrisse mes enfants! C'est pas comme toi avec ta paie de fonctionnaire" -et allez hop c'est reparti. ben moi aussi je publie, ça vous la coupe - et attends! attends! c'est pas tout! ils t'envoient leur catalogue!
Secrétariat le (tant) Madame Il est absolument inimaginable que vous ayez pu vous imaginer que "le Singe Vert" sollicitait le jugement de qui que ce soit. "Le Singe Vert" n'est pas du tout un "manuscrit" que l'on confie humblement à l'approbation d'une huile dans l'espoir qu'elle condescendra à l'apprécier; c'est une revue, qui n'en a pas l'air parce qu'elle est fauchée, qu'on lit si on en a envie, qu'on ne lit pas si on ne le souhaite pas, et c'est tout.
30.8.09
Pyrénées, la mort, la recherche
Cela s'est passé dans la plus stricte intimité, l'incinération, c'est comme la chasse d'eau, mais avec du feu. La mort n'existe plus, certains se font même disperser en mer. Les cendres de l'oncle sont conservées par sa femme, Simone, attendant leur transfert au Bouscat dans le caveau de famille. Ma femme à l'autre bout du non-fil s'exclame « Oh non... oh non... », quoiqu'elle ait dût s'y attendre, le cœur de l'oncle battant depuis longtemps la chamade ; il avait les mains déformées, ne pouvait plus ni peindre ni jouer du saxo. Mais la Simone depuis bien avant l'avait contraint de ne plus peindre, parce que ça foutait de la saleté partout. Et je me suis renfermé dans ma chambre d'hôtel.
Mon Iris ! Mon Iris ! Je ne dois pas pleurer pour un chat.
Je voudrais lire le journal de Léautaud, mais n'en aurai plus le temps.
J'avais averti Annie comme il fallait, lui laissant le temps de revenir de Sore où elle séjournait avec son amie. Elle n'eût pas apprécié, me dit-elle au téléphone, que je diffère davantage la nouvelle de la mort de son oncle et parrain, qui favorisa l'éclosion de sa vocation picturale : elle proposait ses dessins, il l'épinglait sur ses défauts techniques, ce qui est, n'en déplaise à certains, parfaitement légitime.
Le lendemain matin, après le petit-déjeuner de l'hôtel, j'ai annoncé que je laissais « un de mes livres » sur la table de nuit. L'hôtelière aux yeux rougis d'alcool m'a remercié d'une esquisse de révérence, ayant bien compris que j'en étais l'auteur.
Arette. Achat de dentifrice - « qui est-ce qui va vouloir acheter ça ? » - n'achetez rien, volez, lisez. Lourdios-Ichère col d'Ichère, promenade en descente et remontée, quelques nuages atténuant le soleil, quantité de petits incidents sans relief, quelques photos, pointe jusqu'à Accous. Je m'arrête devant l'église, que je pollue de ma silhouette automobile garée tout du long. Les employés de mairie viennent reprendre leurs véhicules, je traduis, de l'allemand, un texte à moi confié par Anne P. Puis je cherche un certain obélisque de Despourins. La carte, pourtant précise, ne saurait me tenir lieu de plan. Je demande mon chemin à une jeune fille toute fraîche, portant une gamine de deux ans sur le cou.
Elle me prie de la suivre, ce qui m'embarrasse. Je l'entretiens donc, chemin faisant, de toutes sortes de choses, prenant garde que son fardeau humain, déjà, lui coupe le souffle. Une de mes questions l'interloque : « Vous êtes d'ici ? » Elle répond : « J'habite ici à l'année ». Je me suis rendu compte ensuite que ma demande correspondait exactement à la première phrase d'un dragueur de bal de campagne. Nous nous sommes trouvés très agréables. Elle m'a indiqué un chemin montant, « une grimpette », pour laquelle elle n'était pas équipée. Et de fait, le long du sentier encore horizontal, des torsades de papier métal figuraient sur le sol une silhouette déjetée ; plus loinc'étaient des bouts de verre fumés, évoquant des sortes de daguerréotypes. Puis le chemin butait sur l'entrée bien barbelé d'une prairie : « Défense d'entrer », avec panneau de sens interdit, e tutti quanti.
8.8.09
Les gros mecs du Québec
Eh bien non. Pas du tout. Je ne m'y suis pas attaché, parce qu'il s'apparente à une silhouette, autour de laquelle gravitent d'autres silhouettes, même si on les a déjà vues dans d'autres romans comme Harricana par exemple ; n'est pas Balzac qui veut, nous avons reconnu Steph Robillard, le trappeur Raoul, mais ils n'ont pas d'autre arrière-plan que d'avoir figuré dans d'autres fictions antérieures, aussi gratuites que celle qui nous occupe présentement. Vais-je pousser un vieil homme au désespoir ? Non. Les arguments en faveur du « fait vrai » sont innombrables. La place que l'on a occupée dans l'histoire doit être revendiquée haut et fort. Disons que ce n'est pas cela, contre quoi je m'acharne, dont j'ai besoin.
Et nous avons besoin, aussi, de feuilletons. Tenez : à la fin du livre Miserere, une femme, vaillante et fort en gueule, tourne autour du héros et de son vigoureux cheval : chiche qu'elle tombe amoureuse de lui dans l'épisode suivant, et que la femme aux pieds coupés, la vraie, la légitime, séquestre les enfants qu'elle a eus ? Certes cela ne reste qu'indiqué, et Clavel aura sans doute la finesse de ne pas le développer, car les volumes successifs de Royaume du Nord peuvent se lire séparément sans qu'il y ait de fil à perdre. Mais une telle intrigue n'aurait rien d'invraisemblable dans tel ou tel autre roman aux auteurs interchangeables, dans un pays interchangeable (Congo, Russie, Inde).
Je suis vache. J'ai aimé ce livre. Je l'ai dévoré. Je m'en souviendrai. Je le recommanderai. C'est le sandwich-bière. Si je veux des ortolans, c'est que je suis un intello prétentieux. Revendiquons : je suis un intello prétentieux. Il en faut pour tous les goûts.
12.7.09
Les Canadiennes du XIXe s.
Commençons donc (c'est la coutume) par les restrictions bienveillantes : il nous est toujours bien utile, à nous autres continentaux, ayant abandonné nos cousins canadiens, de savoir comment ces gens-là se sont accrochés à leur langue, à leurs coutumes comme à une blessure bien-aimée. Nous avons semé beaucoup de rancœur chez eux, pour avoir laissé les Angliches prendre possession de ces fameux quelques « arpents de neige » vilipendés par un certain Voltaire, ce qui leur est resté sur l'estomac. L'année du Traité de Paris, 1763, est restée gravée en cicatrice de feu dans le cœur de tous les Québécois, qui nous chérissaient et nous honnissaient à la fois.
Il n'y a que De Gaulle qui ait compris le sens profond des revendications autonomistes de la Belle Province, De Gaulle et les curés : s'ils avaient en effet une telle influence, c'est qu'ils ont été au cours des décennies les seuls garants de l'identité culturelle de notre peuple francophone exilé.
C'est un peu ce qui s'est passé avec l'Eglise de Pologne face à l'ours soviétique. Au Québec, l'ours est anglophone, et plaise au ciel que nous autres Français soyons aussi soigneux de la préservation de notre langue que ces gens-là de l'accent duquel nous nous sommes abondamment moqués. Très instructive aussi devrait être la peinture non plus des coureux des bois , trappeur, chercheurs d'or et trafiquants d'alcool qui ont formé le peuple rude de là-bas, avec tout ce que cela comporte en matière littéraire de rabâchage sur les qualités de virilité des pionniers hommes et femmes, constructeurs de voies ferrées ou paysans de la glace. C'est vrai : jamais ne sont mis en scène les bourgeois, les nantis de la vieille aristocratie bourgeoise si j'ose cette alliance, ceux pour qui le mariage avec un anglophone constitue une vraie mésalliance, à combattre à tout prix.
L'héroïne du livre se bat ainsi pour son amour, pour le desserrement du carcan social, pour la libération de la femme dans un milieu d'un conservatisme religieux et macho à en devenir gâteux. Parfait. Mais il faut tout de même, quelque intéressants que soient les thèmes abordés, un minimum de rigueur. D'une part, l'on pourra objecter que la peinture des milieux bourgeois tout compte fait ne varie pas de la Suisse à la Hollande en passant je suppose par le Pérou. Mais surtout et de bien d'autres parts nous avouerons que le choix du vieux juge ne s'imposait pas, non plus que celui de sa petite-fille. Nous avons droit à des débordements de gâtisme de la part de ce vieil honorable, qui profère des énormités à hurler ; ainsi selon lui le cerveau de la femme est incapable de concevoir quelque chose de grand parce qu'elles ne sont pas capables de faire le tri entre leurs émotions et leur raison, et même : elles n'ont pas le cerveau structuré.