29.6.16

BHL et Baudelaire


/ Page 141 /

"...Leur épaisseur... Le tremblé du geste, là... L'encre un peu plus pâle ici... L'effort qu'il a fallu pour cette boucle... L'interruption dramatique de celle-là... Ce saut entre deux lettres... Cet abîme dans la même lettre... Le chemin qu'elle a parcouru... Les obstacles qu'elle a dû franchir... Ses hésitations... Ses reprises... Ses arrêts minuscules... Ses reprises encore..."

Le sacré hanta Baudelaire pour la raison "Détective" ou "Ici Paris", vraie ou fausse, qu'il aurait été le fils d'un prêtre défroqué de la Révolution. Nous parlâmes ici du roman de Barbey, qui eut peut-être le père biologique de Baudelaire comme inspirateur. Baudelaire avait-il au-dessus de son lit sans cesse le portrait de son père ? Comment distinguer le vrai du faux si BHL joue au romancier ? Position intenable, cher Maître – à moins que mon ignorance ne me joue encore des tours. Oui, j'avoue mon ignorance et je vous tiens quitte de "l'idée de son père foudroyé, illuminé comme à rebours. L'idée de ce moment où il s'est senti seul, abanhdonné – et où il a compris que, dans la zone de grand péril où il s'était aventuré, il n'y aurait plus d'autre façon de survivre que de pactiser avec Satan". Des aperçus de sa méthode, ici livrés par son éditeur : vrai, ou faux ? Baudelaire comme toute célébrité disparaît sous le monument de son œuvre. Il est opportun de se rappeler qu'il participa aussi à nombre de revues comme critique et qu'il dut bien lutter, comme tout écrivain, pour se faire reconnaître sa gloire émiettée.

/ Page 235 /

"Je pourrais ajouter encore, si je ne craignait d'abuser de votre patience, l'histoire de ses plagiats. Baudelaire n'était certes pas un plagiaire. Il l'était moins que Stendhal, par exemple. Moins que l'auteur du Voyage en Amérique ou du Dernier Abencérage. Il ne l'était pas à la manière de Pascal paraphrasant Montaigne, de Montaigne recopiant Plutarque ou de La Fontaine démarquant Esope. Mais enfin c'était un liseur. Un très grand liseur. Et comme tous les grands liseurs, comme tous ceux qui croient que les livres viennent, non de la vie, mais des livres qui les ont précédés, il avait une fâcheuse tendance à amalgamer à ses textes des fragments qui n'étaient pas de lui et qu'il ne prenait pas toujours le temps de recouvrir de cette patine qui, en général, les dissimule." L'auteur se fait témoin et recueille ses dires aux sources mêmes. Baudelaire se meurt, la raison de Baudelaire se meurt, la sangsue reprendra les dernières paroles de Baudelaire. Ici la qualité de mes dires s'effondre, taraudé que je suis par des hurlements de bébés, que Baudelaire le veinard ne connut pas. Je disais donc que le narrateur dont tous à présent se contrefoutent vient sucer sur les lèvres du poète expirant les dernières intentions d'icelui qui bien sûr à jamais resteront lettre morte, et toujours nous pourrons reprocher à Lévy d'avoir fait du Lévy plus que du Baudelaire.

/ Page 282 /
"Car ce qu'il me propose en fait, c'est ni plus ni moins que de devenir son secrétaire et de prendre sous la dictée ce livre qu'il a en tête. En clair : entrer, moi, petit disciple, dans l'intimité de mon modèle et être là, au moment où naîtraient, hésiteraient, s'effaceraient ou se formeraient ces phrases admirables que je ne lisais d'habitude qu'achevées. Coulisses du génie. Sources vive du beau. Littérature à l'état naissant, et moi témoin de cette naissance."
Et quand Baudelaire parle, pendant ces crises à l'hôtel, où le narrateur est le seul à être reçu, cela donne :

/ Page 329 /

"Comme je le priais d'être explicite, il me cita le cas de Daumier qui, par des oppositions de noirs et de blancs, donnait l'impression de la couleur. Celui de Flaubert, grand manipulateur d'âmes devant l'Eternel, qui, par cette succession de touches et de retouches qui fait ce qu'on appelle un style, parvenait à induire chez ses lecteurs des émois qu'il ne ressentait pas. Et puis, au-delà de tel ou tel, celui de tous les artistes dont le vrai nom était "rhéteurs", ou "séducteurs", ou peut-être même "acteurs" – oui, martela-t-il sur un ton d'exaltation qui ne fit qu'exaspérer la mienne, nous sommes des acteurs, des histrions si vous voulez, dont tout le talent est de donner l'illusion de la sincérité !"
...ce qui est encore très plausible malgré les hurlements stupide du bébé, et prouve par son style et par ses idées une excellente pénétration de Baudelaire par BHL.

/ Page 376 /

"Voyant qu'il ne bougeait toujours pas, qu'il ne parlait pas davantage et que mes exhortations, loin de le réconforter, ne faisaient que le rebuter, aigrir peut-être son affliction et charger ce regard, tout à l'heure presque éteint, de rancune et de terreur, je conclus que j'étais vraisemblablement victime de la méchante réputation que nous avons, nous les prêtres, auprès de certains et qui nous fait considérer comme d'affreux émissaires de la mort. Je repris alors. Posément. Prudemment."
Comment ce prêtre eût-il pu deviner les causes de la frayeur de Baudelaire, fils de prêtre ? Nous en avons trop dit. Nous nous sommes laissés aller à l'émiettement, comme d'habitude. Nous avons cité. Nous ne parvenons pas à conclure, la conclusion s'étant diluée dans le corps. Mais nous pensons avoir fourni matière à envie de lire.

24.6.16

Le suicide français


Le suicide français d'Eric Zemmour, c'est le livre, le pavé que l'on a peur de lire en public, à la terrasse d'un bistrot par exemple, par peur de se faire invectiver, comme c'est arrivé à une amie : "Comment ! vous lisez cette saloperie fasciste, nazie, pédophile ?" (cette dernière insulte deviendra bientôt à la mode, patience). Comme si nous n'étions pas assez grands pour juger par nous-mêmes. Zemmour se voit insulté en plein plateau par une Mazarine Pingeaud d'intelligence moyenne, accusé de favoriser la division et la haine, alors que c'est elle qui étincelle, halète, postillonne et bave en hurlant comme une hystérique, montrant ainsi où se situe la véritable haine et l'intolérance la plus fascisante.
Et j'en ai connu qui la félicitaient, au nom du "vivre ensemble". Mais encenser les autres et les respecter, oui - à la conditions expresse et exclusive qu'ils pensent très très très exactement comme moi, sinon ce sont des salauds. Les autres autres, en quelque sorte. Très peu pour moi, très peu pur Zemmour, Onfray, Houellebecque, Polony, de Villiers, tous régulièrement fusillés par le pouvoir en place, même par des politiciens en exercice, n'oublions pas Finkielkraut, et qui font des tabacs en librairies jusqu'à la Fnac et chez Cultura. C'est vrai : dès que l'on émet la moindre réserve à l'idéologie des bobos, ces bourgeois qui ne veulent pas devenir bourgeois mais qui le sont devenus, éliminant la population ouvrière de Paris en exigeant des arbres, des Paris-Plages et partout des logements écolo, ont fait exploser les loyers (le petit peuple juif a été viré du Marais, toujours ça de pris), les bobos qui sont pour la mixité sociale saut dans leurs immeubles qu'ils abandonnent sitôt qu'ils y repèrent trop d'immigrés, sauf dans leurs entreprises où pas un Rom ne figure, sauf dans leurs écoles qu'ils s'arrangent pour faire éviter à leur progéniture dès que les classes deviennent tant soit peu bronzée, alors, on se fait épingler comme fasciste.
Ce sont les bobos qui dirigent la France avec leurs énarques, avec leurs journalistes qui transforment l'équipe de France en équipe black-blanc-beur et se voilent la face devant les matches où les fils d'immigrés envahissent la pelouse cherchez l'erreur ; qui métamorphosent la manifestation du 11janvier, ouvertement contre les attentat, en une manifestation pro-musulmane parce que nos compatriotes, décidément très cons, sont menacés par l'amalgame et l'extrême droite. Zemmou, dans son pavé de 544 pages, retrace les quarantes années qui ont dit-il "détruit la France", ce qui peut se discuter, mais ne mérite pas les tombereaux d'insultes déversés sur l'ouvrage et ceux qui lui ressemblent.

TROIS FOIS AURILLAC... PLAIGNEZ-VOUS...
Après tout, Badiou, marxiste, communiste, maoïste, a parfaitement le droit de s'exprimer. Même, nous verrons bientôt Mein Kampf en librairie, accompagné d'une abondante mise en perspective historique. Je l'ai chez moi, en français. Dès la troisième page, il m'a été impossible de poursuivre la lecture de ces incohérentes couillonnades : ça ne tient pas debout. J'ai été assez grand pour m'en apercevoir tout seul, dis donc : serais-je un génie ?

Ou bien faut-il assortir chacun de ces livres, si abondamment achetés, d'un abondant commentaire qui les relativise ? Mais ces ouvrages n'ont jusqu'à nouvel ordre suscité aucun pogrom, aucun attentat à la ceinture d'explosifs, jamais on n'a vu non plus un juif se faire exploser au volant d'une voiture suicide en plein quartier de banlieue, ni mitrailler la moindre brasserie allemande forcément bourrée de nazis !
Si l'on veut critiquer un livre, s'opposer à Zemmour, il faut apporter des arguments, fondés sur des observations et des enquêtes, et non pas aboyer comme une Pingeaud sauvage à s'en pisser dessus, ou Manuel Valls qui se met à tremble des mains comme un épileptique. L'ennui, c'est que la démocratie laisse la parole à tout le monde. Sauf aux révisionnistes et négationnistes. Car nous nous apercevons, hélas, que nos cervelles sont fragiles. Certains pourraient se rallier aux révisionnistes et négationnistes, en se laissant convaincre. Certains se laissent aller à vouloir accueillir tous les réfugiés, comme la mafia sicilienne, les passeurs, les patrons qui se frottent les mains à la perspective de pouvoir les sous-payer au grand dam des salariés et syndicalistes français débordants bien sûr de générosité ; certains autres enfin vont opter pour Zemmour, Onfray pourtant besancenotiste.
Et nous nous apercevons avec effroi que l'arête géométrique (et non poissonnique) du raisonnement droit est très difficile à tenir sans tomber dans un abîme ou l'autre ; que chacun possède sa vérité, que tout le monde finit par préférer son sentiment intime plutôt que sa raison, rester fidèle à sa passion voire idéologique plutôt que de céder d'un pouce, sur ce qu'il appelle "son moi, sa personnalité" : redoutable confusion. Il faudrait donc apporter des arguments, des nombres (et non pas des chiffres, comme le répètent à l'envi sans "e" les moutons du petit écran), des statistiques, à qui l'on fait dire comme de juste tout ce que l'on veut.

20.6.16

Septembre 2051

Tenez. « Paris à flanc de falaise », est-ce que ce n'est pas stupéfiant ? Les falaises de verre, de Jünger, quel chef-d'œuvre ! Qu'en auront fait les héritier de Terzieff ? J'entends les matériels, car j'avais recommandé, moi, ce livre au génial acteur ! Quelle prétention... Conseiller Terzieff... Je baissais les yeux tout contre sa poitrine, n'osant élever mes regards... Mais Paris à flanc de falaise, n'est-ce pas aussi réjouissant que Neuschwanstein-am-See de Gripari ? Pédé, vivant d'un hôtel à l'autre, mon rêve absolu ! ...Toujours est-il qu'il m'est offert, dans un de ces logements troglodytes si fréquents en Chine, un repas asiatique offert par des Asiatiques parfaitement luxueux, dans un faste d'étiquette absolument prodigieux. Et, prodige, je m'y sens à l'aise, je n'y pète pas. Mais reprenons la troisième personne, et devenons monsieur Pernaud. Nous ne déshonorerons pas la famille de Marie-Christine par notre inconduite. Je suis parvenu là en escaladant la falaise, justement. Et j'opérais sur un surplomb un rétablissement particulièrement périlleux. Monsieur Pernaud fuyait sans doute une vindicte, sans savoir laquelle, et reprenait son souffle sur le surplomb ; en bas, une plage de sable, grouillante.

Mais pas d'océan : juste, au-delà de la vaste bande de sable, une Tour Eiffel : oui, ; c'était bien Paris, miraculeusement resituée. Alors des envoyés de Marie-Christine, de noble origine, m'avaient fait nettoyer puis revêtus de somptueux habits de cour. Après le repas, long et chinois, monsieur Pernaud, respectueux, avait regagné son logement,
plus bas dans la falaise : il avait le choix entre un escalier interne, et le petit chemin largement pourvu de lacets, qui dominait le vide. Il donnait des cours, sur un escarpement moins raide que les autres, et parlait de Lucrèce, le philosophe, mort à l'âge de John Lennon à trois ans près.
Les garçons profitaient des indications, lorsque surgies d'on ne sait quel cours de fitness logé loin dans la roche, les filles de la section avaient surgi, rouges, essoufflées, en pleine excitation. Quel bordel. Ce que l'on appelle un « chahut » n'et-ce pas. Désespérant de rétablir le calme, le sieur Pernaud laissait passer l'orage, et rédigeait au tableau la suite des recommandations : il s'agissait de traduire, et de commenter, si possible, des vers du Natura Rerum, qui du temps des fascistes (ou « de la culture ») restait un auteur apprécié ; en ce temps-là, savoir le latin n'était pas une tare à dissimuler aux camarades en récréation. 

15.6.16

Salut tas de nazes


L'ARTISSE EST PRIE DE ME CONTACTER AU LIEU DE ME FOUTRE TROIS AVOCATS SUR LE DOS SANS CRIER GARE. MERCI, CE SERAIT ELEGANT. 


Salut tas de nazes, et sans la moindre originalité, quoique j'aie sans doute une origine alitée. Mes parents me conçurent un soir de deux janvier bien arrosé, car je ne vois pas comment ils auraient pu être autrement que bourrés, non qu'ils bussent à Outrance, mais parce que leur sensualité ne m'aura jamais paru très évidente. "Je me débrouille toute seule" disait élégamment ma mère, et mon père en faisait autant sans rien dire. Même que j'étais près de lui au lit et que je trouvais qu'il s'agitait drôlement. A 13 ans j'ai deviné, le pauvre aurait pu dire comme je ne sais plus quel humoriste "J'aurais une activité sexuelle assez forte, s'il n'y avait pas ma femme". Eh oui. Eh oui. Ca se passe comme ça chez MacDonald. Ou bien : Il se passe toujours quelque chose aux galeries Lafayette. Lequel n'était pas plus marquis qu'un Esquimau. Les pages du registre de sa naissance furent arrachées à son emplacement. Il s'est fait mettre par Washington, qui aimait bien les beaux garçons. Je suis mauvaise langue, mais Catherine Lara l'est encore plus que moi. Cela dit, Orlando me terrifie. Mon père s'appelait Orlando, soit Roland, et le frère de Dalida aussi. A part ça, de Roncevaux en avait une en corne d'éléphant. Elle est conservée à Bordeaux, dans la crypte de St-Seurin. Hi folks ! ça commence à devenir bien trop personnel, tout ça. 

11.6.16

Turpitudes en France profonde

 Le médecin Maatz, pour sa part, exerce en contrebas d'un de ces villages dominé par l'axe routier
 départemental Salobez-Moncap-Faucon. Le pharmacien  occupe un recoin humide en contrebas 
place d'Arbrissel (1047-1117). Tous deux se renvoient mutuellement leur clientèle
 parmi les catarrhes et les courants d'air d'une agglomération ingrate. Entre les deux se situe 
la Salle des Fêtes au fond d'une impasse croit-on jusqu'à l'étranglement d'un sentier en hernie,
 mal remblayé de tuiles, mène le promeneur sous le nez des vaches et les barbelés. 
Sept cents âmes pourtant à Moncap, des  rues nombreuses, murs et pavés noirs. 
CHAPITRE DEUX - CONFIDENCES NON DE FEMMES – PREMIER DEVOIEMENT Ne pensons pas que deux confidentes se bornent à leurs culs ; asexuées comme elles se vantent
 d'être,  les femmes ont pourtant part à l'expérience humaine. Nous évoquons ici, loin
 des métropoles, une prostituée en rupture de passes et son amie Annemarie Mertzmüller, 
strip-teaseuse (une boulangère exerce aussi ses talents à Moncap, mais n'offre pour l'instant
 que peu d'intérêt).  Le piquant de l'affaire est que la maîtresse du marchand de chaussures 
et celle du médecin sont amies d'enfance : Annemarie Mertzmüller offre en scène sa nudité 
dans un esprit de compassion bouddhique, et Karine Bost, ex-boulangère, se vendait en
ville pour 1 sol 3 liards. 
 Mais les deux amies se parlent de sexe le moins possible. Leurs rencontres se tiennent 
dans un salon  de thé old fashion du quartier piéton d'Agen. Comme elles sortent d'une vie 
mouvementée,  elles comparent leurs voyages. Elles n'ignorent pas qu'elles possèdent un homme,
 sans se douter pourtant que ces deux-là sont frères, de noms différents mais de mère unique
 et lorraine. Elles connaissent les itinéraires Bordeaux-Saintes, Saintes-Périgueux-Agen, 
et s'échangent recettes  et adresses de routiers : « d'excellentes cantines, mais tellement 
bruyantes ! » - Mertzmüller en est bien d'accord. Puis elles vont chasser plus loin. 
Mentionnons aussi Châteauneuf-en-Gévaudan : au pied de cette place forte aujourd'hui 
renfrognée dans la neige  se trouve la chapelle abandonnée de Robert du Plessis-Bertrand,
 que les livres d'histoire ne mentionnent plus ; mais nos demi-frères y découvrent un club
 de chasse, où se rencontrent des paysans traditionnellement madrés, aux yeux non moins finauds, 
tous parfaitement  inoffensifs et reposants tant qu'il ne s'agit pas d'héritages (nous disons 
"Châteauneuf-en-Gévaudan", nous excusant à l'avance auprès de l'équipe municipale, 
qui devra bien se résoudre à ce que  l'on ne parle pas uniquement de sa commune en termes
 de dépliants touristiques). 
 Qu'est-ce que l'amitié entre femmes, dans l'imaginaire de l'homme ? une possibilité
 d'infinies consolations après tel acte sexuel rude ou manqué, l'homme  n'offrant souvent 
d'autre choix que la force du soudard ou la flaccidité de l'ivrogne ? ...Il existe à l'écart de la route
 un hôtel dans la plaine, ou plutôt sur le plateau, vers le sud. Là s'est réfugié un homme,
 pour l'instant anonyme. Il a descendu à même la neige un chemin creux, cherchant en vain 
vers le nord la chapelle médiévale si encensée jadis par son instituteur, mais situé 
à l'opposé, vers la Tarenne, où sa dépouille reçut des Bavarois les clés de la ville. 
Son corps se décomposa sur les chemin de Normandie, et l'on dut procéder
 à une totale éviscération, ébullition, etc. 
 « Quelle température fait-il ? » Question posée ce jour même dans le Café du Pote-Aymond 
 à Châteauneuf, face à l'église de pierre noire.
 - Moins cinq.
 Cette réponse indigne la buraliste : "Moins dix ! - Je ne crois pas". La voilà qui se met
 à prendre aigrement à témoin ses trois clients, sur son isolement, sur ce plateau pourri 
coupé de tout -   on les voit tous défiler sur l'autoroute en  bas, y en a pas un qui monterait 
s'arrêter ici - "Madame, vous habitez un pays que vous ne méritez pas". Parfois, la tenancière
 du tabac prend trois semaines de congés : à Limoges, à Clermont, à Bordeaux. 
C'est là que Geneviève Desjols, buraliste, arrondit sa bourse sur le trottoir 
et se fait relayer là-haut par une collègue. L'inconnu couche à la sortie du bourg, 
Hôtel du Dogue, surchauffé, confortable ; il se change, enfile son veston de prêtre à col romain, 
descend dîner. 
 Deux couples à la table voisine : Pascal Maatz et son ex-boulangère 
prostituée repentie, (Karine) et la meilleure amie de celle-ci, Annemarie Mertzmüller, 
de noble famille schwartzwaldienne,  avec son godassier François dit Frank Nau. 
Ce quatuor boit et s'agite beaucoup. L'ambiance est à la baise après le dessert. 
Revenu  dans sa chambre, l'anonyme espion, gris froid coupé en brosse, entend 
par la porte ouverte de sa salle d'eaux les échos d'un coït acharné.
 Lui-même se masturbe deux fois au-dessus du bidet, pour éviter les commentaires 
des femmes de ménage il est malade çui-là tout seul la nuit et des traces dans les draps,  
soigneusement grommelés à haute et intelligible voix. 
 Dialogue des  maîtresses au petit-déjeuner : 
 « Qu'est-ce qu'il m'a mis hier soir !" (très bas) - et toi ? 
  - Il n'a pas pu, il était trop soûl ! 

6.6.16

Comme nous refaisons le monde

Après lecture de Diderot, lettres à Sophie Volland. Car je suis un homme sans personnalité, du moins sans maturité selon les critères officiels et unilatéraux, et mieux vaut se revendiquer de ces fameuses insuiffisance dont les braves gens se gaussent, juisque dans leurs représentants littéraires non moins autoproclamés. Tiens, moi aussi, je m'autoproclame, et j'écris ce qui suit :
Arielle ne me quitte jamais. Je l'accompagne jusque dans les supermarchés, jusque dans les hypermarchés. Un jour en Charente une jeune femme avait demandé à me nettoyer mes fraises. Devant sa mère : pas de risques. C'est à nous, les hommes, de faire les brutes et les avances. Ici, simplement mon épouse souhaitait que je rinçasse, un par un, de gros radis rouges. Elle avait aussi acheté des bananes. Que faire de symboles si parlants ? La caissière, d'autre part, me sourit : je n'aide donc pas ma femme, qui dépose tout sur le tapis roulant ? Se pourrait-il que je fusse dispponible ? Mon Dieu, je plais aux caissières à présent ! Nul doute que je ne sois redevenu jeune
. Les deux époux que nous sommes ressortent donc chargés de victuailles. Les sypermarchés sont des temples de la consommation, chacun l'a déjà observé. Celui-ci présente un porche digne d'une cathédrale plate. Et comme à l'église, un clochard se trouve là, ce que l'on appelait autrefois « un mendiant », et qui s'attend visiblement à l'aumône qui lui est due. Chose extraordinaire, étant donné le peu de propension de ma moitié aux générosités à l'égard d'inconnus : c'est elle qui reste en arrière, fouillant de toute part sur son corps afin de trouver une petite pièce. Je ne peux tout de même pas lui dire, à elle, que je viens justement sans qu'elle s'en soit aperçue de donner justement un euro à ce même pauvre homme.
Abondance d'aumônes ne nuit pas. Mais tout de même, j'ai bien dû me retourner pour le lui signifier. Autrement, pourquoi le clochard me flanque-t-il une grande claque furieuse sur l'épaule ? au point que je la ressens à travers mon sommeil. Lequel se poursuit ; j'y rédige mon rêve précédent, celui-ci, par conséquent. J'écris donc sur un petit bureau, chez des amis, qui m'ont invité ; or, ils portent précisément le même nom de famille que notre mendiant humilié : que va-t-il se passer ? Va-t-il surgir au lever, devant la cheminée, cousin enrichi ? Ne serait-il pas un rejeton de cette famille, inconnu de moi, et menant une vie de clochard et d'errance parce que cela lui convient ?

Il est arrivé que la police retrouve mort, au fond d'un fossé, tel notaire disparu, bourré de thune, et subissant de son plein gré les saisons et leurs intempéries ; c'était dans le Calvados. Ici, tout le monde est riche, sans complexe. Le mendiant lui-même n'était pas trop mal vêtu, pour un homme de sa condition. Quel mystère ! Et quelle époque merveilleuse que ces années soixante-dix, malgré l'absence d'euros ! Comme nous refaisons le monde ! Comme il a régressé !

1.6.16

Daniel-Rops

De quelles névroses sommes-nous les fils ? Hippolyte sauvera-t-il Phèdre ? Elle était l'une des rares personnes dont il eût le désir d'être compris : tout jeune adolescent, ne l'avait-elle pas surpris dans une crise de mélancolie larmeuse où il se plaignait de « sa nature » ? ni femme ni garçon ne le tourmentait : « juste moi » lui avait-il dit. Mais elle n'avait pas fourragé sa pensée. Elle avait tout respecté. Sans qu'il pût s'expliquer pourquoi, il était profondément convaincu qu'elle et lui - « persuadé » serait moins dur – faisaient partie d'une même catégorie d'êtres, qu'il eût été en peine de définir avec précision, sauf par ce qui leur est contraire : son frère René, certainement, son père évidemment aussi (...) » -
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Mort, où est ta victoire s'avère bien meilleur que je nous n'aurions cru. Cela fleure le mélodrame, le Maupassant. Cette femme qui rencontre la Seytives, la paysanne, affublée d'un fils de son mari Joan, député, c'est un maître personnage. Du Maupassant. Daniel-Rops, sans être novateur, appartiennent à ceux qui savent, d'une habile et merveilleuse façon, mêler dans leur marmite les ingrédients de toute une mixture savoureusement comestible. Ensuite, notre auteur souffrit des innombrables ostracismes infligés aux lettres bien-pensantes par la bien-pensance marxiste réaliste, et de Daniel-Rops, mort en 1966, il ne devait plus être question, ni même fait mention.

Daniel-Rops ne représenterait plus qu'un éminent marquis des lettres, un Hériat, un Bastide, un Nourissier, un de ces besogneux seigneurs couvrant des pages appliquées – mais les seules qui vaillent. Et le retour chez elle de Laure la bourgeoise, sur qui pèse le recel d'un crime, annonce à ses beaux-enfants qu'elle s'en va dans la capitale. De qui provient la lettre anonyme confectionnée de mots découpés dans Le Progrès ? Le crime sera-t-il mis au jour ? L'ascension politique de son mari ne le désigne-t-il pas aux coups de la foudre ? D'autre part (Daniel-Rops est très habile), que deviendra la chasse à l'âme menée par Dieu, par une certaine idée de Dieu (l'homme ne va pas au-delà) ? Aboutira-t-elle à ce que l'on appelle un salut, une Rédemption ?
Nous savons un gré infini à l'auteur de ne pas nous encombrer de bondieuseries directes, mis à part ce passage où le curé rougeaud récite un acte de contrition, où une fois de plus il est question de repentir, alors qu'il ne devrait s'agir que de la conscience de nos faiblesses. Bien plus convaincante la déclaration du Père de Caussade : chérir son péché, parce qu'il rapproche de Dieu... Paresseuse et dégradante complaisance sous le voile spécieux du paradoxe. Il faut s'accepter, se considérer dans son imperfection, l'Eglise dit « son péché »,
sans pour autant s'y complaire ! puis s'en remettre à la miséricorde divine, ce qui ne veut rien dire pour l'incroyant, rien d'autre qu'ainsi soit-il (Onfray lui-même y est venu après le décès de sa femme).
Alix, allongée sur une chaise longue, releva la tête : et un enfant malade, un ! Nous sentons s'approcher l'agonie – nous ne l'aurons peut-être pas, car l'auteur joue souvent sur les fausses pistes. Ne reste pas longtemps, maman Laure, la maison est trop vide sans toi. Va-t-elle agoniser ? Sera-t-elle sauvée ? Daniel-Rops évite des clichés, mais ne peut s'empêcher (c'est normal!) d'en utiliser d'autres (qu'est-ce qui n'est pas cliché...) Le tout est de surprendre avec des choses convenues. Je serais curieux de consulter la « bible Wikipédia », afin de savoir « ce qu'il faut penser de notre auteur. Capitale fut sans aucun doute l'attitude qu'il eut, sans doute modérée, pendant l'Occupation, pour ne pas dire le pétainisme, voire tout simplement les tièdes ténèbres de l'indifférence (chez Brassens, grandiose : « Les tondeurs de femmes m'ont fait peur »).
...Quznt à nous, il nous reste encore de fortes répugnances face aux conversions, très faibles il est vrai, à ce catholicisme bon teint qui vient tout ici recouvrir de sa soutane 1934 et de ses inévitables « repentirs » - pitoyable désuétude de ces vocabulaires... Alors qu'à notre humble goût, de telles évolutions psychologiques se fussent bien mieux exposées sous la trame de l'analyse pure - bref, que va faire cette femme, Laure ? Que va-t-il advenir d'elle ? Ces personnages ne sont-ils pas également convenus, schématiques, jusque dans l'opposition de Raphaël et de René, issue des Pierre et Jean de la nouvelle éponyme ? Laure s'approcha, s'assit au pied du lit Récamier, saisit la main de sa petite belle-fille. Nous repensons à toutes ces scènes, éparses d'un roman à l'autre, de Tolstoï à je ne sais qui, à toutes ces attitudes humaines à travers les pages et les siècles, à tous ces corps bien alignés dans les cimetières, qui tous eurent leurs grâces et leurs courbatures, ainsi qu'à ces paroles que me prodigua un jour, sur une plage d'Ecosse, tel de mes collègues : « La littérature sans cesse ressasse les mêmes thèmes, en termes différents ; il me semble déjà lire tous ces paragraphes et nombreuses variantes sur cette mer, ce port de pêche, ces mouettes sur nos têtes dans le vent... »