13.1.18

Le texte débarré

LUCAIN « LA PHARSALE » 01 14 (02 11) 64 04 24 1


Plongé dans les arcanes de la Pharsale, je prends note des convictions du jeune Lucain, suicidé sur ordre en l'an 64, et neveu de Sénèque. Il s'engage du côté de Pompée, adversaire de César. Il penche pour le Sénat et le rétablissement de la république romaine, alors que règne Néron. Ça se paye très cher. Cependant Pompée possède quelques torts. Celui de fuir, d'abord, sous des prétextes stratégique : on pense au repli sur la Loire, puis sur l'Adour… Celui d'avoir un fils, aussi, Sextus, qui consulte en Thessalie la sorcière Erichto. C'est le passage obligé : les sorcières font ceci, accomplissent cela, renversent les lois de la nature et des dieux : la terre cesse de tourner sur ses pôles, et s'alourdit jusqu'au bas du ciel.
Les dieux mêmes sont donc obligés de plier à leurs lois. Mais en faisant cela, Erichto la Hérissée attirera sur Pompée les foudres de Fortuna, de Fatum, du Destin, de l'Anangkè, entité devant laquelle s'abaissent même les Supérieurs de Là-Haut. Tout humain, toute puissance céleste s'inclinent devant ces charmes sacrilèges. Mais celui en faveur duquel s'est exercée cette magie maudite se voit disqualifié, abandonné des Dieux à la fois et de la Chance : il meurt, il crève, il se fait décapiter. La tête de Pompée sera montrée à César, qui se courrouça pour de bon et non par feinte. Il n'hésitera pas à châtier les Égyptiens, ces traîtres blasphémateurs. Il faut toujours se mettre du côté de ceux que favorise le Sort.
Pourquoi irions-nous mourir pour des idées, de mort lente ou rapide. Pourquoi ne pas moi-même inverser mes valeurs en ces temps qui s'annoncent troublés. Pourquoi blâmer Ionesco père, qui passa des pronazis aux staliniens ? Ici s'intercale une rêverie, entre le doute et le cynisme. Lucain, Cicéron, hésitaient entre César et Pompée, car Julius remportait toutes les victoires (sauf à Dyrrhachium), et tout le monde, c'est faiblesse humaine, éprouve de l'admiration pour le vainqueur. « La cause victorieuse plut aux dieux, mais pour la vaincue, Caton» - Victrix causa deis placuit, sed victa Catoni – chant I, vers 1, abondamment glosé. Mais au chant VI, le fils Pompée se permet d'ébranler jusqu'aux lois de la nature : « des cadavres ont fui leur couche », traduction Ponchont, qui poursuit comme ceci : « Elle enlève du milieu des bûchers les restes fumants des jeunes gens et leurs ossements brûlants », fous-leur la paix, salope.
Les Romains crémaient leurs corps. C'était aussi dégueulasse qu'à Varanassi. Les débris sautaient à travers les crépitements, et ça puait la chair rôtie, mêlée à la merde bouillie. Les sorcières se glissaient dans les nuées répugnantes des bûchers, et se faisaient poursuivre à coups de balais ou de tisonniers. « Kalpasinôn » est un hapax relevé dans le manuscrit magique de la « Bibliothèque Nationale publié par Wellesley », et si vous voulez le savoir, c'est à la « page 81, ligne 1437 ». Notre Bibliothèque a fait peau neuve, les manuscrits de la réserve seront plus facilement accessibles au public – ah oui ? plus qu'une heure d'attente au lieu de deux ? Mais si « kalâsinôn » devait se lire « karpasinôn », avec un rhô ? Il ne s'agirait donc plus d'une urne funéraire (un peu tard pour retirer des os de la « karpê », l' « urne »), mais de charbons. Et ces charbons proviendraient « d'une gaze fine, (fournie par es bandelettes qui servent à envelopper les momies) » - notre annotateur nous renvoie, si nous voulons prolonger sa digression jusqu'à plus soif, au nommé Fahz, vous savez, celui qu'il a cité plus haut, voyez donc les pages 42 sqq, « et suivantes » !
...Passons. Nos sorcières subtilisent « la torche même que tenaient les parents et les morceaux du lit sépulcral d'où volait une noire fumée ». C'est terrible. On ne profane pas ainsi un cadavre, n'est-ce pas, surtout sous le nez de ses parents. On mourait tôt, à Rome. C'était le bon temps. Les sorcières faisaient périr les jeunes gens, et volaient leurs ossements. C'est pas bien, pas bien du tout. Pétrone s'est bien moqué de ces terreurs en carton-pâte. « Elle[s recueillent les vêtements qui tombent en poussière et les cendres qui conservent l'odeur des membres ». Bon appétit à tous.
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Quelques massacres plus tard, alors qu'il n'y a pas eu de massacre, pas encore, mais c'est dans l'air, voici Jules César haranguant ses troupes, en multipliant les obscurités. Il incite à frapper au visage, même son père dans les rangs ennemis. Il pousse les hommes au massacre, dans une orgie de mort donnée, de mort reçue, réinterprétée par nous comme une maladie mentale, avec des tripes qui jaillissent partout, alors qu'auparavant, c'était là que gisait la gloire, qu'il fallait redresser dans ses robes de sang. Nous sommes devenus pusillanimes, la moindre cervelle fait verser notre vomi, nous avons connu les batailles éparpillant les corps, même des morts, sans gloire ni respect. 14-18 nous a guéris, mais à quel prix, nous autres occidentaux.
De vraies lavettes. De vrais hommes. Depuis nous nous ululons d'un radeau à l'autre. César s'exprimait dans la langue de Lucain. Ce n'étaient plus les phrases sèches et bien argumentées. Le lecteur, et non pas l'auditeur, pataugeait parmi les fautes des copistes médiévaux. Max Ponchont souffrait. Remplaçait locasset par locassès. Admirez à présent, jeunes gens d'Amérique et vieillards
d'Europe, inclinez-vous sur les textes vénérables : « Si le sort avait placé (locassses ou locasset ? kss kss…) dans ces sanglantes fureurs de Mars autant de gendres de Pompée, autant de prétendants à la domination de leur pays, ils ne se jetteraient pas au combat d'un élan si précipité ». César était le gendre de Pompée. Il souhaitait ardemment la domination de son pays. Deux déterminations farouches : tuer beau-papa, et prendre sa place au-dessus de Rome. Eh bien ! Sa harangue, incohérente et furibarde, a transformé ses soldats en brutes totales : ils sont plus gendre que le gendre, plus aspirants dictateurs que l'aspirant dictateur. Ils vont se ruer contre la mort, entre Romains, sur d'autres Romains renforcés d'Arméniens.
C'était le but du jeu. Par de grands braillements précieux, amener l'autre à l'état de transe, pour qu'il n'y ait plus qu'envie de tuer. Le général devait stimuler ses troupes,  et l'on a vu César jadis haranguer sur le front même de la bataille, alors que le combat était déjà engagé. Les règles veulent que l'adversaire aussi, également romain, ait droit à sa harangue symétrique . Harangue de Pompée. Ce sera noble et geignard. Pompée veut la pais. C'est le gardien des institutions. Il ne cesse de fuir devant la force, afin de recruter des alliés. Il va déplorer. IL doit se soumettre à son destin. D'après Lucain, tous déjà connaissent leur sort. Pompée exhortera à bien mourir, selon les destins, avec résignation morose ou fière.
Lançons-nous dans ces dorés marécages : « Lorsque Pompée voit que les bataillons ennemis sortent en ligne droite, uidit ut hostiles in rectum exire cateruas / Pompeius… - en ligne droite, et non « vers son rectum », ô crétins, « que les dieux, sans accorder à la guerre aucun délai, l'ont décidée poir ce jour-là, il a froid au cœur » : quoi ! Depuis le temps que tu fuis, gros lâche ? à qui feras-tu croire que tu recherches des alliés orientaux ? Pompée, homme sensible, humain, Chirac des Romains ? Le voici tout gelé, la diarrhée fait verglas sur ses cuisses ? Il est perdu. La cause devient conséquence, la conséquence devient cause. Il doit être vaincu parce qu'il est déjà vaincu, il est déjà vaincu parce qu'il doit l'être : « et pour un si grand chef avoir tant peur des armes, c'était un présage ».
Pompée, tu eus de la chance. Tu as triomphé des pirates, certes, jadis, beau, glorieux, dans l'Adriatique. Mais tes victoires ont été préparées par Lucullus, que tu as limogé pour prendre sa place, juste au moment de récolter ses lauriers. Tu as été flatté. Tu es gras, mou et veule. Il te reste à fuir en pleutre, afin de faire pleurer dans les chaumières. On ne se souviendra plus de ton nom. César ne sera plus que la risée des albums d' « Astérix ». Mais c'est toi que soutiennent Caton et Lucain. Au nom des principes républicains que tu incarnes. Et tu n'incarnes plus rien du tout, depuis la lutte de Marius et Sylla. Marius n'est plus qu'un pauvre homme chez Pagnol. En ce temps-là, on tuait. Xxx 64 04 25 XXX
Je suis du côté de Pompée. Nos descendants exalteront les vertus des talibans, qui eux, au moins, savaient taillader et saigner. « Puis il refoule ses craintes et s'avance sur son coursier superbe «  (« cheval » dit le latin, mais en français, ça fait bourrin). Tiens bon, Général ! Il ne te reste plus que le courage d'être lâche. Tu survivras. Tu fuiras plus loin. Au lieu de passer aux Perses, où nul ne fût venu te chercher, tu t'es replié sur l'Égypte, pour recruter, mais on te coupera la tête (autant le savoir), et tu ne rouleras plus de projets dans ta tête) – question : Pompée pouvait-il faire autrement ? Devait-il se soumettre aux talibans, à la soldatesque de Jules ? Nos ancêtre auront disserté tant de fois ! Pompée prend la parole, car la mort peut attendre : ouvrira-t-il son discours en déplorant la déloyauté de son adversaire ? Dira-t-il « C'est trop injuste ! » - non : « le jour que réclamait votre virilité, la fin des guerres civiles, que vous avez cherchée, se tient devant vous. » Bien, optimé ! « Déversez toutes vos forces », éjaculez un bon coup contre ce con. « C'est la dernière tâche qui reste au glaive »,, « au fer », dit le texte – mais le même mot signifie, aussi, « être frappé ».
« La dernière tâche » : avant la paix, ou avant la mort ? « ...et une heure unique entraîne les peuples » - lesquels ? vers où ?
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De retour des origines (années 9-13), nous revenons aux origines (vers VIII, 116 sqq) : La Pharsale a battu son plein, les os se sont entrechoqués sur le champ de bataille (Schlachfeld, « champ de massacre »), et désormais le peule de Mytilène, capitale de Lesbos, s'adresse à Pompée : « Ta défaite n'a pas de refuge plus assuré que nos murailles » - « Nulles murailles ne sont plus aptes à ce qu'on se glisse dessous nulla (…) subeunda magis sunt - pour toi qui es vaincu ». Pompée va donc « se glisser sous » les murailles de Mytilène, se protéger sous elles ou derrière elles. Le grand vainqueur de tout ce qui bouge se blottit sous les ailes de la mère poule reconnaissante. « Accepte les trésors de nos temples et l'or de nos dieux » : lesMytiléniens n'iront pas jusqu'à rendre un culte à Pompée, bien qu'il ne soit pas absurde d'adorer une victime : que faisons-nous d'autre avec notre Christ, ou les Égyptiens avec Osiris, et Wotan aussi fut vaincu, car celui qui fut écrasé surpassa ses écraseurs :: Napoléon surclassa les épiciers qui l'avaient démembré à Waterloo, et ressuscita pour toujours. Pompée devient la victime la plus noble, inspirant plus de respect que le brutal Jules César. Le treize devient porte-bonheur. L'or est enlevé aux dieux pour orner le front et les tempes du Grand Vaincu. Toute symbolique est réversible, allant jusqu'à tirer se force de cette contradiction même, en vertu du principe selon lequel « l'exception confirme la règle », et c'est ainsi que je surpasse Quignard en chiotterie.
Calasso et Quignard, Pascal et Roberto, dont les fioritures défient le réveil du lecteur, autrement dit l'endorment. Ô rhétorique antique de merde. Limites des grandeurs latines. Inoxydables flagorneries de Mytilène, pays des moules (nécessairement lesbien). Ô divin foutoir des méninges, sauteuses de vers, accumulatrices d'erreurs sans non et de broderies sur le vide : « Toutes choses peuvent espérer les faveurs du vainqueur, mais ces choses-ci, ces évènements-ci, tiennent du crime ». Ne peuvent donner que le crime dont elles dégoulinent, et non pas des faveurs.
Ou encore : toutes les murailles, toutes les villes, recevront les faveurs du pardon, les nôtres sont déjà coupables depuis longtemps. Accueillir Pompée ne saurait culpabiliser davantage une ville, une île, que les Destins ont déjà marquées de culpabilité. Reste à se demander pourquoi plus particulièrement Lesbos vis-à-vis de César : « Lucius Licinius Lucullus emporte la ville d'assaut ; à cette occasion, Jules César y gagne une couronne civique", merci Wikipédia, dénomination ridicule, au savoir encyclopédique. César déteste Lesbos, c'est ainsi, Pompée a rebâti Mytilène. César peut-être bien déteste les îles parce qu'elles lui résistent..
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Crève, mon pays bien-aimé. Jamais La Pharsale ne m'aura semblé plus proche dans ses lamentations qu'à présent, lendemain du premier tour des présidentielles, de voir un Macron si proche du pouvoir emparé. Ainsi dut penser l'élite républicaine à l'heure où les troupes romaines s'entredéchiraient, à Pharsale puis sur les terres africaines. XXX 64 04 30 XXXCaton d'Utique, devant son surnom posthume au lieu même de son suicide, devait bien tragiquement se lamenter dans une situation bien pire que toutes celles que nous avons connues, à l'exception de la lutte des Armagnacs et des guerres de Religion. Car l'histoire de notre siècle est à l'ancienne ce que la pantoufle est au soulier de marche. Ainsi la France tombe-t-elle dans la veulerie, la plus abjecte, tandis que Rome se préparait à rayonner sur le monde par la dictature militaire. Caton plus tard d'Utique parviens donc, après sa tempête dans les Syrtes, aux rivages apaisés de la Tunisie, près du Chott el-Djérid, séparé de la mer par un simple lido.
Notre Lucain si tôt disparu relâchera sans doute ses rênes par un petit coup de rêverie facile, avec des brises et des accents de triton bucoliques. L'armée des pompéiens pourra se reposer avant son dernier massacre. Puis ce sera les nobles ululements de Caton avant son sang répandu, sur les temps qui ne reviendront plus. Imaginons que notre petit pays surmontera comme toujours ses épreuves coupe-jarrets. Un fleuve nommé Léton, silencieux, puise l'oubli aux sources infernales, ut fama, comme le dit la renommée. Ce fleuve s'appelait le Léthé, loin sous la terre, et les pales des morts s'y baignaient pour obtenir l'amnésie, avant de se réincarner en surface. Le moindre potache autrefois savait cela, mais à présent le seul fait que je puisse le mentionner me confère une auréole d'érudition.
Il en sera de même un jour quand un savant saura distinguer une faux d'une binette. Et dans la suite du texte, comme d'habitude, dunni fchkovavi, les niaiseries melliflues de l'Olympe nous englueront de leur bave convenue. Je suis un passeur des mondes, entre ignorance et rabâchage. « Il y a aussi le jardin des Hespérides, dont j'aurai bien juré pourtant qu'il se situait dans les Marais du Guadalquivir. J'apprends par la Source Empoisonnée (le Wikipedia des Pisse-Froid) que les fameuses Pommes dudit jardin n'étaient que des brebis bien teintes en or, et dont le nom grec signifiait « pommes » en latin. Comme il est passionnant d'apprendre quelque chose, pur les fascistes !
Lucain, nous dit la note, place les Hespéride « dans le voisinage de Bérénice » - celle de la mer Rouge, en vérité ? Mais enfin ces gens-là ne disposaient-ils donc pas d'informations plus précises ? Andalousie, Tunisie ou Ègypte ? Admettons paresseusement ces recherches ; Caton doit mourir par la porte haute de la mythologie ! Le temps présent regrette avec envie les splendeurs éteintes du passé ! L'arbre aux pommes est désormais « dépouillé de son feuillage » ! Si je m'attendais, en ce récit guerrier, à de tels repos convenus dégoulinant de nostalgie mièvre ! Ces attendrissements vont hélas de pair, chez ceux qui les apprécient, avec les déchaînements de cruauté les plus guerriers. Tu gagates, Lucain, sous la férule de Néron, regrettant ce passé mythique de la belle République bien saine et pacifique ! « Elle fut, la forêt d'or, avec ses rameaux chargés de fruits d'or et de fruits fauves (fulvo germine), et son chœur de vierges, gardiennes du bois radieux », putain de vierges, toujours présentes, « « et son serpent condamné à ne jamais fermer les yeux pour dormir, roulé autour des troncs ployés sous le métal étincelant ». Un ancêtre, ni plus ni moin, du Paradis Biblique, à cette différence, de taille, que le serpent païen défend son butin, tandis que le chrétien poussera Ève à consommer les fruits en question.
L'essentiel est qu'ils soient volés, comme la Toison d'Or ou le feu de Prométhée.
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PASTOUREAU « LE ROI TUÉ PAR UN COCHON »




Le roi tué par un cochon, c'est le titre, bien commercial, au Seuil, avec le contraste puissant du début et de la fin : « Le roi », « un cochon ». Pastoureau, c'est l'auteur, un érudit, une pyramide à la fois de graisse et de savoir, mais ne soyons pas grossophobe, surtout lorsqu'il s'agit de fils de Louis VI le Gros. Vous vous souvenez de lui, c'est de son règne que sont venus dans notre siècle Les visiteurs, Godefroy de Montmirail et son serviteur Jacquouille. Or ce roi de France, effectivement très gros, Ludovicus Grossus en latin d'époque, perdit son fils 813 ans avant mon anniversaire, le 13 octobre 1131. à l'âge de 15 ans. Et comment ? Par une chute de cheval au retour de la chasse, en plein Paris, où déambulaient alors les cochons comme de nos jours les Parisiens.
La ville et la campagne ne constituaient pas des territoires aussi nettement délimités qu'on ne pût rencontrer dans les rues des troupeaux ou des animaux divagants. Le porc s'introduisit entre les pattes et sous le ventre du noble coursier, le fils du roi chuta tête sur une pierre comme un vulgaire Schumacher, et mourut, à quinze ans. Immense deuil du roi Louis VI le Gros et de sa femme Adélaïde, funérailles grandioses, à St-Denis. C'était la première fois qu'on y enterrait un roi, depuis Pépin le Bref dit « Pépin le Bref », père du grand Charlemagne. Pourquoi ? Parce que les rois de France étaient majeurs à 13 ans, et que les pères proclamaient volontiers leur fils aîné successeurs d'eux-mêmes dès leur majorité, ainsi, pas de primaires, pas de campagne électorale, pas de brillants résultats : il existait donc deux rois, le roi de fait, qui gouvernait un tout petit territoire d'ailleurs, et le roi désigné, trop jeune, mais qui était sûr d'hériter du royaume.
Et celui qui s'était viandé de bourrin bénéficiait déjà de son caractère sacré, attesté par l'huile sainte pendant le sacre : une colombe l'avait apportée du ciel dans une petite fiole tout exprès, pour Clovis. Le dauphin Louis était roi, et, comme tel, devait être enterré avec ses ancêtres : ainsi le désirait l'abbé Suger, fondateur et réformateur de la cathédrale en question, où fut employé pour la première fois le « bleu de Chartres » dans les vitraux : nous devrions donc parler du « bleu de St-Denis ». Or ce jeune roi de France, sacré et consacré, tombe non pas sur un champ de bataille, mais par la faute d'un animal impur, diabolique, de façon « infamante », ce qui veut dire, à l'époque, déshonorante.
Les cochons, en ce temps-là, sont gris-noir. Leurs poils roses d'à présent, appelé des « soies », proviennent d'un ancien croisement intensif avec des races d'Asie. Le porc est un animal bouffe tout, jusqu'aux charognes. Il transpire peu, et se rafraîchit dans l'eau même sale et la COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 25 04 17 8
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bouillasse. Autrefois, c'était un sanglier, un fauve noir, mal domestiqué, déterreur de racines. Le porc dépote même des cadavres, au point qu'il fallut rapidement faire des murs de clôture autour des cimetières, jusqu'en pleine capitale. Un animal sombre, diabolique, brutal, vorace, aux petits yeux qui voyaient mal, féroce, en un mot, impur. Et cela, pas seulement chez les musulmans et les juifs, mais chez les chrétiens, bien que ces derniers le consommassent volontiers, car c'était le seul animal mangeable, vu que les bœufs et les vaches, usés par les labours, ne fournissaient que de la viande âgée, dure, et peu appréciée.
Mais l'auteur, Michel Pastoureau, introduit ou rappelle une notion souvent négligée : le porc présente dans son anatomie une ressemblance absolument frappante avec le corps humain. C'est au point que les médecins de jadis, quand ils étudiaient l'anatomie, comme la dissection était interdite par l'Église, se rabattaient sur des dissections de cochons. Manger du cochon, c'est de l'anthropophagie, du cannibalisme permis. Les premiers polynésiens anthropophages assimilaient souvent la viande humaine à celle du cochon, et les survivants d'un accident d'avion dans les Andes ont confirmé en effet que notre chair avait le goût, à peu près, du bon gros vieux porc de nos fermes.
Et c'est de là que serait en partie venue cet ostracisme, cette interdiction, cette malédiction du porc, dans les trois religions monothéistes. Et le cochon de saint Antoine ? Il est purement légendaire. Antoine était un ermite d'Égypte, que l'on imagina ensuite européen et forestier, aux prises avec les démons et les sangliers. Puis certains moines, qui élevaient des troupeaux de porcs, car dans le cochon, tout est bon, imaginèrent de représenter leur saint patron en compagnie d'un mignon porcinet rosouillard et suprêmement affectueux. Position ambiguë du porc, donc, dans la symbolique d'un siècle vivant essentiellement sur les symboles. Le livre de Michel Pastoureau m'avait d'abord indisposé : d'un fait divers tragique, l'auteur avait monté tout un discours de remplissage, parlant de ce qu'était un cochon, de ce qu'était un roi, de ce qu'était le sacre, de ce qu'était une cathédrale nécropole royale débutante, et se permettait des digressions, des parenthèses dans les digressions et des commentaires dans les parenthèses.
J'avais tort, car en pratiquant de la sorte, notre auteur nous remet en honneur tout un pan de notre histoire, qui ne s'apprend plus en classe où les ministres préfèrent noyer les élèves et leurs enseignants dans l'informatique fourre-tout, en omettant d'enseigner l'histoire d'avant la Révolution, car l'histoire, ça ne seh a hien et c'est élitiste, fasciste et pédophile. Le livre est fondé COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 25 04 17 9
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sur une documentation en latin qui ne sert à rien, fasciste, élitiste et pédophile, et en français du Moyen Âge, qui ne seh à hien, fasciste, pédophile, et qui n'inverse pas la courbe du chômage, et qu'est-ce qu'y a ce soir à la télé. Le fait même que le jeune roi se soit fracassé le crâne à cause d'un sale cochon qui faisait des cochonneries (autrefois c'était plutôt le chien, et surtout la chienne), devient prétexte à de longs développements historiques. En effet, à peine le dauphin Philippe mort, la royauté française, profitant de la présence du pape Innocent II en visite forcée en France (on l'a chassé de Rome, les riches aussi ont leurs soucis faut pas croire), sacre immédiatement le second fils, Louis, que l'on nomme aussitôt Philippe, comme son grand frère à peine refroidi.
La coutume était fréquente alors, et n'entraînait pas la névrose que l'on pense, ou du moins, peu importait dans le paysage psychique de l'époque. Il fallait affirmer qu'entre Philippe le mort et Philippe le cadet, le lien n'était pas rompu, le prénom restait le même, la dynastie se hâtait d'affirmer sa continuité et sa légitimité, tombeau royal, « le roi est mort vive le roi » Ce Philippe-là est déjà le frère de Louis VII, futur compagnon d'Aliénor d'Aquitaine et père de Philippe Auguste. L'auteur a beau jeu, comme dirait Anne, d'imaginer ce qu'eût été le sort du royaume de France si le malheureux prince n'avait pas subi cette mort de porc. Notre histoire eût été différente assurément, à moins qu'elle ne fût restée semblable, car lorsque la destinée doit arriver, elle arrive, et si un grand vent de connerie doit souffler sur la France, suivez mon regard, elle soufflera, mais nous faisons bien des histoires autour d'un cochon.
Nous vous lisons un tantinet du texte, qui ratisse large, prend prétexte de tout pour atteindre le nombre de pages d'un volume vendable, mais, finalement, pour notre plus grande érudition :
«Si nous ignorons la date de naissance précise de ce second Philippe, sa vie nous est en revanche assez bien connue. Tout jeune, il fut destiné à l'état ecclésiastique et pourvu de nombreux bénéfice : abbé de Saint-Mellon de Pontoise, de Saint-Spire de Corbeil, de Notre-Dame d'Ėtampes, chanoine puis doyen de Saint-Martin de Tours. Adulte, il devient trésorier et doyen de Saint-Corneille de Compiègne – là même où son ancêtre Hugues Capet avait été proclamé roi de France en 987 – puis, protégé par le ministre Suger et la reine mère Adélaïde, archidiacre de Notre-Dame de Paris. En juin 1159, il fut même élu évêque de Paris mais, s'estimant indigne d'une telle charge, il laissa celle-ci à Pierre Lombard, auteur du célèbre livre des Sentences qui restera jusqu'au XVIe siècle l'ouvrage de référence pour tout étudiant débutant en théologie. Philippe mourut deux ans COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 25 04 17 10
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ans plus tard, le 4 septembre 1161, laissant le souvenir d'un prélat fier de sa naissance – fils et frère de roi – mais pas toujours ennemi des biens de ce monde. » Eh oui, il existait un saint Mellon, premier évêque de Rouen, pensez-y pour le baptême de votre prochain garçon. Toujours est-il que ce Philippe dont nous parlons aimait bien saint Pognon : « À Compiègne notamment, en 1150, refusant la réforme de la vie canoniale voulue par le pape, il garda longtemps pour lui le trésor de l'église, l'une des plus riches du royaume.
« Que deux fils de Louis VI aient successivement porté le nom de Philippe – celui de leur grand-père – est important sur le plan dynastique. Désormais ce nom de baptême, autrefois inusité en Occident, entre définitivement dans le patrimoine anthroponymique de la famille capétienne, au même titre que Louis, Henri ou Robert. C'est là une nouveauté importante qui pendant de longues décennies va distinguer les Capétiens des autres familles régnantes d'Europe occidentale. Au Moyen Âge, pas de Philippe chez les Plantagenêts, rois d'Angleterre ; ni chez les dynastes de la péninsule Ibérique ou de Scandinavie. En Allemagne, un seul dynaste porte ce nom : Philippe de Souabe, fils de Frédéric Barberousse, assassiné en 1208 ; mais il n'est pas empereur, seulement roi des Romains (1198-1208). » Vous voyez que notre auteur tire vraisemblablement à la ligne.
Il pourrait ainsi, d'embranchement en embranchement, poursuivre des centaines de pages. Quant au mot « dynaste », qui signifie « souverain » ou « prince », il désigne un roi ayant un droit de succession. C'est aussi un gros scarabée d'Amérique du Sud, sans rapport avec la choucroute. Allons-y pour une nième digression, très loin du titre, mais qu'importe, finalement :
« En France, chez les Capétiens, l'apparition du prénom Philippe est liée, nous l'avons vu au premier chapitre de ce livre, au mariage du roi Henri Ier avec Anne de Kiev, princesse orientale, en 1051. C'est un nom d'origine grecque que le fils aîné du couple fut le premier à porter : il devient roi à la mort de son père et régna de 1060 à 1108 et passa à la postérité sous le nom de Philippe Ier. Lui-même donna ce nom à son troisième fils, Philippe comte de Mantes (1093 – vers 1135), prince agité, souvent en conflit avec son frère le roi Louis VI.
« À partir du XIIe siècle, la diffusion grandissante du nom Philippe chez les Capétiens élimina peu à peu celle du nom Henri, un nom par ailleurs largement donné, du XIIe au XVe siècle, dans la plupart des familles royales européennes. En France, au contraire, entre Henri Ier, né en 1009, et Henri II, né en 1519, il s'écoula un demi-millénaire » . Récacapipitulons : Henri Ier, COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 25 04 17 11
PASTOUREAU « LE ROI TUÉ PAR UN COCHON »



Philippe Ier, Louis VI le Gros, Louis VII le Moine, Philippe II Auguste. Vous y êtes ? Avant que l'auteur ne nous parle des chaussures, car tous ces rois ont porté des chaussures, effectuons une petite plongée en apnée, à la poursuite des prénoms royaux : « C'est beaucoup et riche de significations : en ce domaine comme dans plusieurs autres – les regalia et la cérémonie du sacre, par exemple, ou bien les armoiries, comme nous le verrons plus loin – les rois de France veulent se distinguer des autres rois chrétiens. Ne pas faire comme les autres a longtemps été une image de marque de la monarchie française.
« Revenons au nom Philippe et observons qu'à partir du milieu du XIIe siècle, celui-ci se diffuse progressivement et abondamment dans toute les branches de la famille capétienne. Dans la branche aînée, celle qui occupe le trône, il est désormais réservé au fils aîné du roi une génération sur deux, alternant avec le nom Louis. L'usage s'est en effet établi de porter le nom du grand-père ». Il en était ainsi dans toutes les familles de France et dans tous les pays, monsieur Pastoureau. Heureusement, j'ai personnellement échappé à Eugène et à Gaston. Merci maman merci papa. « Mais parfois, l'alternance est rompue parce que ce fils aîné meurt avant son père : se succèdent alors deux Louis ou deux Philippe. Ainsi, au XIIIe siècle, Louis IX succède à Louis VIII en 1226 parce que son frère aîné, Philippe, est mort dix ans plus tôt ; de même, en 1285, Philippe IV succède à Philippe III parce que Louis, l'aîné, est mort avant son père, en 1276 (voir en annexe le tableau généalogique des Capétiens). Notons par ailleurs que les neuf premiers enfants du roi Louis VIII et de la reine Blanche de Castille, tous nés avant 1223, furent en France les premiers enfants royaux qui connurent leur grand-père, Philippe Auguste mort à cette date. »
Mais trêve de regalia ou insignes royaux tels que sceptres et autres brimborions, que les ploucs historiens se plongent avec des lys (évidemment) dans cet ouvrage passionnant et chiant, Le roi tué par un cochon, de Michel Pastoureau, éditions du Seuil.
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Paul VEYNE « PALMYRE »



Paul Veyne est ce très vieux savant aux yeux décalés, dus à la fusion in utero de crânes jumeaux, ce qui lui donne un visage fascinant, et, nous n'oserions l'affirmer, une finesse d'érudition peu commune. Son ouvrage Palmyre, sous-titré L'irremplaçabe trésor pour sa réédition, réalise l'exploit de vulgariser sans tomber dans le vulgaire, façon Stéphane Bern, mais ne soyons pas méchant : tout un chacun peut se promener dans son ouvrage et dans sa ville sans avoir l'impression de préparer une thèse, ni celle de feuilleter un Paris-Match, le choc des photos, le poids des paupières, mais ne soyons pas cruels. Palmyre fut l'objet de destructions de la part de Daesh, qui n'est pas une marque de lessive mais un détergent fanatique islamiste.
Noter que Palmyre à présent s'appelle Tadmor, ce qui est encore pire que Tas d'Chair, mais ne soyons pas misogynes. Paul Veyne a trouvé indispensable, après les destructions opérées, et les tas de morts qui furent exécutés dans le petit théâtre de la ville, de proposer des illustrations en un cahier central antérieur aux démolitions, sans les confronter à des photographies de ce qu'il en reste à présent, ce qui aurait excité certaines ardeurs, faussement vengeresses. Il mentionne cependant le conservateur des lieux, torturé, puis exécuté à 83 ans. Pourkvâ ? brâmait le roi Arthus dans l'infect Lancelot de Richard Gere. Oui, pourquoi ? La réponse (partielle, car comment pourrait-on révéler une réponse totalement satisfaisante) figure en fin de volume, comme un rajout peu rajoutant : ce n'est pas uniquement pour détruire des temples antérieurs à l'Islam.
C'est aussi pour marquer son territoire, pour indiquer de façon violente l'opposition systématique de tout ce qui rappelle l'Occident : « L'Occident est un péché », « Boko Haram ». Nous adorons les vestiges antiques, nous en prenons un soin extrême, nous les emportons dans nos musées où ils seront bien mieux traités qu'en plein air à la merci des intempéries, voyez aussi note ambiguïté à ce sujet : les frises du Parthénon doivent-elles revenir en Grèce ? Donc, tout ce que respecte l'Occident, et avec eux les Moyens Orientaux ; nombreux, compétents, dévoués, doit être assassiné et jeté bas. En effet, le petit théâtre romain de Palmyre a servi de macabre et dérisoire décor pour les exécutions de prétendus traîtres, et Jupiter, ou Zeus, savent qu'il n'avait pas été conçu pour cela.
Maintenant que nous avons l'un des fins mots de l'énigme, nous pouvons parler des origines de cette ville : atteinte trop tard par le génie grec ou hellénistique (ce qui signifie, à peu près, grec dilué, affaibli, répandu, presque abâtardi), et peu touchée par le romain, sauf dans les circonstances officielles, car tout de même, la ville faisait partie de l'Empire de Rome. Mais, en COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 64 05 02 13
Paul VEYNE « PALMYRE »



périphérie, au point d'avoir suscité un mouvement sécessionniste : grâce à la reine Zénobie, comme Zobi mais avec ène, et à son mari, et à son fils, car elle n'avait pas la haine du zobi. Aurélien l'empereur s'en empara et mit fin en 272 à cette séparation, qui englobait jusqu'à l'Égypte. À Palmyre, on parlait le palmyréen, qui est une variante de l'araméen. L'araméen était de l'hébreu non classique lui aussi, mais la ville n'était pas juive : elle en comportait, et les laissait tranquilles, pour l'excellente raison que c'était un carrefour frontalier extrêmement cosmopolite. Simplement, l'araméen, postérieur à l'hébreu, était la langue véhiculaire la plus répandue, à cette époque, en cet endroit, en bordure du désert bédouin, arabophone.
Tout ce que Paul Veyne va nous dire dans ce mince et riche opuscule de 144 pages, aux éditions Albin Michel se fonde sur les études archéologiques : inscriptions (épigraphie), débris de poteries, jetons, ex voto, plaques commémoratives. Assez peu, je crois, sur les manuscrits . Les temples présentent des particularités à la fois palmyréennes, grecques tardives et latines, un petit peu, avec des colonnades, mais une entrée sur le côté. La société est régie par la pyramide sociale ordinaire, l'économie par une circulation financière particulière à nos antiquités, mais aussi à notre Moyen Âge plus tard : une imposition excessive, mais une redistribution généreuse par la volonté des riches seigneurs et des riches bourgeois, ce qui nous semble, à nous, un peu bizarre tout de même, aléatoire et paternaliste.
À préciser qu'il en était de même à peu près partout en ces époques lointaines. Au-dessus planaient les dieux. À Rome ou Athènes, ils étaient sans lien réel avec les humains, sauf lors des sacrifices, qui était surtout pour les braves gens l'occasion de bonnes grillades, pour une fois : les dieux n'étaient pas présents, et savaient se contenter des ossements et de la graisse, beurk. À Palmyre, les dieux font partie du festin,, représentés par un prêtre bien déguisé. Les visages des bas-reliefs, humains ou divins, sont représentés, ici, en face, comme plus tard à Ravenne et Byzance. Et la religion descendait parmi nous, miaou. Ca mord, ça griffe, c'est La Clé des Ondes. Les palmyréens donc, du moins les fascistes élitistes pédophiles, vénéraient des idées abstraites, et en faisaient des dieux.
Ils savaient que ces dieux n'en faisaient qu'un, même s'ils les représentaient sous les traits d'Athéna et de Zeus, ils vénéraient même une déesse de la guerre, arabe et forcément pré-islamique, Allât, vierge et chasseresse. Mais il donnaient à tous ces dieux, en coexistence pacifique, un nom palmyréen. Ils le gravaient tantôt avec un nom, tantôt avec un autre, en grec. Une curiosité COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 64 05 02 14
Paul VEYNE « PALMYRE »



wikipédique à présent me chatouille la curiosité, pour apprendre à mes trois auditeurs et demi dont ma femme qui a intérêt à ne pas se faire engueuler à mon retour, la façon dont cette ville, étape caravanière, s'est fait déserter au milieu des sables syriens (ne pas confondre avec Pétra, en Jordanie). Apprenons donc que cette grande plaque tournante commerciale, située sur la route de la soie, était devenue ville de garnison, alors que les alentours s'étaient transformés en vague steppe, disputées entre les Arabes et les Perses. Le déclin arriva sous l'empire ottoman, et au XVIIIe siècle, ce n'était plus qu'un village dont seul le centre était habité, derrière une muraille plus ou moins efficace.
Certains mauvais esprits, dont je m'empresse de dire que je n'ai jamais été, objecteront que le cosmopolitisme a du bon, que nous devrions accueillir les civilisations qui se présentent pour partager joyeusement avec nous nos cultures, comme les cosaques sur les Champs Élysées en 1815, les Prussiens en 1870, les Prussiens en 1914, les Prussiens en 1940, et les joyeux artificiers qui se font sauter en l'air en Occident pour le plus grand plaisir des yeux, des oreilles et des tripes. Mais certains esprits chagrins ou complètement cons pourraient en prendre ombrage, et nous clorons là le chapitre des bonnes grosses vannes vaseuses, pour laisser la parole à notre guide, Paul Veyne. Il nous dit qu'à première vue, le temple de Bêl, désormais remplacée par une pissotière illustrant les mérites du multiculturalisme, rassurait le touriste fasciste et pédophile.
« Mais, à seconde inspection, l'édifice choquait : on découvrait que c'était le sanctuaire bizarre d'un dieu étranger. L'entrée monumentale ne s'ouvrait pas sur le devant, comme il eût été logique : elle était placée de façon saugrenue sur un des longs côtés. Tout en haut, l'édifice était hérissé de créneaux (cahier central, ill. 4 et 5) comme on n'en voyait qu'en Orient ( Temple de Bêl, détruit pas l'État islamiste le 3 août 2015). Et il avait des fenêtres ; un temple ave des fenêtres, comme en ont les maisons des humains, c'était du jamais vu. Le comble était qu'au lieu d'avoir le toit à deux pentes de tout sanctuaire, il était couvert d'une terrasse, et les maisons aussi. » Quand on ne veut pas être surpris, on reste chez soi. « Dans ces régions, on montait manger sur les terrasses, on y banquetait, on y priait la divinité, au risque d'en tomber, comme il arriva à un jeune homme selon les Actes des Apôtres.
« Décidément, l'étranger en avait assez vu et son sens de la normalité était choqué : dans l'Empire romain, ou plutôt gréco-romain, tout était uniforme, architecture, habitation, langues COLLIGNON LECTURES « LUMIÈRES, LUMIÈRES » 64 05 02 15
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écrites et écritures, vêtements, valeurs, auteurs classiques et religiosité, de l'Écosse au Rhin, au Danube, à l'

12.1.18

Les enfants de Montserrat, chef-d'oeuvre




C O L L I G N O N


L E S E N F A N T S D E M O N T S E R R A T


ROMAN
AVANT-PROPOS 
L'histoire de COLLIGNON HARDT VANDEKEEN est on ne peut plus banale. Contraint comme tant d'autres à la nécessité de s'adonner à la profession, ainsi qu'à une épouse, qu'il ne consent à aimer toutes deux qu'après une période probatoire de vingt-cinq années, il ébauche une trentaine d'œuvres. Et du 25 juillet 1997 (nouveau style : 2044) jusqu'à sa mort (28-11-2047, n.s. 2094) il n'a eu de cesse qu'il ne fût systématiquement revenu sur tous ses textes, suivant en cela cette réponse faite à Bernard C. un certain 12 juillet 1996/2043 ; le grand écrivain populaire le contemplait avec incrédulité : c'était dur à faire, un roman ; il fallait "se documenter", "se mettre dans la peau des personnages", souffrir...
"Pourquoi n'avez-vous pas édité plus tôt ?
- Parce que c'était mauvais ; je vais les refaire.
Clavel s'est montré stupéfait, mais n'a pas contredit son obscur interlocuteur. Plus tard, il confiera qu'il l'avait trouvé "triste" – or Collignon H. Vandekeen n'était pas triste, mais résolu : il comptait sur l'éternité.
Les biographies littéraires exhibent toutes sans exception un point désespérant : celui où le héros, promis jusqu'alors à quelque destinée obscure, bascule d'un coup vers la lumière. La phrase fatidique immanquablement s'ouvre sur "Il rencontra..." - et comme le lecteur ne peut se satisfaire de cet inexorable couperet, il va fouillant, désespérément, tous les interstices (mais il n'y en a pas), susceptible de justifier rationnellement, tant soit peu, ce dur décret.
En vérité je vous le dis, malheur à celui qui tombe en littérature – et qui s'aperçoit, mais un peu tard, que là-dessous, au fond du trou - règne la foule.

COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 3
X
Hautes croix à contre-jour, soleil blafard ; croix tendues de lierre, grumeleuses, croix squameuses et lézardées, ronde des croix tout autour de ma tête. Je suis étendu dans la boue, sur une sente herbue où je gis, la jambe repliée sur la cuisse – trois pas au-dessus des morts : je les entends là-dessous qui grignotent - un crâne sous l'argile va cherchant - croix inclinées sur mon berceau fangeux où mon corps pèse et pose, immobile et voguant. La terre chauffe et la glaise s'agglutine, mes bottes sont lourdes. Traversant l'herbe détrempée montent les souffles qui chavirent : au ras du sol voici les rêches pubis des adolescentes, au-dessus desquels s'érigent les tiges des laiterons.
Les mouches saines bourdonnent sur et dans mon crâne vivant. Si quelqu'un survenait, au sol comme je suis, je me verrais contraint d'inventer un malaise. Lent ballet de croix - soleil à travers la brume, insidieux - je me lève. Rassemblant mes gestes avec parcimonie, concentrant mes jambes sous mon cul engourdi, ramant la boue de mes bras emplumés, j'émerge, enduit de bave, poil ébouriffé, les yeux collés, tout vacillant. M'ébroue, les pieds dans la boue de mes bottes, et mène grand tapage. Je me passe une main hésitante sur le visage. Un pas, deux pas : mes pieds sont transpercés. D'une touffe je les bouchonne et me coupe le pli des doigts, me repeigne. Partout des croix, jusqu'à ce que mes cils, collés comme au pinceau, se soient désenglués.
Il est sept heures et je m'étire. La petite pluie de l'aube drape sur mon front ses pans de toile. Croix lépreuses, croix celtiques aux bras outrepassants gainés de mousse, croix meringuées où Jésus meurt de tout son corps de stuc aux souples mèches alignées – le ciel se dégage. Ma nuit, je l'ai passée sur la route en bas rectiligne – je la vois d'ici qui s'enfonce au loin : contre le ciel plombé de l'aube, les croix de Montserrat m'avaient fait signe, et j'avais décidé de m'y rendre, là-haut, pour les toucher ; au coucher du soleil le vent avait soufflé, d'un coup ce fut la nuit et tous les chiens se mirent à hurler. Jetés contre les grilles à deux crocs de ma peau. Je me suis dirigé sur la trace irrégulière d'un ciel à peine moins sombre entre les cimes, puis sur les reflets plombés de l'aube.
La pente gravie je suis allé donner puis m'effondrer contre la porte du cimetière ; deux mètres à quatre pattes dans la boue naissante et je me suis abattu. Au matin je voyais les tombeaux jetés bas ou dansant sur le soleil levant. Je me suis redressé reniflant. Je frotte mes habits - série de raclements de gorge dont les pelotons attendent l'extinction totale avant de tirer. Ultimes brumes s'écharpant aux quatre coins des tombes – bêtes bougonnes dans l'aurore, tombeaux noirs, ferreux, moussus. L'un d'eux plus terne, fendu, cimenté, militaire sous les petits coups de brise. Le soleil froid joue sur les marbres, je suis dégueulasse, j'ai faim ; des appétits incongrus me traversent, de viscères aux tons de pieuvres éclatés sur les dalles – en souriant je sentis, aux pommettes, une vive tension. L'allée du cimetière se spatulait autour d'un piédestal sans croix Mission 84 Mes pieds se sont alourdis de gravier. J'ai chié appuyé lourdement de dos derrière d'un caveau, sous les yeux d'un crapaud figé là.
Puis m'étant rajusté j'ai lentement dansé dans le jus de mes bottes, pétrissant de mes bras tout un orchestre : mes bottes brillent de rosée, je suis bien propre. Sur les tombes les photos bistres de ceux qui vont mourir, le nez rongé les yeux caves d'enfants souffreteux – Qu'est-ce que vous foutez là – le Vieux ! - casse-toi, tu te gicles ! à peine relâché tu rappliques pourquoi ils t'ont libéré nom de Dieu – Je sortirai si je veux (cauchemar) j'ai poussé la grille, longé le mur d'enceinte ébréché "Que feriez-vous devant un mur infranchissable ? - Je scruterais les lichens, trous plâtreux, fourmis - "Bonjour !" A quelques mètres se tient un petit homme jaune essoufflé véritable qui tient par le guidon son biclou et me salue d'une voix rauque et perché. Pinces à vélo sur pantalons flottants, béret basque et col douteux d'ecclésiastique.
Sous ses aigrettes ses yeux de loup me fixent avec une intensité joyeuse : "Vous n'êtes pas d'ici ? - Non." Je mens. Mal rasé comme moi, pomme d'Adam saillante et touffes sortant des oreilles, de part et d'autre des petits yeux délavés. Une haleine anisetée s'échappe de ses lèvres coupantes : "Je suis Breton" dit-il - je n'en ai rien à foutre - dans le silence le pédalier croque un grain d'acier. "Vous avez de la famille là-dedans ?" désignant le mur - "vous êtes le fils Ménestrel ?" Je suis démasqué - "vous avez sa démarche – ce je ne sais quoi d'une jambe sur l'autre" (le pas chancelant, je sais, cou tendu regard vague) "vous ne me connaissez pas : l'abbé Meneau ! c'est moi qui fais le catéchisme aux enfants !" la nouvelle du siècle en effet - "très bouillants à cet âge-là - ça répond sans réfléchir !
  • Oui.
  • Ce n'est pas un endroit ici pour passer les vacances."
  • Il glousse et déglutit. Sa pomme d'Adam monte et redescend "Au revoir donc Monsieur Ménestrel !" il me secoue la main sur une dernière bouffée de Ricard - "à très bientôt !"

  • Il s'enfonça du côté de l'aurore, et, autour de ses chevilles, le falzar drapeautait.
X

Seul à sept heures entre les pierres et les grincements de coqs - un chien gueule en contrebas - la route en gravillons se redresse et percute l'église à cent pas – pignon ajouré où berloque une cloche sous son arche comme un kyste oublié. Plutôt l'allure d'une grange ; tassée-boulée, recroquevillée, l'église tend son flanc mal crépi au fond du terrain vague mi-place mi-cour ; à main gauche une ligne d'habitations blanches ébréchée de jardins dévale sur moi, sur la droite la place indécise enlace un arbre, se heurte à un roc d'achoppement, monte au calvaire, s'évase en panorama : j'ai sous les yeux toute la vallée, de Puy-l'Evêque à Villeneuve, infestée de villas blanches comme des œufs de fourmis ; c'est là que grouille cette terre infestée d'hommes où renâcle la vermine au pied du lit avant d'affronter la fonderie.
Face à moi très loin l'autre versant découpe ses serres de calcaire sur le ciel vif - à mes pieds la falaise à l'assaut de laquelle monte un enchevêtrement de ronces et de boîtes à conserves, plastique en bouteilles et lianes : tout un fourré de décharge, de fleurs d'orties parmi les cartons. Entre l'arbre et la croix une butte témoin ou tuque hausse son occiput herbu. Le fossé qui m'en sépare se creuse en U, à profondeur d'homme, j'y descends pisser ; par-dessus, le surplomb me fixe de ses orbites aveugles, alors braguette en biais j'ai empoigné, crevé ces gros yeux morts comme avant moi tant de gosses de Montserrat - et je me suis hissé sur la plate-forme de 4m², à pic sur trois côtés, hantée de possibles chèvres - le vent désarçonne ma tête, ronfle à mes tempes, l'arbre au-dessous de moi s'agite - j'entends deux chiens japper, plus bas encore sur le chemin jaune un tracteur pétarade parmi d'autres rocs informes.
Je suis resté ainsi longtemps sous les boulets du vent, blasonné de soleil, ouvrant les bras et dansant crucifié dans mes bottes, frappant mes cuisses du poing sans craindre ni gouffre ni souffle, dans l'haleine ici purifiée des bâtiments d'usine. Puis le ciel s'est décanté, le soleil donnait. Les yeux rougis je suis redescendu. Sur la place je vois Chez Gignard, avant c'était L'iguane on le voit encore autour de l'œil-de-bœuf au premier - autour de la place les volets bâillent et claquent sur des trognesébouriffées - bigoudis somnolents, faciès avachis ; sur le seuil de l'ancien Iguane l'aubergiste, croupe jambonneuse pardon madame tape un paillasson est-ce qu'on peut déjeuner ? L'hôtesse redressée me toise comme un évadé - ...la mansarde, au premier, elle est toujours libre ? j'ajoute que mes bagages arriveront en fin de matinée - Mais ce n'est pas un hôtel ici Monsieur vous ne reprenez donc pas votre ancien logement ? (regard fuyant) – Pas question. - Trois semaines mais pas plus". C'est une brune boulotte, que je ne reconnais pas, cinquantaine, accroche-cœurs – large face aux yeux fixes et lâches à la fois – comme un cache palpitant – sans régularité - sous les paupières.
Assez hagarde dans l'ensemble. "Monsieur Ménestrel ? - Plaît-il ? - Faudra vous raser." Elle tourne le dos ; je la suis, poussé par le vent – soudain abrité par la grande et sombre salle d'hôtes que le jour ne parvient pas à tout à fait désobscurcir ; une lourde table en bois tient le centre, un vaisselier me fixe de ses plats ronds. Je m'assieds sur la banquette au skaï crevé. Mes yeux distinguent l'horloge que je touche de l'épaule, et les murs écaillés tout autour. En cuisine la Gignard prépare les tartines et le bol qu'elle apporte, pathétique, sur un plateau de faux teck avec geisha, fleurs de pommiers roses et mont Fuji : petits pots ronds, lait, café, quatre sucres dans la coupelle ; tasse bleue myosotis, rondelles de pain, confiture, miel, serviette en papier de riz "et voilà" dit l'hôtesse.
Qui sent le vin. Puis, couvrant les cris de coqs, s'élève la complainte de l'aspirateur. Alors le Vieux est entré. Ramassé tout en deux. Econome de ses pas. Le voici qui gagne la banquette. Qui s'assoit, crissement de ressorts, le rembourrage qui crève en hernies. Le Vieux s'appuie des deux mains sur sa canne, front engoncé sous sa visière. Je soulève la cafetière au bec obtus, maintiens le couvercle avec le pouce. Le café noie dans le creux les pieds du vieux sage, son drapé bleu, sa barbe; ses yeux bridés disparaissent. Reste seul émergent sur la faïence un chignon bleu cerclé d'or – tandis que du bout des fesses, par lentes reptations latérales, ouvert, fermé, ouvert, fermé, le Vieux est parvenu jusqu'à ma gauche, au pied de l'horloge où pend le balancier comme au fond d'une blessure ; il passe l'angle et d'un sursaut s'assoit face à moi sur le siège que j'avais oublié d'écarter – me fixe de ses yeux vitreux au-dessus d'une lèvre ondulante Je t'ai fait peur dit-il.
Je m'incline et déglutis ; ses doigts sur le bâton tiennent juste par le nœud des veines. Par la porte de l'office passe et disparaît la tête inquiète de Gignard qui tourne et pivote sous sa vitre opaque. Le Vieux doit avoir ici ses entrées. Qu'il entre ou sorte ou s'installe ne doit pas avoir d'importance. Subrepticement la Gignard traverse la pièce, tire d'une étagère un verre à pied, l'emplit de rouge à ras bord et le présente au vieux. Puis s'esquive. Il boit sans bruit, repose doucement le verre : "Ma tombe n'est pas encore creusée" - crève donc - ses doigts m'ont serré le coude, ses lèvres entrouvertes les miennes rétractées je chie dit-il des bouts d'intestins – j'imagine la migration massive d'une horde cellulaire partie de son visage qui soudain devient criblé de trous suintants – tandis qu'à ce moment passe par la porte interne la grosse tête affairée de la femme : Baisez-lui donc le creux de la main - je m'exécute Et maintenant ça suffit tu fous le camp - le prend aux épaules vieux Pue-la-Mort casse-toi dégage
Vous ne pouviez pas l'empêcher d'entrer ? - je hurle - Monsieur réplique-t-elle je suis ici chez moi - C'est moi qui paye Frau Ginhardt !" Le cancéreux se retourne en vrac, doigt tendu : Demain c'est mon enterrement – Mais chassez-le bordel chassez-le !- Gignard le vire à grands coups de poings dans le dos – retourné sur le seuil À demain ! - il gueule – elle retombe assise face à moi carotides battantes "Un abruti" dit-elle "ça ne desserre pas les dents de huit jours et d'un seul coup ça vous saute dessus – je la coupe Et le remplaçant ? (baissant la voix) - Ça fait tout de même bien trois ans qu'il est là monsieur Ménestrel, on voit bien que vous écrivez", ("vos yeux", "vos pieds", "votre façon de marcher", je vide mon café dans l'exaspération la plus complète "il n'y a rien à faire par ici dit-elle, ce n'est pas un endroit pour passer des vacances" - elle pose les coudes sur la table.
J'apprends que depuis mon départ, l'oncle J.
  • dort dans son cercueill
  • boit chez lui, tout seul, "mais jamais soûl"
Que Berthe, mon épouse
  • se drogue ("des yeux de droguée !")
  • chante la nuit ("une sorte de messe, mais pas de chez nous") (rite arménien ?) "c'est des
  • drôles de gens votre famille monsieur Ménestrel – je coupe net, prétextant la fatigue - toute une nuit sur la route - Vous désirez visitez la chambre ?" et s'avisant soudain de ma tenue, de mon épuisement : "...Pas de bagages ? ...suivez-moi..."
X

Pourçain Chevennes a livré mes valises en fin de matinée, tête ronde et blême sous le pare-brise de sa Peugeot. Je le connais depuis cinq ans ; je passe mes vacances à proximité de lui, dans le respect de nos indépendances. Nos deux corps disparates n'en font qu'un. Du bras gauche ouvrant le coffre il tend à bout de l'autre deux valises - c'est un colosse, une puissance, une rotondité. Ses tapes me fichent régulièrement une quinte de toux. Avant même que j'aie pu le débarrasser, il confie les bagages à l'hôtesse dont il dédaigne l'affabilité, puis m'entraîne sur le siège avant ; la Gignard nous suit des yeux sur toute la descente. Pourçain : "Direction Fugny. J'ai besoin d'outils de jardinage. Un terrain tout en friche. J'aimerais laisser ça propre, voire cultivé" (au bureau, Chevennes cale ses cent kilos sur un rond-de-cuir, sous les néons ; dès le mois d'avril le voilà parti (l'est ou le sud) pour défricher : un corps-à-corps pioche en mains souliers dans la glèbe).
Pourçain bêche, fouit la terre, "où tu seras bien assez tôt" lui dis-je. Se coltine des brouettes de pierres, pleure dans les fumées de ronces, trimballe sur les sentiers à vaches, bouffe comme quatre ; puis, soûlé de glaise, éreinté, les doigts toujours fermes, il abat d'une traite ses huit pages par jour : De l'intercession de la Bienheureuse Vierge Marie dans l'obtention des grâces sanctifiantes. C'est le titre. Sur la façon d'empoigner la bêche, de guider la faux, de récolter un essaim, il est intarissable. Sur son traité, motus : du bout des doigts il me tend parfois un feuillet soigneusement replié, de façon à ne laisser voir que trois lignes. Je lis tout. J'ai pour consigne de ne pas lui en souffler mot.
A Fugny, Pourçain choisit son matériel avec maniaquerie, soupèse les fers de pioche, étourdit le vendeur de considérations techniques. Puis nous roulons 10 km au sud : Daussac. A flanc de colline, sous le château de Puycalvy, Chevennes a loué pour trois semaines une bicoque à volets verts. J'ai passé chez lui mon après-midi. Parcourant sa friche ou galipe, montant avec lui jusqu'aux barbelés du château, et poussant du pied les cailloux - Chevennes tend le bras pour prévenir ma chute : "Regarde." De sa main libre il désigne, à l'autre bout de la clairière, un rucher de vieux tonneaux sciés en long : "Baisse-toi." Il chuchote. Nous traversons l'espace libre. De chaque touffe de buissons monte un bourdonnement de mouches à miel. "Je resterais là des heures", dit-il. Chevennes m'invite à ramper vers les planches d'envol. Une abeille descend doucement son avant-bras vers sa paume : "Tu as vu ses corbeilles ?" C'est une butineuse, selon l'ancienne nomenclature ; l'insecte progresse sur la peau glabre, traînant ses pattes alourdies.
Quand nous nous sommes relevés, le soleil a plaqué sur nos nuques un baiser de métal, que nous lissons de nos mains sèches ; nos tympans vibrent, les yeux s'emplissent de points d'or, et la touffeur ferreuse des herbes râpe les sinus. À l'odeur nous découvrons un cadavre de chien : l'animal gît sur le flanc, le poil foulé par l'agonie. "Je ne le voyais plus depuis trois jours", dit Chevennes. Il est allé chercher sa bêche neuve, a découpé dans l'herbe un carré d'argile, creusé à deux pieds de profondeur. Puis d'un coup de bêche précis, Chevennes décolle sur le fer la dépouille, la dispose au fond avec douceur ; hébété j'ai suivi l'impact des mottes sur le poil blanc peu à peu recouvert.
Bientôt le corps est enseveli. Chevennes a comblé la fosse, tassé le monticule à petits coups de plat. "Tu restes déjeuner ?" Tomates et carottes. Au yaourt nature l'accablement culinaire me prend. Chevennes s'est allongé. Je lui dis que je sens trop de courants d'air, que je veux partir. Il me ramène au milieu de l'après-midi sans que nous ayons échangé un mot de plus – "dépose-moi au pied de la colline" – je ne l'ai plus revu de cette fois. J'ai coupé à travers champs, à contre-pente, puis franchi les murets des jardins en lanières. Des vieux dont je traversais le terrain m'ont fixé sur leurs chaises d'un air abruti, sans répondre à mon salut.
Vers la droite le plateau s'abaisse, plus bas encore le cimetière ; devant moi s'ouvre un corridor ouvert entre plâtre et gravats, qui monte et débouche à l'arrière d'un garage éventré : ce sont des orties, des parpaings, deux sommiers défoncés, de la tôle ondulée sur le sol. Des poutrelles, un établi et son étau, trois pneus, un châssis – des murs crus aux jointoiements baveux ; puis cela donne sur la rue. Après ma nuit à la belle étoile et ce repas spartiate, l'escalade m'a épuisé. Devant la porte plein cintre (vitres et rideaux) la Gignard m'attend (plantée là depuis ce matin ?) - qui m'a vu d'en haut monter sans détourner ses yeux. Je déteste marcher ainsi au-devant de quelqu'un, sans savoir s'il faut sourire ou baisser les yeux en feignant de ne voir qu'au dernier moment - sourire gêné, coudes écartés c'est moi tu peux pas te pousser grosse conne "Ça tape fort aujourd'hui monsieur Ménestrel - Oui. - On croirait l'été. - Oui.–Vous montez vos valises ?" Feignasse.
Je gravis l'escalier, la Gignard hissée à ma suite que j'évite comme je peux "Voici votre clef (s'essoufflant) (clef-de- saindoux-clef-luisante-ouvre-moi-la-porte) les gonds couinent (cage dorée / rage codée) la logeuse au cul. Ma chambre est tapissée d'ocre jaune, chaud, à motifs de flammes, cœurs découpés par le soleil dans les volets dont les battant s'ouvrent en craquant (ajoutez de l'huile – "versez, versez !" - burette aux chiffons gras ) "Vous êtes ici chez vous" - retombe, femme, retombe - la porte se ferme en grondant, les murs me renvoient bondissant rugissant viande rouge - ce cuivre contourné de la lampe à pied – au plafond le lustre - j'accepte avec enthousiasme – tout ce luxe ! ici, à Montserrat !
À présent seul dans la poussière et le soleil (les valises attendront) je tombe sur le lit bottes aux pieds, les yeux dans le plafond crémeux. Réveil à 18h. Je suis redescendu tout courbatu, titubant à travers la salle à manger ; comme la route s'inclinait je la suivis, franchis la plaque d'herbe et me trouvai parmi mes morts encore. Croix nappées de rouge au couchant, herbes parcourues d'ondulations, panorama où les ombres s'allongent. Mes yeux rabaissés suivent les moulures des tombes et les fleurs fatiguées, mille mains passent sur ma nuque au pied du mélèze où mon père mène le chœur incline-toi et creuse, délivre-nous du poids des pierres j'ai répondu je ne peux pas extirpant mes pieds du sol suppliant – tandis qu'au ciel le soleil se fêle et que le Christ – vite énumérer pour ne pas sombrer : sentier – plantain – la dalle à droite et son anneau plaqué bronze – mes chaussures et moi. Les voix s'estompent et ma nuque s'assouplit ; repassant le portillon je parcours de la paume le mur extérieur à présent qui monte en rond. La logeuse essuie ses mains sur un tablier sans forme T'as vu du pays? - me tutoie ? ...la Gignard que je ne connais pas ? Je crie Au cimetière ! il y a de la place ! - Rien vu d'autre ? Je la retrousse pour la louche et filet de fumée ; l'assiette creuse à fleurs la serviette et l'anneau des cailloux j'ai vu des cailloux - Tu es resté une heure au cimetière ?" - tournant le couvercle sur le poing, la vapeur monte sur ses joues, la logeuse me sert et referme dans un bruit de broc à cul. "Je mets la télé ? - Non." Son bras retombe : – Tu restes quinze jours ? - je crie Pourquoi ? il y en a qui attendent ? - Ce n'est déjà pas gai ici à Montserrat, si en plus vous passez votre temps au cimetière" - la soupe glisse entre mes dents comme l'eau dans des vannes non ce n'est pas gai "N'est-ce pas ? comme tous les cimetières ! depuis votre départ... – Je ne suis jamais parti – Ce n'est pas ce que je veux dire – écoutez : ils ont voulu moderniser le cimetière : du gravier, du goudron, et les herbes ont repoussé là-dedans c'est moche" - ma cuillère va et vient soleil liquide, boule chaude, poireaux - tandis que l'hôtesse intarissable commente les vertus comparées des champs de la mort – "celui de Frèdezaygues monsieur, tout en terrasses, la marche du bas au niveau du mort d'au-dessus", s'extasie sur l'Ariège, "avec de l'herbe sur les tombes une vraie pelouse, des oiseaux bien au frais - vous seriez bien là, tenez, à Camarade" – Camarde ? - " près Montfa" elle me fixe, poitrine montueuse, gros poignets, de grosses articulations partout.
Je me suis mis debout bras ballants mes mains osseuses en pinces, des jambes interminables mais jamais tout à fait tendues, comme un géant sur un vélo – genou saillant, pied mal assuré quand j'étais jeune poursuit-elle j'en ai vu des cimetières – Vautré, Cuzbor - mais maintenant que mon mari - elle n'a pas imaginé que cet hôte osseux aux cheveux en brosse – voûté, fuyant – comme creusé de l'intérieur – aux habits gris, col ouvert et teint pâle – commissures abaissées des enfants qui pleurent - l'eût à ce point saisie – pomme d'Adam rêche roulant sous la peau "sitôt" - pense-t-elle - "que je l'ai vu il m'a retournée – Meneau dit qu'ils se sont parlé – même au-dessus du mur il l'avait repéré collé contre le sol" - ce qui domine chez moi Ménestrel au contraire c'est ce sentiment de petitesse, tête en baudruche dans le vide - épaules remontantes, pieds à angle droit au bout de mes tibias levés trop haut dès qu'il me semble (bien à tort) attirer l'attention - "Tu ne ressors pas après dîner ?" Il faudra m'expliquer, recadrer solidement cette pétaude - première femme hélas qui peut-être me désire bientôt cette graisse palpera mes côtes, extirpera les trois replis de mon sexe caoutchouteux sous le gland terne strié en long d'un gris rose morbide je vais me reposer lui dis-je t'as l'électricité là me suit des yeux jusqu'en haut des marches – ma porte bruyamment poussée loquet fermé – juste aussitôt sous moi le bourdonnement du téléviseur. Chez moi sous l'ampoule la douche jaune du papier peint vieil or où les meubles s'incrustent à la façon des diptères fossiles pris dans la résine. La chambre est en forme de battoir asymétrique, où le lit à gauche bossue son museau de marsouin, tandis qu'un vague rideau à droite mène l'œil vers le faux Louis XVI à cylindre : le triptyque, visiblement rajouté, semble soutenu par deux jeux de tiroirs vides à boutons d'ivoire que je tire et pousse jusqu'à les bloquer ; surface brune à méplat de cuir incrusté, papier buvard, encre et petit bloc.
Je m'allonge à même le tapis de sol rond suivant du doigt le grand Magen David vert à six branches ("Ventre", "Bouclier") - la tête juste au-dessous du lavabo – j'aurais aimé une alcôve andalouse afin d'y transpirer (j'avais à l'école un grand lit de fer où j'ai passé la nuit d'avant le placement d'office) mais ce soir dans mon réduit j'ai travaillé comme un brave jeune homme studieux jusqu'à onze heures. Hélas nulle foule ne s'est pressée, sous ma fenêtre pour admirer le front blême et pensif de l'artiste en gésine, pas même un chat ; pris de mauvaise humeur j'ai fermé les volets, tourné bruyamment la crémone et me suis mis au lit.

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Le lendemain, des tourbillons des cris me désarticulent en pleins songes : des chocs sourds, un branle de cloches mortes - bulles de verre bleu écarquillées, formes translucides saignant de mes deux bras - j'ouvre à la volée le battant qui claque sur la pierre et je me penche ; c'est le cercueil du Vieux que l'on le porte en terre, lapidé, caillassé par une horde d'enfants. Coffre à cancers qui gronde et se répercute sur les épaules des porteurs arc-boutés à contre-pente ; le curé, Meneau, grave et ivre, balaie les nues de sa bannière rose où s'enfle une madone – à des obsèques, une madone ? - et le village entier s'agglutine sur les seuils, les femmes larve au ventre ou sur le bras, les époux qui se faufilent visage pincé, talochant au hasard.
Je crache aussi sur ce cercueil mais un doigt me pointe, une pierre me frôle en sifflant, on crie Carcasse et Poche à pus - la plupart des habitants restent tassés contre les murs ; et brassant ce tumulte la cloche obstinée qui s'éraille. Le couvercle s'entrouvre et retombe comme un clapet, le Vieux là-dessous tord la tête et renvoie les insultes – roulis, tangage, cailloux qui frappent, porteurs
qui glissent, bois qui craque. Le mort s'étrangle de rage et la cloche cogne - tandis que le curé, pâteux, psalmodie Dieu seul immortel. Un croque-mort bronche sous la pierre puis deux, puis le troisième bien ajusté trébuche - le cercueil pique du nez, bascule et se fracasse, le vieux J. jaillit tout debout, tous se débandent, porteurs, enfants, chefs de famille. L'abbé s'en est allé donner, de crochets en glissades, contre un grand mur, et, longuement, à grands hoquets, les deux mains sur sa hampe, dégueule. Jonas rassemble ses six planches devant l'assistance pétrifiée, traînant le couvercle qui racle et tressaute – j'entends l'homme geindre sous le bois – tandis que derrière les vitres, le doigt sur la bouche, les mères empêchent les enfants de pleurer ou de rire.
Je suis descendu prêter main-forte à Jonas qui claudique sous la charge ; hissant les planches sur l'épaule je l'ai soutenu agrippé à mon bras ; au sommet je reçois un caillou dans le dos. À gauche dit le Vieux - le muret surmonté de barres verticales (taches de rouille sur la pierre) masquait et démasquait naguère la silhouette en blouse de mon père - la mort est une brouille éternelle. La cour, selon la saison, de sable ou de poussière, d'où la vie m'a chassé comme un cancre - où mon père, le mort, a vraiment marché, détruit ses nerfs, et disparu. Je reconnais ce frottement de porte où le mastic s'écaille autour des vitres, la même poignée de faïence, l'odeur javellisée de la cuisine.
Et derrière les grilles s'avance aujourd'hui d'un pas ferme l'Usurpateur tête basse plongé dans un livre ; il coupe à angle droit, repart, décrit un demi-cercle puis s'éloigne, hésitant, pivote pour finir vers nous ventre en avant. Ses yeux se plantent à 25cm des miens derrière les tiges en fer mal repeintes – sourire mécanique – et le curé Meneau, qui nous a précédés - déjà dessoûlé grand con ? crie le Vieux – paraît à son tour sur le seuil ; le Remplaçant du père nous tend à baiser sa main potelée entre deux barreaux – tandis que s' échappent du livre retourné six ou sept images pieuses et signets qu'il ramasse de l'autre, genou en terre. Sur la pièce de titre je lis Jules Verne Michel Strogoff ; l'oncle et moi déchargeons sur le sol nos planches meurtries - "Vous prendrez bien un verre ? attention à la marche - je sais.
Le curé nous introduit alors, comme chez lui, dans le logement de fonction : "Ils m'auraient fait un mauvais sort" dit-il, "à moi, l'homme de Dieu." Le Vieux se laisse tomber sur son banc sans rire le long du mur l'œil éteint - je le frôle sans qu'il ait cillé – suis passé tout étourdi de la lumière à la pénombre –sur ma gauche une fresque en pied de Strogoff, toque, pelisse et cartouchière ; icône où rien n'est oublié, du bout des bottes aux deux revers de veste - les yeux trop grands et fixes que j'ai peints moi-même - tu mens par la gorge, Usurpateur ; c'est mon propre père, frère du Vieux que tu vois sur le banc, qui l'a esquissé puis brossé deux mètres cinq d'officier du Tsar puis il a posé ses pinceaux pour ne plus les reprendre. Mon père tête basse encore marchait en lisant jusqu'aux grilles esquivées juste à temps le bourdon répétaient les élèves Bourdon le Bourdon bzzz - Monsieur Brenner me tend ma chaise "Monsieur Ménestrel je vous prie – pardonnez-moi - le seul ici dont la tête m'échappe" – il rit – "ne peut être que le Fils arrivé de la veille" – il s'assied près de moi comme le Vieux d'hier - le sang loin sous la peau – le nez de biais chaussé de lunettes de fer qu'il remonte sans cesse d'un doigt sec.
Sur son front perle une moiteur perpétuelle ; menton fort, grosses lèvres engagées dans la chair, marbrée de pâleurs autour des yeux – respiration courte de type gras - mouchoir aux lèvres - à part moi je chantonne l'Usurpateur a des yeux de tigre mou – de tigre mou – "Porte-nous" pour "apporte" – "les cassis"– exaspérante aphérèse méridionale - tandis que Meneau, dégrisé, trottine jusqu'au buffet – la nuque du prêtre en perspective entre les portes ouvertes - et tire à reculons (les pieds de verres entre les doigts) trois ballons et la bouteille j'ai horreur du Kir au goulot menaçant pas tant ! pas tant ! - "délicieux !" – Assis dit le maître et le prêtre s'assoit. "J'aime beaucoup" dis-je "Voyage au centre de la Terre – Brenner et le curé m'approuvent sans chaleur en se raclant la gorge.
L'Usurpateur avale ; Meneau le prêtre oscille du buste, se ressert – je vois sous le renfoncement de mon buffet l'aiguille du Grammont bloquée sur Oslo peut-on capter Oslo de Montserrat ? Fit alors son entrée sous la traverse interne ma propre épouse en jupe droite gagnant en oblique la porte par où je suis entré ; elle engueule à mi-voix le Vieux assis dehors qu'elle ramène tout trébuchant par le coude. Devant nous tous deux puis repassant par la même porte intérieure qu'ils ont refermée sur eux. Je serre les yeux pour conserver sous mes paupières leur empreinte. "Vous êtes revenu" reprend le prêtre "sur les lieux du crime" - tu faisais moins le fier hier matin, l'abbé, le long du mur aux charognes.
Brenner sort d'un tiroir une photo scolaire qu'il pose entre les verres ; il y tient lieu du père sans son livre ni blouse, et sur les bancs vingt filles et dix garçons dont Meneau du bout de l'ongle désigne le plus franc d'allure - Brenner qu'hier encore je ne connaissais pas me serre le poignet - "C'est Farradji" dit Meneau, "Marc, juif baptisé" – petit bruit sec de ses lèvres - penché vivement COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 15


sous la nappe je vois chez le maître assis des hanches plus amples que les proportions tolérées chez un homme à trente ans - qui prend la parole à grands fragments de phrases vacillantes "Tous resplendissants" dit-il "me transperçant comme un Sébastien qu'éclabousse tout un peloton d'archers – mais n'imaginez pas..." – s'imaginer ? - il remonte ses verrres sur sesyeux d'eau morte - et m'entraîne soudain (il me vient à l'épaule) jusqu'à ce grand portrait sur le mur : "Jure" dit-il exalté - "jure devant Strogoff..." – jurer quoi ? - ...mon livre avance..." – il charge le mot "livre" de tout le poids des temps obscurs où les Bibles aux fermoirs ouvragés s'enchaînaient aux pupitres des clercs – il ne m'en reparlera plus - vous contemplerez ce jeune homme – puis se reprenant vous vous mettrez tout au fond de la classe – nous rejoignîmes nos places et le prêtre impassible déroulait ses phrases.
De nouveau leurs deux voix se succèdent sans suspensions ni poses tandis que mon regard tâche à nouveau de saisir l'équilibre indécis entre ombre et lumière sur ces deux visages - sur le front du maître s'est accentuée la moiteur, tandis que sur sa tempe grésille comme un long brillant la branche de monture bon marché. J'ai reposé mon verre : l'Usurpateur m'invite à son travail - je reste évasif ; il me glisse alors trois billets que j' accepte. Mon épouse ressort de la chambre et me raccompagne sans un mot.

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Le lendemain j'ai gagné le pupitre du fond comme un cafard, m'introduis recroquevillé dans un bloc-pupitre d'Everitube marque déposée, le souffle court. Coup d'œil immédiat sur les crânes : épis en bataille et tresses tordues, barrettes ou coupes en brosse, relents de parfums pas chers et de pieds; devant moi une fille nattée serré sur cuir chevelu gras. Puis vingt nuques opaques, galets couverts d'algues. Brenner là-bas juché du buste, sanglé, cheveux pommadés. Osant portant une blouse élimée de mon père – épaules tombantes - avez-vous tout compris ? Les nuques peu à peu se différencient. Se sexualisent. Les dos, les encolures. Les oreilles qui bougent et captent ; coudes écartés, pieds qui s'agitent avec indépendance, multiples pattes arrière d'une hydre grattant le sol. Un profil parfois vers moi lance un éclair, dardant jusqu'au fond de l'œil - et vite se ravangaine. Ici se déroule, se joue le rite et la liturgie du chef et de la meute – et COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 16


quand les têtes plongent le cours achevé, d'autres jusqu'ici muettes se redressent comme autant de tortues tendant à bout de bras les éventails bruissants d'exercices finis : "compléments d'objet" k-pl-m-d-bj "du verbe donner" d-v-b-d-n - bourdon, bourdon hanneton, chacun veut voir l'insecte, le toucher, le nourrir mais Brenner l'enferme sous un petit pot "pour après" - récréation ! Alors, en dernier, lentement, je me déplie de mon siège, tempes bourdonnantes, contorsionné parmi les tables jointes ; titubant, déchiffrant les plateaux creusés de cœurs et de culs – pour m'encadrer dans la porte sur cour : Brenner doigt dans le nez à côté des latrines balance d'un pied sur l'autre son tronc de plantigrade.
Je reste retranché au pied du perron jambe gauche au soleil pliée sur le mur et la main dans la poche. Sous mes paupières passe du rouge et du bleu. J'entends des cris perçants de fillette égorgée - un babil sur fond de comptine, etc. Brenner insensiblement parvenu près du puits condamné - comme un sommet de tour tout enfouie - s'accote à la margelle et scrute sa cour, tirant parfois sur ses yeux glauques la paupière nictitante du rapace, et se pase le cou-de-pied sur le tendon. S'il se déplace tous instinctivement l'évitent. Quand je me risque enfin c'est lui qui m'évite. L'air chaud révèle des relents d'urine. Deux fillettes en confidences s'interrompent à mon passage. Brenner claque des mains ; tous les enfants se rangent. Il me précède et je m'assois pour cette fois bien devant eux à l'angle du tableau ; nul ne se souciera plus de moi, je les aurai tous en face. Les voici plus indéchiffrables encore : lèvres bulbées ou veules, regards bas, morve froide et fluide incessamment reniflée. Même les filles ont aux genoux des croix de sparadrap ; se touchent toutes sous les tables. Il m'a bien floué, le marchand de chiards ; rien qui vaille à l'exception de celle qu'à présent je reconnais, tressée de noir foncé, qui me fixe par-dessus tous de l'avant-dernier rang. Je me place de biais pour dégager l'angle. Brenner appelle Vincent V., rouquin, osseux, chaussé de pompes à bout relevé comme des coquenots d'evzone ; jambes marquées de plaques et genoux de mercurochrome.
La chair de ses cuisses vire au gris volaille et s'entunnelle sous le short trop large ; on devine un slip sale, un sexe incirconcis rèche et puant, le prépuce farci de fromage. Sa chemise bouffe entortillée au maillot de corps, au tricot de peau comme ils disent : trikôdpô, trikôdpô. Au niveau du nombril on voit son tronc par l'échancrure. Vincent soulève une aisselle ammoniacale ; ayant tracé trois mots d'une craie lente et gourmée, il laisse reomber son bras. Ses traits reflètent la stupidité COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 17


d'une gomme à crayon ; tourné vers le maître il laisse voir la transparence porcine de son oreille (cheveux courts, ternes - propres).
"Marc !"
Silence.
L'enfant s'avance à grands pas – le défilé patrocléen de ses genoux - peau mate et ferme - je le reconnais sans faute au droit fil de ses épaules et de ses reins – qu'y voit-il donc, l'usurpateur ? Prends la craie – de sa voix nette et feutrée l'enfant calcule et trace au-dessus de ma tête l'inévitable bissectrice, saluée par l'admiration de tous ; à l'exception de cette fille aux cils battants – teint d'olive et nez finement busqué – velours de lèvres et visage effilé – qui sans avoir frémi accueille à son côté son double de grâce et d'esprit. Comme ses cheveux caressent le papier, Nadine – on l'a nommée - les écarte de la main. Mais lorsque à son tour un dernier tiers de classe agite sa rustique impatience, je ne peux plus le supporter ; les enfants d'ailleurs ne me voient plus, mes yeux passent avec ennui d'un visage à l'autre, mon nez détecte leurs sueurs suspectes.
Profitant de ce que le maître, debout de dos, remet une composition, je hasarde mon cul au-dessus du siège ; à pas de loup, à pas comptés, tortillant le pied entre estrade et corbeille, toutes épaules hautes afin de cacher mon visage, et coudes aux aisselles, insidieusement, traîtreusement, je gagne la sortie, et dans un beau mouvement d'éloquence me flanque en plein dans un putain de bordel de poêle à charbon qui passait là par hasard. Aussitôt et d'un seul coup d'un seul, toute la classe se lève dans un gigantesque raclement de pieds, et me lâche un vigoureux "Au-re-voir-mon-sieur-l'Ins-pec-teur" sans une fausse note. Puis les culs se rabaissent comme à l'exercice, et je n'ai plus qu'à m'éclipser.
Alors que j'atteins mon logis, une galopade me fait retourner : "M'sieur ! M'sieur !" - Vincent reprend son souffle – "le maît' d'école i'm' fait vous dire qu'i veut vous voir chez lui à six heures, après la classe. - Dis que j'irai." Il repart au galop en comprimant un point de côté. Pour moi, je dois me changer : l'anthracite, ça tache. Ma chemise est foutue. Je m'essuie les mains. Quand les enfants se sont dispersés sous ma fenêtre je me suis écarté sans bruit. Puis la nuit est tombée dans le bruissement des feuillages ; redescendant à l'heure convenue mon escalier de bois, je fus pris dès le seuil par un lointain ressac d'orchestre, puis ce fut une une volée de cuivres qui soudain s'abattit sur le bourg - un chien fou file en glapissant sous l'Apocalypse tout poil hérissé – et
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à mesure que je monte vers l'école une vague sonore me roule jusqu'au bâtiment qui tremble et vibre, lézardes palpitantes, vitres bredouillant dans leur mastic ; par la fenêtre s'échappe l'haleine en fusion de Richard Wagner brassée par Knappertsbutsch - tandis qu'éclatent aux timbales, titanesques, les deux rebonds du Pas de Fafner - trombones beuglants, cordes en échos – répétées, vibrantes, bestiales, schlaguant en mesure le piétinement du grand Dragon. Brenner m'a crocheté le bras et projeté au centre où les vibrations acquièrent, au croisement des glaives orchestraux, une véritable consistance.
À travers un vertige vitreux j'aperçois le dais d'une cathèdre où trône Marc l'enfant qui me cède sa place - le bois sombre m'écartèle sous le diaphragme et jusqu'aux mains qui frémissent gantées de fer sur les deux accoudoirs ; Marc s'est blotti contre mon épouse étirée de trois-quart sur le divan pourpre et comme l'enfant ne sait où poser le bras c'est elle qui le place au-dessus de son sein. Sans quitter le volume du Siegfried qu'elle tient, de l'autre main elle prend Marc et le baise au visage par trois fois. Debout l'Usurpateur coulisse à son gré les curseurs de sa table d'acier tandis que l'enfant descend vers la gorge sa main de porcelaine. Sur les derniers mots du drame Gott des Feuers "Dieu du Feu" enfin s'abat le silence.
J'ai dégluti péniblement. Devant moi les phalanges de Berthe se sont repliées sous l'étoffe. Comme je frissonnais Brenner a fermé la fenêtre et je suis resté là recroquevillé que désirez-vous maintenant monsieur Ménestrel du Mozart peut-être il me nargue j'ai répondu Jean-Sébastien Bach l'Usurpateur sort sèchement de sa pochette le Bien tempéré dont il sature aussitôt les aigus j'ai grimacé - Vaisseau fantôme ? - j'ai décliné son offre bien que je possède chez moi, très loin, l'intégrale de Toscanini ; Marc silencieux recueille à son oreille Dieu sait quelles recommandations de mon épouse et vient me tendre une main nonchalante que je suis sur le point de baiser. Dans sa capeline Berthe le raccompagne, s'attarde avec lui sur le seuil et dans un froissement d'étoffe revient s'assoir le front dans la lumière.
Sur son visage s'élargissent les yeux trop aimés à leur tour usurpés. Sa peau, ses dents, prennent des lueurs de patine. Brenner incliné sur l'enceinte peaufine la sourdine aux glisseurs, veille au défilement du disque, l'œil et l'oreille à l'affût - voilà dit-il en redressant la tête - le vinyle claque au fond de la jaquette – un tressaillement parcourt les ampoule vous mangerez bien avec nous, monsieur Ménestrel ? je décline encore prétextant l'émotion. Berthe levée dans la pénombre COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 19


rouge où luisent les balustres du dressoir me saisit à mon tour sur le seuil au-dessus du poignet Ils t'ont donc relâché dit-elle et sur ses talons Brenner se dandine un disque entre les mains - la porte en se fermnant frotte comme avant - ma tête bourdonne. Sur son banc dans la nuit le Vieux me suit des yeux jusqu'au bas de la pente aux lampes tressautantes. Chez la logeuse tout est sombre. La grande table du bas reluit sous une ampoule de tabernacle ; deux plats superposés renferment entre leurs valves une portion de fricot refroidi. Je lis sur une enveloppe "il est trop tard – vous pouvez porter le plat dans la chambre ne faites pas de taches sur le drap bon apétit [sic].
Dans l'escalier de bois j'ai tenu les assiettes en équilibre tremblotant. Sur le palier le néon tartine un halo sinistre ; je mange et je m'étends. D'abord des rêves alanguis de vapeurs brunes, glissades en barque sur le Nil, éclairs d'ibis fendant le ciel bistre et fondant sur moi, ptérodactyles - je me relève ; pisse trois gouttes dans le lavabo, absorbe trois gorgées d'eau tiède au robinet puis me recouche. Rabats les draps sur moi, retape l'oreiller qui se raffaisse, le rejette et le remonte sur mon ventre où il me pèse – mon mollet d'un coup me vrille de la cuisse aux orteils : si je tends la jambe le pied se tord et réciproquement - derniers frémissements sous la peau tendue. Mon souffle se fait plus large et le menton retombe - un Bouledogue énorme me poursuit autour d'une cour sans issue, ses yeux féroces se détachent et me poursuivent pour leur compte, soudain mués en piranhas dont les dents me tailladent les talons - une heure du matin.
Soif. Pépie. Lavabo, verre à dents - je repisse - à côté quelqu'un respire avec effort. L'air est plus froid. Je renoue ma cordelière et me rallonge, mes pieds débordent et gèlent, cette fois je rapporte le verre plein qui se renverse Merde. Une heure et demie. Wagner, poêle à frire entre les dents, louche furieusement vers Brenner et se lance à sa poursuite en brandissant son ustensile - je suis devenu Brenner et Wagner gagne sur moi, mon cul se pèle : Wagner me passe en deux foulées, se rue sur ma femme - vu de dos il semble un bouledogue – Berthe hurle - apparition du Prêtre au fond d'une fosse - à joyeux coups de pelle il projette crânes, tibias, vertèbres. Son visage suinte de pus, ses gencives exsudent une sanie verdâtre.
  • Il me jette à la tête une poignée d'ossements où je reconnais un lavabo, dans lequel je me mets à pisser - la main sur le sexe je me rue au lavabo - faïence froide sur les cuisses - deux heures. Mes draps qui font des plis. Reniflements. L'Usurpateur, armé d'un tibia, COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 20


  • étrille la poêle de Wagner qui, à poil sur une brouette de fossoyeur, trépigne à quatre pattes en pétant. Survient Chevennes à bicyclette, pissant de biais dans un lavabo portatif – qu'il vide sur Brenner qui se transforme en bouledogue et le poursuit autour de la brouette, la brouette culbute et je me prends la lampe sur la gueule. Putain trois heures. Bain de brun, brun de bure. Des cuculles de moines, énormes cucurbites, sur ma couche s'inclinent. Vapeurs de requiem, je glisse, tout s'apaise, huit heures carillonnent, je suis vanné.

X

Lundi 17 avril 1967. Personne ne se souvient plus de ce temps-là. Dans ma bouche une langue lépreuse. Ciel bas. Mon bol vidé je tâte dans ma poche le Réflex à rideau métallique ; première tombe juste à gauche, haute, austère, à colonnettes grecques ; puis trois dalles disloquées, fleurs artificielles, pots renversés. Allée boueuse. Flashées aussi les pierres plates en porte-à-faux sur le coffrage Glossowski, Kerentchyk, Mourawyek – les Polonais ne font ici ni vieux os ni fortune ; à droite les portails cossus, frontons aux lettres dédorées, anneaux de bronze. Sur les flancs, les couronnes raides et noires interprètent la mathématique des veuves. Deuxième, troisième rangée sous l'encorbellement du talus où se nouent les racines.
Deux mélèzes jumeaux dominent le surplomb. Plus à droite une horreur blanchâtre où deux anges massifs renversent des torches vert-de-gris ; au pied des mélèzes, sous les broussailles pubiennes du talus, règne un vigoureux étagement de feuilles. Je ne retrouve plus la tombe de mon père : ou bien mon père est mort et sa tombe inconnue, ou bien il vit, et sa tombe est vide. L'oncle Jonas qui siège sur son banc n'est rien d'autre à son tour qu'un vil usurpateur. Tombeaux frais de pierre claire moins trempée, dont la facture exhibe un goût systématique du quelconque. Puis le sol s'aplanit, le gravillon succède à l'argile, la mousse glisse entre les dalles – huit exactement, mal étayées – terre instable et fissures.
Plus loin l'herbe, gourmande, attend ; derrière le muret la vallée tombe, vivante, fertile. Retournant sur mes pas je cherche vainement l'endroit du sol où j'ai dormi, ressors de l'enclos dans des fumées d'herbe qu'on brûle, et rase sur main droite le mur extérieur sous les retombées de COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 21


ronces ; reçois dans le cou les gouttes d'eau des épines – dérape et débouche, en écartant le dernier arceau, sur un champ labouré comme un sein qu'on déchire. Sous moi Montserrat, tandis que, juste devant, le sol se creuse en auge ; sur mon cliché cadré de biais les toits semblent s'empiler dans une houle de terre – tuiles en biseaux, décrochements de charpentes, soupentes, appentis, cheminées, toitons - je gagne un avant-poste en piétinant des tessons d'assiette : une bâtisse enfouie où s'effritent les murs – pierres closes ou volets ballants, repues de charognes végétales. Au sol gisent aussi d'indéfinissables ustensiles – et sitôt tourné le coin, c'est une façade, vivante, pimpante, crépi rose, boîte aux lettres bleue ; grille au minium et géraniums de même.
L'église juste en face, déserte entre ses pierres d'angle (grosses et petites alternées), poteau de ciment faisant contrefort. Crépi gondolé cette fois, bistre crade, en chevron ; croix plate prise dans l'enduit d'où dégoulinent deux traînées de rouille – j'étais plus près de Dieu en bas, parmi les tombes – sans oublier sur le côté la porte étroite et rouge des cagots et cagotes, plein-cintre, sertie d'un collier de pierres alternées de même. plates. Condamnée mais quand même. Et brimballant dans l'arceau du fronton, la vieille cloche en fer, veillant sur les volets du bourg que commencent à franger, jusqu'au coucher de tous, d'étranges éclairages internes (Montserrat ce matin tout désert encore et percé d'air frais).
Le couvre-pied retient sur mes genoux ce cliché de travers dont le papier photo ne jaunira jamais - Polacolor 210. Tous les jours je regagne mes rocs à fleur de plateau, briards de pierre accouplés sous le calvaire au-delà desquels en direction du Lot dévale un profond à-pic, sous une autre tenture de ronces verticales où je me glisse : dégoulinade de boîtes à conserves, culs de bouteilles et quincailleries ; gobelets tordus, paquets de lessive tripes à l'air, deux vases de nuit. D'asthmatiques touffes d'orties parsèment cette rhamada de faïence en pente raide. Je broie des couvercles, dérape sur la fonte sale, expédie d'un coup de pied un carton qui part se prendre dans une touffe d'échardes - mes rocs altiers baignent dans ce cloaque, escaladés de hautes lianes ligneuse – aspérités – anfractuosités - enchevêtrements.
Je me prends coups de griffes et balafres. La descente se dissout en boues innommables - je me raccroche à des tiges qui me scient les doigts et de justesse me rétablis sur une sente qui longe la base en surplomb, comme un col dentaire ; en contrebas s'ouvre une excavation qui forme une espèce d'alvéole ou orbite en arcade ; un mur de moëllons verdis obstrue aux trois quarts une COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 22


espèce de bauge au fond d'argile. Une toile de sac, un poêlon : je m'accroupis les genoux au menton, tête effleurant la roche : ma main frôle une espèce d'épaule, une ébauche de crâne – et le petit mur de parpaings gris marqués de cendre. La torpeur me gagne. Ainsi la prisonnière à la croisée, dans l'espoir du libérateur. Ainsi l'enfant qui dresse entre le monde et lui sa pyramide de rites. Plénitude, entre plaisir et du vide, mal-être et jouissance – un envol de plomb, un puits sans parois creusé vers le ciel.
X

Il a plu tout ce jour et tout le jour suivant. J'ai travaillé. Ma fenêtre donne sur la brume ou la pluie. Traité de phonétique. Ma cendre tombe à même le parquet - préfixes, infixes, parfaits sigmatiques - assimilations de gutturales : je parcours la pièce, retenu aux murs lorsque le sang rafflue dans mes jambes. J'ouvre les battants par où me vient ce jour piqué de gouttelettes, referme. A midi, à sept heures, le repas, toujours seul, dans la salle du bas. J'avale et remonte. Un soir on gratte à ma porte : la Gignard, haletant, la main sur la poitrine. "Ces escaliers..." Je grimace un sourire. "...Vos cigarettes...! je ne dérange pas ? - Entrez. - ...bien installé ? tout ce qu'il vous faut ? - Mais oui." Se laissant glisser dans mon fauteuil elle tend le paquet rouge et or, d'où je tire une Bastos : "Non" dit-elle "pour moi, c'est autre chose".
Elle sort de son corsage un brûle-gueule hollandais qu'elle bourre du pouce avec ostentation et renvoie sa première bouffée ; ses ongles vernis coupés ras luisent comme autant d'écailles sur un fourneau de pipe où brunissent des ailes de moulin bleu ; le tuyau en cou d'embryon pointe sur ses lèvres – "Je vous étonne ? - Que fumez-vous ? - De l'eucalyptus. Pour mon asthme." Je demande s'il est vraiment indiqué de fumer.
"...de l'eucalyptus ? ...et puis ce n'est pas mon heure.
  • Mon heure ?
  • ...de crise.
Je m'agite, cherche quelque chose à offrir. "Vous avez déjà offert" dit-elle. Un froissement d'étoffe : "Tenez". C'est le montant de mon loyer.
Elle me rend l'intégralité de mon loyer. Ne pas réagir. Les écailles pianotent sur le fourneau, la respiration sibilante se double comme d'un écho – de l'autre côté du mur : "Que trouvez-vous
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d'étrange en moi ? - perdu ! tu as parlé : "...Que vous me rendiez mon argent. - ...Mais avant cela ?
- Rien de particulier... peut-être - un pressentiment ? - Lequel ?" ...Une femme grasse au front bas, aux mains lourdes - le nez busqué – sans sveltesse ni taille - les yeux délavés – brûlant de se faire décerner Dieu sait quel brevet d'originalité - mes doigts dansent sur l'accoudoir - je me sens devenir potelé, moi aussi, ivoirin, front blême et mat et cheveux crêpés - Tu as une autre femme dit-elle - Ça m'étonnerait. - Elle habite Gourdon. Rue Danglars. - C'est faux. - Je sais d'où vous sortez" Comme tout le monde. Si vous le dites. - Et c'est toi qui l'as quittée..." - je sursaute - "...je ne vous demande rien" - puis se rengorgeant : "Moi, j'ai un mari". De son tuyau de pipe elle désigne la cloison :
"Paralysé".
Je reprends mon souffle. La Gignard s'incline vers moi : "Sauf la tête. Et le bras. Ça fait six ans. Tu l'entends peut-être." Elle me prend le poignet. "Il parle seul. Pour se distraire. Tu comprends, il est paralysé ; le locataire d'avant se plaignait. De ses plaintes. Du lit qui craque. - Il y a eu un homme avant moi ? - Un vieux, comme toi. - J'ai vingt-neuf ans ! - C'est ce que je veux dire. Il en avait soixante, il se plaignait du bruit. Mon mari faisait ses exercices - il commençait à y arriver, mais l'autre se plaignait. Il payait son mois." Je tends vivement la main vers les billets – elle interrompt mon geste : "Pour vous, c'est différent. - Dites-moi pourquoi je suis vieux.- Vous ne m'avez pas répondu tout à l'heure.
- Tout le monde est différent. - C'est pour ça que vous êtes vieux." Quand elle se redresse son genou me frôle. Je me recule. "Il est vieux, ton mari ? - Plaît-il? - ...votre mari ? - Il a des petites lunettes. Il est tout chauve, avec une tête ronde." Silence. Bouffée d'eucalyptus – craquement de boiserie. "Je suis marié depuis six ans ; le 25 mai 61. - Ce jour-là dit-elle, mon mari est tombé ici même, raide, là-dessous.
  • Là dessous ?
  • Le tapis n'y était pas."
Nous ne nous entendrons guère ce soir. La Gignard se soulève, se rassoit, croise les jambes - mollet courtaud, veiné de bleu comme la pipe.
"Votre dame n'est pas paralysée ?
  • Bien sûr que non.
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 24



  • - Qu'en savez-vous ? - vous avez deux enfants", décrète-t-elle après m'avoir dévisagé. C'est exact. "Ça vous fera dix ans de plus.
  • C'est ma femme qui les a voulus.
  • Les femmes sont vieilles dit-elle.
Il ne sera plus jamais question d'enfants, ni de femmes en général.
"Vous mettez du caoutchouc ?
  • Je ne supporte pas le caoutchouc" (mon père utilisait un mouchoir à carreaux et hop ! tu coiffes le sexe) – demain, changer de sous-vêtement. Puis l'attirance et le sommeil se font invincibles - cette femme en vérité s'exprime comme si nous nous étions toujours connus "Je m'appelle Hélène" dit-elle en rapprochant son siège. Nos genoux s'effleurent, les miens sous le coton gris les siens dans la graisse - la lampe de cuivre reluit sur sa face en boule et la pipe brille comme une demi-sphère de saindoux bleu, avec son moulin d'Alkmaar couleur mousse humide ; d'infimes variations statiques y font courir de fugitives étincelles. Hélène pose à plat sa main sur la table, me regarde en dessous :
"...Depuis votre départ on ne parle que de vous.
  • Je ne vous connais pas."
Baissant la voix : "Dites-moi ce qui vous attire à Montserrat.
  • Mon père est enterré là.
  • Votre père n'est pas mort. C'est vous qui l'êtes à sa place. Il se fait passer pour son frère. Vous regrettez votre patrie de dessous terre. Vous êtes toujours à mâcher l'herbe des morts, votre bouche sent la terre.
  • D'où sortez-vous, Hélène Gignard ?
Elle parle d'un héritage, "du côté de [s]on mari" – pour ne pas laisser la maison vide. Puis garde le silence, tapote sa pipe. Reprend : "Vous étiez allongé dans l'allée du cimetière – terre ! terre ! comme un coup de clairon ; il faudrait un mot plus lourd, plus étouffé, du velours sur la pelle et le cercueil et le corps, plus tard, dans les interstices – la terre finit toujours par infiltrer le couvercle savez-vous".
Je rêvais.
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"Je suis fille de fossoyeur. Mon père fouillait le sol. Il m'interdisait de courir dans l'allée. Je restais assise sur la brouette, écoutant s'enfoncer le tranchant de l'outil. Parfois mon père s'y appuie et me regarde sans sourire. Il a dans les yeux la couleur du labour. Souvent au fond du trou le sol s'entrouvre sur l'ivoire. Mon père alors pose sa bêche dont le manche arrondi dépasse de la fosse. Il recueille accroupi les étranges fruits de la mort, les remonte un par un, se courbe et se relève et les dispose entre mes jambes au fond de la brouette.
"Quand elle est pleine, il me roule dedans, parmi les côtes et les tibias. Je ris quand un cahot leur fait toucher mes cuisses, j'entends se mêler au pépiement des oiseaux le crissement de la jante en fer sur le sable : "Un jour me dit mon père tu seras un ver, puis un oiseau."
"Arrivés au charnier derrière les buis il m'enlève sur ses épaules : "Regarde, ma fille, bientôt nous serons comme eux". Alors il cabre sèchement la brouette, les os se précipitent en cliquetant ; par l'ouverture de la trappe en tôle je distingue sous moi une pyramide poreuse où chaque trou semble un œil ouvert ; mon père referme le vantail, d'où s'exhale une bouffée d'humus ou de tourbe. Nous revenons en silence.
"Je m'égarais dans les allées, courant malgré l'interdiction, m'asseyant sur les tombes écartées, voyant passer le ciel. Le froid du marbre perçait sous mes jupes. Je me sentais enracinée aux corps que je foulais."
Elle soupire et se tait longuement. Saisit mon poignet, le lâche - se relève et me tend la main – ce qu'elle ne fait jamais – comment vous appelez-vous ? - André Ménestrel - puis elle prend congé non sans récupérer d'un geste indifférent les billets sur le plat du bureau ; j'ai poussé les verrous. Me suis lavé les mains bien à fond et les ai longuement flairées jusqu'à ce qu'elles ne sentent plus que le savon. Puis je me suis couché dans la nuit noire.
X

Souvent je rejoins l'Usurpateur. Je tapote la vitre et gagne ma place en fond de classe, ils ne me voient plus mais je les connais tous. Marc n'est pas au premier rang mais à droite vers le mur. Il semble dormir ou prend la parole à son gré sans lever le doigt comme font tous les autres, ce que Brenner n'accepte que de lui - privilège approuvé de tous comme en tout ordre social - obéissant à sa propre lumière, au-dessus de lui, mais soumis et souple quand il le faut comme s'il craignait de la COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 26



perdre à jamais. Je sus qu'il mourrait jeune ou resterait enfant. Il change de place, lit seul ou reprend le cours au vol sans un faux pas. Où qu'il s'assoie règne autour de lui un halo de plénitude, les énergies croissent plus lentes et plus profondes : un travail faufilé sous ses yeux, une tête près de lui redressée plus digne, une lumière transmise au voisin de pupitre. Puis Marc se fixe au troisième rang - et si nul frémissement n'a pu la trahir, Nadine s'est pétrifiée d'un coup : la fixité de sa nuque et de ses yeux ont pris acte de tout l'abordage - cette fois Marc s'installe à demeure, dispose classeur et livres en rempart.
Se plonge dans son travail, tandis que Nadine crayonne sur son coin de table et se penche très fort sur l'allée comme pour inspecter les lignes du plancher. Tous deux enfin s'absorbent dans l'application. Lorsque vient la récréation, Marc se lève brusquement. Sa barricade vacille. Nadine, assise, la consolide et se met à ranger méticuleusement, pour être bien la dernière à sortir. Déjà Brenner gagne la cour, planté, mains aux poches, au bas des marches, le regard au dedans ; c'est pourtant ce même homme qui balbutiait, voici plusieurs jours, devant deux verres de cassis pleins. Sous les yeux de Marc à trois pas de là, deux garçons face à face miment les gladiateurs, après un cours sur les jeux du cirque : mouvements ralentis, étirés, paupières plissées.
Le lourd mirmillon lève et baisse son bouclier devant le bas de son visage ; l'autre, le rétiaire, enroule par saccades sur son avant-bras son filet - soudain décoche son trident : l'adversaire accuse le coup puis ils se poursuivent dans la poussière.
"Ici les gladiateurs !
- Je veux être 000000000Provocator !
  • Tu seras Chevalier.
  • Mets ton casque.
  • Du sang !
  • Je ne suis pas prêt.
  • Banzaï !
Et la trompette dit taratatan tara
Marc lâche son mouchoir.
Les combattants revenus face à face miment sous ses yeux le méticuleux adage du guerrier
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" Touché !
  • Même pas vrai !
Le rétiaire balance son arme - Marc immobile - le gaulois cramponné sur ses cuisses en serpettes déjette lourdement ses pieds deux par deux puis s'arrache au sol juste quand le filet l'enveloppe : scarabée dorsal membres tressautants – tandis que le rétiaire, trident haut levé, fixe Marc dont le pouce s'abaisse. Le vaincu tend la gorge où le trident se fiche en vibrant, émet docilement deux ou trois convulsions et laisse retomber sa tête ; Marc découvre un sourire acéré, Brenner n'a rien perdu, sa leçon porte ses fruits. Nadine cependant assise près du puits dans le renfoncement sur un billot de bois - où mon père jadis fendait les bûches pour l'hiver – drape ses jambes d'une robe qu'elle a - tandis que ses premières dames accourues de la grille battent des mains et sur deux rangs se prennent deux par deux les bras tendus, tournoyant sur elles-mêmes, chassant leurs mèches d'un coup sec de tête et se scindant soudain devant la reine en saluant.
Puis elles partent en tourbillons et recommencent. Nadine tresse ses nattes en comptant – trois-quatre les croquenots qui frottent – les mollets d'allumettes en piqué - bouches closes chacune à son rythme fredonnant tandis que les yeux vagues deux grandes accroupies près de la Souveraine frappent leurs genoux sur trois notes obstinées à la quinte. Claquements de mains, pertes d'équilibre - rires, et si l'une d'elles en s'inclinant frôle la reine celle-ci tend sa pointe finement chaussée, s'incline sur sa gorge et se dresse en fouettés pour les tourner à sa guise du doigt comme autant de figures d'argile.
Les filles bondissent cinq-six et la cadence immuable ramène à point nommé ce grand battement de pieds où les jupes s'envolent sur les genoux durcis - toutes à présent si près des gladiateurs : l'agonisant s'agite et les suivantes s'enfuient en queue de comète ; Nadine seule a fixé Marc dans les yeux - le gladiateur pour la troisième fois sur un signe du pouce - meurt. Nadine rejoint d'un bond ses favorites saisies par l'épaule, toutes trois chuchotant trois vers les grilles. Marc s'est tourné sans les suivre, quant à moi je trébuche sur une porte basse et dans l'ombre urineuse un front surpris s'est relevé : je me suis vivement reculé car l'eau giclait sur le ciment.

Second jeu - l'appel retentissant de Marc perché sur le pilier du préau :
"Où sont... les serfs ?"
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Tous les enfants s'arrêtent net.
"Où sont... les serfs ?" (traînant sur la nasale) voix cassée, têtes qui se tournent, mon cœur se perd – "où sont... les serfs ?" - les voici tous, garçons et filles, dans une extraordinaire litanie discordante venue du fond des âges à travers cent générations d'enfants : souvenir enfoui d'une immémoriale jacquerie, terrible échange entre maîtres et sujets - et ça fait :
"Où sont... les serfs ?
  • (chantant) ...dans la forêt !
  • Qu'est-ce qu'ils... z-y font ?
  • Ils y... travaillent !
  • À quel... métier ?
  • De chaaaarpentier !"
  • Les groupes halètent, les yeux vissés dans ceux d'en face, bouches béantes
"Faut-il... les tuer ?
  • Non ! crient les serfs, mains tendues, non !
  • Où sont... les serfs ?
Une quarte plus haut :
"Dans la... forêt !
...........................................................................................................................................
"Faut-il... les tuer ?"
Ils crient que oui, cette fois oui, l'impatience a grandi, l'envie de tuer, d'être tué, s'est faite irrésistible, il serait de la plus extrême inconvenance d'ajouter un couplet de plus, de prolonger l'intolérable attente, oui, oui, les serfs détalent, les cris mêlés jusqu'au ciel qui se tait, la bête humaine pourchassée, traquée entre les branches abattues, parmi les cognées jetées là, ou peureusement brandies dans la mort, pour le bon plaisir du sang bleu. Mais avant que les serfs à leur tour ne deviennent seigneurs – le sifflet rompt net le Grand Jeu dont moi-même jamais je n'ai compris l'énigme ; hallucinés, les enfants se placent sur deux rangs – et dès le second coup de sifflet, rejoignent leurs bancs, tandis que le maître les renferme ; j'ignore s'ils ont pensé aux cerfs, les animaux, qui possèdent, eux aussi, des bois, et dont le nom, même au pluriel, se prononce au COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 29


choix [sèr] ou [serf] – je n'ai entendu ce chant qu'ici, à Montserrat (de même ici la mélopée des multiplications se chante-t-elle, et nulle part ailleurs, sur une note plus haute, pour plonger dans le grave : \/- \. )
Marc se rassoit près de Nadine. Elle dit :
"Je ne t'avais encore rien donné."
Tirant de sa poche un coquillage poli comme l'ongle.
Marc murmure "Tu m'as déjà donné beaucoup", puis ils se taisent, et Nadine a fermé les yeux.

X

Marc, l'Abbé, la Fille.
Le garçon sous la croix de bois bistre écaillé ; replié sur la première marche du calvaire, les yeux fixés au sol. Nadine en face sur le banc boiteux de l'église regarde droit devant ; puis ramène ses nattes et sourit - ses yeux dans le soleil surexposent Marc et le nimbent ; entre eux toute la place. À l'opposé l'abbé penché sur son garde-boue vérifie sans fin les tendeurs du porte-bagages, glissant de l'un à l'autre enfant son regard vitreux à travers les rayons. Se redresse, assujettit son paquetage, éprouve longuement la selle de la paume, accote le vélo contre l'arbre et traverse à grands pas la place vers le porche de l'air affairé de celui qui mon Dieu a encore oublié quelque chose - les enfants se regardent et le prêtre à nouveau les sépare, un objet quelconque à la main - puis il repart lèvres serrées, pantalon sur les chevilles (les amants sourient) le revoici qui rebrousse chemin - la place, et le pantin qui passe et repasse – les deux enfants s'avancent et se rejoignent sans parler.
Un coup de vent dans les feuillages ; ils se sont éloignés sur le Chemin de Tuiles sans se toucher, les yeux glissant ensemble sur les pierres du chemin ; devant la croix sombre à contre-jour le prêtre défile à vélo, raide et solennel, j'entends braire les freins dans la descente. La lumière a frappé le mur d'église comme un tir de peloton. Les enfants s'éloignent. En moi se creuse le vertige familier. Longtemps après qu'ils ont disparu, le vent frissonne et se disperse et je m'aperçois que je tremble - Tristan, tu es mort d'amour à treize ans.
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X
Jeudi je m'éveille d'excellente forme ; à l'ouverture des volets je suis surpris par un petit froid vif. Je remonte à grands pas vers la place ; six garçons s'acharnent sur une boîte à conserves qu'ils se renvoient de l'un à l'autre en se bourrant les côtes. Leurs semelles crissent. J'entends des cris de filles sous les rochers. Au pied de la croix Farrradji mains dans les poches reçoit la boîte qui saute entre ses pieds, la renvoie de toutes ses forces et passe en courant tout près de moi, son souffle me bouleverse. Il se mêle au groupe et s'en retire sans ôter ses mains des poches et comme un croche-pied l'a fait vaciller retourne s'assoir – alors je commets l'erreur de renvoyer du pied gauche et je crie, je me précipite, mon rire puéril rebondit sur les murs - à ma grande confusion je suis resté seul, tous adossés au crépi de la nef ; j'expédie la boîte au dépotoir.
Les autres s'enfuient sauf Marc et ma voix tremble :
"Qu'est-ce que tu chantais dans la cour ? ...l'histoire des serfs ?
  • Tout le monde chante ça.
  • Ça date de quand ?
  • On m'a appris comme ça.
- Tu aimes bien ton nouveau maître ?
II secoue la tête de droite et de gauche comme souffleté, Tu aimes Wagner ? Il plante ses yeux dans les miens :
"T'es un con."
Il se dégage en raclant le mur, se retourne en courant T'es un con ! se heurte à Brenner et disparaît. Brenner est décomposé. Je le traite de larve et de cloporte il répond que j'en suis un autre je dis tu m'espionnes ? il pose la main sur mon bras Viens, viens donc - On se tutoie ? Nous remontons la rue - personne aux fenêtres : "J'ai l'abbé chez moi - mais vous vous connaissez je crois" – nos voix baissent et nous montons toujours : "Qu'est-ce que cette Gignard est venue foutre ici ? - C'est la maîtresse de l'ancien curé celui qu'on a viré – toi-même, qui t'a relâché ? – je dégage mon bras. J'ai demandé si le nouveau curé serait à jeun : "Lui, ivre ?" - ...Si tout le village n'est pas au courant... - Jamais il s'interrompt, m'arrête : jamais tu m'entends une goutte d'alcool - que ce COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 31


soit bien clair entre nous". Trois filles nous croisent en courant – "...A midi Ménestrel, midi pile !" - je dépasse le bois de pins, franchis le talus venteux où je me prends les pieds dans l'herbe Au nord dit le fascicule se trouve le monument des Francs-Tireurs - les Prussiens tirèrent d'abord dans les bras, puis les jambes, s'acharnant à les maintenir en vie le plus longtemps possible jusqu'à la ceinture dans les ficaires (horizon immédiat) l'obélisque gris plaqué de lichens au centre d'un carré pelé que délimitent des festons de grosses chaînes :
"...ASSASSINES PAR
LA BARBARIE PRUSSIENNE
LE 28 JUIN 1870"
Les noms : Jean Debordeau, instituteur 1840, François Otzik, postier, 41, Gérard Mornand, instituteur, 37 - Un peu plus bas :
ILS SONT IMMORTELS
ΑΘΑΝΑΤΟΙ ΕΙΣΙΝ ATHANATOÏ EÏSIN (athanatoï eïssinn)
Un vase d'étain renversé, (...) le replace (...) tulipes artificielles (...) simplicité grandiloquente (...) le vent canonne à mon oreille (...) - que sont venus faire ici les Prussiens – "Ainsi donc" dit Gignard "vous allez chez ces Messieurs" feuilletant nerveusement le volume qu'elle lit debout sur le pas de sa porte "Michel Strogoff ? - Non, Le serpent de mer - une bouffée ?" Je décline. " ...avec l'abbé Meneau ? - Pourquoi pas. - Meneau... eh bien, c'est Meneau, il faut le connaître..." (elle tourne les pages trop vite) " ...vous n'êtes pas du tout... - Oui ? - ...du tout son genre." Je monte m'enfermer à double tour. A midi pile je me présente chez Brenner, Farradji sort entre mes jambes, le maître disparaît dans la cuisine où Berthe s'affaire ; je prends place, les quatre plats font la roue, ma femme fourchette au poing vient me demander très bas (ton précipité) si je compte rester - Je ne sais pas Tu ne sais jamais rien - repart dans le bruit des casseroles.
Meneau paraît sur le coup de 13h - au même instant Raymond ressort de la cuisine, Berthe sur les talons C'est lui ! s'exclament-ils c'est l'abbé Meneau ! - le tirant chacun par une main – tous deux le dépassent - "mais" s'écrie-t-il à ma vue "voici notre vampîîîîre !" - il pose ses pattes sur moi - "permettez que j'accole (étreinte sèche) Ménestrel Fils, que je le congratule" je ferme les narines "Vampire ??" couine l'Usurpateur - "Figurez-vous nasille le prêtre "que nous l'avons trouvé tout allongé dans le cimetière un vendredi matin" – "Ridicule" ai-je dit, Berthe prend ma main, Meneau COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 32


nous bénit tous trois avec affectation, Brenner charge les verres d'un alcool tiède, Meneau s'assied sur la cathèdre, mon tabouret m'est enlevé d'une main preste et remplacé par une chaise paillée. Ma yèche léêhhol dit le prêtre qu'est-ce qu'on mange ? Berthe apporte une pleine assiette de hors-d'œuvres maigre et jaune, jaune et rouge ! - Ma gueule" dit Meneau "est un damier – on m'appelle Jeu de Dames" j'interviens : "Tire-la-Queue aussi on se demande pourquoi Pour sonner le glas dit le maître et je réponds Raymond depuis six mois tout est électrifié les trois autres me fixent comme si j'avais roté : "Que savez-vous donc exactement des vampires monsieur Ménestrel ?" Je ne réponds rien.
Il se verse à boire - ceci est mon sang ses petits yeux luisent, Berthe exhibe des incisives de fumeuse, il se ressert ce petit génie, ce juif comment déjà – Farradji" coupe Brenner - Mais reprend le crapaud couteau pointé pourquoi tant de leçons particulières - Berthe tressaille – ...où vous participez Madame - sans doute – nul apparemment n'a informé ce crétin d'Eglise qu'ils ne sont pas mariés sans quitter ma femme des yeux l'abbé plonge un bras sous la table et rattrape sa serviette. Brenner, prenant une inspiration : ce garçon – n'interromps pas - doit faire honneur - " ses doigts pétrissent l'air - je serre une fourchette dont le manche figure un serpent sur un cep – je surveille siffle Berthe – ...nécessité pédagogique ? insinue l'abbé - "Je veux qu'il soit" reprend Raymond - "...licencié" – Parlons licence dit le prêtre (et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté) - et non pas "les hommes qu'il aime" ignoble niaiserie trahison confirme l'abbé - ils ne vont pas parler de Dieu ? ils ne vont tout de même pas parler de Dieu ? - Farradji est aussi dans vos mains s'écrie le maître "c'est toi qui l'as converti" ce mot comme craché Tes confessions valent bien mes leçon de soutien je dis "gorge" Berthe me fout sa main sur la gueule "Evidemment" dit Meneau fielleux ce sont poursuit Brenner des entretiens librement consentis - dégagés des miasmes d'encensoir – Qui vous dit" s'écrie le prêtre "que mes leçons soient moins libres - vous croyez-vous seul ici-bas ?
- Mais la peur ! Mais l'Enfer !
- Vous avez donc des motifs de le craindre.
- C'est ainsi que vous régnez.
- Par tous les siècles des siècles.
- L’Enfer est sur terre - quand nous mourons, nous sortons de l’Enfer.
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- ... per omnia saecula saeculorum.
- Tu récites, Curé.
- Que récites-tu donc toi-même Brenner – on me dit de drôles de choses sur ta classe Raymond : liberté ! - tu parles de nature et de liberté quand Christ est vivant -
- Qu'en sait l'Eglise ?
  • Dieu est amour !
  • Qu'en a fait l'Eglise ?
  • Saint Jean n'est pas une tapette !
MOI : Qui dit cela ? - Berthe pivote Toi tu nous fous la paix L'abbé tourné vers moi : Qu'en pensez-vous ? Je réponds Jamais (ils ne pigent rien) à moi, c'est à mon tour c'est bien six fois n'est-ce pas que vous avez traversé la place ? - Il les a comptées ! Il les a comptées ! Ménestrel ! fils ! toujours présent toujours planté où qu'on se trouve ! - Je regardais c'est interdit ? - ...regardé les jupettes ? (ignoble gouaille agenaise) - ...ou les shorts cingle Brenner - ..et où veux-tu qu'il aille ? gueule Berthe – LE PRETRE, écarlate : Au cimetière ! il y a de la place ! Un temps. L'abbé se prend le nez. Dévie fourbement sur les branlettes, décèle chez Nadine des comportements bizarres, Berthe se tord de rire - tout cela ne m'apprend pas dit l'Usurpateur ce qui s'est passé sur la place et posément je rapporte que les enfants se sont vus, fixés, promenés sur le Chemin des Bruns vers Biscarry.
Brenner :
- Nadine est brillante mais finira par laver la vaisselleBordel crie Berthe ils sont trop verts et bons pour des goujatsdouze ans, Nadine a douze ans - Meneau sans perdre une bouchée repasse à Farradji qu['il a] vu si souvent communier – ...depuis quand s'est-il converti ? - ...quand il tend sa petite langue à l'hostie... - Suffit coupe le maître - ...se livre aux plus pieuses méditations... – Ta gueule - Berthe : Que d'esprit ! L'abbé porte à sa bouche un monticule de hors-d'œuvres : "Brenner" (il mâche) nous avons tous les deux charge d'âmes ; la sienne est de premier ordre " - ...il voit le Christ" ajoute Berthe d'un ton où je cherche en vain l'ironie. - Nadine - poursuit l'abbé bouche pleine – comme elle s'est vite formée !" - ses yeux fuient de toute part et sa peau prend des tons de COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 34


citron cuit, bouche abaissée dans ses traits veules : "...Belzébuth même... - assez parlé de soi dit Brenner. Chacun se sert en viande avec avidité - Meneau concède il faut laisser l'enfant vivre sa vie - je lis sans erreur sur les traits de Brenner qu'il dévore aussi dans la vie sans même y prendre garde les traits illuminés de Marc c'est à moi dit-il à moi seul d'apprendre de lui Meneau bave conserve-nous notre ange sur la terre – quant à Nadine, moi, moi qu'ils ont relâché, j'ai vu sur sa bouche et ses lèvres ce même éveil de fille que tous les Maîtres répétait mon Père tous entends-tu connaissent sur ce que font les filles - et l'Usurpateur lui aussi connaît ce que savait mon père alors Berthe lui claque un plat de tomates sur la gueule et de deux si bien que Brenner hébété se torche et que la vinaigrette coule sur ses joues - un dernier grain collé comme un furoncle
Berthe éclate de rire bouche fendue sur ses dents de fumeuse - Marc et Nadine se tenaient par la main je le jure surtout se taire et que la fange les épargne - les propos portant sur les corps d'enfants et les plaisirs qu'ils ont votre Isaac dit Meneau qui s'essuie confesse d'étranges choses – .Ah, passons au rôt proteste Brenner en rotant, Berthe lui flanque une fourchette entre les dents nous mastiquons – bien des fois je l'avais entendue confirmer que les femmes souvent privilégiaient l'esquive digitale et grâce aux tubes volés de compazine en abondance je puis à présent transmettre ce qui suit ce que les gens disent -
  • ...qu'ils disent !
  • ...l'éducation de Marc...
  • ...a-t-il un père ?
  • ... qui n'a pas de père ?
  • Adam répond Berthe.
  • Colomb !
  • ...à quel métier ?
  • ...ivrogne ! dit le prêtre, ivrogne ! - bouche tordue
  • ...garde-champêtre rectifie Brenner - que dis-tu Ménestrel ?
- Rien, rien.
  • Pour de bon ?
  • ...c'est un prêtre a fait Berthe.
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 35



  • D'où vient-il ?
  • Saint-Isaac ; c'est un Pardulfien.
Le curé demande si Marc est libre.
  • D'aller-venir, chez moi, d'en sortir...
  • Pas de mère ?
  • Moi répond Berthe.
Meneau la cloue du regard.
  • ...Six ou sept ans, puis elle mourra, l'enfant sera libre.
  • Le père est vivant, bien vivant, errant.
  • Errrant ?
  • Vagabond !
  • Il se loue ?
  • Se prostitue ?
  • Se loue. Chez des apiculteurs.
  • Où le trouve-t-on ? dit Meneau
  • ...bourré, dans un fossé - vers Bigourdon.
L'Usurpateur pose sur son bras une main égrillarde. Berthe, souriant : "Sa mère est directrice à Sainte-Claire de Montaux j'y ai fait mes études". C'est faux. À travers la fumée nous contemplons nos faces transpirantes, leprêtre et ses renvois mal réprimés, Brenner et son flegme de viande malade, ma femme qui renifle. Le blair du curé pique sur les caroncules de son cou - légumes au fond des plats – merdes d'or - nos têtes et nos plats - faïences couleur ocre et son – grouine la dent, clapote l'auge - midi s'étale, sauces et coudes sur le bois de la table. Hoquets. Chaussettes libres et boyaux sifflants. Nous pelons des sanguines juteuses. Brenner allume un cigarillo qui pue dont la fumée stagne.
Nous ne nous levons plus (le père apiculteur viendrait velu, les mains pleines d'abeilles ; étranglerait doucement l'enfant) - Berthe apporte les cafés sur un plateau de cuivre roux et le bleu camaïeu des tasses cylindriques verse dans nos gorges tout le fiel d'Arabie – frippements de lèvres COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 36


(le bon café se hume) - souffles recueillis - cercles tremblés brisant à fleur de lèvres – puis, au fond des bêtes, l'étincelle se fraie sa voie, les mollets se défourmillent Je vous entraîne dans mes combles - nous suivons Brenner dans l'escalier (que j'empruntais souvent) dont la spirale s'enracine au coin du vieux buffet. Ses degrés sont étroits, tout récemment fourrés de laine rouge - "et nous voici chez moi" dit-il tandis que ses talons devant mon nez s'immobilisent de façon horripilante – à mon tour à présent d'émerger, tout le buste cerclé dans une trappe ronde au ras d'une bibliothèque circulaire complètement bouleversée depuis ma mort civile. Et talonné par le prêtre sur la dernière marche je prends pied – tandis que Brenner, traçant ses diamètres à la course, ouvre à la volée tous les battants de mansardes Lumière ! - mehr Licht - de l'air, de l'air ! – écartelant les moisissures – et je trébuche sur le fil mêlé.
Partout les rayonnages circulaires couvrent des murs – d'où Brenner dans le vent jette à pleins bras des étagères Tout écrit s'exclame-t-il Volé, Pesé – Thécel, Pharès complète le prêtre Amour Mort et Vie - Ordre alphabétique, Ordre d'en haut ! quille en l'air feuilles en vrac tome XV de Kant ou Nietzsche, Armel ou Sully Prudhomme premier Nobel Bon potage, bonne sauce ! et ce disant Brenner nous lance les livres par grands moulinets de cuir et d'in-8° - Meneau grimace de toute sa face de coing – tout transpiré, pensé ! – bouquins disloqués refermés en tombant dans un bruit de couvercle le plus instruit de Montserrat crie-t-il ne suis-je pas le bélier du troupeau – In libris omnia dit le prêtre Tout est dans les livres" et je pense très vite Gospoda pomilouÿ – Seigneur prends pitié – éléïssonn car tant de livres gisaient sur la laine de chèvre à mes pieds Si Dieu m'accorde Amour et Vie tout est perdu Brenner et l'Autre s'arrachent alors un manuscrit grenat plein d'épais paragraphes en écriture noire alors je hurle Lâchez ça serrant le cou du curé qui plisse des yeux en arc-boutant son petit corps d'ivrogne.
Nous combattons gonflés de sang tandis que des doigts je cherche ses veines – soudain surgit Berthe sortie de l'escalier qui gronde Ménestrel, debout ! je me redresse d'un bond, Brenner au sol ne bouge plus ma femme tient à bout de main le Vindex du Vieux - mon bras d'un coup retombe comme une chiffe - Ta gueule – je déglutis toutes épaules tremblantes et l'arme pivote sur Brenner Et celui-ci qu'est-ce que j'en fait ? Je dégringole à reculons tous les degrés marchant trois jours trois nuits sans l'interrompre entre Montserrat, Condezaygues et St-Aubin, glissant, poussant les pierres, achetant de quoi vivre chez les regratteurs les plus reculés de Vergniols à Lacaussade COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 37


- trois nuits froides abreuvées de rosée – le vent sur ma tête effrangeant le brouillard – j'ai vu les enfants penchés sur le puits jambes tendues têtes jointes ; Nadine rabattant sa jupe face au vent ; les herbes où broute l'âne, tous deux sautant à ses naseaux, la bête patiente qui se détourne, Marc présente des touffes et les répand sur son dos. Plus tard encore escalader dans le sous-bois la carriole abandonnée sur ses roues grêles ; se jeter des barbes de seigle que Nadine retire de ses tresses. Je ne reviens que pour eux - Où passiez-vous les nuits ? - Jamais bien loin – ou bien marchant tous deux dans les herbes - Je veux revoir mes enfants - Quels enfants ? - Je vous arrête - il m'entraîne en mairie pour voir le grand cadastre – J'ai la garde des clés dit-il.
Nous repérons tous les lieux-dits de Montserrat l'Usurpateur dans mon dos, respiration forte et casquette ; il suit du doigt tous mes sentiers du Bécrasse à Barrau, de Rodes à St-Lazare. Dans ces ronces je me suis fourré le long du Pêtre, chaque pas pour s'en sortir décomposé par petits gestes et d'abord le pied décollé du sol puis l'épaule pointée, l'arcade à protéger tête en biais. La terre défoncée sous le purin des vaches qui trottent pesamment vers moi, stoppant juste avant le fil électrifié. Route de Couly je croise le couple qui s'enfuit – chaque aube me voit repartir aux lieux-dits selon leurs noms - le vent carde mes chimères - à mi-journée je reviens efflanqué, palpitant, la pente encore à gravir.
Si c'est par le plateau à midi dix j'assiste bien caché à la sortie des classes et distingue Nadine et Marc dont souvent l'image allégeait mes errances - ils sont devenus le point de mire de tous et la circulation de tous leurs songes - l'homme suspend ses coups de bêche et la femme au-dessus de l'évier son plat, les plus âgés parlent du temps - tous les regards de Montserrat les prennent au gluau ; les vieilles se taisent en sifflant sourdement, chacun veille avec des gestes devenus furtifs comme d'un ours au-dessus de son miel. J'attends mon heure en les cernant - sans jamais m'adresser à quiconque - par là me dit-on par là. Farradji loge au Grand Brétou (acquis vers 1835 par un Rennais) et Nadine à Montauthézac, sur un très ancien cimetière.
La Gignard connaît les indices et rien n'échappe à sa solitude je crois tout ce qu'elle dit Vous tenez donc des fiches, monsieur Ménestrel ? Un jour vers Escoufanel c'est eux qui m'ont surpris : avant que j'aie pu me défendre ils m'ont renversé, lui sur mes tibias Nadine sur mes côtes sans dire un mot, ils m'ont barbouillé le visage et les pieds nus de ruta putrida en m'ôtant les souliers puis ont décampé vers Fontigou.
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X

Devant chez moi se trouve un vieux banc sang-de-bœuf comme la porte. Une planche pour le dos deux autres pour s'assoir bien boulonnées dans leurs montants de fonte et nos quatre fesses alignées – sa pipe, mes songes. À quinze jours de là je me fusse offusqué devant ce gros tas bleu en vigie à qui j'eusse dû, dès le bas de la pente, adresser mes grimaces ; à présent je m'assieds près d'elle. De loin en loin nous émettons un mot, un soupir, un rire parfois. Si l'un de nous veut rentrer il dit "Je rentre". Le plus souvent nos yeux dérivent sur la place ou la vallée, glissent au long de la rigole ou frissonnent dans les branches. Tandis qu'elle tire sur sa pipe en cadençant le silence de petits souffles oppressés, je la sens pour ainsi dire s'alourdir sur ma poitrine, sur mon épigastre comme un poing - affermissant la torpeur d'un réseau tactile – au point que l'arracher de moi serait m'arracher moi-même.
Comment pourrait-elle autrement que moi concevoir le monde - comment ne le pourrait-elle pas. C'est par elle d'abord qu'il se capte, d'elle qu'il émane et se répand. Alors sourdait au fond de moi, au sein du différent, nos rivalités – ce soir sont apparus Nadine et Marc, débouchant à vingt pas, dansant d'un pied sur l'autre et battant l'air de leurs mains jointes : le garçon riait les boucles sur le front - le soleil se brisait sur les plis de la jupe où jouait le genou de la fille, effilée sous la peau ambrée. Passant devant nous ils sont entrés dans l'ombre, si beaux que je me suis senti vrillé de part en part, tirant sur mes chaînes. Alors s'est élevée en moi cette voix sifflée, rêche, imperceptible en son commencement : les voici qui nous ignorent et leurs yeux sont vides – ils nous ont traversés ! - en bas tout droit le cimetière, le savent-ils ? - j'ai sursauté tandis qn'ils dévalaient la pente où leurs cris rôdent pour l'éternité entre les murs d'épaulement – puis sans plus écouter j'ai suivi le soleil la tête environnée de fulgurances et je suis descendu sur leurs pas.
Lorsque la chaussée plongea et que l'horizon immédiat m'eut entraîné dans sa chute à main gauche, Montserrat se gonfla comme un nuage sur son roc - les maisons découpant sur le ciel couchant leurs créneaux inégaux prêts à s'effondrer – le mur seul soutenant le plateau. Sitôt qu'il s'interrompt accourt jusqu'à la route une coulée hirsute de ronces et d'orties, puis l'ombre règne et se rencogne - au-dessus s'érigent les sexes glabres des rochers que cernent, à leur pied, l'ordure et la vérole ; il souffle de ce lieu un relent de terreau. L'ombre étend peu à peu sa patte humide. Un chien COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 39



  • aboie furieusement. La route croche vers la droite, vers le soleil – mais c'est à gauche, vers le pied des rocs, que part une piste d'herbe où je m'enfonce ; le sol remonte et je dérape replié comme un singe sur les racines – soudain ce murmure brisé si différent du chuintement des feuilles : les ronces m'agrippent et se rabattent, m'entravent au sein même de leur souple nasse épineuse. Alors je discernai ce que mes yeux depuis longtemps se figuraient - dans l'ombre glauque un visage plus sombre au creux du rocher – ayant focalisé la faible lumière du lieu j'aperçus et compris les têtes accouplées des deux enfants sans m'être avisé seulement de m'être silencieusement débattu.
Le jeune homme a placé dans le creux de son bras les traits olivâtre de son amie, tous deux s'exprimant devant sans se tourner comme pour s'adresser aux rameaux et aux vivants j'ai un amoureux disait-elle et il demandait d'une voix blanche s'il était grand et quel âge il avait.
- Il a vingt ans. Il vit à Montauban.
- Je n'ai pas de chance comme d'habitude.
- Mais moi je t'aime bien maintenant.
- Dis-moi comment il s'appelle.
- C'est le fils d'un ami de papa.
- Où est ton père en ce moment ?
- Au Brésil, au Gabon. Il voyage.
- Le mien je ne sais pas. Il est parti. Je suis tout seul avec maman.
- Ma mère, elle dit comme ça que la tienne, elle boit.
- Pas tant que ça ! Et puis le samedi ça compte pas.
  • La dernière fois c'était mercredi.
  • En tout cas la mienne elle me bat jamais. Pas comme la tienne.
  • C'est pas vrai !
- Moi plus tard je ne boirai jamais ; et puis toi non plus."
Les feuilles frissonnent.
- Tu voudrais, si on se mariait ?
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 40



  • Les jours pairs dit-il, c'est moi qui commande.
  • Avec les 31, je commanderai plus que toi."
Ils rient tous les deux. Le soir descend.
"Tu veux des enfants plus tard ?
- Trois garçons trois filles !
- Comment ça fait ?
- Quoi ?
- Quand ça passe ? (esquissant un geste) – ça fait mal ?
Nadine hausse les épaules : "Il faut pousser, comme ça, très fort" – elle écarte les jambes fais voir ? lui prend la tête entre les genoux Ta culotte est blanche - Et alors ? Elle presse sa gorge entre ses mains le docteur il a dit comme ça que je devais porter un soutien-gorge – ma cousine elle a treize ans, elle veut pas en porter elle trouve ça moche - moue péremptoire – elle est bête - Marc se relève et tend la main la fille se dérobe, se ravise : Tu es mon amoureux tu as le droit. Il promène sa paume avec lenteur, Nadine reste fixe et les yeux vagues.
- C'est tout dur, dessous.
- C'est le soutien, je t'ai dit !
- Le soutien ?
- Nous les femmes on dit "soutien" c'est plus court.
Il dégrafe le chemisier tandis que Nadine lui guide la main sur la peau mais refuse de toucher plus bas pour voir - je sais ce que c'est dit-elle.
- ...avec ton amoureux ?
- Non. Lui, il ne m'a jamais rien montré.
- Alors, c'est pas ton amoureux ?
- Si, je te dis ! mais comme ça, sans rien.
- Tu ne l'embrasses pas ?
  • Une fois , pour ma fête ! Tiens, là...
Elle montre un point sur sa joue.
"Tu ne veux pas m'embrasser moi ?"
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  • Nadine accepte. "Regarde", dit Marc – Ça ne te fait pas mal comme ça ? Il répond que non, que ça lui fait "comme du courant". Passant les doigts sur son propre corps moi aussi dit la fille – attire la main du garçon qui résiste je sais ce que c'est – Tu ne sais rien je vais te montrer - Moi aussi répond Marc je fais ça - le docteur dit que ça détraque les nerfsA ma mère il a dit que j'étais très nerveuse - On doit être deux grands nerveux" – Nadine : T'es sûr que ça rend pas fou ? - le garçon hausse les épaules c'est un grand qui m'a appris – elle reste inclinée sur lui je suis sueur aux tempes et les yeux fous - les épines percent mes doigts - leurs deux visages lourds et graves - la frange en fin rideau dérobant son regard de fille l'essentiel - au-dessus d'eux les feuilles découpées les souffles jumeaux brisés, les ronces étouffées qui mêlent leurs piques un insecte a passé sur ma joue - l'éclair blanc qui palpite – Nadine à son tour à bout de doigt – soudain dans l'ombre face à moi juste dans leur dos deux yeux dilatés deux yeux d'homme – recommence, recommence – le garçon l'empoigne et l'entraîne d'un coup sans répondre - je le referai dit-elle te le referai les enfants s'enfuient trébuchants Ta mère va te battre c'est sûr leurs corps serrés s'échappent dans le fourré.
Brenner s'est déplié. Ses os craquent et ses yeux remontent du gouffre
ils n'ont pas pu me voir pommettes pourpres pas pu me voir je détends sans un cri ma jambe pétrifiée l'Usurpateur me prête son épaule aucune excuse nous foulons l'herbe rêche au-dessus de laquelle ont couru deux sexes d'enfant - peux-tu marcher dit-il et je me sens blessé. Dans le soir tout à fait tombé nous remontons la pente – je sens son souffle irrégulier ; bien que je puisse désormais marcher sans aide ma main presse encore son épaule. Un premier réverbère s'allume en tressautant et son halo mesquin nous blêmit tous les deux. Les poteaux réguliers exhibent un par un leurs lueurs flageolantes jusqu'au dernier, près de l'église.
Puis ce sont les grands arbres et l'école où brille sur le seuil une lumière humaine. Le Vieux tout assis masse sombre gronde à notre passage et l'intérieur aspire - l'abat-jour magenta, les appliques électriques et la table de chêne aux reflets assourdis de forge ou d'autel. Sur le sofa sombre la femme attend drapée jambe nue, pas autrement surprise de me voir – de son brûle-parfums flottent vers nous des bouffées opiacées Tu les as vus dit-elle et comme elle se lève pour COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 42


effleurer des lèvres le front du Maître je m'aperçois qu'il cerne mes épaules de toute la longueur de son bras ; Berthe à reculons regagne le divan - nous nous sommes assis face à face, nos yeux se sont accommodés : les murs ce soir-là montraient leurs photos encadrées, mêmes visages et mêmes mains ardentes parmi les souffles enfumés. L'Usurpateur parle bas chaque mot répandant sa poudre veloutée. Berthe interroge de sa même voix sourde. ( un réfrigérateur s'éteint dans un spasme) leurs doigts palpitants se cherchent Elle presse Brenner en se touchant les jambes et j'entendis (encore) miroir des anges et le glaive rectiligne d'Onan sur lequel se brise la voix du maître "Je vois" disait-il "cet enfant sans répit devant moi - mes lèvres affolées" j'entends (aussi) peau translucide et dure de l'ange masturbateur et l'éclair (inévitable) de ses cils battants - "tel que moi seul le connais, tel qu'il s'ignore" – et ses épaules pleines de sanglots.
Brenner glisse aux genoux de mon épouse, bras renoués autour d'elle à la taille, et je n'ai plus aperçu dans la pénombre amarante que son crâne et ses semelles de biais sur le sol - la fille voilà ce qu'elle veut savoir mais moi j'ai tout dévoré des yeux, les doigts sous l'étoffe blanche, la brusque et délicate ondulation du majeur hésitant qui s'attarde et revient, saccade et se reprend – qui pressent sa technique et l'exerce (animation du débit de la voix) – épiant depuis mon nid de ronces et sans rien en perdre les ondes du visage et la phalange aveugle - geste enfin résolu qui sent l'approche du plaisir et le pourchasse obstinément, écrasant d'un doigt forcené la palpitation de la chair (exaltation perplexe) et la résolution sauvage de la vierge qui, rompant tout barrage, flaire l'orgasme et le pourchasse obstinément, écrasant d'un doigt forcené la palpitation de sa chair.
Je me suis moi aussi heurté au même inaccessible que cet Homme qui encore à l'instant me serrait l'épaule - mais s'ils pouvaient encore apercevoir, lui ou elle, si imparfaitement que ce fût, le reflet d'une équivalence, il ne me restait, à moi, aucun stratagème, aucun subterfuge, physique ou mental, qui m'eût donné accès aux plaisirs solitaires des filles : si absolument, si essentiellement étrangers. Non pas même simple inversion anatomique, dont la symétrie m'eût approximativement rendu compte : il s'agit bien moins en effet du rapprochement des deux en un - que de l'abrupte altérité de l'un et l'autre. Berthe jupes hautes à présent bloque la tête de l'homme - ses yeux fixant le ciel au-delà du plafond – quand je ressors l'obscurité me prend d'un coup.
L'orage dont les feux lointains languissaient vers le nord s'était enfin alourdi sur les lignes et tout Montserrat gisait sous une cape de bitume. Des coups de vent nerveux froissaient les
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feuillages. Arrivé devant ma porte je tâtonne de la clef lorsque ma main se prend au filet de ses doigts convulsifs monsieur Ménestrel si tard sans prévenir - la soupe froide - je m'inquiète– Je n'en vaux pas la peine je vous jure - Vos yeux restent vides – loin - sans attention à moi qui vous sers - l'électricité jaillit : sur la table l'assiette et le brouet coagulé Je n'ai pas faim – Plus aucun soin de vous monsieur Ménestrel, dehors par tous temps à toute heure – s'étant affairée autour du plat - ou tout renfermé sans manger ni boire – vous vous débridez le foie monsieur Ménestrel.
- J'écris, madame Gignard.
- Vous écrivez ? - vous traînez vos savates de Saint-Aubin à Savignol à Condezaygues – on vous a vu" (on m'avait vu) "tout creusé tout battu comme un chien qui tire sur sa chaîne - La marche me muscle ! - ...juste la force de tomber sur le banc – vous croyez que je ne remarque rien parce que je reste là sans bouger à fumer mon eucalyptus" - elle me prend le bras son genou s'emboîte sous ma cuisse et je vous laisse souffler, je ne vous parle pas, je ne sais pas parler, je n'ai pas fait les études...
  • Ça ne fait rien Madame Gignard.
  • Je ne dis que des bêtises.
"Et comme vous non plus vous ne dites rien – que vous ne faites pas la moindre attention à moi" - je ris pour la rassurer, la main sur la poignée – vous préférez les enfants monsieur Ménestrel – vous les avez suivis longtemps - jusqu'au bout (se reprenant) vous leur avez parlé peut-être - elle demande si je leur ai parlé...! Elle cherche de quoi s'assoir - si j'ai entendu ce qu'ils se disaient - ne rien répondre - je les vois tout serrés dit-elle blottis l'un à l'autre et leurs yeux - ne peuvent se détacher ou bien – plus bas, voilé – sans se voir - le garçon mord un brin d'herbe – demande à mi-voix sans bouger tu aimes rester avec moi - Nadine répond oui le garçon tourne doucement la tête pour ne pas se rompre le cou et de son doigt touche les nattes le sein la fille tressaille il ôte la main – contemplation - torpeur - la fille replace la main à moins que de lui-même il n'entrouvre la blouse et s'exhibe à son tour – à mesure que ses yeux s'enfoncent et que sa main talquée palpe le vide Hélène a dépouillé toute trivialité ses traits sa voix se sont
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  • désembourbés, son visage épuré - face à cette femme où s'enlacent confusément désir et insinuations - je n'ose penser "mémoire" – il me remonte au cœur d'indicibles turpitudes - peut-être que la fille reprend-elle insensiblement faufile sous sa jupe une main contre sa propre chair et le garçon demande Que fais-tu" – la main d'Hélène alors d'un coup s'abat vers ce triangle où le ventre des femmes s'effile et pointe au creux des jambes ; son poing puissant pétrit à pleine paume le tissu froissé. Devant moi se précisent insistantes Nadine et tant d'autres qui devant moi masquaient leur plaisir sous l'irrécusable écran de leurs doigts – révoquant, annulant ma présence et jusqu'à ma nécessité.
  • Un vertige me souleva et je me suis rué sur elle abattue sur les draps où nous avons sombré comme deux outres qui se crèvent. Nos corps se sont acharnés dans le vacarme – la Gignard gémissant sous mes petits coups secs sans plus éveiller le plus petit tonus dans ces chairs grises où couraient des houles de graisse – et nos souffles épais parcouraient la nuit - j'ai rebondi j'ai replongé crapaud captif tandis que ses talons mordaient mes reins fils de la morte disait-elle pile mes os, broie-moi en dedans – cercueil rejeté, dévalé de haut en bas le long de ses filins - la terre a tout son temps à la terre appartient la dernière parole – sur moi la sueur étendit sa patine à mon tour je gémis Comme tu sembles me dit-elle retrouver tes forces un voile sans nom m'obscurcit les yeux - d'un dernier coup de reins j'ai dégorgé le large flot putride de toutes mes sanies échauffées - car tu revis au contact de tes morts.
  • Soudain contre le mur un coup sourd. Je me dresse, puis deux, puis trois coups, une grêle ébranle la cloison, une voix étouffée hurle Tmouri ! Sfazi ! - la vieille me rejette et saute à bas du lit - rajustée, fuyant, dévalant les marches, porte battante. Hébété je me rhabille. N'entends plus rien. Un rai de lumière sous la porte opposée. Je la pousse. Au creux d'un halo, dans le nimbe anémique d'un faisceau confus – la petite tête osseuse d'un homme gisant là, d'une jeunesse impossible et frêle, aux traits effilés comme érodés du dedans ; peau plaquée comme un masque sur les pommettes COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 45




  • et l'os frontal, suggérant une telle friabilité que la tête à la moindre torsion se fût résorbée sur l'oreiller sans plus rien y laisser qu'une pulvérulence nacrée. Je fis un pas. L'homme défolia longuement ses paupières, soutachées de larges cernes ; deux orbites immenses noyèrent son visage, tandis que sous la couverture qu'il avait tirée jusqu'au menton se devinaient les contours anarchiques de membres déformés. Tirant de ses draps une petite main tétanisée, il me pria d'approcher. J'ai repoussé la porte et me suis avancé - de près, sa maigreur était intolérable.
  • Il me désigna d'abord, d'un geste de pitié hilare, les abattis épars qui bosselaient sa couverture. De ses yeux en pattes d'oie il se mit à rire en remontant les épaules. Pendant une heure ou plus nous sommes restés assis, moi le bien portant, lui l'araignée aux cuisses un instant suspendue sans que j'aie pu détourner ni regard, ni oreille - et lui, le nabot, convulsé de quintes, recroquevillé sur ses rires – formait au sein de sa caverne un joyeux polypier. Une heure ou plus il s'est raconté, avec dans la voix quelque chose d'ébauché, de déploratoire; son épouse l'abandonnait des jours entiers, oubliant parfois de lui porter sa nourriture ou de le changer – tandis que lui, par temps de soleil, voit s'avancer vers son lit sans jamais l'atteindre une flèche qui reflue passé quatre heures vers la fenêtre. "Rien sur les murs ! elle a raison, pas d'images, pour quoi faire ? - mais moi – fauchant l'air de son moignon, je m'occupe, savez-vous ? - sfazi, tmuri – repoussant sa couverture – avez-vous compris ce que je criais ? - accès de toux - comprenez-vous ceux qui vous parlent ? savez-vous ce que vous dites ? - reprenant son souffle - "...et d'autres fois, elle me gâte, elle me gâte bien – tout le temps avec moi, elle me nourrit, je bave et je pisse – mais elle me refuse les images : elle a ses raisons".
  • Il me raconte Montserrat, toute mon histoire - "...et si elle inventait ? si Montserrat n'existait pas ?" – je reste pétrifié - "vous voyez bien qu'il ne sert à rien de discuter – je suis le seul - à parler ma langue – à penser dans ma COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 46




  • langue – ousfazi – je l'ai entendu galoper – vous aussi – comme tous les autres avant vous" - je me suis tu - "si on ne peut plus... si on ne peut plus comprendre ? bien fait pour ma gueule – pour vous tous !" – l'homme remonte les épaules, écarquille les yeux - "quand elle vient – c'est pour me parler de paralysie – me montrer ses grosses jambes – regarde tes genoux elle me dit tes tibias – bitt hhibuasz, ivvivitt bogöt – et tes pieds) tu ne peux plus bouger plus jamais marcher courir jamais - jamais – un cercueil en zig-zag voilà ce qu'il te faut" – et moi je ris je les emmerde c'est moi le moins paralysé du village".
Il s'étrangle de rire : "la grosse... la grosse... elle bouge pas – tout sur place – vous ai bien foutu les jetons juste pour tout vous faire rater – "salope", "ordure" - chaque consonne par la suivante, le "o" donne "u" prononcé "ou", le "u" donne "a" ; le "p" donne "r" je saute le "q" - par sens inverse : roujina, ikchoka, ça vous intéresse comment je baise ça vous fascine parce que je pue, parce que je fais sous moi dunnyabi djzuhhpi comme une charogne l'évolution phonétique monsieur, phonétique, c'est scientifique, et mes ossements bien comptés bien tripoté mes abatis ça l'excite - à pleine main qu'elle s'empale et quand je me suis vidé ça lui fait toujours ça en plus d'ordure à laver" - il pousse un immonde gargouillis je détale sous les insultes et franchis haletant le palier jusqu'au lit où je tombe.
De l'autre côté de la cloison l'avorton s'agite et s'étrangle, réclame sa ration, Hélène monte en hâte, la porte se ferme et c'est le silence.





F I N D E L A P R E M I E R E P A R T I E










D E U X I E M E P A R T I E
L'abbé bouscule les cintres, les morveux de chœur s'empêtrent dans leur aube Fous-moi ça dans le coin près de l'armoire le prie-Dieu racle sur les tomettes – Farradji, convoqué sous quelque prétexte, regarde les gamins Quel âge as-tu à présent, Marc? - Douze et demi m'sieur l'abbé" – Meneau se frotte toujours les mains après la messe - un petit lavabo d'angle qui crache - Gaspard file-moi les burettes avant de les flanquer par terre - il rattrape de justesse les flacons et les range dans le corps de buffet aux portes coincées - approche un peu (à Marc, passant l'étole par-dessus tête) qu'est-ce que j'enlève ?
  • C'est vachement facile, ricane Gaspard.
  • Je ne t'ai pas sonné.
  • L'étole ! répond Marc en haussant les épaules.
  • ...et ça ?
  • C'est l'manipule, nasille l'escogriffe – l'abbé se tourne d'un coup vers lui – qu'est-ce que tu fabriques avec ce plateau ? ...fous-moi le camp - non, toi, tu restes ; on ne t'attend pas,
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 48



je suppose ? - Pas cette fois. - Pas cette fois, ironise le curé. Gaspard détale – CUL BENI!! - Marc lui lance un croc-en-jambe, qu'il esquive. "Et ça qu'est-ce que c'est ? -C'est l'amict.
  • Pourquoi tu rigoles ?
  • Parce que tout à l'heure j'ai failli répondre "un cintre".
L'abbé hausse les épaules en refermant les portes de la penderie, puis encore celles du buffet ; quand il s'est retourné ses traits ont viré : blafard, les yeux torves sous les aigrettes, les lèvres torsadées ; les pommettes restent flasques et jaunes. Marc se fige. "Tu crois peut-être que c'est seulement pour te faire réviser ta liturgie ?" Le sourire s'accentue. Les portes du buffet se rouvrent en bâillant.
  • - Je ne veux pas me confesser !
  • Qui te parle de te confesser ? ...tu prépares bien ta première communion ?
  • Oui m'sieur l'abbé.
  • Tu dis tes prières ?
  • Tous les soirs.
  • Tu sais que ça ne suffit pas ? ...qu'il ne faut pas faire de conneries ? ...rester bien élevé ?...
  • Oui m'sieur l'abbé.
  • Tu crois que tu fais tout ton possible ? ...Tu sais ce qu'il a dit, le Christ, sur le mont des Béatitudes ?
  • Aimez-vous les uns les autres.
  • Tu sais bien ton catéchisme ; tu aimes Nadine ?
  • Ne le répétez pas.
  • Répéter quoi ? ...à qui ? à ta mère, entre deux cuites ?" L'abbé suspend sa dernière soutane :
"Il y a des choses qu'on apprend sans confession.
Tourné vers la penderie, Meneau soulève un par un les vêtements sacerdotaux : l'étole, dignité du prêtre ; le manipule, "travail et souffrance" ; les fait longuement glisser au creux de sa paume, d'où ils retombent en frémissant. Il empoigne soudain son cordon :
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 49




"Et ça ? ...la chasteté. Et qu'est-ce que c'est, la chasteté ?
  • C'est pas baiser, m'sieur l'abbé.
Meneau encaisse. Pointe le doigt sur la braguette de Marc :
  • C'est quoi ça ?
- Des traces de bougie, m'sieur l'abbé.
La phalange retombe "Et tu ne peux pas faire ça... proprement ?" - la voix brisée.
  • Tu y arrives, toi ?
L'abbé s'assoit. Marc l'imite. Le regard de Meneau ne cesse de fuir - "...quand tu sors avec Nadine... vous jouez, ensemble ? ...vous vous promenez ? raconte.
  • Raconter quoi ? tu sais tout.
  • Vous jouez aux billes ? Vous vous promenez ?
Le garçon fait oui de la tête.
  • Et rien d'autre ?" Marc demeure stupide. Cette question ne peut pas lui avoir été adressée. Il n'a pas pu l'entendre. Il hausse une épaule et fixe le pavé. "...parce que s'il se passe autre chose, c'est très grave, vois-tu. Ce serait le péché contre la pureté – le Septième Commandement – à six semaines de la Communion Solennelle - comment peux-tu recevoir en toi le corps de Jésus si ton propre corps est souillé ? " Il attire à lui le garçon par l'épaule : "Dis-moi franchement - je ne suis pas là pour t'engueuler – mais vous vous embrassez, Nadine et toi ? ... Tu la caresses ?
  • Elle aussi.
  • Bon, vous vous caressez. Longtemps ?
  • On se parle, aussi.
  • Et puis ?
  • Eh bien, on se caresse.
  • Les bras ? Les épaules ?
Les joues brûlantes, Marc désigne lui-même l'Endroit. Puis, après une horrible
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 50




hésitation, il balbutie : "Il y a un liquide qui sort." Meneau baisse la voix : "...Et sincèrement, Marc, tu trouves ça... joli ? ...Tu crois que je vais te laisser communier dans cet état ? Faire une communion – sacrilège ?"

Que celui qui n'a jamais eu affaire au prêtre dans le silence poisseux d'une sacristie me jette la première pierre.
"Tu ne crois pas que tu devrais un peu... nettoyer, purifier tout ça, une bonne confession bien nette, hop ! et qu'on n'en parle plus ?"
Hop !
Marc relève la tête.
" - ...et le maître qu'est-ce qu'il dit de tout ça ?
- On lui a rien dit. Alors il dit rien.
- Mais il ne vous voit pas, dans la cour ?
- On ne joue pas ensemble. Elle, c'est avec les filles.
- Il vous a déjà vus vous embrasser ?
- Qu'est-ce que ça peut lui faire ?
- Je suis sûr qu'il vous a dit quelque chose.
- Il dit - de ne pas avoir de préjugés, qu'on devrait se marier à partir de la cuberté...
- ...devant Nadine ?
- ...devant tout le monde – mais il est fou – et puis pour les dictées il va trop vite.
- Et ta mère ?
Marc baisse la tête.
- Et qu'est-ce que vous faites exactement Nadine et toi ?
- Ça te regarde ??
  • L'homme de Dieu doit tout savoir ! - la sacristie vibre. "Dieu, répond Marc, n'a pas besoin de toi pour tout savoir ; et il sait tout mieux que toi. Et il y a des choses que je ne dirai pas, que tu ne sauras jamais.
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 51




- Nadine et toi, vous irez tous les deux en enfer. - C'est pas vrai, c'est pas vrai. Je me fous de ton Christ. Le maître dit que dans cinquante ans y aura plus de curés." L'abbé saisit le bras de l'enfant.
Il sent sous son poing les muscles qui se tendent nous irons de village en village, et je le montrerai au peuple, et nous prêcherons.
L'enfant dit qu'il n'y aura plus de diable, ni de péché, que Dieu pardonnera à tous.

Voilà ce que je prêcherai.
"Confession demain 8h. dit Meneau - tâche donc d'amener Nadine, aussi...
- Je ne me confesserai pas à un espion !
L'enfant s'enfuit. Un sourire farouche étreint la face du prêtre. Il se tourne et claque les portes de la penderie.

X

X X


Depuis ma dernière nuit avec la Gignard, la situation s'est clarifiée. Très vite elle m'a proposé une autre chambre. J'ai acquiescé avec empressement : à travers les parois poreuses commençait à s'insinuer une insistante et fade odeur de pharmacie et de macération ; lorsque j'éteins le lustre, que la lampe de chevet diffuse son terne éclat, les glaces biseautées révèlent toutes leurs tavelures. Le blanc du lavabo se tache d'ambre maladif ; alors j'imagine, au moment d'ouvrir le lit, mon pied frissonnant à terre et l'autre engagé déjà sous le drap, je ne peux plus cesser d'imaginer à la toucher cette misérable tête parcheminée, ce crâne bossué, ces mains boiteuses – vision apparue, disparue, ici les yeux, ici le front, les orbites, ce rire en balafre sur le plafond, la tête entière encore découpée COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 52




sous l'abat-jour de cuivre – comme au même instant de l'autre côté du mur, à peu près au niveau de mes chevilles, elle doit se détacher sous une ampoule nue. Les doigts sur l'interrupteur, malgré moi tendant l'oreille, je finis par distinguer – j'ai besoin de distinguer - le soliloque éreinté de l'infirme, qui ne dort pas, qui ne dort jamais, empilant ses syllabes, et son souffle à travers le plâtre chaque soir m'atteignait. À trois heures enfin j'étendais le bras vers ma lampe oxydée, craignant qu'une poigne surgie du néant ne me saisît, à en hurler. À peine si le jour m'apportait quelque répit. Au sein du travail même le plus absorbant, mon attention à vif me transmettait les plus infimes craquements ; je passais le plus clair de mon temps dans une guette épuisante.
Aussi quelle délivrance quand la Gignard m'installe au rez-de-chaussée, dans une espèce de remise, avec un lit et des étagères passées au brou de noix : une pièce tout en longueur au flanc de la cuisine. Le premier coup d'œil montrait que le mur, épais et suintant, était auparavant extérieur, mais récemment percé, afin de rattacher au bâtiment un genre d'appentis. Je me débarbouillais devant l'évier, à l'eau froide. Un trou dans l'autre mur, garni d'un cadre vitré, tenait lieu de fenêtre sur rue ; l'autre ouverture donne sur la vallée. Désormais toutes les nuits la Gignard me rejoint, mais pour rien au monde je ne veux remonter à l'étage.

À présent les scènes décisives vont se succéder.

Un vieux débat toujours mourant, puis renaissant, se poursuivra sans trêve dans les bouches du Prêtre et du maître - sexe et négation, innocence et crachat. La première scène se passe le soir même du refus de Marc de se prêter aux attouchements du curé, que j'exècre et envie de toute mon âme : sous le ciel gris l'abbé remonte à grands pas la grand-rue, tendant et crottant à chaque enjambée sa soutane qui claque. Au sommet de la pente, Brenner dans sa cour d'école ôte son pied calant la bûche sur le chevalet - la bûche tressaute, la scie se tord dans l'aubier - le prêtre a surgi de face, sauvage, hérissé, plein d'alcool - "Vous passiez ? - Je venais." D'un geste ils s'indiquent la porte de la cuisine. "Cassis ?" Brenner va COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 53




verser, le prêtre le coupe d'un geste, Berthe s'approche en douce. "Vous recevez bien ici, dit-il, et plusieurs fois par semaine, le jeune Marc Farradji ?" - sa main ouverte sur la table.
- Nous n'allons pas revenir là-dessus ?
- Pourquoi vous énerver ? qui vous empêche de mettre à votre enseignement la dernière main - même sur accompagnement de Wagner, après tout s'il aime la musique ce petit -
  • Je vous ai demandé comment vous tripotez le cul des bigotes à confesse ?
  • Ah, parce que vous...
  • Bordel de merde ! hurle Brenner.
  • Mon ami, vous allez trop avant ; et vous soupçonnez mes accusations avant même que je songe" – Berthe se crispe - "à les formuler - je me permets pour le moins de douter fortement que Marc puisse tirer profit de ces entretiens privés
J'apprends" réplique Brenner "aux enfants - plus les miens que les vôtres il me semble – à ne croire qu'en eux – sans honte" - le voici dressé tout hagard - "sans fabriquer de puceaux de séminaires ni de gougnottes de pensionnats – et si c'est pour entendre ça que tu as bougé tes fesses de curé tu vas l'entendre - OUI Farradji se branle tu dois connaître et au lieu de lui apprendre que ça rend dingue je lui dis moi que c'est aussi con que de se brosser les dents, que ça n'a jamais fait mal à personne pas même au Pape et s'il veut tripoter Nadine grand bien leur fasse" (...) - où nous peinons cependant à le suivre c'est lorsqu'il suggère que les adultes eux-mêmes puissent "leur enseignent ce qu'ils se font entre eux" - mais "la macération à coups de goupillon jamais ! jamais !" - il s'arrête hors de souffle.
  • Meneau assis n'a pas bougé sa main d'une ligne paume à plat sur la table – et là-dessus Brenner tu crois que je vais me draper dans ma soutane et ma dignité -
  • ...facultative depuis 62.
  • Quoi donc ?
- ...la soutane.
  • ...tu es à deux doigts d'avouer ce que tu viens presque de dire– que déjà tu es passé COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 54




  • à ce stade d'enseignement – passé à l'acte - les bruits courent, Brenner - à la première alerte tu es viré – Berthe coupe Ta gueule - ..Voyez la femme et son museau de fouine - Je prends dit-elle la défense de cet homme – le prêtre s'est ratatiné de haine – Je veux rugit Brenner que tes martyres baisent -
  • ...le blanc de tes yeux est plus lubrique que le sein des femmes...
  • BERTHE C'est nul
  • ...as-tu déjà...
  • BRENNER NON.
  • Peut-être te contentes-tu de...
  • MERDE.
  • ...de regarder" - l'abbé Meneau guette une dénégation qui ne vient pas – Brenner dénoue les bras de sa complice tandis que le curé le crochète au coude - Raconte.
- Encore !!??
- Ta femme sait tout.
Berthe : Je ne suis pas sa femme – le Vieux s'est glissé dans son dos - planté là - les yeux démesurément fixes dans l'ombre - tout son poil blanc debout - Brenner et le curé s'empoignent - le Vieux balance d'un pied sur l'autre - Ton silence est un aveu halète le curé - Quel aveu ?
  • Jure que tu n'as pas regardé.
  • Je jure que je n'ai pas dit si j'avais regardé.
  • Tes yeux fuient.
  • Je ne rougis de rien.
  • - Tes mains tremblent.
  • C'est de te voir. Mes actes ne me troublent pas. Moins que toi.
  • "Mes actes".
  • Je n'avoue rien.
  • COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 55




  • L'orgueil te possède.
  • La vérité.
  • Berthe éclate de rire.
  • Confesse-toi.
  • C'est une manie.
  • Samedi neuf heures.
  • Tu te fous de moi, curé."
Le prêtre soudain desserre le poing :
"Même pas". Quand il passe le seuil l'Usurpateur se sert un grand verre de rouge. Le récit reprend lorsque Marc et Nadine, assis côte à côte sur un mur envahi de lichen, alignent leurs quatre cuisses nues : les yeux droit devant, le vent dans les cheveux. Ils ont posé les mains de part et d'autre - une main, puis deux jambes, deux mains immobiles, deux jambes encore aux socquettes tirées. Je passe devant eux. Lent, vieil oiseau. Fixant de biais leurs bouches fines, leurs fronts clos, et sous le cou ce petit creux où se débat la veine – la fille met pied à terre et s'agenouille ; cueille une herbe qu'elle brise en quatre, en huit, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que des fibres – tend pour finir ses mains vers le garçon qui saute à son tour.
Le dos rond, à pas traînants, poussant les pierres - ils aspirent et se cambrent à mesure comme un attelage, leurs doigts ne se lâchent point, parallèlement sur le chemin qui descend vers les tombes.

XXXXXX

"Je ne repars pas sans absolution !
Les anneaux de l'isoloir crissent sur leur tringle. Brenner se campe bras en croix face à l'autel. Il n'a jamais dit s'il avait la foi. Du confessionnal ne monte ni son ni mouvement. Le voile empesé retombe vertical. L'œil file vers le portail ouvert sur les dalles savonnées de soleil ; l'air extérieur
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dissipe l'encens rance et le moisi ; Brenner entend sans réaction claquer dans son dos les pas de Nadine - droite en jupe blanche sous la voûte verdâtre. S'agenouillant au seuil du Grand Pissoir, à l'opposé de la loge d'où Brenner vient de surgir. Je vois de mon poste l'envers de ses sandales en biais, socquettes, genoux blancs sur le bois, mollets sous le tissu plissé. Présence obsédante des hanches et du pubis ondoyant, pressenti, chair incisée persistante à quelques décimètres à peine de ces doigts du prêtre dans leur isoloir. D'où je suis je n'aperçois que le rideau qu'elle a tiré de dos sur elle tandis que le tissu du prêtre, imperceptiblement, respire, comme on flaire.
De son côté tête basse et debout l'Usurpateur semble prier. Soudain j'entends un froissement ; le panneau du Grand Meuble s'ouvre en sursaut, le prêtre jaillit, blême et convulsé - le confessionnal branle sur ses gonds dans un vilain bruit - les talons de la pénitente battent en retraite dans le coin gauche. D'un coup sec de tenture le prêtre la dévoile, à demi-dressée, tournant vers lui son visage traqué. Il l'empoigne et la pousse dans sa cabine où Nadine retomber - Brenner tourné d'un coup voit le prêtre à genoux dans la loge du pénitent : Nadine par la trappe coulissante dit alors relevez-vous mon Père – et le curé s'est redressé appesanti, sur un genou puis l'autre.
Nadine à son tour s'est levée substituant aux convulsions du prêtre sur l'étoffe le sceau de sa féminité ; voici que le prêtre sur elle a tracé la croix de l'absolution, qu'elle s'est signée à son tour et vite a disparu sous le porche où l'attendait l'autre ; maître et prêtre alors se tiennent à bout de bras, le menton de Brenner s'anime d'un léger tremblement, je me suis renfoncé derrière mon pilier. Le prêtre délivré monte enfin seul les degrés, ouvre en cliquetant le tabernacle, puis élève le calice, et dans un glissement de lin boit ce qu'il pense être le sang du Christ ; sa pomme d'Adam descend et le vin roule sous sa gorge. Il redescend les marches pour offrir sans s'incliner le sacrement de communion à son faible acolyte.
Quand il fut remonté fermer le tabernacle pour entrer dans la sacristie, Brenner a sorti l'hostie de sa bouche et l'a fourrée dans un mouchoir blanc. Puis sans génuflexion il sorti à grands pas ; la porte du confessionnal, restée ouverte, bâillait encore sur ses gonds.

X
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Le lundi, Marc et Nadine furent séparés de part et d'autre de l'allée centrale. Cette demi-mesure dévoila ce qu'elle était censée dissimuler. Marc et Nadine évitèrent de croiser leurs regards. Parcourant son estrade comme un chemin de ronde, l'Usurpateur leur décochait d'insistantes œillades. Son allure, jointe à l'incertitude de son débit, jetèrent le trouble dans la classe, qui à plusieurs reprises se dissipa fortement. Ce soir-là, très tard, la fenêtre du premier resta allumée.

X

Le lendemain, dès l'ouverture du portail, une pluie battante contraignit les premiers arrivants à chercher refuge sous le préau. Les nouveaux venus s'y abritaient à mesure et se groupaient silencieusement, garçons d'un côté filles de l'autre. On n'entendait que le tambourinement creux de l'eau sur les tuiles. Marc et Nadine restaient chacun fondu dans leur groupe. Les classes entrèrent d'elles-mêmes. Les murmures, les raclements de pieds cessèrent d'un coup à l'apparition tardive du maître, cravaté, empesé - costume, pantalon strict et souliers noirs. Son front ruisselait. Vincent referma sur lui la porte avec empressement. Le maître monta au bureau, laissant derrière lui une trace perlée.
"Asseyez-vous."
La classe s'exécuta sans le quitter des yeux. Il s'est adossé au mur, mains dans les poches. Au bout de sa tête penchée, ses yeux fixaient le sol. Il agita faiblement les lèvres. Soudain il rectifia la position : "Sortez vos cahiers." Froissement collectif. L'instituteur trace au tableau la morale du jour: Respecte ton corps. D'habitude la leçon finit là. Mais aujourd'hui le maître semble vouloir poursuivre ; résignés, les enfants prennent position. Respecter son corps. Ils ne comprennent pas. "Peut-être qu'y faut se laver tous les jours ?" ...Vincent cache ses mains sales. "Mes enfants..." commence le maître – On dirait le curé – On dirait la radio - ...nous prend pour des bébés –"...je n'ai pas besoin de vous apprendre ce que c'est que la pureté" – une petite à lunettes se penche pour tirer sans bruit un petit dictionnaire de son cartable. Vincent contemple ce bout de cuisse blanche découverte - "...quand un enfant meurt, le cercueil est tout blanc – vous devez conserver cet état
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d'innocence" – il parle lentement – Farradji entre ses dents Tu faisais moins le fier devant l'abbé – Restez propres non seulement sur vous mais en vous" - appuyant sur le en, comme si de ce mot seul découlait une évidence irréfutable Ta gueule toute la classe a sursauté ; Brenner figé, terreux - je ne vous demande pas de mépriser - récitant - votre corps –la voix patauge et Vincent tend l'oreille – "choses mal élevées", "certaines lectures", "certaines habitudes" – "bientôt vous franchirez le seuil de l'enfance" – Quand je serai grand fait Vincent je veux faire dentiste – la voix du maître plonge en un murmure précipité dont le premier rang perçoit seul quelques bribes il est question de méfiance, de certains camarades plus âgés - parfois même de votre âge -
  • M'sieur, qu'est-ce que c'est, la masturbation ?
La question fuse d'une voix claire. Vifs murmures. La masturbation, c'est... c'est... et d'abord" (crescendo) qui t'a donné la permission de crier comme ça en plein milieu de ma phrase – d'interrompre le Maître quand il parle - toi là-bas oui toi, apporte-moi ce papier "on se b" - on se quoi ? on se barbe peut-être ? c'est mon cours qui vous barbe ? qu'est-ce que vous avez tous aujourd'hui ?" Nadine blême comme plâtre - une profonde ride au frontVincent lève impulsivement le doigt - "M'sieur alors, les grandes personnes, elles sont pas pures" – le bruit croît encore - pardon si parfois j'ai pu vous sembler – vous choquer - si je – berçant de lourdes phrases épineuses - vous ai fait perdre – ne savez pas le prix - si vous pouviez tâcher d'être - un peu moins – pardon – Marc traverse l'allée d'un pas, pose la main sur l'épaule de Nadine, Vincent cède sa place le dos rond Je parie dit Nadine que c'est sa pénitence - tous deux fixent Brenner d'un regard rapace demain répètent les enfants, qui n'écoutent plus chasse aux champignons - Vincent nage des deux bras, on rit autour de lui, le maître reste court mains ouvertes lèvres tombantes au beau milieu de sa période peaufinée jusqu'à plus de minuit qu'il froisse convulsivement au fond de sa poche - tous dès qu'il s'est tu miment une vaste ovation muette - Nadine, bouleversée, pose la tête sur son bras tendu, et son cœur saute à grands coups.













  • T R O I S I E M E



  • P A R T I E


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.Poème retrouvé au fond d'une poche

Montserrat, Montserrat,
mi -flambeau, mi-glaive
et glaise
bave
Sacrilège fiché dans l'aube
si haut, si raide,
Qu'il faut ramper
Déraper
Montserrat sur ses boues entassées
Tes horizons d'étain
D'airain le vent
Sexe serpentant
Angoisseuses tendresses
Nuées d'écharpes lourdes
Sur nos sursauts
Sur nos replis amalgamés
De tout ton poids t'enliser -
T'effondrer pourrissante
ni flamme ni bûcher
Bovin dissous dans sa propre souillure
(caetera desunt)
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Il reste moins de quinze pages à lire. Et cependant nous n'avons pas décrit, identifié le village de Montserrat, au nord-est de Sadre, à quatre kilomètres de Mélec-Saint-Pons ; les temps que nous vivons sont hélas si obtus, si réfractaires à toute notion même de littérature, que nous comparaîtrons quelque jour devant leurs juges pour peu que Dieu sait quel St-Office de tourisme ou vice-adjoint bardé de fraternité s'imagine "reconnaître" la bourgade ici "stigmatisée". Quand on arrive à Montserrat par la route du sud et que, laissant sur main droite le cimetière, on a gravi la pente de l'église, deux rues se présentent : l'une s'épanche sans limite fixe, mourant d'abord dans l'herbe au pied du calvaire et des chênes, au fond d'une place ; puis repartant plus large, seuil d'église d'un côté, hautes graminées de l'autre, elle débouche sur l'école et file droit vers le plateau.
L'autre rue, à gauche, d'abord on ne la voit pas : juste un poteau de ciment, puis tout de suite une chicane qui s'étrangle entre deux murs de meulières. Les enfants de Montserrat qui la prennent se font aussitôt avaler par la pierre ; ce n'est bientôt plus qu'un rang de maisons face aux deux ânes dans leur enclos. Sitôt passé le dernier poteau règne la friche, et, au loin, ce hameau sans nom où personne n'a envie d'aller. C'est à cette frontière, derrière la haie et le fossé, que se tient la "maison du bedeau". Jamais aucun bedeau n'en a franchi le seuil ; jamais la paroisse n'a été assez riche pour cela. Simplement, par un trait de génie, l'habitant de Montserrat a su conférer à cette revêche bâtisse le nom lourd, le nom plein de "bedeau", pesant ses tonnes de meule, écrasant sur le sol ses quatre murs aveugles, avec un volet fermé de planches – étage sur étage, verticalement close.
Au hasard régulier de ses tournées interparoissiales, Meneau, le curé, l'abbé, comme on veut l'appeler, y séjourne. Il pousse la porte et sur la terrasse exiguë, le noir dans son dos, les aigrettes baissées, il se livre aux textes saints, fixant parfois un point devant lui. C'est là qu'il se tient, assis sur le muret, lorsque Brenner franchit d'un bond le talus. Le prêtre lève les sourcils, ses yeux battent, le bréviaire se referme : "Je t'attendais.
- Eh bien non. Peut-être, peut-être oui as-tu vaguement pensé à moi en rangeant tes burettes – mais pour ce que j'ai à te dire, non, tu ne m'attends pas." Le prêtre glisse entre les pages un signet noir. COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 62




Tu y es retourné dit-il Traître s'écrie l'Usurpateur, pourrisseur, assassin puant, etc.- cet enfant que je suis – Meneau le projette à l'intérieur, d'un coup d'épaule - pénombre, canapé de bordel - même si je ne t'avais pas suivi dit le prêtre je vois le vice sur ta gueule – Ose me dire - curé - que tu n'as regardé que moi – lui fermant la bouche - Brenner le mord et recrache sa main : Tu ne pardonnes pas la joie crie le maître ce sont les yeux, leurs yeux, pas les mains qu'il faut regarder – quel os as-tu faim de ronger curé de Montserrat – Meneau se tient la main sans mot dire tu crois peut-être que je vais gémir au pied de ta putain de croix - oui je suis retourné sous le rocher – mesurer tes ravages - un prêtre est passé sois heureux mes enfants se détournent et se fuient –
  • Tout péché porte en soi sa pourriture.
  • Le pourri c'est toi curé qui épies pour te pimenter la paume -
  • Je le préserve de sa turpitude
  • Mon frère l'abbé connaît bien sa casuistique - suis-moi, contemple ton œuvre, regarde en face où mènent huit jours de terreur prêtre ivrogne
Dieu est alcool" – il se laisse entraîner - glissant tombant par l'entonnoir d'ordures les voici haletants accroupis accrampis dans la glaise épineuse Je viens de les quitter - en contrebas les deux enfants sur l'herbe et l'argile agitent leurs bras tressés accélérés jusqu'à salivation de ce petit pissat blanchâtre - les traits tirés - Nadine s'essuie on ne fait plus que ça murmure-t-elle - d'un coup Marc se redresse Regarde !! Nadine crie, tous deux jurent Salauds putains d'ordures vous voulez regarder ? tenez, tenez ! Marc s'exhibe et les hommes décampent pesamment à l'opposé dans les fourrés vers le plateau, piétinant et glissant à quatre pattes Nadine a montré son cul Pauvres cons sales merdes -
  • Le lendemain il n'est question dans Montserrat que du magistral coup de poing que Brenner a déchargé, au milieu de la place, sur l'oreille du curé.



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X

A compter de ce jour les masses vont fausser le jeu de ce délicat équilibre. Auparavant il reste à rendre compte d'une démarche particulièrement pénible tentée par devers moi - j'avais jusqu'ici joué le rôle confortable de l'espion mais quand je le vis Brenner debout dans l'embrasure de ma porte (j'avais reconnu sur les marches ses pas imperceptibles) j'étais sûr et certain qu'il me tiendrait ce double langage de la “responsabilité” tenu sans cesse et sans pudeur ceux qui ne l'appliquent pas prendre tes responsabilités - tes, jamais mes - aidez-moi Ménestrel aidez-moi je vous en supplie - les traits ravagés le poing tendu pour frapper je n'ai plus que vous – Je n'ai rien à t'offrir – il tombe dans ce fauteuil où je ne suis jamais qu'il me rende l'enfant - Les roses blanches tournent sur l'enceinte il veut le garder dites-lui qu'il n'a pas le droit même au nom de la morale même au nom de Dieu - à présent Dieu – "je l'aime avant lui c'est moi qui le premier... - Moi je n'aime personne – Quand mes enfants s'aimaient j'étais fier de veiller sur lui participer de lui qui comprenait toutes mes paroles voici des roses blan-an-an-cheu-eu-euh "Tu penses aux flics, Raymond Brenner ? - Cette fois-ci ce n'est pas moi pas moi il reprend A présent dans ses yeux ni questions ni réponses juste le sol quand je le croise et ses lèvres qui bougent à vide - il n'y a devant mois qu'un homme ordinaire et jaloux d'un garçon de 13 ans je ne me contenterai pas de miettes ce n'est donc pas la première fois Meneau est un vieux bouc - l'enfant pour moi seul tout de suite le serrer l'étouffer comme ce vieux bouc se le permet peut-être – pour moi il sera - moi, c'est tout, c'est tout, à Vérone si je veux tirant de sa poche une liasse Berlin Barcelone – réponds, Ménestrel, réponds – ses épaules flageolent - Berthe s'est enfermée avec le Vieux - la Silva chante Du gris Fleur de misère Où sont tous mes amants Brenner gueule Je te fais pitié Ménestrel - tu oses avoir pitié ?! Je me penche sur lui, murmurant à même sa joue Qu'il se tue ou qu'il parte au plus vite et le plus loin possible et j'ajoute Ne renonce pas ne renonce jamais Brenner se raidit Je te rends ta femme dit-il Trop tard je réponds Trop facile Brenner – il me prends le cou – à peine a-t-il relâché sa pression que je répète à mon tour pas ma faute pas ma faute il me coupe en hurlant Tu as regardé avec nous sous le rocher. Tu as regardé, Ménestrel et je réponds en COLLIGNON LES ENFANTS DE MONTSERRAT 64




m'essuyant "C'est juste" - Brenner se détache - tourne dans son dos la poignée en me fouillant des yeux outre moi - ressort à reculons - resté seul et vide j'interromps le disque - Nadine hurle d'en bas le nom de Marc au diapason de la Folie puis de tout son corps frappe la porte sang-de-bœuf - la Gignard la reçoit dans ses bras Marraine marraine ! je dégringole l'escalier - l'enfant porte au front une longue estafilade Une honte monsieur Ménestrel - sa mère la bat plusieurs fois par jour - j'apporte de l'armoire à pharmacie des compresses Excuse-moi pour le monsieur mais c'est pas un secret - laisse-toi essuyer qu'est-ce que t'as encore fait - ta jupe tachée de vin - enlève-moi ça que je te donne autre chose - passée dans la chambre elle cherche "du propre et du sec" "Si c'est pas malheureux - qu'elle est maigre voyez-moi ces jambes, de vraies allumettes – n'aie pas peur monsieur sait ce que c'est, c'est adorable n'est-ce pas mais il n'y a rien là-dedans on boit mais ça n'a rien à manger tourne la fille debout devant moi sur le lit, me la présente sous toutes les faces le sexe à hauteur de ma bouche, ses mains palpent les chairs – frôlant de ses lèvres les bras, la poitrine, le ventre et la renverse sur le lit lui soulevant des deux mains le bassin - Nadine se débat faiblement.
Tandis que j'avançais pour prendre ma part le tocsin se mit à sonner à toute force j'ai couru vers la fenêtre, toute une population absente jusqu'ici s'est ruée sur la place de l'église, les hommes transportant des pioches et des seaux d'eau froide ils ont enfoncé le porche - à l'intérieur Brenner en bras de chemise pendu à la corde tire comme un possédé, le chanvre se pèle et fume par le trou de voûte ils sont là-haut les enculés je vais les faire descendre - deux hercules s'avancent sur lui, tous s'attendent à le voir tomber l'écume aux lèvres, les deux s'accrochent à son épaule chacun d'un côté attention aux tatanes ! Il est dingue ! Brenner secoue la tête et happe dans le vide en lançant des ruades.
Les hommes trébuchent et reviennent à la charge, ceinturent l'homme et se suspendent à ses bras – le serpent de corde fouette et se tord entre les jambes qu'est-ce qui se passe ? - complètement bourré ! - T'as vu ses yeux ? t'as ces yeux-là toi quand t'as bu ? - les asssitants courent en tous sens, reviennent sur leurs pas, se heurtent - quelques-uns reviennent du plateau hors d'haleine : "Le curé n'est pas chez lui ! - Marc non plus ! - Et sous le rocher vous avez cherché ? - C'est là qu'on est allé tout de suite ! - Et la fille ?" Des groupes se
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dispersent au pas de course. On s'y est mis à quatre pour venir à bout du sonneur en le soulevant par les pieds, en lui mordant les mains. Trois hommes accourent avec de grands gestes : "Chez sa mère non plus ! non plus ! - Et la mère Gignard ? t'y as été ?" Ils dégringolent la pente à grand bruit de souliers. Déjà ils tambourinent à la porte en fêlant la vitre. Têtes congestionnées, moustaches aiguës :
"Où est Nadine ?
  • Sa mère la demande ! Il faut que ça s'explique !
La porte s'ouvre.
  • Et qu'est-ce qu'elle fout chez vous ?
  • Et à poil en plus ?"
Je suis sa marraine.
- Ça suffit la mère Gignard on vous connaît, on va appeler les flics et ça va pas traîner - là- haut les hommes entraînent l'Usurpateur qui brame - quatre formes penchées sur un corps, qui trébuchent et jurent - la corde achève son agonie sur le dallage. Je me retrouve nez à nez avec une dizaine d'hercules de village bien échauffés Toi non plus le Bordelais fais pas le malin, ça fait assez longtemps qu'on te voit traîner
  • T'as même dû coucher avec le curé ! ça fait une belle brochette !
  • Laisse-le René, tu vas te salir.
  • Ferme ta gueule on t'a rien demandé casse-toi et vite
  • Viens ici pauvre gosse, tu ne sais pas avec qui t'es tombée...
  • Rajustez-la au moins.
  • Allez viens voir ta mère fille de pute !
  • La touche pas gros porc c'est pas sa faute !
  • Chez nous on n'aime pas les anormaux.
  • Et on reviendra, la mère Gignard ! faudra s'expliquer !"
Ils repartent en claquant la porte à toute force et entraînent Nadine au milieu des bourrades "Je la
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prends chez moi dit une femme moins excitée ; je vais retrouver sa mère" c'est nous qu'on va la trouver sa mère ! ils s'éloignent vers Monthézac, j'entends crier Marc ! Père Meneau ! Hélène s'est affalée sur une chaise, les bras ballants, et s'est mise à pleurer sans secousses, gémissant par intervalles comme un chiot blessé. Je la regarde avec un immense dégoût.

X
20 mai
Il faut partir – ce ressort inexorable – la pluie tombe et noie le paysage. Hélène rejoint assidûment son mari paralysé. Je reste seul, enfermé - Farradji n'a toujours pas été retrouvé. Les gendarmes sont alertés.

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Dans le cimetière est apparue la veille une fissure qui s'est élargie en fin de journée. J'apprends que Brenner, l'Usurpateur, a été interné dans une maison de repos, à la Préfecture. Il a plu toute la journée. Je n'ouvre pas ma fenêtre.
23 mai
Après quatre jours (4) chez la mère Poitou, Nadine est envoyée à l'internat de filles de Furnes. Elle va faire des ravages. Les recherches pour retrouver Marc et le curé sont demeurées vaines. Cette nuit j'ai rêvé de mon père.
Aujourd'hui je fais mes valises.

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Il a fallu évacuer la maison T. - trop près du ressaut. Celle des Gardets à son tour menacée. La pluie toujours. En fin de matinée le mur du cimetière s'est effondré sur la route en contrebas ; on distingue à mi-hauteur dans l'argile l'affleurement pentagonal des vieux cercueils. Une déviation est mise en place.
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25 mai 196...
Le vent se lève sur la route luisante. Je me retourne encore – ciel lourd - les croix, les croix de Montserrat

Libos-Marmande-Bordeaux-Belvès février 2016-décembre 2017


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