13.1.16

Un humain trop humain

    Cet homme mûr que je suis se figure déjà des propos ambigus, de ces marivaudages où l'un et l'autre savent à quoi s'en tenir mais prennent leurs assurances. Je l'ai regardée de haut tandis qu'elle s'applique à lire. Et d'en bas ses yeux à leur tour se sont levés. Je lui adressais précisément l'un de mes regards les plus expressifs. Comme il en adressait parfois dans la rue désespérément aux filles, lui sexagénaire.De Djanem à lui-même règnent  17 ans d'écart, il avait l'Âge du Jeu de l'Oie, soixante-trois cases.     Un jour le mari, mystérieux, chuchotant, se glisse près d'eux dans la cuisine - « Ne vous dérangez pas » - sous prétexte d'un couteau. Je m'avise de l'inviter à l'un de nos cours. Du Yourcenar qu'il écoute avec attention et amusement. Elle se tourne vers lui avant de répondre. “Ce n'est pas vers lui qu'il faut vous tourner, mais vers moi”. J'apprends ensuite l'ivrognerie de ce mari, ainsi que son entière “gentillesse” ; ce fut tout ce qu'elle trouvait à me dire. Mais l'ivrognerie était fausse. Plus tard, quand il revint vers elle, repentant et pleurant, elle m'avoua qu'il était aussi cultivé qu'on peut l'être quand on se tient toute la journée derrière un comptoir d'entreprise (vente d'aluminium pour véranda). « Il faut bien qu'il soit cultivé, puisque je le vois toujours vautré devant la télévision, très souvent sur la chaîne Arte ».
    Il découvre notre liaison. Nous n'avions pris aucune précaution particulière.  Depuis, Nils le Légitime a fait toute la danse du ventre : jeté à ses pieds en pleurant pour la supplier de ne pas partir. A moins que ce ne soit le contraire.  « Sans toi je n'aurais plus de but dans l'existence, j'irais clochardiser jusqu'à rouler crevé au fond d'un fossé. » Pleurs et gémissements, souffrance réelle, dépérissement et déclarations. Etant donné que je tiens des discours similaires, voilà notre Djanembien emmerdée de se trouver indispensable, entre deux quémandeurs de nounou. Comme il est bizarre de se trouver des points communs avec des hommes apparemment si dissemblables, ce qui me confirme dans cette obscure croyance : il n'y a qu'un Adam, l'Adam Kadmon, célébré par la Kabbale, et nous n'en sommes un par un que les maladroites déclinaisons
.

Aucun commentaire: