20.2.16

Vaes te faire foutre

"Où se trouve cet entrepôt demanda-t-il, Au-delà du quai de Gerlache, c'est le  bled..."
    "Elle se détourna du navire et, d'un mouvement de la tête, désigna la bâtisse qui formait l'angle de la rue de Namur et de la rue Van der Sweep. Hans ne se souvint pas l'avoir remarqué auparavant. C'était donc là que le père de Stella, à la tête d'un groupe d'architectes, était en train d'aménager des studios et des appartements. Ce qui justifiait une visite nocturne, c'est qu'on y travaillait de jour. Les deux prochains week-ends étaient exclus, Stella les passant chez sa mère. Enfin, aux dires de Stella, l'intérieur de la bâtisse était plus impressionnant à la clarté des lampes que dans la débilitante fusion du jour d'automne et de l'électricité.  Elle avait ajouté : " Plus dramatique", sur un ton qu'elle aurait voulu gourmand, mais depuis son retour ce genre d'inflexion ironique ne passait plus. Frappée de nuit dans sa hauteur, mal éclairée dans le bas par un lampadaire, la façade du vieil entrepôt plaidait en faveur de sa dramatisation." Excellente écriture. Stella n'était-elle pas la victime ? "Dans sa muraille de pierre hachurée, pareille à une eau que friperait le vent, bâillait un porche abritant à chaque extrémité une colonne à bossage. Encadrant le porche de leur relief agressif, deux Atlantes engaînés soutenaient, du chapiteau qui les coiffait, l'avancée d'une corniche à volutes, volutes imitant deux vagues se heurtant de front. A la lueur du lampadaire, chaque détail, chaque aspérité de la pierre se doublaient d'un rehaut d'encre de Chine. Voyant cela, Hans fut saisi d'une pensée incongrue. Si un rayon de lune, le soir du 9 mai '40, avait pu traverser le toit de la remise, n'était-ce point l'effet qu'eussent produit son corps et celui de l'arlequin à un témoin dissimulé ?" Style même franchement académique.
    Reconstitution censée restituer la mémoire dans un flash. "Un groupe mythologique, obscène et pétrifié. Instinctivement, et sans s'interroger sur ce geste, Hans porta la main au-dessus de l'oreille, comme si un nerf l'y eût pincé, ou qu'une cicatrice y eût ravivé une douleur ancienne.
    "Franchi un seuil de belle envergure, ayant claqué derrière eux une porte aux ferrures cloutées (son bruit libéra un écho de nef d'église), ils se retrouvèrent dans une cour à l'air libre. C'était un cul-de-sac dont le vide communiquait une sensation de chute. Une lanterne, surplombant la corniche intérieure, permit de distinguer ce qui ressemblait à une rue au pavage égalisé par l'usure." L'énigme va-t-elle se résoudre ? "Constituée de hauts murs que des créneaux n'eussent point déparés, transformant par cet élan de brique la hauteur du ciel en vertige, la cour dérobait son extrémité au regard. Au lieu de sacs de grains, c'étaient des ballots de ténèbres qui s'y entassaient. L'entrepôt, en fait, couvrait la moitié d'un pâté de maisons ; sa façade arrière devait toucher au quai Wallon.
    "Ce n'est pas un entrepôt, c'est une citadelle", murmura Hans.
    "Des deux côtés de la cour, des chambranles laqués de blanc, lumineux, inscrivaient des portes dans l'à-pic des murs passés au chalumeau. Stella venant d'ouvrir l'une de ces portes, le peu de lumière se mit à défaillir, et bientôt la lanterne cilla comme un oeil irrité. Si les responsables de la décoration avaient apposé, entre chaque porte, des grilles à fer de lance, on aurait pu se croire, en mai '40, dans un mews du West-End, illuminé par une fusée éclairante en train de charbonner." (C'est un appartement ménagé dans une ancienne écurie). "C'était si flagrant que Hans en oublia le pourquoi de sa venue. A deux pas d'ici se dressait le Gloucester d'où Charlotte lui avait annoncé son arrivée. Qu'il remontât la rue en direction de Half Moon Street, il retrouverait les jumeaux Denisson-Hart, la bruyante tabagie d'une surprise-party sous le blitz, et, passé Adams Row, la farandole des noceurs d'où se détacha une blonde éméchée. Tout à coup la lanterne s'éteignit et le West End sombra." La Belgique rappelle Londres, deux ou trois fêtes se superposent, les lieux du crime se précisent avec une netteté hallulcinante.
    Nous aurons donc terminé en beauté nos observations sur L'usurpateur de Guy Vaes, aux Editions Labor "Poteau d'Angle" : c'est ardu, déconcertant, nous avions presque tout oublié, mais peut-être cela vaut-il le détour.    

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