26.1.18

Légitime défense

COLLIGNON


CONTES ET ÉLUCUBRATIONS

Nouvelles (quelle horreur !)


Éditions du Tiroir

Semper clausus

LÉGITIME DÉFENSE


La rue s'allonge droit comme un couloir entre deux rangées de poteaux électriques. De là- haut tombe tous les trente mètres un cône de lumière. Il est minuit.
Je reviens à pied du cinéma.
La rue est déserte.
Dernier poteau d'ici cent mètres.
Puis le noir : quartier neuf.
Avant-dernier poteau. Je regarde dans mon dos la longue enfilade des petits points brillants, qui s'enfoncent, qui s'enfoncent. Le dernier luit au ras de l'horizon.
Un autre point mouvant, vers moi. C'est une bicyclette. Mon ombre se déplace d'arrière en avant, la bicyclette s'éloigne, voici le dernier poteau dont l'ampoule tremblote – comme si l'électricité en bout de ligne s'était essoufflée, à courir si loin.
Voici le noir.
Le lent dégradé de la lumière sur l'asphalte.
Je ne dois ni ralentir, ni courir.
La route tourne. Lune nouvelle. Plus d'autre lueur que les étoiles.
Tu bouges t'es mort.
J'ai sursauté. Il croit que je veux l'attaquer. Je mords sa main, il m'empoigne, je frappe, je frappe, sa mâchoire sonne, il tombe, j'ai frappé, il perd connaissance, je cogne des mains, des genoux, des pieds, le sang coule à mes mains.
J'ai ramassé son revolver et envoyé dans le noir une balle, deux balles, trois, des volets claquent, les fenêres envoient leurs lumières, du sang coule vers mes pieds.
Je me suis mis à courir, parce que personne ne m'aurait cru, je suis allé dans la prairie obscure afin d'y jeter l'arme. J'entendais :
" Il est mort ?
- Un médecin !
- Il est parti par-là !
J'ai parcouru un large demi-cercle dans la prairie, je suis rentré chez moi pour me barricader.
Je suis resté assis.. Mes mains et le haut de mon corps sont agités de tremblements.
J'ai bu. Je me suis passé de l'eau sur le visage, et je crois bien que j'ai pleuré.


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