2.9.12

Pendant les combats, la folie continue

A Motché, attaques et contre-attaques se succèdent sans répit. Il faudrait imprimer un plan de la ville par jour. Georges peine à retrouver son propre fils : «Ma mission prend une tournure confuse ; Kréüz m'a dit « Tu n'as rien à perdre » - je ne suis pas de cet avis. » Georges consulte les Tables de Symboles : cheval, chien , croix ; la Baleine, le quatre, le cinq; le Chandelier; le cercle et le serpent. « Il me faut un cheval, pense Georges, pour porter les messages et annoncer les victoires. Pour fuir. Pour libérer. Fuir et libérer.» Georges lance les dés : « Voici les parties de mon corps qu'il me faut sacrifier : la Tête, Moulay Slimane, Gouverneur du pays, assiégé dans son palais (« Ksar es Soukh », dont le nôtre est la fidèle réplique ; pourtant cet homme ne règne que sur quatre (4) rues. ) ; le Bras : Kaleb Yahcine, qui tient l'Est ( le désarmer, ou l'utiliser à son insu) ; la Main, qui désigne ou donne : El Ahrid. Le Sexe ou Jeanne la Chrétienne, enclavée de Baroud à Julieh ; elle ne rendra pas les armes si je ne la séduis.
Le Coeur battra pour Hécirah, forte de son peuple opprimé : chacun de ses héros se coud un cœur sur les guenilles. Tous portent le treillis, et souffrent de la faim. (Position : le Sud) ; l'Œil est celui d'Ishmoun, c'est à lui qu'il en faut référer ; quand à ma Langue, puisse-t-elle peler de toute mon éloquence. »
X

Je suis ressorti du Palais déserté. J'ai rencontré une femme qui montait de la Ville, trois hommes dans son dos lui coupant la retraite. Elle s'appelle Abinaya, belle et rebelle, sous son voile rouge. « Quelles sont tes intentions ? » me dit-elle. « Ne libère pas ces chiens ». Je garde le silence. Croit-elle que j'agisse de mon propre chef ? « Pour descendre en ville sans risquer ta vie – fais le détour par Achrati, au large du Moulin d'Haut – et tu parviendras au dos du cimetière ; là est le centre, Allah te garde. » Je n'ai rien à foutre d'Allah, je ne reverrai pas cette femme. Abinaya est la clef ; quand je l'aurai tournée, je ne m'en souviendrai plus.
Elle examine mon plan de ville : « Périmé » dit-elle. « Ce sentier a été goudronné. Tel bâtiment : démoli, telle avenue percée. Ce sens unique inversé, ce nom de rue modifié. Les Intègres occupent le Centre, en étoile. Ici le dépôt de munitions, contre le fleuve une base Chirès et trois sous-marins. Prends garde au couvre-feu rue des Anglais. Sous les arcades ici chaque jour distribution de vivres et de cartouches. Evite les ponts. Repère les points tant et tant - depuis combien de temps n'es-tu plus sorti du Palais ? » ...J'ai mis mon père en sûreté. Je ne sais plus par où commencer.
Elle effleure ma joue de ses lèvres – je sais ce qu'il en est des femmes – je ne bouge pas – l'un de ses hommes (de ses gardiens ?) n'a rien perdu de nos paroles – de son treillis il tire un jeu de tarots. Il me propose une partie  - « je n'accorde pas de revanche » di-til. La partie s'engage en plein air, sur une pierre. Abinaya fait trois plis. Les autres gardes s'amusent, sans lâcher leurs armes. Fou, Papesse et Mort. « La papesse » dit l'homme détient tous les secrets ; ton père renaîtra. Qui peut entrer vivant dans la Ville, ajoute-t-il, et en ressortir inchangé ? » La partie est terminée. Nous nous levons, descendant ou redescendant le sentier rocailleux vers Motché. Mon partenaire au jeu déroule son voile de tête : il semble détraqué, agite sa Kalachnikov et rejette les pans de son hadouk. Je le reconnais : nous étions ensemble à Damas, à la Section Psychiatrique de Sri Hamri, « le Rouge » ; ce dernier avait emprunté aux Occidentaux (qui le tenaient d'Egypte) le concept de « soignés-soigneurs ». Qui était fou ? qui ne l'était pas ? c'était indiscernable.
Moi je l'étais. Qui peut dire au jour de sa mort «Mes mains sont pures » ?

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