ELIAS FELS

 



Elias F
ELS

Vous trouverez ci-joint sur le musicien allemand Elias FELS (1714/1785) une recension de documents. Ils sont fragmentaires. La biographie dudit musicien s'articule autour de la découverte, aux alentours de ma vingtième année, de la musique dite baroque, avant qu'elle ne connût ses développements éditoriaux ultérieurs. S'ensuivit donc en juillet 1966 un pompeux « Avant-Propos », où l'auteur tentait laborieusement d'établir des parallèles plus ou moins convenus entre certaines recherches contemporaines, sommairement qualifiées de sérielles  et les œuvres obscures d'un certain musicien brémois du Siècle des Lumières (« Zeit der Erklärung »), Elias Fels.

            Dans l'esprit de la résurrection de Vivaldi, l'auteur attribuait à son ectoplasme un décès, 1785, suffisamment précoce pour éviter les poncifs des biographies révolutionnaires, mais susceptible déjà de laisser filtrer quelques effluves de la sensibilité nouvelle. Voici donc cet avant-propos, intitulé En guise de Préface, auquel nous nous en voudrions d'ajouter une ligne :

 

            "Dire que la musique contemporaine corsète ses élans au sein d'une cacophonie énigmatique était le leitmotiv des bien-pensants voici quelque vingt ans, et l'est resté pour le commun. Ce dernier toutefois apprit à subir sans broncher, pêle-mêle, tels gargouillis de Berrio ou de Globoka. On ne tousse pas, pour Nono. Moins qu'à Beethoven. En tout cas bien moins qu'à Buxte-Hude, quand, à la fin du premier mouvement du 4è concerto pour cordes en ut dièze mineur augmenté l'instrumentiste remet un peu d'huile goménolée sur son archet pour le maestoso gomenolo [rires].

            "Loin de moi le projet d'infliger au lecteur, en tête d'un ouvrage sérieux, la sempiternelle démonstration de la relativité de la notion mélodique, et des relations plus qu'étroites associant admiration à accoutumance. Je me contenterai donc d'affirmer que tous, qu'ils se plient à la mode ou se lâchent la bride, recherchent malgré tout, derrière les tentures hiéroglyphiques de la polytonie, voire de la dodécaphonie"[le mot est lâché] "ce qui demeurera, par-delà les lubies, l'essence même de la musique : les pulsations d'une âme et d'un corps" [vifs applaudissements].

            "C'est, après un siècle tumultueux où un Berlioz, un Schubert, un Brahms, se sont catapultés au firmament des gloires musicales, le virulent, l'insidieux – l'insupportable retour en forced'un classicisme qui, depuis Schlickenstock, semblait révolu. Dans les arcanes contrapunctiques de Bach ou d'un Bodin de Boismortier nos compositeurs contemporains ont trouvé matière à de nouvelles recherches, insolites -ou horripilantes – de Boulez, de Ballif, œuvres aussi parfaitement structurées que rigoureusement incompréhensibles, puisqu'il n'y a rien à comprendre [Vives réactions; une vieille dame s'évanouit ; on l'emporte].

            "Regain d'intérêt pour le XVIIIè s. On redécouvre Corelli, on déterre Vivaldi, on saute sur Tartini.

            Enfin l'oubli honteux baisse son glaive obscur

            [murmures admiratifs] "Dans les combles d'une abbatiale, sous les jupons d'un moine ["C'est un scandale !" "Chut!"] , dans les archives d'un hospice, en Lombardie, en Bavière, on découvre des manuscrits, empilés, froissés, balafrés, on déchiffre des portées à demi délavées. Les ventes de la Deutsche Grammophon, de l'Archiv Produktion,  montent en flèche [applaudissements].

 

            "Et voici qu'il y a trois mois, une nouvelle révélation s'est faite;  Karlheinz Stockhausen, qui parmi les premiers a étudié Fels, a exprimé sa stupéfaction d'y retrouver, avec deux siècles d'avance, des formules que seul Stravinsky eut l'audace d'appliquer : structures poly- et atonales, emploi percutant des percussions – sans pour autant désavouer une tradition directement puisée dans le giron schützéen.

            "C'est ainsi qu'EliasTheobald Fels, embrassant quatre siècles de musique, de 1590 à nos jours, plus qu'un trait d'union, figure le pont suspendu entre la Renaissance Italienne et la Nouvelle Renaissance que les esprits éclairés de notre temps s'efforcent de susciter. [applaudissements nourris].

            "Ainsi, Mesdames, Messieurs, Monsieur l'Abbé, Elias Fels, ce grand homme, avait encore un pied dans le Moyen Age, tandis que de l'autre il saluait déjà l'aube d'une ère nouvelle." [vifs applaudissements – rappels – intense émotion – des larmes coulent]

 

            Un second avant-propos, sans doute postérieur au premier, présupposait chez le lecteur une indifférence, voire une hostilité, qu'il s'agissait d'épointer. "Le lecteur sans pitié", commençais-je, "lit pour s'instruire. Quinteux, l'œil torve, il considère sans aménité le jeune Elias : cheveux blonds en copeaux, frais, le regard vif ; plus tard, le ventre lourd; le verbe haut, et prisant dru : vieilli, rhumatisant, gravissant d'un pas lent ses derniers échelons, séduira-t-il davantage ?  (...) Tu liras, comme tu le crains, des épisodes vertueux, mais aussi du pathos (...) - et moi de poursuivre :

            "Tandis que les paysans meurent de faim autour du château, notre compositeur aligne ses ritournelles à faire pâmer les marquises. Que si les marquises t'indisposent, il te faudra brûler Haydn, qui composa pour les Esterhàzy ; Haendel, qui composa pour les puissants de Londres ; brûler Mozart, pour l'évêque de Salzbourg. Elias Fels, baptisé le 5 mars 1714 ... mais avant tout nous le verrons mourir : cela satisfera ton goût du document." 

            J'ajoutais qu'il suffirait alors, éventuellement,  de refermer le livre...



Tout commençait donc par la mort du héros : le compositeur Elias Fels, dans sa soixante-douzième année, couvert d’honneurs, gravissait l’escalier en colimaçon, menant au buffet d’orgue de la Marienkirche de Lübeck. Son aide, un jeune garçon, le précédait dans cette redoutable ascension, où le vieil homme s’époumonait. L’acolyte gagnait la soufflerie, d’où il pédalerait comme un damné, dans une cage d’écureuil peut-être, d’où partait l’air destiné aux tuyaux.

Le Maître descendait s’installer aux claviers, maniait les tirasses et se lâchait dans un Grand Jeu ébouriffant. Soudain, une délirante cacophonie se déclenchait sous les voûtes de la Marienkirche, consacrée en 1351. L’assistant se précipitait : les claviers n’étaient plus qu’un hurlement d’atroces dissonances.

Le chapitre se présente comme suit, dans sa maladroite flamboyance :

« Octobre 1785. La Marienkirche de Lübeck « pleut de toutes ses briques » [sic]. La bruine suinte du porche, sur un homme gris, voûté, à perruque plate. Sa main cherche la serrure d’une porte rouge, dans un angle du narthex. Le loquet cède. Dans ce réduit s’amorce l’escalier des tribune, qu’Elias entreprend de gravir. Les degrés possèdent dans le creux des pas une poussière crissante.

« Elias souffle souvent, reprenant sa respiration asthmatique sur la rampe de fer. Parvenu à la marche palière, il pousse un battant : l’orgue trône là, luisant, touché par la lumière d’un quinquet. Penché au-dessus de la nef,



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