GRANDEURS ET AVANIES D'UN PROFESSEUR DECADENT FRAGMENT
m'étais trompé de Noir. Voilà, c'était ça, mes contacts sociaux. Ça donne envie. J'en reviens toujours au vieil adage : moins je vois de gens mieux je me porte. Ce qui est faux. Nous avons fréquenté le couple Commisset - plus maintenant, vu leurs connards de jumeaux qu'ils se trimballent partout - mais avant leur naissance, combien de fois ne sommes-nous pas allés dîner chez eux ? ...après sept heures de cours bien sonnées ? – dentiste, ta gueule, viens les faire. Bien entendu pas question pour mon épouse de tenir le moindre compte de mon total épuisement. Il fallait faire bonne figure, boire, blaguer, briller, hihi, haha, rivaliser d'intelligence et de culture, sous peine de scènes de ménage dès le trajet du retour. J'appréhendais ces soirées. Le lendemain matin 8h., la classe pétait la forme. X Pipa, professeur de philosophie, (« qui est-ce qui va vouloir acheter ça ? ») vient baver sur la Dédart, trois quarts d'heure appuyé sur mon poteau de stand au salon du livre, sans avoir même l'idée de m'acheter mon petit roman. Pipa, mon seul ami (pas un seul élève, ça ne lit pas, ces choses-là) (on n'est pas des fachos!) Autre ancienne conlègue qui vient me dire que je ne repasse toujours pas mes chemises (c'est exact) ; elle avait dû être amoureuse, sans me le dire - juste une allusion 22 ans après... on est femme ou on ne l'est pas ! Bronville : Une convive émet l'idée que tout le monde, ici, est bien sympa, à l'exception de certains qui se mettent à l'écart en jouant les ténébreux avec des gueules de martyrs - ça ne peut tout de même pas me concerner ! je scrute sous le nez le malheureux laborantin de l'établissement, dans sa blouse blanche, qui n'ose plus avaler le moindre petit pois. Le malaise est atroce. Je ne suis pas aimé. Mais ce serait la dernière humiliation de faire le moindre effort. Chez les pions je trouve tout de même plus de camaraderie, de spontanéité : la frangine d'Esdas, rouquine rigolote ; sa copine Céru, cheveux drus, faisant 45 ans, morte sur la route en se sentant mourir ; la fille Marchal, qui me maquillait en plein bistrot ; le couple Létificath, dont le mec buvait tant et plus. Les Chambertain, qui m'ont invité chez eux, croyant que j'allais enfin leur dévoiler ma supériorité cachée : raté. Le pion Gourmand, surnommé Manghyschlack, de la péninsule homonyme de la Caspienne, et la prof de géo bien fofolle. Que de fantômes, et moi, et moi, et moi… à bottillons dont j'oublie le nom. Plus : deux connasses mariées qui s'échangent des recettes : tu te coinces la serviette sous le couvercle, et hop ! 50% de cuisson de nouilles en moins ! ...On s'instruit, salle des profs... Maret, ce vieux con qui me draguait – combien de fois n'ai-je pas pris les autres pour des cons ? Je ne pouvais le dissimuler, le plus sincèrement du monde. On me l'a rendu avec usure. Chaussurier, et sa foutue prétention : je lui flanque dans les pattes un assureur collant qui m'a pris en stop, et que j'envoie chez lui - elles sont mauvaises, tes vannes, Colombin. Willemain, du syndicat : "C'est inimaginable, le nombre de calomnies répugnantes que j'entends sur toi". A Tintélian, je fréquente les pions : « Pourquoi tu restes pas avec les profs ?» Ils me mettent à l'épreuve : le dernier au bowling paye la tournée. C'est moi. Je me bourre la gueule, nous allons nous torcher à Redon. J'ai battu le plus con que je vois dégueuler à genoux, verdâtre, dans les chiottes. De retour à Tintélian, au patron du bowling : "Ta gueule, marchand de bromure ! - Ho putain ! tu me paieras une tournée, pour celle-là !” - plus refoutu les pieds - je fais, mais je ne veux pas qu'on me fasse. Me souvenir du pion Lecomte, avec son grand boucroux (Les bronzés font du ski) ; d'un autre, gabarit de pilier : « J'm'en fous d'être pion, j'veux juste faire du ruby ». D'une petite sucrée, à table : « Vous ne parlez que de champignons et de rugby, ce n'est pas très intéressant. - ...Tu voudrais peut-être qu'on parle de cul ? » - excellent. Le rouquin racontant que deux gouines se broutaient sur une banquette de bistrot : « Ma bière, elle passait mal ». Il me demande – j'avance courbé - si j'ai perdu quelque chose. Je réponds ça fait longtemps - Par devant, ou par derrière ?” Tout devient confus. Au Sieur Brume, interrompu en pleine envolée : "Mais tu nous embrumes, Lamerde ! » Je l'ai entraperçu un dernier quart de seconde, le temps que deux trains se croisent et que la vie passe. Plus tard, j'ai revu un petit brun sans relief, qui me reconnaissait, lui, avec extase, mais que je ne remettais plus. Sans oublier par contre ce petit merdeux qui m'humilie, au point de me faire jeter de rage un verre de vin sans viser sur la tronche de mon voisin de chambre, Mouchic : “Ne recommence plus ce coup-là !” Il paye moins de loyer, pour avoir su apitoyer nos chiens de proprios. Je déménage pour faire plaisir à mes parents : hélas, j'entends, là aussi, ronfler derrière la cloison, ce qui est dégueulasse. Mentionner Puydôme, grande gueule de sciences nat, mais obligé de céder à la principale. Sur le quai de Redon, il répète : « La principale est une vieille salope ! Tous en chœur après moi : La principale... - hors de sa vue, pas fou - je ne suis pas à faire grande gueule petit cul... L'assistante anglaise, face de lait saupoudrée d'éphélides, se désole : je viens de lui dire tu ne m'aimes pas alors qu'elle me collait partout. Elle se rabat sur le Bolivien de Cochabamba, bel Amérindien. Je demande au collègue Bousaud comment se dit « la bouse » en espagnol ; il me répond, dressé sur ses ergots ¡ la Bosta ! tandis qu'une collègue me pousse du coude : « Tu exagères... ». Et moi : « Il s'appelle Bousaud, pas Labouse ! » J'étais fou. Un vrai. Souviens-toi, bouffon, du Sieur Héraut, qui donne vaillamment des cours sur le chauffage central au lieu de l'histoire d'Europe, l'année du bac ; bacheliers de se répandre dans les couloirs en gueulant : « Il nous a encore fait un cours sur le chauffage central, le fumier ! » Je le vois sortir le dernier, serein, sous son petit chapeau : M. Héraut prend sa retraite à la fin de l'année. Souviens-toi, Guignol, de la grosse vache gouine et vierge, que tu emmerdes en passant à tue-tête un Mendelssohn à travers les parois - je voulais juste montrer à ma classe ce que c'était que la musique romantique. Et comme j'avais dit que je n'aimais pas recevoir d'engueulades en face, que ça me rendait malade, et que je préférais avoir des échos, des raccrocs, par la bande, elle ne m'a plus laissé passer sans grognasser. Ô silhouettes... X Affaire Russier. Je remets vertement à sa place l'unanimité de mes collègues : « On vous verrait tous venir, tiens, si ça se passait ici... » Et chacun, la main sur le cœur, de protester de sa sincérité. Je me souviens d'Istère, génial auteur d'une tragédie en vers hugoliens, sombré depuis dans l'institutorat et la bibine. Tout le monde n'a pas la chance de rencontrer Nodier aux soirées de l'Arsenal. Istère avait une petite fille, qu'il rudoyait en l'appelant Princesse. Obsèques de Nasser, 1er octobre 70. Je cours tout d'une haleine de chez moi, en pantoufles, jusqu'au bistrot, pour l'annoncer. Comme si c'était moi, comme si je l'avais fait moi-même. La foule déchiquette le cercueil Pourquoi la vie, pourquoi n'empile-t-on pas les strates indestructibles de tous ceux que l'on a connus. Souviens-toi, sous-pitre, du petit porc humain que tu as poursuivi à la course jusqu'au lycée, pour faire poli. Ne me suis jamais vraiment intéressé à personne. X Mes stages (Nominoë de Rennes, L'Epervier de Paramé) : avec les demoiselles Sentéral et Polissé. Moniteur Poil, au collège, enthousiaste de goche, cong... « Mais je n'en ai rien à foutre de la prononciation de votre famille ; on prononce « No-ël », et pas « Nowêle » - où voyez-vous un w ? » Autre établissement, le vieux montaniste Yodaud, qui me drague (encore !) (il me compare à Lucien de Samosate, « avec votre air de ne pas croire à ce que vous enseignez... » (une classe de Philo à Beauvois se posait la même question : j'ai répondu « Je ne me sens pas le droit de vous communiquer si peu que ce soit mon désespoir – Mais pas du tout, pourquoi dites-vous ça ? » Je les ai accusés en conseil de classe, histoire de dire quelque chose, de lèche-culterie ; ensuite ils ne m'ont plus parlé : vous comprenez, après ce que vous avez dit... ») Polissé, Sentéral, mes costagiaires : toutes deux sexagénaires à présent. Lycée Albatros de Paramé - gros proviseur con comme une planche à voile. Mes deux évaporées s'obstinent à franchir la porte de leur classe juste, pile poil, à la fin de la deuxième sonnerie, en même temps que leurs élèves... Sentéral, fille du Gérant des Pompes Funèbres ; ses parents m'avaient invité à table. Je ne sais plus où me mettre. Quelles gaffes commettre et ne pas commettre ? occasions manquées, où êtes-vous ? (...dans ton cul au fond à gauche). Polissé couchait avec deux amoureux à la fois, et me demandait si elle devait le dire ; je l'en ai dissuadée : “Tu perdrais les deux” - heureusement, heureusement ! je ne lui ai pas demandé si l'un des deux était moi. Mais d'extrême justesse. Son frère s'est fait longuement étriper dans un accident de moto (« Y en avait partout, sur 50 mètres... »). X Plus tard, très loin. Mme Huguet, avec son petit tailleur moule-cul bleu ciel, à qui personne n'osait chanter « L'autre jour la p'tite Huguette... ». Elle aurait bien voulu. On peut toujours dire ça. A St-Léard, la directrice me jette oh, celui-là ! même avant que j'ouvre la bouche. Une haine de lesbienne. Je me vire tout seul de la cantine après une vanne very fine sur la soupe aux menstrues (je déteste la tomate brûlante). Beulac : Une collègue vient m'avertir que dans sa classe à elle, à côté, on aimerait travailler. « La salope » commente Merlaud. Je dis à la même, en sortie scolaire : “Je vais te montrer un buisson qui n'est pas sur la carte ». Cancer du sein. Six mois. Merlaud, barbu, fielleux, à moi : "Faudrait tout de même pas te figurer que la vie de l'établissement tourne autour de ta personne » - si, justement : à chaque fois qu'on parle de mon établissement, gueule Climens, Principal, on me demande de vos nouvelles ; il n'y a tout de même pas que vous ici ! " Merlaud, barbu, aigri : «Tous les élèves me prennent pour un vieillard ! à 35 ans ! » Chialant de rire à mon sublime jeu de mots c'est guerre épais (Tolstoï tâtant son steak). Merlaud fâché tout rouge qu'on n'ait pas mentionné la méthode latine à Son Papa complétée par Son Fifils : « Il y a une façon très simple de démolir un livre : c'est de ne pas en parler « - tu découvres l'Amérique, Merlaud ? Comnène (autre barbu, ) de Quévilly, descendant du train ET d'un larbin de Byzance - Andronic ? Jean II ? - Rennes-Rouen, Rouen-Rennes. Je me souviens Du grand Jouy, crâne d'œuf : "Nous irons jusqu'à la grève", crayonné près d'un voilier, sur le préavis syndical. Jouy joue à Valence un « Ravel, ô Drôme ! » - nous arrivons pour la fermeture des portes – aucun auditeur ne sera admis. De Loyson de Moisselles : « Comment nos descendants nous percevront-il d'ici 200 ans ? - ...des hérétiques ! » - n'habite plus chez papa. Gourou aux Indes – belle voisine à Caen, très catholique. La grande pulpeuse Necma qui me dévore des yeux, sur la table face à moi, affalée, affamée, effrayante ; amoureuse aussi, follement (deux fers au feu, le feu au cul) du petit caniche Frank Pédol, qui en avait tout l'air. Souviens-toi, Mortecouille, remember, de toutes les chaudasses que tu n'as pas vues – Marie Ming-Nang qui aurait bien voulu mais qui n'a pas osé, à 3cm ½ de tes lèvres. Vespé la détraquée qui s'indigne de mes « tripotages - outré, je me claque la porte sur le talon. Radino la frisée qui s'efface dans ma tête, Evény qui se presse amoureusement contre Merlaud pour bien me montrer de qui elle est femelle – pas de son mari en tout cas. Lauche qui déclare tout de go à un déconneur : « Vous êtes comme un diplodocus, une petite tête et une grosse queue" : on ne l'a plus entendu, le déconneur. Anavour, le petit brun, qui me vante les tartouillades de Motherwell. Je lui réponds : « Dans 500 ans, vous ferez rigoler tout le monde ». Et Raimbaldy de pouffer dans 500 ans on sera mort, plus rien à foutre – arriviste à deux balles, dont la préoccupation essentielle fut de savoir comment j'avais bien pu me faufiler jusqu'à son atelier d'Hârts Plâstiques mais par où t'es passé mais par où t'as bien pu passer à la cinquième fois je me suis tiré : on recevait du beau linge… C'est pourquoi je suis fier d'annoncer ici que le Grand, l'Immense Raimbaldy se trouve à présent réduit à sa plus stricte condition privée, sans que nul bruit de lui se soit répandu au dehors - pour la mesquinerie, je ne crains personne. Je me souviens aussi d'Ano le Bellâtre, qui me trouvait gâché par mes fréquentations de "goche" : « Mais tu ne vois donc pas qu'ils se foutent de ta gueule ? »( non) « ...et que tu fais partie des nôtres ? » Non plus, Sêu Ano. Je te trouve d'ailleurs parfaitement ignoble de dénigrer devant tous et bien blasé ton voyage aux Seychelles (trop chaud, et du poisson à chaque repas) alors que je n'ai pas pu dépasser, moi, Beauvais (30m. sous la voûte, quand même) ; dans le couloir la grande Korner me maintient par la taille pour m'empêcher de revenir lui casser la gueule – elle m'a reçu jadis chez elle pour écouter du Brückner - pour apprendre plus tard et dans un haut-le-corps que oui, j'étais bel et bien monté chez elle dans l'intention de tirer un coup. Les Occupant l'appelaient Kornfeld, « champ de blé ». Je revois Lizarot, alourdie de ses gros nichons, qui se proposait pour m'apprendre l'hébreu ; prédisant le pire avenir de voyou à quiconque ne dépassait pas 5 sur 20 en physique. Deballe, matheuse moche prête à me dénoncer au rectorat (elle se proposait pour compléter les dossiers électroniques des collègues ; je m'étais exclamé, pour meubler : « Bravo la discrétion » ; je la revois en sanglots prête à m'arracher les yeux, le principal tentant de l'apaiser. Lamontre, qui m'attendait à la sortie des chiottes, tout congestionné de rire pour m'avoir entendu piauler à travers la porte voulez-vous lâcher ça ou j'appelle la police. Zinnia le prof d'histoire qui pensait vraiment que je parcourais la cité en faisant ra-ta-ta-ta-ta par la portière : « C'est une blague ! » Le voilà rassuré. La Maquignon, qui n'aime pas "les lèche-cul" – pas du tout : j'étais simplement très aimable avec l'épouse de l'instite de ma fille. Je me souviens de la Ducollier, qui s'est bien changée à part en plein air, pour se mettre en maillot de bain ; mais un coup de vent malencontreux m'a tout révélé, à bonne distance - elle rabat précipitamment sa robe - personne n'a rien vu... La Saint-Benoît, laide comme un pou, pitoyable devant sa table de pot d'adieu, et que tout le monde contourne, évite, ignore, sauf moi (quelques phrases par charité...) « Mais enfin, je m'en vais, j'offre un pot ! » - tout le monde s'en fout, ma pauvre.. Plus tard à mon tour j'organise un gigantesque raout pour l'accouchement de ma fille, 16 ans 9 mois. Je me souviens de Simonette, qui m'a si souvent reçu chez elle – ô patience ! - à qui je ne savais parler que de moi, et me plaindre, et qui refuse de coucher ; cinq ans après elle change d'avis, d'un ton rêveur, je réplique alors sur le thème des plats réchauffés. Mais je l'ai tant déçue, lors du décès accidentel de son amant : je ne sais rien de plus que les autres, moi, sur la mort... Simonette, ma meilleure amie pendant des années ; est-il possible mon Dieu que je ne trouve rien de plus à dire à son sujet. Je suis sincèrement désolé de déverser mon venin sur les autres, et de ne rien dire de ceux et celles qui m'ont accueilli, soutenu, tel que j'étais, prétentieux, victime supérieure, intolérable peste. X Desaudeaux pue de la gueule et répète à ses élèves "Faites des maths et foutez-vous du reste" ; il faut vraiment lui parler de biais pour ne pas tomber raide. Un jour je le salue : « Bonjour monsieur Désodorant » - deux ans de gueule, toujours ça de pris. La Moulin épouse d'Arc, raide comme un passe-lacets. Ne prépare ses cours qu'après avoir consulté, sur internet, tout ce que les Aûûûûtres ont pu déjà trouver sur des sujets semblables. J'ai appris, des années plus tard, qu'elle portait deux prothèses mammaires. Est-ce que j'en porte, moi, des prothèses mammaires ? Ali Dubruy affirme sans sourciller que n'importe quel excellent cordonnier peut s'estimer du niveau de Mozart. L'enseignement regorge de ces démaogues, et manque bien sûr de génies tels que le mien. Le même Dubruy engueula somptueusement, au conseil de classe, l'excellent élève Bernardo, coupable de mépriser ses petits camarades ; jamais je n'avais assisté à pareille explosion de haine démocratique, pas même contre le grand Suédents qui avait jadis foutu le feu à l'armoire du fond ; celui-là, n'est-ce pas, c'était un Rebelle, un Insoumis. On lui avait parlé doucement, avec tout le respect qui lui était dû. On est des révolutionnaires, à l'Éducation Nationale. J'épingle aussi Toutdret, syndicaliste bretonnant. Refuse de recevoir sur son courriel mes communications néofascistes. Je réponds : « T'as raison. Fais l'autruche ». Mme Peugot, qui m'a (peut-être, avec les femmes on ne sait jamais) dragué, comme elles disent, mais que j'ai la flemme de suivre sur ce terrain ; elle m'offre une boîte entière de chocolats de luxe, pour avoir accepté de me lever toute une année une heure plus tôt, afin qu'elle puisse mener ses propres enfants à l'école. La Bougala s'imagine belle et intelligente, alors que je suis seul, au masculin, à pouvoir y prétendre – cet insupportable jazz en sourdine dans la voiture où elle m'emmène. S'est trouvé un poste, tout près de chez elle, à 40mn d'embouteillage, pas une seconde gagnée, mais « c'est plus près ». Saluons, célébrons cette divine faculté de bien baver sur les travers d'autrui, sans jamais voir les siens. Glorifions ce double jeu, qui permet de brouter aux deux râteliers. Rappelle-toi aussi le petit Lamesse, qui me draguait outrageusement – entre hommes on s'en aperçois toujours mais je ne suis pas pédé faut pas croire tu pourrais me lâcher la bite quand je te cause ? et se posait toujours, Lamesse, en fin redresseur de torts. La fille Duszak, latiniste, compose seule. Mon petit Lamesse, co-surveillant (il ne faut pas être seul ! risque de triche, de baise furtive ?) m'entretient à voix basse et précipitée de ses petits copains roumains, jadis, qui se branlaient mutuellement pour se faire du bien. Deux heures pleines. Notre candidate se surveilla très bien toute seule. Je me souviens de T. femme J., prof de russe au cul rouge vif lorsqu'elle s'est vautrée de tout son long sur la table pour atteindre son casier. Je me souviens de Nina Vangoesten qui me draguait avec enthousiasme, de ses branles flamands à tibias poilus ; de la Boulanger, prof de bulgare, insupportable de bonnes manières, ne parvenant jamais qu'à l'incarnation d'une « évanescence vulgaire », adepte des adieux à répétitions. Strelitza, prof de japonais, qui n'avait pas sa langue dans sa poche ; milite toujours pour Amnesty International. M'écrit qu'elle aimerait « faire l'amour avec moi » - se rétracte : «Je n'ai pas voulu dire coucher avec toi ». Des subtilités nippones ont dû m'échapper. Je l'abandonne à sa courte connerie. La môme Furet, sensuelle en diable, rêve d'un trou de gloire avec juste la bite qui dépasse ; sa meilleure amie Minimet, que j'aurais pu m'envoyer - trop garçonnière. La Zitrone, morte d'un cancer. Tout me dérangeait chez « les femmes » : froides, évasives et inconsistante, ou trop explicites, évasées, ridicules. Je suis infiniment con. L'hypothèse, du moins, mérite d'être posée. Je ne saurais manquer, dans mon exceptionnel discernement, le conlègue Duton, prof de maths très beau mais plein de vide – ça se voyait à dix mètres – avec sa tête de veau en gelée. Maurias me succède et n'aime pas le latin (« Tu as vu le fossé entre ce qu'ils savent et ce qu'on leur demande ? ») - excellente raison pour ne plus en faire du tout. Tarty, époux d'une Québécoise, interrupteur flamboyant d'une représentation chorégraphique de fin d'année (Les uatre tantes House) au nom de la vertu montréalaise – rien qu'au titre, il aurait pu se demander s'il était bien judicieux d'y amener sa nièce en robe de première communiante. Je lui ai demandé, toujours expert, ce qu'était un nain homosexuel. Un naing culé. Il en rit encore. Martha Depaule née Da Silva, m'ayant dragué (encore !) puis fourré son mari dans les pattes. Juste pour le plaisir de nier. Yaucu, hideuse secrétaire, vieillarde à 40 ans, à qui l'on eût appliqué bien à propos ce mot de Balzac : « Son visage n'eût pas été déplacé sur le corps d'un grenadier de la Garde » ; Munoz, non moins horrible, affligée de surcroît d'un hideux « nam'donc » tout droit sorti des Trois-Maisons de Nancy. Munoz me fit horreur dès le premier regard. Qui suis-je. Le pote Camion, sur qui l'on découvrit une tumeur commack au foie, très langoureux, très visqueux de langage ; mort dernièrement ; j'envoie mes condoléances par courriel et ne reçois pas de réponse. Ayez pitié de nous. Manzanilla, babouilleux rondouillard, qui sait ce que sont les écureuils volants et grenouilles palmipèdes. Catalogue, monument aux morts. X Adieu bourg de Beauvois, de nuit sous les murailles, plus belle cité où j'aie traîné mes guêtres, suivi partout du chat Fritjof Nansen que j'appelais sans cesse à voix basse, en frictionnant bien les consonnes : « Fritjof Nansen, Fritjof Nansen » . Le chien martyr confiné sous son perron creux, saluant l'aube de ses jappements à travers les fentes de sa porte. Plus tard la récolte des noix. Le paysan qui nous renseigne si cordialement sur le peintre hollandais, se renfrognant d'un coup sitôt qu'il s'aperçoit que nous ne le connaissons pas. L'établissement scolaire si pittoresque dédié à Brazza (Savorgnan de), premier Européen au Congo. Sous-directeur : Laforêt. Directeur qui veut me faire avouer que je prends « plus » que des médicaments, parlant de drogues, et à qui je révèle mes balbutiements homosexuels - je ne vous parlais pas de cela - gêné, mais gêné !... Adieu, Varignac, pique-nique solitaires vite faits sur les moindres carrés d'herbe à la ronde. Des cadres de vie exigus comme des cerveaux de moines : thurne, bistrot, rings professionnels à six rangées de chaises. Mais j'étais bien vivant. Mes soucis-souçaillons passaient bien avant l'Œuvre – quelle vocation ? Madame Salaise, principale : "Rhâ çui-là alors !" en plein repas ; ses réflexions hargneuses parce que je faisais taire mes élèves au concert, alors que j'en aurais pris bien plus si je les avais laissé faire. Sa surgée s'appelait Salochet. Toutes deux aussi moches, aussi graisseuses, aussi hommasses. Voisines de lit par ordre alphabétique depuis les dortoirs. Et frotti. Et frotta. Cuisse droite, cuisse gauche - « Attends, attends, j'ai pas fini... hmmmpfff... - va-y. Ha ! rrrhhâââ ! - Rhâââ !... - C'était bon... - Ce pied... » Elles ont bien de la veine, les femmes, de pouvoir se gouiner sans remords. On les avait coincées sortant de l'hôtel Diderot bras-dessus bras-dessous rue Jean François. Toutes les deux lorgnant venimeusement sur ma petite mèche : « Si je vous revois comme ça je vous renvoie chez vous » - c'était comme ça, du temps des Élucubrations d'Antoine. Mon premier boulot de tous fut de tracer des traits à la règle entre des rubriques manuscrites d'archives. Puis je patrouillais dans les couloirs vides, avec mon petit pupitre portatif. Je cueillais les exclus au vol pour les emmener se faire coller au bureau de la surgée. Je m'emmerdais, avec mon pupitre et mon Gaffiot. D'où ce fameux pas de l'oie « pour se dégourdir ». Le matin je traversais la salle des profs au pas - de charge - et je gagnais le fond de la cour, près des terrains de basket, prenant bien garde de ne pas me faire voir depuis la direction, à cause de la mèche ; ensuite, progressivement, l'air de rien, je surveillais la cour en revenant du fond, de groupe en groupe ; on envoyait après moi : « Si si, je l'ai vu, il est bien là ». Lisardot me suivait sur les trottoirs . Il ne faisait pas le même métier que moi, ouvrier je crois, une horreur de ce genre. Il me disait : « Tu ne sens pas qu'il se passe quelque chose, qu'il va se passer quelque chose ? - Et quoi donc ? - Je ne sais pas, « quelque chose ! » - il va toujours se produire quelque chose... Nous ignorions alors que Berkeley commençait à s'agiter. Nous n'aurions pas voulu le savoir. Mais Lisardot, lui, « sentait » quelque chose. Et l'année 67, juste après le mariage, fut une apogée. Mon premier vrai poste fut St-Blase, en banlieue rennaise, où notre ménage s'était piteusement replié, espérant migrer plus tard vers la capitale - mais on n'échappe pas à Rennes : un jour dans la bouse, toujours dans la bouse. Dès la rentrée douche froide : les difficultés, c'est ma faute, uniquement ma faute, et l'administration n'est là que pour vous enfoncer, vous d'abord. Et l'année d'après, Soixante-Huit sur la gueule ! – je vous parle d'un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître - ça, ce fut du baptême, ça, c'était du dépucelage. Nous n'avons plus jamais revécu depuis. Plus rien de comparable, jusqu'à la Chute du Mur, pour les Allemands. Mais pour ce qui est de se prendre en pleine chetron ce que c'est que le métier de prof, on n'a jamais rien trouvé de mieux. Enfin j'ai pu « déconner avec les élèves », comme j'en avais exprimé la crainte auprès du Dr Gainsal, psy de mes couilles à Nantes. Je fus le prof dans le vent, démolisseur des rapports profs/élèves, semant sa zone de cul, clitorisant les cours au point que les gonzesses n'avaient plus qu'une envie : vite s'enfermer dans les chiottes à la récré pour se branler à 7 filles par cabines. X La principale Bonnegerse prise pour une gouine par mes collègues femelles ; sur quels critères ? à quoi une femme reconnaît-elle une gouine ? ...est-ce que ça se flaire ? La Bonnegerse avait une fille nommée Raymonde. Elle l'a retirée vite fait d'un collège public où les garçons lui présentaient leur zob : « Regarde ça, t'en as pas - tu fermes ta gueule ». X Je me souviens de l'assistante anglaise, laiteuse, adorable, qui me suivait partout. Je lui dis tu ne dois pas beaucoup me blairer « Pourquoi me dis-tu ça ? » Elle s'est barrée. J'ai toujours su y faire. S'est collée avec un Colombien de Cali – ville qu'il a révélée juste avant moi, juste avant que j'exhibasse mes connaissances géographiques. Je me souviens de Berray, wagnérien convaincu, modèle de l'Usurpateur dans Les enfants de Montserrat en vente nulle part. Il nous propose deux pics-verts en bois, descendant par saccades une tige de métal : l'un très régulier, tac ! tac ! tac ! L'autre, plus mou. Nous avons choisi le mou, tant les yeux de l'homme étincelaient en évoquant le bec brutal de son préféré. Ne pas oublier ce détraqué qui m'a gueulé dessus de loin depuis sa cabane dans les joncs en me traitant de PDG ; je portais les cheveux longs. Voir aussi les deux profs de piano, jumelles « mal voyantes », qui auraient bien voulu que je leur rendisse « un petit service », disait D. - j'ai compris, mais quinze ans après. Je n'imaginais pas que des femmes, des aveugles de surcroît, pussent avoir besoin de ça. Ce que voyant - c'est le cas de le dire - la plus moche m'a viré, car de plus, il me répugnait d'être effleuré par une aveugle qui contrôlait mes mains : mais pourquoi donc, vous autres voyants , n'arrivez-vous jamais à faire totalement coïncider votre main gauche et votre main droite ? Elle ne disait pas « je suis aveugle », mais « je n'y vois pas » (pour l'instant, n'est-ce pas, à cet endroit précis.) Elle refusa hautainement tout dédommagement financier : « C'est parce que je n'ai pas le temps ». Ce n'était pas d'argent qu'elles avaient besoin. Jamais je n'aurais pu m'imaginer ça. Je suis un con. Mais sur le piano du lycée, j'improvisais vachement bien ; des filles, assises sous la fenêtre, m'ont applaudi sans me voir. Tous les élèves redoutaient cette prof, qui leur demandait pendant un trimestre de ne pas changer de place ; ensuite, elle repérait pile poil tous les bavards par leurs noms. Le jour où j'ai laissé la porte entrouverte, je l'ai vue se retirer d'un coup en arrière, un millimètre avant le coup. Elle se fût assommée. Quant à moi, encore moi, je suis resté très, très longtemps dans la chambre de pionne de Nicole (par exemple) sans qu'elle m'accorde le moindre signe d'encouragement physique. Elles sont comme ça. Elles ne veulent pas nous forcer. Elles font comme elles voudraient qu'on leur fasse ; il n'y a peut-être pas que moi de con, en définitive. J'aurais peut-être dû lui demander : « Est-ce que je peux te prendre dans mes bras » ? J'y ai bien repensé. Je la tenais enfin, la bonne phrase. Trente-sept ans plus tard. Le trois janvier de cette année-là, ma femme Arielle m'a rejoint à mon poste : au pied de la rue Fondaudège, une Maserati Mistral avait défoncé comme un trou d'obus le visage d'une femme un trou rouge me dit-elle je ne voyais plus qu'un trou rouge Ne regardez pas ! criaient les gens Ne regardez pas ! j'ai vu voler une jambe au-dessus de ma tête à quoi bon nous disputer à quoi bon - c'était au retour de Paris quand elle avait rejoint Olive, qui se branlait à grands coups d'ongles Tu as joui toi ? disait Olive Tu te fous de ma gueule ? » C'était « la Chabanou » qui les avait unies, qui devait mourir trois mois plus tard de la douve du foie – un cancer, on n'avait pas voulu lui dire - personne ne se souvient donc plus de nous là-bas, ni à Paris ni à Tintélian ? ...ses bracelets de laine, mes cours époustouflants sur les sangliers, d'après Bosco ? (Le mas Théotime) - ou sur les causes de la guerre de 70, restituées par moi avec un tel brio que tout le monde m'a applaudi debout ? La dépêche d'Ems, as-tu vu Bismarc-ke, à qut'patt's sur son cochon, et Napoléon III... Mes enthousiasmes de fou, mes gesticulations, mon incessant seul-en-scène – plus rien ? X Mon premier poste fut Bronville, pays manceau. A Bronville, Mlle Damble, proviseur, s'est réjouie que mon premier réflexe, lorsqu'elle m'annonça qu'il vaudrait mieux que je me frottasse d'abord à quelques années de pionicat, eût été de m'inquiéter, spontanément. « Et mes élèves ? - Ne vous en faites pas, nous leur trouverons quelqu 'un. » Pour elle, mon exclamation portait à n'en pas douter le signe d'une véritable vocation. Il me fallait une bonne année de pionicat, pour me démontrer que j'étais désormais un adulte – un quoi ? mon Dieu... - qui ne flirtait pas avec ses élèves ; qui ne dessinait pas de croix gammées (« C'était une blague ! ») sur les feuilles d'absence en guise de parafe. (« Dans la région de Châteaubriant, Monsieur, ça n'a pas été particulièrement apprécié ») - mais je me suis fait reprendre à St-Léard juste après, défilant dans le couloir au pas de l'oie en faisant le salut hitlérien ; si on ne peut plus rigoler... Putain l'avoinée que je me suis prise devant des parents d'élèves... Qu'est-ce qu'ils aiment humilier, les chefs - je crois que c'est pour ça d'abord qu'on devient chef : pour la joie d'humilier. X Pourquoi devient-on prof ? de toute évidence également, pour être admiré. Je fus applaudi pour La Mort du Dauphin d'Alphonse Daudet, ça ne vous dit rien non plus ? A 25 ans ! Devant des classes de 25 élèves, et non pas à la télévision ! Jamais célèbre alors ? jamais plus rien ? A tout jamais ? “Ô Ciel, dois-je le crère ? - Il arrive Madame, et tout couvert de glaire ! » A 25 ans vous m'entendez, j'étais génial, génial... Qu'est devenu ce jeune con de prof, si pétulant, si anticonformiste, qui avait renoncé au concours de bibliothécaire, pour cause de limite d'âge à l'inscription (26 ans, bande d'enculés ! 26 ans!) - d'autant plus qu'une dissertation portait obligatoirement sur l'avenir du rôle du livre, que j'estimais devoir s'amenuiser à l'infini ? C'est cela, une carrière de prof : un catalogue d'incidents savoureux ou douloureux, sans aucune vraie rencontre (deux ou trois ?), sans rien de constructif, sans qu'il y ait jamais « progrès » d'une année sur l'autre. Du moins ma carrière. Pas une personne célèbre pour tirer de là, pour faire accéder à la notoriété ce dilettante - « Remballez-moi ça », comme dit la Pianiste Isabelle Huppert. Pourquoi donc cette illusion de bel itinéraire en ligne droite, chez tous ces « autres » qui se gobergent de leur réussite ? Moi aussi j'ai roulé en ligne droite : prof-prof-prof. Comme sur des rails - ils le savaient donc vraiment d'avance, les petits génies, à quoi ils consacreraient leur vie, quels chemins, quelle autoroute ils ont suivie, d'étape en étape, sans blague ! sur la voie royale de la réussite ? Et que je suis intransigeant par-ci, et que je ne te fais aucune concession par-là ? disent-ils, Monsieur le Commissaire... Et que je te fais la connaisssance d'Untel (Aragon-Breton-Cocteau, au choix), et que je couche avec Unetelle, et que je te monte à Paris avec mes dents à rayer l'asphalte ? C'est donc ça, une destinée ? Et la mienne, alors, c'était de la merde ? Je revois Caqui, le principal farfelu. A notre première entrevue, Monsieur le Principal redescendait de son toit en short, les mains couvertes de plâtre : « Ah, Monsieur C . vous aussi vous avez des emmerdements » - que voulait-il dire ? mon agence immobilière exigeait une indemnité après désistement, et je prétendais au téléphone qu'on m'avait volé mes papiers d'identité ; ils veulent me voir en personne, je réponds que je pars au Nicaragua) (incohérent d'ailleurs : comment aurais-je pu, sans papiers ?) ; puis c'était mon propriétaire à Rostren, ce gros patriarche plein de barbe, qui entendait se faire payer pour un mois de plus (j'étais parti sans préavis), demandant à mon principal de me retenir mon loyer sur mon salaire ! D'aucuns l'auraient surpris, le brave monsieur Caqui, à quatre pattes sur la moquette de son bureau, en train de se faire les marionnettes... Suffisamment pernicieux tout de même ce salaud (fonction oblige) pour évoquer en plein conseil d'administration les “cours à la Colombin”, franc bordel organisé. Je me souviens de ce con de Bernais, autre spécimen provisorial, avec sa tronche de traître de mélodrame, dont je redis partout qu'il va m'emmerder afin qu'il ne m'emmerde pas. Il répétait sans cesse : « Mais enfin, c'est moi le chef, ici ! » Au prof de musique, en se rengorgeant : « Et puis vous savez, j'ai une culture musicale, moi ! » Ce fut le même qui s'absenta TRES précisément le jour où je reçus ce couple écossais qui avait adopté une vingtaine d'enfants, avec projection de film et conférence. Il n'allait tout de même pas m'accorder le moindre satisfecit... Enfin Climens, qui me supporte tant bien que mal. Vous savez, celui qui avait conservé les restes de mon dossier dans son tiroir... : "A chaque fois que je dis de quel établissement je suis le principal, on me demande de vos nouvelles ! vous n'êtes tout de même pas le seul enseignant du collège ! " - si, monsieur le Principal, si... j'étais fait pour le haut de l'affiche... Aujourd'hui encore, j'étudie soigneusement ma démarche et mon expression quand je déambule dans la moindre rue. J'essaye d'attirer l'attention, tout en le craignanr plus que tout, comme une femme bien tournée, qui ne voudrait pas qu'on la siffle. Je m'étonne toujours que personne ne me reconnaisse, ne m'arrête pour demander un autographe. Je ne le fais pas exprès. Mais il faut se surveiller, se regarder du coin de l'œil dans les vitrines, pour ne pas, non plus, en faire trop ; sinon, les moqueries, les sarcasmes, l'agression parfois - ce n'est pas votre expérience ? je m'en fous, c'est la mienne. J'assiste (sur ma demande) à un stage préparatoire aux fonctions de proviseur. Les collègues rigolent ouvertement : « Ce serait un beau bordel dans ton établissement !» Un proviseur se trouve toujours entre le marteau et l'enclume. Il est prié de tout laisser en l'état sans vouloir jouer le moins du monde le réformateur. Notre moniteur nous conseille de ne pas dire « J'ai assez servi de paillasson et maintenant j'aimerais bien m'essuyer les pieds ». Il nous conseille enfin, pour l'examen oral, d' « être nous-mêmes ». Je pousse alors un immense ricanement : « Ce coup-là, on me l'a déjà fait ». Notre formateur de rebondir : « Eh bien non, ne soyez pas vous-mêmes ; surveillez-vous, soyez tendus, voyez les pièges partout, soyez en pleine forme et prenez garde à tout. » Je me souviens du grand Tolédano, infiniment classieux. Ces dames l'adorent. Je ne l'aime pas : trop « classe », justement. Les personnalités supérieures ne m'ont pas admis dans leur sacro-saint cénacle ; j'ai toujours haï les personnalités supérieures. Elles me font trop sentir ma médiocrité ; vous savez, messieurs les experts, on ne guérit pas de sa médiocrité. « Connais-toi toi-même » disait l'autre. Je me souviens de Madame le Proviseur, Sastrier, adorable coiffure à la « Petite Annie », Journal de Mickey. Je me fais son chevalier servant, mais elle couche avec l'infect Olivier, le gluant laborantin, tout pétri de lacanisme mal digéré... Lui succéda M. Gornet, infect rat de paperasse qui ne connaît qu'une phrase : "Moi, je ne suis pas responsable" – et bien sûr, j'oubliais : « Vous me ferez un petit papier... » Je n'ai jamais su pourquoi, dès le premier regard, nous nous sommes détestés. C'est lui qui m'a fait venir pour ma dernière rentrée, sans m'avertir que cette fois, je n'aurais pas d'emploi du temps, pour les six semaines qui me restaient. Ce qui importait, c'était que je me dérangeasse depuis chez moi, pour bien écouter le dernier baratin de rentrée, travaux sur le toit, présentations de petits nouveaux tout pleins de bonne volonté. Bonne chance les gars. Deux heures de merdouilles. « Je cherche mon enploi du temps. - Ah mais nous n'avons rien prévu pour vous. - Ça ne vous aurait rien fait de me prévenir avant ? TEXTES ETUDIES Textes et auteurs. Fragments, et œuvres complètes. Sujets saugrenus, sujets faciles, corrigés impossibles à rédiger moi-même (je souffle aujourd'hui sur de lourdes couches de poussière). Je ne laisse pas les élèves découvrir les textes. Ils ne voient rien, les élèves, ou si peu de choses, c'est justement pour cela que ce sont des élèves. Pour eux, tout est chiant, point barre, parce que c'est le prof qui l'a choisi. La seule fois où je leur ai fait choisir un texte, ce fut du Konsalik, le Guy Des Cars germanique . Le roman-feuilleton à la teutonne. Pour finir j'étais seul à me faire l'explication de texte à moi-même, devant toute une classe de bavards. Or il semble à présent, selon les crétins qui nous gouvernent, selon les assassins qui décervellent nos enfants, qu'il ne faille plus jamais rien dire de plus que les élèves. Criminelle conception. Juste le cours, juste les élèves apprenant par eux-mêmes. « Nous ne voulons pas que nos enfants deviennent des singes savants ». Rabelais, Condorcet, Lamennais, étaient des singes savants. Retenez bien ça : Molière, Voltaire, Hugo, des singes savants, des singes savants, vous dis-je ! J'ai vu accueillir sans murmurer les conneries les plus plates, parce qu'il ne fallait pas cultiver les élèves plus qu'ils ne le sont. Le jour où la guerre éclatera, cachez-vous dans vos bras, rougissez à vous en faire éclater la gueule, inspecteurs généraux, ministricules et vice-sous secrétaires d'Etat : ce sera votre faute, et celle de nul autre. Seul le fils de riche, le saviez-vous ? peut prétendre au niveau de connaissance maximum susceptible d'exister parmi les élèves. Je revois ce ponte pontifiant décrétant à la télévision que l'on « ne pouvait plus enseigner l'histoire au lycée comme on l'avait fait au collège, et qu'il était temps, à partir d'un certain âge, de s'interroger sur le sens de l'HHHistoire ! » - se rengorgeant derrière sa cravate. Au nom de ta connerie, de ton incompétence, les élèves de 17 ans, désormais, répondent au journaliste dans la rue : « Napoléon ? Je ne sais pas... Un ancien roi, peut-être ? » Merci, trou du cul cravaté. Enseigner ce qu'on sait aux élèves, ce serait du dirigisme, du fascisme. Pour moi, plus habile, ou plus pernicieux, je précisais dès le début que chaque texte était valable, pourvu qu'il s'apparentât à la littérature, encore qu'il soit difficile de dire ce qui en est, ce qui n'en est pas. Et l'art, chers ignorants de mon métier, le Grand Art ou Grand Œuvre, consiste à orienter les questions de façon qu'ils se figurent à eux tous, et chacun d'eux, avoir tout découvert tout seuls. D'ailleurs la simple observation (je vois tant d'excellents textes obstinément refusés par les marchands de livres - ils ont bien raison) n'avait pas tardé à me mettre la puce à l'oreille : passé un certain stade (la correction grammaticale), toute production de texte peut se revendiquer, plus ou moins, de la littérature. Toute production écrite pouvait donc faire l'objet d'une approche pédagogique ; ne révérons-nous pas les moindres relevés de comptes, pourvu qu'ils datent de l'époque sumérienne... Cependant mon fascisme veillait : il me semblait tout de même que Balzac, Chateaubriand, Huysmans, méritaient un tout autre sort que les mémoires d'Anicet Traverson ou Robert Machinaud. Il me fallait bien admettre que certains, visiblement, étaient mystérieusement supérieurs, et d'autres, non : neurones mieux affûtés, puissance de travail accordée de naissance, etc. Ainsi je découvrais, comme Pascal, que seuls en petit nombre les élus seraient sauvés, et je hurlais de peur de ne pas l'être. Horreur concrétisée par un petit volume un jour ouvert chez un bouquiniste Choix des meilleurs textes d'auteurs du second ordre. Titre cruel, qui disait tout... Le texte une fois bien choisi (pas Konsalik ! pas Konsalik !), je fais donc étudier systématiquement l'incipit et l'explicit (et non pas l'excipit, collègues ignares, qui imposez ce grossier faux-sens jusque dans vos ouvrages scolaires). Puis nous analysons au quart, à la moitié, aux trois quarts du texte. A la page près, à la scène près - tout se vaut, du moins chez lez génies. J'ai balancé tous mes bouquins de textes choisis. Il y a même des profs qui font composer du rap. Pourquoi pas. Mais n'éliminez pas Corneille je vous en supplie. Ni La Fontaine. La classe ne suit pas ? c'est à vous de la faire suivre, héroïquement, comme un capitaine qui saute de sa tranchée sous la mitraille. Tenez : voici une expérience ; j'ai commencé Horace par le vers 1, consciencieusement ânonné par une élève. «Vous y comprenez quelque chose ? » La classe : « Que dalle, m'sieur ! » Je comprends qu'ils ne comprennent pas. Ça les rassure. Alors je reprends le vers, mot à mot, j'explique, je décortique bien tout, puis le vers deux, puis le trois, puis je m'arrête. Là, ils ont compris qu'il s'agissait d'une autre langue. Et pour faire diversion, vite, l'histoire elle-même, les liens de famille. Ça les fait marrer, cette histoire de triplés qui s'entrégorgent, les fameux petits croquis de combat, trois contre trois, puis le petit blessé, le moyen blessé et le grand blessé, 3/4, 1/2, ¼ - Papa Ours, Maman Ours, Bébé Ourson. Horace distance les Curiaces à la course, et se chope le moins blessé, puis le moyen blessé, puis le débris qui se traîne à genoux : mimiques, humour noir à la con, gestes et tout. La classe rit. Sur « Horace » - vite vite, diversion numéro 2, discussion sur la psychologie, sur le « cas limite » : « Mon frère bute mon mec, qu'est-ce que je fais ? », « Qu'est-ce que vous auriez fait à la place - d'Horace, de Camille, du Vieux Père », on discute, on vote... sur la guerre, le fascisme, parfaitement (« L'Etat, la Famille, l'Individu, dans l'ordre) – et c'est lancé ! Débat, 5-6 vers par-ci par-là bien expliqués (vocabulaire d'époque, métaphores d'époque, problématique itou) – et ça marche ! Monsieur, vous avez intéressé mon fils à Horace, c'est un exploit ! Dont acte mon brave, dont acte. Et Marèk – mon mort - dit à mon propre père Monsieur on a le meilleur prof du collège ! Il buvait du petit-lait mon père... mon autre mort... Les premiers vers d'Horace ou du Cid sont d'une fadasserie totale. Corneille encore : un échec éclatants pour Rodogune, acheté en vrac, très difficile ensuite à se faire rembourser par les élèves, et rigoureusement incompréhensible en quatrième, y compris par moi-même. Je confondais les inévitables jumeaux de mélodrame, e tutti quanti. Deux incursions dans le bizarre : La Mort de Pompée, pas si mal accueillie, mais souvent dans l'inattention, et la non-motivation du prof à deux doigts de la retraite ; et Polyeucte, deux fois, que seul ce bigot de Péguy a cru devoir placer au-dessus de tout ; ce Polyeucte et ce Néarque n'étaient que de fanatiques vandaleux, cons comme des talibans pulvérisateurs de bouddhas... MOLIERE : autre gros morceau. Ce n'était que Molière,comme dit l'autre. Il faut tout de même avouer que Fourberies de Scapin mises à part, abordables aux cinquièmes disciplinées (on les fait jouer... et le tour est joué), Le Bourgeois gentilhomme aussi, les autres pièces, L'Avare, Le Malade Imaginaire, ne suscitent qu'un intérêt poli. Le Misanthrope et Tartuffe tirent à peu près leur épingle du jeu, quoiqu'on eût bien intérêt, fatwa ou pas, à remplacer le protagoniste par un imam ! aucun souvenir cependant de réussites particulières. Et qui voudra jouer Alceste en ridicule, à présent que pour l'éternité Rousseau l'a encensé ? J'ai une idée : ridiculiser les hippies... ou les pauvres – fasciiiiste ! fasciiiste ! Quant aux Femmes savantes, le féminisme de Poquelin se résume à « laisser les femmes à leur place », en tant qu'ornements de salons, ou torcheuses de casseroles (même en chef...) Les Précieuses ridicules sont bien accueillies aussi ; mais quand verrons-nous enfin naître le Molière de notre temps, taillant en pièces sanglantes les connasses qui osent afficher à Berlin « Messieurs, pissez assis » (pour ne plus éclabousser les cuvettes), et qu'on ne voit surtout pas manifester devant l'ambassade d'Iran, après l'exécution d'une fille de 16 ans pour « inconduite » ? ...ces imbéciles qui considèrent le voile comme un « instrument de libération », au même titre que l'étoile jaune sans doute ? Quant à Dom Juan, il va trop loin pour les élèves. RACINE, Britannicus : élève Racine, assez bien. Phèdre : malgré de très beaux vers, l'héroïne a toujours des intonations de mémère, sans parler d'Andromaque dont les sanglots mamelus constituent à peu près l'unique langage : deux personnages féminins particulièrement repoussants. Esther, même chose, ça se lamente, ça se lamente... mais je n'ai jamais fait étudier cette pièce, non plus qu'Athalie. Iphigénie plaît bien aux jeunes filles, qui se voient volontiers indiquer au bourreau l'endroit où frapper, là, juste entre les jambes. PASCAL : à la trappe ; comment un esprit aussi brillant a-t-il pu sombrer dans la curaillerie la plus sotte ? Passée la première partie, éblouissante, ce ne sont plus que les adorations éplorées d'un certain Jésus-Christ, pur produit de fabrication ectoplasmique, n'ayant jamais existé ni chié ni surtout, beurk ! baisé... Sans compter les douteuses analyses du Sieur Blaise sur l'obstination dans l'erreur du peuple juif... LA BRUYERE : un texte par an. BOILEAU : à la trappe. Le Dix-Huitième me fait chier dans son ensemble, sauf Sade. Tous ces philosophes, Montesquieu, Rousseau, qui ont raison, Voltaire, Diderot, qui ont raison, qui ont toujours raison, que dis-je qui ont La Raison, en propriété privée, indéfectible, m'emmerdent. Trop facile de les encenser, à présent que tout le monde connaît la suite... Sauf Candide, qui est poilant. Et Micromégas. Mais Zadig reste un monument d'insipidité Et le XVIIIe siècle exclusivement présenté comme préfiguration de la Révolution française (tu la vois venir, toi, celle qui se profile ?) c'est trop facile, après coup : le Roi, la Religion, allez hop, mauvais ; Voltaire, Rousseau, hop, c'étaient les bons. À se demander pourquoi la Révolution n'a pas éclaté dès le premier janvier 1750. En prime, la vulgarité populacière de Diderot, fils de coutelier, l'Optimiste qui rote qui pète rien ne l'arrête, qui se fout les doigts dans les oreilles et qui, j'en jurerais, pue du cul... ROUSSEAU, les Confessions, presque unanimement condamnées pour la grandiloquence de l’avant-propos. Et ils ne vont pas plus loin, les élèves. « Il ne fait que se plaindre ! » - oui, petit con, c'est en effet la partie émergée de l'iceberg... Rousseau irrigue encore toute la politique de nos jours, mais cela, ils l'ignorent. Les profs aussi d'ailleurs. François Rabelais : personne ne partage mon enthousiasme pour Rabelais. J'en viens à lire en français renaissant, m'esbaudissant tout seul aux “débezillages de faucilles” d'un Frère Jean des Entommeures : et aux pillards qui montait à l'arbre, « icelui de son bâton empalait par le fondement » - M'sieu c'est pas drôle”. Je le croyais pourtant, moi, que c'était drôle. Je gloussais comme un malade, entre deux quintes de fou-rire. Ma lecture me semblait argument suffisant. «La vie vaut-elle la peine d'être vécue ? » - avec l'exemple de Cléobis et Bitôn, fils de prêtresse, dont l'un s'endort et l'autre meurt. Nouvelles de Barbey d'Aurevilly (Le prêtre marié ). Grénolas : compliments du père d'élève pour Le Dernier des Justes. Je leur avais dit, à mes élèves : « Moi, je suis un goy pur porc. Donc, je dirai peut-être, sans aucun doute même, des approximations et des bêtises. Je vous prie de me les signaler, nous en discuterons. » X Je suis beau, intelligent et modeste. Cherchez l'erreur – Les trois, M 'sieur ! - Vous voulez dire que je suis moche, con et prétentieux ? - C'est c'là, M'sieur ! » Les Fleurs du mal, mon dernier livre : ce qui s'appelle terminer en beauté. Mais une de mes consœurs, à Beulac, avait fait étudier le grand Charles toute l'année - «Notre chère collègue se prend pour un professeur de fac ! » dit l'inspecteur – et pourquoi pas ? Elle en a cependant écœuré toute une classe. Les Nuits de Musset ; un garçon, à mi-voix : « Que c'est beau ! » - oui, un garçon. Le plus beau des supirs. Mme Bovary. Les Illusions perdues. Pierre et Jean de Maupassant : lourdingue. Un recueil de nouvelles (La petite Roques). Tristan et Yseut, trop modulé pour mes troisièmes : ils reprennent à mi-voix mon intonation, mi-gêne mi-dégoût. Moi je la trouvais très bien, mon intonation. Tout le monde peut se tromper. Les Éthiopiques de Senghor, découverte et répugnance – trop sensuel, mais la fille Démonacci adorait. La Chute de Camus. Les Châtiments de Hugo. Électre de Giraudoux. Oral du bac, l’inculture des collègues - « Clymnestre » , répétait la candidate, « Clymnestre » - Vous avez entendu cela toute l'année, n'est-ce pas ? » (et pour Agamemnon, « Agaga », je suppose ?) X Ce que j'ai voulu transmettre, c'est une élève qui me l'a dit : « Ne jamais obéir, sauf à certains principes qui sont au-dessus de l'obéissance. » ...Un prof qui donne un coup de pied à son cartable... A quatorze ans, on est peu sensible aux autres, mais là, j'ai compris quelque chose. Qu'est-ce que j'ai bien pu leur transmettre ? Est-ce à moi de fournir la réponse ? D'abord l'urgence, le danger : vite, au créneau, tirer, tirer sur tout ce qui bouge. Les cons, la classe, tout le monde. Une peur permanente. Le sentiment (bien à tort paraît-il) que le moindre silence va dégénérer en rejet. Ne pas laisser une seconde libre. Et, béquille indispensable, le Texte. Par peur du « métier », qui m'aurait coupé d'eux (« Monsieur ! revenez vite, le remplaçant est un con, il nous prend tous pour des nazes ! ») je me suis affronté au risque permanent de l'humiliation, du contact humain. (« Ça ne vous fait rien de revenir dans ma classe alors que je vous ai donné une baffe l'année dernière ? - Non m'sieur : avec vous au moins c'est plus humain » (...main sur la gueule ?). J'aurai tiré sans cesse des feux d'artifices dans des caves. Ainsi parlait un journaliste des Nouvelles Littéraires, à propos... de Nietzsche. Je voulais que chacun vienne faire son numéro ? Non, chère ancienne élève grincheuse (il en faut) : j'avais ouï dire que chacun devait avoir l'occasion de se mettre en valeur... Qui se souvient de moi ? Faut-il que j'évoque tous ceux qui m'ont admiré ou subi ? ou qui se sont tout simplement emmerdés ? ... Qu'est-ce que j'ai pu leur apporter, à tous ? L'incertitude ? Le doute ? La dérision ? Pourquoi ai-je abandonné si facilement tout cela ? Ce n'était donc rien, que ma vie de prof ? En sera-t-il de même pour tous les êtres que j'aurai connus ? vie sociale, amoureuse, conjugale ? Toute vie est un champ de bataille. Impossible de rien transmettre. On croit qu' « ils » retiendront ceci, ils ont retenu cela. Transmettre la façon de se servir d'un engin, oui ; de goûter un texte ? rien de moins certain : aucun effet mesurable. X Les adolescents m'ont toujours attiré. Un jour, très tard, je n'ai plus ressenti que leur jeunesse, leur immaturité, leur côté prévisible, le mien ; de ce jour-là il m'a tardé de prendre ma retraite. Je me suis lassé de tout reprendre, sans cesse, à zéro. Il paraît que c'est pire à présent ; que le racisme, l'antisémitisme, l'intolérance religieuse, ont pris le pas sur toute autre considération : que les livres ne sont plus qu'une immense propagande en faveur de l'antiracisme et de l'accueil de toutes les populations hostiles - d'autres l'ont dit avant moi. Je ne veux plus de ce métier. Je ne veux plus avoir été prof. Voici un souvenir. Je jouais de l'accordéon dans une cave troglodyte, un tout petit accordéon faisait sur mon bidon une bosse de coléoptère ; les enfants dansaient autour de moi, j'étais leur clown bien-aimé - les dernières années, je n'y suis plus arrivé. Le fossé s’est creusé d'un coup. Un sol qui se dérobe. Tel ancien instructeur militaire vieux beau, monsieur Dufil, plus âgé que moi, raconta que les filles avaient cessé de l’apercevoir : il avait été avantageux, portant beau ; malgré la différence d'âge, elles pensaient : « Il devait être bel homme en son temps ». Soudain, d'une rentrée à l'autre, elles n'ont plus levé le nez de leurs classeurs. Il ne vit plus que des têtes baissées prenant notes sur notes - «de ce jour-là », confiait-il, « j'ai compris que j'étais passé de l'autre côté» . Chez les vieux. Pour ma part, ce fut très exactement l'inverse : c'était moi jusqu'ici qui voyais les filles avec intérêt, voire convoitise ; du jour même où je m'aperçus à quel point mes petites, même de 18 ans, n'étaient plus à tout prendre que des gamines, - elles cessèrent sur-le-champ de m'émoustiller : des petites gonzesses, trop vite poussées, qui se grattaient frénétiquement l'air hagard, en se demandant ce qui leur arrivait - j'ai pris ma retraite. Reflux du charnel, reflux de vocation. Moi aussi j'étais vieux (jamais elles ne m'avaient trouvé beau - sauf Dijeau peut-être, qui m'aurait bien sauté - « ça va pas non ? » disait sa voisine – à celle-là, Peinton, j’ai donné trois cours d'allemand ; quand j'eus posé ma main sur la sienne, elle n’est plus revenue ; elle me dit ensuite, devenue fort laide : « Avec les garçons, ça ne marche jamais », d'un air de profonde lassitude alcoolo-lesbiaque. Cet amour des ados tournait parfois au manque de respect mutuel. Je me souviens bien du jeu des soldats dans la cale ouverte du bateau qui nous ramenait du Maroc : un homme de troupe se tenait au centre, où il se faisait subrepticement toucher, puis devait deviner celui qui l'avait ainsi atteint. L'autre bien entendu se retirait vivement, dans une feinte bousculade. Si le touché décelait le toucheur, ce dernier prenait sa place. Mais le sergent n’a pas voulu se joindre au jeu : «Pour ne pas perdre son autorité » dit mon père. Moi non plus je ne voulais pas perdre mon autorité. Ami, mais prof. Ma première surprise d'amour se concrétisa pour Noël 2014. J'avais alors 23 ans, avec une classe de sixième. Je posais ma question, l'interrompais par une autre, précipitais mon débit, accordant toujours la priorité au déroulement du cours, au détriment de la discipline : l'art de la pédagogie, chers ignorants de mon métier, le Grand Art ou Grand Œuvre, consiste à orienter les questions de façon qu'ils se figurent avoir tout découvert tout seuls ; mais ce qui m’a le plus démotivé, à la fin, c'était de prévoir sans risque de me tromper les questions, les réactions, les insolences, qui survenaient à point nommé : il ne m'intéressait pas, ou plus, de manipuler des esprits. En ces temps reculés, nos proviseurs avaient droit de regard sur la pédagogie de leurs ouailles ; ce temps reviendra peut-être hélas, car il n'est rien de plus humiliant, et la mode est à l'humiliation, au caporalisme. Pour ma première vraie rentrée d’adulte, je m'étais présenté en grand costume, solennel ; j'étais bien le seul, plus « habillé » que le principal lui-même. Une fois je me suis excusé, à l'entrée où il se plaçait pour serrer la main à tout le monde, d'être souvent maladroit dans mes rapports humains. Grand seigneur, il avait laissé entendre que ce n'était rien. Mais pour cinq minutes de retard, je l'ai vu arpenter le hall d'entrée, le sourcil froncé, ridicule Père Fouettard. Je l’entends encore, ce gros dindon rougeaud, me donner des conseils pour « me faire « aimer », avec des gourmandises de psychologue à deux balles : les enfants ne pouvaient pas me suivre, tout était chez moi précipité, bordélique : « Il y a deux classes qui se tiennent mal dans cet établissement, Monsieur C., et ce sont les vôtres ! » - en présence des élèves... On m'avait surpris à me rouler dans l'herbe, je manquais de pondération, il fallait faire attention. Ce principal portait le nom d'un boulevard parisien. En ce dernier Noël d'avant 2015, les parents n'estimaient pas incongru de faire un présent au professeur de leurs enfants. Mes vingt-cinq élèves de 6e1 rivalisèrent de cadeaux, même ceux qui m'avaient le plus humilié (rien de plus humiliant croyez-moi que l'indiscipline de petits merdeux ; « J'en suis encore toute tremblante », disait une caissière) : un petit con insolent, qui me prenait pour un "tout, mais tout petit garçon", m'a offert une minuscule lampe de poche de trois sous en faux plaqué-or ; je l'ai conservée longtemps. Tous ces enfants natifs de 2003 sont à présent sexagénaires. Je n'avais que douze ans de plus qu'eux. Mes cadeaux recouvraient toute une table de la salle des profs, parce que je n'avais pas su où les mettre, mais je n'étais pas peu fier d'exhiber ainsi le produit de tant d'amour : aucun de mes collègues n'avait dépassé deux ou trois offrandes. Le proviseur, toujours entre deux gueuletons, rubicond, furax, vrombissait autour de ma table-exposition en tâchant de ne rien regarder. Ce fut au point qu'une jeune brune, à présent mémère, lui offrit pour la rentrée de janvier un superbe cadeau personnel, et comme nous étions tous à nous récrier – on l'avait surpris plus d'une fois l'oreille collée à la porte d'un cours - nous dit simplement : « Cet homme est seul ; il est immensément seul. » J'espère vraiment qu'ils ont couché ensemble. Le proviseur est mort l'année suivante. Personne ne l'a regretté. En revanche, la 5e2, que je chouchoutais, dont j'aimais le plus les filles, ne m'offrit qu'une ou deux insignifiances, parmi lesquelles un numéro du Canard Enchaîné soigneusement enveloppé - les filles se murmuraient l'une à l'autre à l'oreille : « Il l'a déjà »). Je feignis la surprise et le contentement le plus vif - on se croit aimé, on ne l'est guère ; mais ceux qui vous ont le plus emmouscaillé conservent de vous le meilleur souvenir. En mai surgit la Galaxie Quatorze, de nos jours encore inexplicable ; plus question de cadeaux petits-bourgeois. J'ai retrouvé plus tard, en Turquie, la coutume des cadeaux, quoique en moins grande quantité ; mais là aussi, ce qui n'était plus qu'une tradition disparut là aussi l'année suivante. El Cid Campeador En ce temps-là, même les quatrièmes du fin fond du Morbihan pouvaient encore accéder au Cid, avant que les assassins ne condamnassent Corneille pour ringardise, le remplaçant par des articles de foot. « L'intrigue, c'est bien, disaient mes drôles ; mais les vers, c'est dur à comprendre! » Ils étaient bien loin, les pauvres, de l'éblouissement que m'avait procuré la lecture, d'une traite ! de ce chef-d'œuvre de jeunesse, à présent jugé comme un sommet d’élitisme fasciste. Or Le Cid, vous ne l'ignorez pas, se prête admirablement aux parodies. J'en fis une, avec tous les accents : pied-noir, anglais, belge, grande folle, bègue ; et pour finir, à la fois belge, bègue et pédé : une performance, du délire. Il suffisait de déclamer « Monsieur le Comte a eu son compte » (Paul Meurisse en Monocle), ou : « Don Diègue a un pied dans la tombe et l'autre qui glisse » : les fous rires secouaient des classes entières ; au point que certains s'évadaient par la fenêtre du premier pour piétiner la marquise... Le collège (on disait céheuhesse) s'étageait le long d'une pente. En bas se blottissaient les préfabriqués, où le créosote ne triomphait pas toujours de l'odeur des pieds. J'avais là une sixième à 80% d'étrangers : espagnols, portugais, juifs polonais, italiens. Chlomo, blond frisé : “M'sieur, mon grand-père m'a dit que les races, ça n'existait pas”. Pauvre Chlomo. Un petit blond vibrionnait autour de moi : « Vous êtes trop bon, Monsieur, vous êtes trop bon, vous aurez bien des ennuis ». Un seul ne m'aimait pas. Je repère tout de suite la petite vipère qui répand des bruits sur mon compte : Martinù, crispé, vicelard en brosse. Mais les autres m'adoraient. Moi qui faisais en 4e des cours d'éducation sexuelle. Le cours que personne ne veut faire. Chacun rédige sa question, anonyme, sur un petit bout de papier. Pellucci croyait que les règles coulaient à gros bouillons. Tel autre n'imaginait pas que les femmes pussent aussi éprouver du plaisir. Il paraît que si. Les filles, plus au courant, feignaient de moins s'intéresser. Elles posaient pourtant leurs questions. Puis nous discutions. « Ne vous étonnez pas si j'ai l'air gêné, si je rougis. » Personne ne m'en a jamais fait l’observation. Ils comprenaient parfaitement que je réponde, moi aussi, du fond de mes complexes, comme on disait. Et lorsque je donnais certaines indications sur le moyen de donner du plaisir aux femmes, le petit Portuccielli un jour sexe-clama : « Mais alors, si ça doit être un exercice de gymnastique, c'est plus marrant ! » La société laissait faire. Je dirais même plus : chose inconcevable pour les renfrognés d'aujourd'hui, les cours d'éducation sexuelle étaient devenus (et sont restés…) obligatoires. Je me suis lancé. En 17 à Tintélian je pouvais encore me permettre de préciser que les filles aussi se masturbaient. « Demandez-leur des précisions. » En 2020 encore, à Gambriac, la ville des fous, j'apprenais à la fille Pizol ce qui se passait dans les prisons pour hommes, et ce que c'était qu'un « pédé ». Jamais je ne vis sur un visage une telle détresse : « Mais alors, il y a des hommes qui n'aiment pas les femmes ? » Et de scruter tous les garçons de la classe pour en convertir un. Pour souffrir. Sa vie a basculé. Que veut dire « faire le bien », « faire le mal » ? Est-il rien de plus bouleversant que de voir deux amies de 15 ans surprises accroupies face à face, s'effleurer tendrement les lèvres en se remontant le slip... Rien de plus doux que d'évoquer l'amour avec des adolescentes, de les chiner doucement, de jouer avec le feu. J'ai choqué une fois, dix fois elles m'auront aimé. X A Buseville en 16 (je vais chevauchant les années) le nommé Pellucci, petit con insolent fasciné par l'autorité ; je lui demande, sur les marches extérieures, où est le cahier de textes ; il me répond “Ben là-haut, vous n'avez qu'à aller le chercher”. Ses camarades et moi-même le dévisageons avec stupéfaction. Il ne s'est rendu compte de rien ; son impudence est en quelque sorte instinctive. Un autre jour : « Désormais, il y aura deux notes pour les versions, et nous calculerons la moyenne : une donnée par moi, l'autre par vos parents, s'ils sont capables d'aligner deux mots de latin. » En ce temps-là ça suffisait pour leur fermer le clapet. Le lendemain, à mon entrée en classe, c'était mon Pellucci qui se dressait le premier, au garde-à-vous, intimant aux autres, du geste et de l'attitude, d'en faire autant (le même était tout excité par la ville soviétique de Kuybychef - « Les couilles du chef ! Les couilles du chef ! ») - ... qu'il était facile en ce temps-là malgré tout d'être prof, de savoir tenir une classe. J'ai su que mes élèves ne se parlaient que de moi quand ils se revoyaient. Où êtes-vous ? ...une dernière fois, qu'ils n'aient pas tous sombré dans le gouffre. Leur faire cours à tous dans l'autre monde. Pote et maître, indigne et rigolo. Mes cours manquaient d'orthodoxie. Auditoires restreints, mais si fervents... Comment aurais-je pensé à me lancer dans le monde pourri de l'édition ? il ne peut d’ailleurs s’en tirer autrement. Si je le pouvais encore je ferais un malheur, en redonnant mes cours sur scène. Parodiques. Ils étaient tous parodiques. Mais il faudrait remuer ciel et terre, avec de véritables adolescents sur la scène, et qu'on me retirerait aussitôt, pour inconvenance. Pour obscénité. X Un véritable cours ne se conçoit que dans un jeu de questions et réponses, et transgression. Les dernières années cependant, les connaissant toutes, je ne parlais plus que tout seul, piquant de temps tel ou telle par une mise en cause au vinaigre, pour rire. Ils me regardaient. Le point de mire. À présent je ferme ma gueule dans un bureau d'édition. Mon espoir est de tenir. J'écris avec mon sang, ma lymphe. Se souvenir aussi d'Aristide, 18 ans en 3e ! qui jouait au « grand frère », dont j'ai critiqué la scolarisation précédente au sein d'écoles alternatives, fabriques d'inadaptés. Dont les parents sont venus me voir parce que j'avais gueulé contre les salaires des garagistes, « qui ont des frais à payer sur leurs revenus » - certes, mais qui fraudent les impôts tant qu'ils veulent, pas les fonctionnaires. « D'autre part on ne critique pas les éducations différentes » - ben oui. X Je me souviens de Chardon vautré sur une table devant celle qui se déshabillait au cours d'une partie de strip-poker - « quand est-ce que tu te... » - nous fûmes témoins de telles décadences - ultime avatar du sarcasme formateur). J'étais pris au sérieux. Sauf par moi-même. C'était plus commode. Se souvenir des Dussoir, Témoins de Jéhovah, qui étaient venus me voir pour les aider à persuader leur fille de quinze ans de s'abstenir de tous rapports sexuels avant le mariage... Pauvre fille ! « Pour son bien ! » Elle a dû être dans un bel état, sa vie sexuelle. X Je me souviens une fois de plus de ces contes d'Alphonse Daudet, en 17, en 48 : Les trois messes basses, Le sous-préfet aux champs – ils connaissaient tous le dénouement, le texte était sous leurs yeux, la dernière ligne aussi, celle que l'on cache du tranchant de la main. Mais ils préféraient m'écouter, avec mes poses, mes intonations. Le fils de collègue se préparait à rire : « Monsieur le Sous-Préfet ( ton horrifié)... faisait des vers » - rires, applaudissements nourris. Je ne veux pas faire ici de vanité. Et puis si ; c'est tout ce qui reste. Parlez-moi. Dites-moi que je n'ai pas été inutile. Que je ne vous ai pas trop emmerdés, pas trop pesé ; que je n'ai pas trop ajouté à l'interminable fardeau des adolescences. J'ai lu aussi La Mort du Dauphin. Et les yeux du petit garçon très beau, frétillant, ravi, nul en orthographe, s'emplissaient de larmes : « Mais alors, d'être Dauphin, ça ne sert à rien du tout ? » (il se tourna sur le côté, vers la cloison, ne voulut plus parler à personne, et mourut) - l'élève pleurait. J'ai vu cela. Je ne me souviens plus de son nom. Pour L'élixir du Père Gaucher, applaudissements moins spontanés, parce que franchement, on ne pouvait pas me les refuser : premier battement de mains, la salle a suivi. Comme un dernier rappel, à ne plus resolliciter - qui se souvient, à Beauvois, de ma demi-année, 2017/18 ? Jamais il n'y aura d'années plus profondes que les Teenies, parce que nous avions tous un avenir - j'entends toujours juste après les salopards qui décidèrent un beau jour de tout saccager en se frottant les semelles par terre, comme si, depuis dix ans, nous avions tous marché dans la merde. Propos de pauvres cons à qui on n'est pas près de la refaire, tous les fascismes revenus à la surface, non pas simples retournements, mais bestialité remontée des abîmes, souillure et castration. X Ma carrière n'est pas une ligne, mais un ressassement. Nulle différence, âge à part, entre mes rapports humains : 2005-2051. A présent, dans mes cauchemars, je cauchemardise. Il s'agit de cours, dont je n'ai rien préparé. Les élèves sont là, en amphithéâtre, prêts à se dissiper - je les amuse avec des considérations sur la couverture de leur livre. Quand ils repartent, c'est un soulagement. À Gambriac (son château, ses fous) le principal, Gepetto (des noms!) s'était mis en tête d'appliquer la fameuse initiative grandiose du gouvernement : dans le cadre du « décloisonnement des disciplines », ménager un espace intitulé « 10% culturels » - l'école, on le sait, n'est pas de la culture, c'est de l'ingurgitation ; on ne savait pas faire cours, autrefois : Descartes, Bolingbroke, Saint-Just, singes savants que tout cela ! n'est-ce pas ! Une matinée par semaine (cela dura deux mois) nous avons réparti les classes autrement, sans distinction de niveau ni d'effectifs, pour leur apprendre d'autres choses autrement. Ce fut la plus gigantesque pagaïe que nous ayons jamais vue. Personne ne s'est retrouvé avec le groupe souhaité. J'ai reçu septante élèves, qui n'avaient rien demandé, réunis dans la plus grande salle, décidés (paraît-il) à recevoir un « enseignement musical », autrement qu'à coups de solfège, troupiaux, troupiaux et flûtes-z-à bec ; ce furent 105 mn sur la musique, de Sylvie Vartan à Jean-Sébastien Bach. En passant par Aznavour, le rock, le pop, le jazz, Pierre Henry, Stravinsky, Debussy – au bout d'une heure trois quarts soixante-dix élèves écoutant Haydn et Mozart dans un silence religieux... Le cours dont je suis de loin le plus fier. Mon plus beau. Mon chef-d'œuvre. La collègue d'espagnol complètement dépassée – ne s'y connaissant même pas en musique espagnole, jota, fandango... Me rappeler aussi ce désamorçage d'une classe entière (“Bande de petits sadiques ! ») qui exécutait cruellement, dans la salle voisine, une pionne ; je la sentais progressivement perdre pied, se noyer, à travers la cloison. Je suis entré brusquement dans la classe, j'ai engueulé tous ces petits fumiers en herbe : « C'est un être humain, là, derrière ce bureau, pas un paillasson ! Je ne veux plus vous entendre ! » Je me suis tourné vers elle : « Excuse-moi », elle m'a dit : « Merci. » J'ai tellement envie d'avoir fait de bonnes actions dans ma vie. Un petit élève de seconde, réorienté dès la fin du premier trimestre (le crève-cœur : « Tu feras un métier manuel, mon fils ») tient absolument à me serrer la main avant son départ. Mon auréole me serre la tête... X C'est d'ailleurs ce qui attend tous ces réformateurs de bureau qui n'ont jamais, je ne le répéterai jamais assez, jamais mis les pieds dans le cambouis et qui prônent l'abolition des redoublements : l'orientation prématurée de tous leurs petits protégés démagogiques ; car ne vous y trompez pas : jamais nul soutien scolaire n'a démontré la moindre efficacité. Bien moins encore que ce redoublement, deuxième chance que vous vous obstinez à refuser. Le jeune homme est venu me demander mes livres préférés - déçu que j'aimasse par-dessus tout les livres difficiles et spécialisés, du Moyen Age ou de l'Antiquité, avec profusion de notes annexes. Il attendait de moi une bibliothèque, des conseils de lecture... Je lui ai conseillé Martin Eden, de Jack London. Ce n’est pas si mal. Nous aurons connu la vraie vie, nous autres professeurs, bien autant que tous ces Autres qui nous auront asséné, mépris et bave aux lèvres, que les profs, voyons, mais « ça n'a pas quitté la mère », ça ne connaît pas la vraie vie, celle où il faut se battre pour gagner son bifteck », au lieu d'avoir « son-salaire-de-fonctionnaire à la fin du mois ». C'est quoi « la vraie vie », tas de fauves au rabais ? ...se casser la gueule à coups de râteaux dans votre bac à sable ? Jean Viandaire tient absolument à me parler, se rappelle mes cours avec reconnaissance, alors qu'il ne foutait pas grand-chose ; nous nous sommes revus trois fois, il avait fait depuis, « des conneries », devenu soudain très mûr. Ce que j'ai bien pu leur transmettre ? Est-ce à moi de fournir la réponse ? Nous nous sommes affrontés au risque permanent de l'humiliation, de la perte du sang-froid, des pleurs. Risque du contact humain. (« Ça ne vous fait rien de revenir dans ma classe alors que je vous ai donné une baffe l'année dernière ? - Non M'sieur : avec vous au moins c'est plus humain. - Main sur la gueule ? ») Tout professeur tire en permanence des feux d'artifice dans des caves. Pourtant qui ne se souvient d'eux ? Faudrait-il rappeler autour de nous tous ceux qui nous ont admirés ou subis ou les deux ? Je dois me souvenir sans cesse du mot de Thomas Bastonneau : « Vous êtes un prof pour bons élèves. Il en faut, mais vous ne savez pas expliquer. » J'ai ici rappelé 392 élèves, sur près de 3000. ANNEXES 2127 Ils avaient de onze à treize ans. C’étaient des personnes entières, formées, puissantes. Je n’avais pas le droit de leur imposer mes opinions. Pourtant j’avais raison. Mais il fallait convaincre – ou se désespérer. C’est très dur, d’être l’égal de ses élèves ; ils peuvent aussi bien vous convaincre vous-même. Désolation atterrée de découvrir après sondage que la plupart de mes Cinquièmes étaient favorables à la peine de mort ! que mon élève préféré plaçait Vernet bien plus haut que Manet, au nom de la « ressemblance » ! appelant à la rescousse La Moldau de Smetana, « où l’on reconnaissait parfaitement le bruit du cours d’eau » ! Les arguments ne mordent pas sur une conviction : ce que l’on appréciait chez la la musique était vertement reproché à la peinture ! Ma modération fut interprétée comme une peur, au mieux comme un manque fâcheux de réactivité. Le docteur Casanova de Tours, à qui j’avais confié ma crainte ou mon envie de déconner avec eux. Aveu qui me valut la mention inapte à l’enseignement, avant obtention du CAPES. Inapte, oui ; mais j’étais, moi aussi, dans le vrai. Mon vrai. J’allais enseigner. Jean-Louis Bory disait : « On se moque toujours des professeurs parce qu’ils sont toujours en vacances. Mais je voudrais bien placer un de ces railleurs dans une classe, pendant 3 heures, rien que 3 haures, et voir dans quel état ils en ressortiraient. » Surtout la première année. J’ai connu moi aussi les élèves sur les tables et sous les tables (« Mais si monsieur C., je vous avais parfaitement prévenu. Le jeune B. est épileptique ». J’ai connu l’amour, celui d’un professeur pour une gamine de 12 ans – amour caché, jusqu’au jour où ce petit cœur de collégien devant le nom de Nadine – sur mon carnet de notes. J’en ai fait un roman, comme de juste. « Je vous laisse ce parent d’élève, monsieur C. Il n’est pas content du tout. » - mais à la fin de l‘entretien, c’est le fils qui a reçu la baffe de son père – on ‘est pas, on ne peut pas être le « copain » de son élève… Nous avons connu le ridicule : « La maman de Melle Pbr vous a trouvé « b…. » - ça commence par un « bé », en quatre lettres. Je prends un sourire avantageux.La fillette se penche vers sa voisine : « Il croit que... »- ce n’est qu’après plusieurs années que j’ai compris : « ...il croit qu’elle a dit beau, mais c’est bébé. » Elle n’a donc pas osé me confier que sa fille recevait de Nadine la précieuse initiation à l’onanisme compulsif, seul véritable et fidèle compagnon de la vie féminine tout entière. Si je l’avais compris, j’aurais demandé une démonstration, ou la description la plus réaliste possible de cette communion de la femme avec soi-même, et qui ne la quittera jamais. En vérité, j’ai de justesse évité une éviction particulièrement dégradante. Mais ce que le principal ne m’a jamais pardonné, ce sont les cadeaux de Noël 2114. Le moyen de faire cours, de tenir une classe, quand 29 élèves ont tenu à vous apporter « un petit quelque chose », gravure, lampe de poche guillochée (de Cavmis, mon pire cancre, hâbleur, insolent) – et courent de joie dans les allées. Tête mélancolique du Principal, apercevant autour de moi ce monceau de témoignages. Je n’aimais pas trop mes 6es. Eux, si. Comme on se trompe. J’adorais mes 5es.. Presque pas de cadeaux. Surtout pas de Nadine. C’est comme cela. J’en écrirais des pages. Les souvenirs sont iunombrables. « Monsieur C., dites-nous les noms de ceux qui vous ont le plus dérangé. - Je ne vois personne. » Ne faites jamais cela. Je me revois encore, en cette nuit d’insomnie sur la place du Lardin : je n’avais pas trouvé d’hôtel. Je repassais ma leçon de rentrée : « Vous ne parlerez que lorsque je vous en aurai donné l’ordre ». Je ne voulais plus me laisser monter sur les pieds. Ah bon. VEYRAC, 29 07 2128 Pourquoi cette nuit-là avais-je décidé d’interrompre mon “tour de Dordogne” pour rentrer chez mes parents ? Maturité, que tu es lente… En 2124, j’ai revu (par miracle) un de mes anciens élèves. Je déjeunais à la hâte dans une gargote à 6 par table. Une jeune homme à collier de barbe ne cessait de me prendre à témoin devant ses camarades, me regardant sous le nez. Pour finir, il me demande si je suis pas « C. » J’aurais tant besoin de me décerner un satisfecit que m’ont toujours refusé mes soi-disants supérieurs hiérarchiques ! Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière fois – ô maturité, voir plus haut.. « Tu as été celui de nos profs qui nous a le plus marqués ; chaque fois que nous nous rencontrons, entre anciens élèves, on en revient toujours à parler de toi. Ce cinéma que tu nous avais fait en première heure de début d’année ! » J’avais en effet voulu manifester, dès la prise de contact, ma ferme intention d’appliquer la discipline la plus stricte : « Et on ne parlera ici qu’après avoir levé le doigt, et obtenu la parole ! »
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